La pauvreté
a beaucoup d'aspects. On est pauvre quand on manque d'espoir,
d'objectifs concrets, faute d'un concept moral qui donne un
sens à la vie, on est pauvre par comparaison avec la
richesse des autres et, bien entendu, faute des moyens élémentaires
de subsistance... Mais la forme la plus douloureuse et la
plus dangereuse de la pauvreté, c'est l'appauvrissement.
Nous, les Latino-Américains, nous avons, du Mexique
à l'Argentine, le sentiment d'avancer avec acharnement
sur un tapis roulant, en voyant nos perspectives se déplacer
en sens contraire. Peut-être le cas du Brésil
est-il différent.
Saint Isidore de Séville disait qu'une
nation est constituée des individus et des organisations
qui ont un destin commun et qui participent aussi, aux yeux
des autres, à ce même destin. Il est permis,
en ce sens, de parler d'une nation latino-américaine.
Nous nous sentons et nous sommes considérés
comme des Latino-Américains. En Amérique,
nous sommes mexicains, colombiens, argentins, comme l'est
un Breton en Bretagne, ou un Bavarois en Bavière,
mais à l'extérieur nous sommes aussi latino-américains
que les Bretons sont français, et les Bavarois allemands.
La conquête avait réalisé
l'unité politique et culturelle de l'empire espagnol.
Mais en raison des distances considérables, des différences
de climats, de populations, d'intérêts... chacun
des pays d'Amérique latine a évolué
dans un sens différent. Les colonisateurs portugais
ont constitué au Brésil une nation côtière,
à l'image de leur patrie. Les pays hispaniques, quant
à eux, ont été construits sur le modèle
messianique propre aux utopismes de l'époque. Les
Espagnols avaient cru d'abord qu'en Amérique ils
pouvaient réinventer la société, et
ils y sont presque parvenus dans les missions du Paraná
et de l'Amazonie, ces "royaumes de Dieu sur terre",
qui furent finalement dissoutes par le roi Charles III.
Puis, sous l'étatisme positiviste qui a suivi, les
colonies espagnoles sont restées soumises à
un régime paternaliste. La plupart des décisions
étaient prises de loin par la Cour d'Espagne, qui
envoyait jusqu'aux plans des nouveaux villages. Ce dirigisme
est une des causes de l'unité relative de l'Amérique
latine, mais explique également que nos pays aient
été des "adolescents politiques"
au moment de leur indépendance. Au Mexique et au
Pérou, les Espagnols avaient trouvé les civilisations
les plus avancées, ainsi que les populations les
plus denses, en même temps que des richesses facilement
exploitables. C'est là que les vice-royautés
étaient les plus importantes. Mais c'est aussi là,
paradoxalement, que l'apport de la culture européenne
a été le plus faible, car beaucoup de fonctionnaires
et de colons ne faisaient que passer. Pendant ce temps,
des émigrants traversaient l'Océan pour s'installer
dans les Caraïbes et dans le sud. Voilà pourquoi
ce sont les gens du sud et les Colombiens qui ont engagé
la guerre d'indépendance contre les armées
du roi, lesquelles étaient composées essentiellement
d'indigènes encadrés par des officiers espagnols.
Il faut connaître ces différences
historiques pour comprendre toutes les nuances du conglomérat
latino-américain. Nés à la vie indépendante
dans la condition d'adolescents, nous avons d'abord adopté
avec enthousiasme la vision libérale, parce qu'elle
rompait avec le dirigisme bureaucratique de la Couronne.
Mais le capitalisme moderne n'était pas encore vraiment
formé et nous n'avons participé que tardivement
à la révolution industrielle. Nos États,
même quand ils étaient dictatoriaux, n'avaient
guère de moyens d'agir et avaient, au demeurant,
peu à intervenir dans des sociétés
rurales, qui manquaient de ressources en capital. Pendant
que les pays d'Europe se partageaient la maîtrise
du monde, de notre côté, nous étions
absorbés par des querelles de chefs et des luttes
idéologiques. De nombreux Américains ont péri
pour avoir été catholiques ou francs-maçons,
fédéralistes ou centralistes, radicaux ou
conservateurs. Mais, pendant la majeure partie du XIXe siècle,
la dimension de l'État et l'essor du capitalisme
ne préoccupaient pas le monde latino-américain.
Nous vivions dans une pauvreté digne, empreinte de
provincialisme.
C'est seulement au début du XXe siècle
que le capitalisme apparaît vraiment, avec les chemins
de fer, les grandes plantations, ainsi que le "néocolonialisme"
industriel, commercial et financier, ce qui donna une forte
impulsion à la croissance. Le Brésil et les
pays du cône sud, bénéficiant d'un climat
tempéré, reçurent de gros contingents
d'immigrants. Le progrès économique des autres
régions a été beaucoup plus tardif,
à cause des maladies tropicales. Puis la grande crise
des années trente a donné naissance au nouvel
État interventionniste, comme en Europe et aux États-Unis.
C'est alors que les conservateurs perdent les élections
en Colombie pour laisser la place à un régime
qui se dit libéral, mais qui est en réalité
social-démocrate. Au Mexique, l'anarchie conduit
à la dictature du "parti révolutionnaire
institutionnel" - le PRI, qui gouverne encore. Au Brésil,
d'abord grâce à des élections, puis
par un coup d'État, Getúlio Vargas établit
son hégémonie, que l'on peut qualifier de
national-socialisme de gauche ; il domine la scène
politique de 1930 à 1954. Au Venezuela, après
la mort de Juan Vicente Gómez, c'est un régime
de centre gauche qui succède à la dictature
- mis à part la période où Pérez
Jimenez est au pouvoir - ; mais, grâce aux ressources
pétrolières, il peut financer les dépenses
de l'État sans augmenter les impôts. Au Chili,
il se forme une gauche socialo-marxiste assez similaire
à celle que les Français ont connue durant
la Troisième République. L'Argentine conserve
un État libéral jusqu'à l'avènement
du péronisme, peu après la fin de la seconde
guerre mondiale.
Pendant les cinq années de la guerre,
la croissance économique est considérable.
Puis l'Amérique latine apparaît comme le jardin
de l'espoir après l'hécatombe. Les grands
courants d'émigration se reconstituent, mais les
capitaux ne suivent pas, parce qu'ils sont mobilisés
par la reconstruction de l'Europe. En revanche, l'épargne
considérable qui s'est accumulée pendant la
guerre exerce une forte tentation sur les théoriciens
du capitalisme d'État, qui s'inspirent des conceptions
de Keynes. En Amérique latine, nous avons éprouvé
et nous continuons à éprouver les effets négatifs
des idées de cet économiste.
Dans les années soixante, la gauche économique
domine sans contestation. C'est l'un des moments dangereux
de l'histoire où l'on sait apparemment ce qu'il y
a à faire, et où l'on fait beaucoup de choses...
qui, par la suite, se révèlent des erreurs.
On nous a, notamment, inculqué la théorie
de la redistribution des revenus, qui a saigné l'Europe
et les États-Unis, et que nous sommes aussi en train
de payer, avec cette différence que nos économies
sont structurellement anémiques. Étatiser
est à la mode. Tout nous conduit vers l'État
égalitariste, rationnel, juste et "progressiste".
On nous a obligés à un égalitarisme
que nous n'étions pas en mesure de supporter. Le
capital, humain et financier, latino-américain ou
international, s'est orienté vers d'autres lieux
moins hostiles. Un homme d'affaires peut supporter par patriotisme
certaines inégalités vis-à-vis de ses
collègues étrangers, mais il a besoin d'une
certaine condition de vie qui en fait un privilégié,
ne serait-ce que par souci d'efficacité. L'égalitarisme,
qui ne lui donne pas les moyens d'agir, aggrave la dépendance
technologique du pays.
Nous continuons à souffrir de la pression
des idées socialistes. Le capitalisme, encore prisonnier
de son complexe de culpabilité, prête au marxisme
sa collaboration pour construire ce Léviathan inefficace
et clientéliste qu'est l'État. De nombreux
théoriciens en chambre, enfants gâtés
de l'"Alliance pour le progrès" de Kennedy,
représentants dans notre monde de la révolution
social-démocrate des années soixante et soixante-dix,
se sont regroupés autour de la C.E.P.A.L. (Commission
économique pour l'Amérique latine), organisme
dépendant des Nations-Unies. Ils se sont faits les
champions d'un nationalisme d'État fondé sur
de grands projets dont, par principe, le capital privé,
national ou étranger, devait être absent. Pour
éviter l'"oppression capitaliste", on a
étatisé l'économie en l'endettant.
C'est la véritable origine de la dette extérieure
qui nous étouffe.
C'est ainsi que, durant les deux dernières
décennies, nous avons créé des monstres
étatiques inopérants, des législations
incongrues et souvent contradictoires. Nous vivons sous
la pression de formulations théoriques ou volontaristes
qui vont à l'encontre de la logique naturelle et
ne cherchent qu'à satisfaire des populismes momentanés.
Nous avons commis les mêmes erreurs que les pays développés,
mais nous n'avons pas de quoi les payer. L'éducation
étatisée est un désastre ; les impôts
visent plus à punir et à égaliser qu'à
financer les services de l'État. L'État est
incompréhensible, il ne se comprend pas lui-même,
ce qui suscite la résistance des contribuables et
la fuite des capitaux ; le welfare state fait obstacle à
la concurrence. Les réformes agraires ont freiné
le développement de l'industrie agro-alimentaire.
Bien que personne ne croie en son efficacité, on
continue à demander que l'État prennent des
responsabilités qui relèvent de l'initiative
privée ; on a peur du capital, national ou étranger,
parce que l'on se salirait à son contact.
Les auteurs de théories égalitaristes
sur la distribution des revenus ne prennent guère
le temps d'analyser ce qu'il y a à distribuer. Ils
ne voient que ce qu'ils appellent, avec leur cur de
pharisien, les inégalités sociales. Certes,
celles-ci existent objectivement. L'entrepreneur est un
privilégié en Amérique latine, lui
qui fait ce que les autres ne peuvent faire. Nous ne pouvons
pas encore donner les mêmes moyens à beaucoup.
C'est en cela que consiste le sous-développement.
Mais nous avons besoin de ce chef d'entreprise... Et pourtant,
s'il est du pays, on dira qu'il appartient à l'oligarchie
oppressive ; s'il vient de l'étranger, que c'est
un bureaucrate coûteux, un représentant de
l'"impérialisme capitaliste" : voilà
ce qu'on entend quotidiennement.
Selon une classification absurde, nos pays
feraient partie du tiers monde. En fait, bien que nous soyons
pauvres et en train de nous appauvrir, nous ne rentrons
pas dans ce "fourre-tout" dans lequel on voudrait
nous mettre. Dans l'ensemble, nous sommes plus avancés
que n'étaient, il y a trois décennies, beaucoup
de pays ou de régions du Marché Commun. Qui
plus est, l'Amérique latine était au même
niveau à l'époque. Notre problème n'est
pas le sous-développement, mais l'appauvrissement.
En 1929, le revenu per capita de l'Argentin était
égal à celui du Français et, en 1960,
celui du Colombien était égal à celui
de l'Espagnol. Aujourd'hui, le revenu du Français
et celui de l'Espagnol sont respectivement cinq fois plus
grand que celui de l'Argentin et celui du Colombien. Il
faut savoir que les revenus per capita du Mexique, de la
Colombie, du Venezuela, de l'Equateur, du Pérou,
du Chili, de l'Argentine et de l'Uruguay étaient
en 1950 supérieurs à ceux de la Corée
et de Taïwan, et que presque tous les pays latino-américains
dépassaient alors la Grèce et le Portugal.
Cet appauvrissement relatif, et parfois absolu,
est dû principalement au protectionnisme économique,
à la phobie du capital étranger et à
l'inefficacité d'un appareil bureaucratique centralisé.
A l'époque où l'on croyait qu'"avancer"
équivalait à "socialiser", nous
avons appliqué, et continuons d'appliquer depuis,
une formule invraisemblable de mercantilisme socialiste,
qui nous a fait préférer l'endettement public
à l'investissement privé, avec les conséquences
désastreuses que l'on sait. Ce comportement nous
a été dicté en grande partie par une
caste politique internationale, dominante jusqu'à
une date récente, qui assourdissait le monde du son
de ses idées creuses. Quand on pense à l'étatisme
latino-américain, on doit se souvenir que l'Europe
démocratique ne s'est pas encore libérée
de la tentation, et que des vents dangereux soufflent même
aux États-Unis. Dans ce contexte, on comprend que
certains hésitent à investir et à prendre
des risques, quand un Alan García peut apparaître
à tout moment. A mon sens, ce capital latino-américain
que l'on dit "évadé" est plutôt
réfugié, et pourrait être rapatrié
dès que les conditions en seraient réunies.
Il est assez important, bien que l'on ait beaucoup exagéré
à ce propos.
Mais il n'est pas juste d'attribuer entièrement
à notre propre étatisme la responsabilité
du processus d'appauvrissement. Nous souffrons aussi d'un
autre type d'étatisme, qui n'est pas toujours compris
par ceux qui se croient libéraux. Je veux parler
du protectionnisme mercantiliste qui prédomine dans
le commerce mondial. Les pays développés pratiquent
le libéralisme à l'intérieur et l'étatisme
aux frontières. Il est impressionnant d'observer
comment nos entrepreneurs sont considérés
avec sympathie... jusqu'au moment où ils atteignent
le succès : c'est alors que les portes se ferment,
que sont institués les quotas, qu'arrivent les accusations
de dumping, qu'on décide de défendre la main-d'uvre
nationale, que se multiplient les complications bureaucratiques.
On nous accuse de donner parfois de faibles subventions
sur nos pauvres ressources, pour accéder à
certains marchés, alors que nous sommes confrontés,
en Europe et aux États-Unis, au plus grand système
de subventions qui ait jamais existé. Je ne peux
oublier cette réunion à Paris, à laquelle
j'ai assisté en tant que représentant de la
Colombie, pays donateur, où les riches discutaient,
en termes très charitables, de la manière
d'aider les pays de l'Amérique centrale et des Caraïbes,
pratiquement ruinés par le raz de marée du
sucre produit en Europe avec de scandaleuses subventions.
Heureusement, l'Amérique latine commence
aussi à se lasser de la phraséologie socialiste.
L'expérience nous a coûté cher. Nous
ne devons plus sacrifier au culte de l'État. On se
rend mieux compte chaque jour que le progrès est
plus rapide avec l'initiative privée, l'entreprise
privée, l'épargne nationale ou étrangère,
une fois l'État ramené au rôle subsidiaire
et ordonnateur qu'il n'aurait jamais dû perdre.
Mais on pense souvent dans les milieux internationaux
que la démocratie et la liberté d'entreprise
ne sont pas possibles dans les pays en voie de développement
- ou d'appauvrissement, comme nous l'avons vu - et l'on
regarde avec sympathie le socialisme tropical, ce dont bénéficie
notamment le président du Pérou, Alan García,
lui qui disait récemment : "Nous nous proposons
d'utiliser la dette comme moteur de nos exportations, de
telle manière que si nous payons un montant quelconque
à l'un de nos créanciers privés, il
nous achète une quantité équivalente
de produits péruviens. Nous nous proposons également
d'amener nos créanciers à convertir leur dette
en investissements neufs." Et il ajoutait que ce nouvel
investissement, bien entendu, serait sous le contrôle
de l'État, et que les bénéfices devraient
obligatoirement être réinvestis. Et pour qu'il
n'y ait aucun doute sur la manière dont il comprend
la liberté d'entreprise, il fait ce que les socialistes
se sentent irrésistiblement obligés de faire
: nationaliser le système financier. Le grand écrivain
Mario Vargas Llosa livre un combat courageux contre cette
mesure - qui est un pas important vers le totalitarisme
socialiste.
Nous avons besoin de beaucoup de Vargas Llosa,
mais ce combat ne pourra être gagné que si
nous avons la crédibilité nécessaire.
Pour ce faire, nous devons nous appuyer sur la culture occidentale,
qui est la base de notre être. Nous n'appartenons
pas au tiers monde. Nous sommes la partie appauvrie de l'Occident,
et nous avons besoin de sa solidarité.
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