Les Libertadores,
qui ont conduit à l'indépendance les pays d'Amérique
latine, n'étaient pas tous de simples aventuriers.
Ils avaient une certaine idée de l'État et de
l'ordre politique, comme le montre, dans un petit livre plein
de sens, Promesas de la vida republicana ("Les Promesses
de la vie républicaine"), un grand historien péruvien,
mort il y a quelques années, Jorge Basadre. Ils voulaient
passer de la société coloniale traditionnelle,
qui reposait sur des ordres, où l'Eglise et la Couronne
avaient les prérogatives les plus étendues,
à une société individualiste, où
les relations contractuelles auraient priorité sur
les rapports statutaires. Ils avaient l'intention de construire
ce qu'on appellera plus tard des "États de droit",
en s'inspirant de l'exemple de l'Amérique du nord et
de celui de l'Europe. Dans ce projet, les Anglo-Saxons reconnaîtraient
une variante de constitutional government, ce régime
qu'il ne faut pas confondre avec la démocratie radicale
de nos jacobins, puisque les démocraties ne sont pas
toutes des États constitutionnels, et que ceux-ci ne
sont pas toujours des démocraties. Il reste à
décider si Bolívar - le plus inspiré
des Libertadores - a plutôt pensé au modèle
virginien ou au modèle jacobin, s'est vu plutôt
dans le rôle de Washington, ou dans celui de Bonaparte.
Sans doute a-t-il été séduit par chacun
de ces deux modèles, mais ses conceptions sont devenues
de plus en plus autoritaires au fur et à mesure du
déroulement d'une carrière agitée, glorieuse,
mais décevante.
Malheureusement, cet effort pour donner une
assise institutionnelle à des pays hétérogènes,
d'ailleurs à peu près isolés les uns
des autres, donc pour les faire accéder à
une manière d'occidentalisation, n'a pas été
un succès dans l'ensemble. Beaucoup d'historiens
estiment que les cinquante premières années
de l'indépendance ont entraîné une régression
par rapport à la situation coloniale. On a assisté,
par exemple au Pérou, à un phénomène
de "réindianisation" et une longue et sanglante
confusion s'est développée : vers 1850, l'État
remplissait très mal ses missions, la sécurité
des particuliers n'était plus assurée, la
valeur des biens et des services était soumise à
toutes sortes d'incertitudes. Selon Basadre, c'est seulement
après 1850 que le Pérou passe de ce qu'il
appelle la República a lomo de mula (la république
à dos de mulet) à la República en forma,
la république digne de ce nom. Mais l'Amérique
latine n'a pu recouvrer que lentement et incomplètement
la régularité des pratiques acclimatées
par la Couronne espagnole.
L'"épisode du guano", qui a
eu une grande importance dans l'histoire péruvienne
au XIXe siècle, montre la difficulté pour
un pays de maîtriser la richesse qui lui échoit
par hasard (les Anglo-Saxons parlent d'un "profit tombé
du ciel", windfall profit...). On avait découvert
une richesse naturelle qui n'exigeait pas d'investissements
considérables - à la différence de
l'exploitation des mines, par exemple -, mais qui demandait
beaucoup de main-d'uvre. Grâce aux ressources
des islas guaneras (les îles à guano), les
finances du pays, qui étaient obérées
par la dette extérieure contractée pendant
les guerres d'indépendance, ont été
restaurées en quelques années. On s'est lancé
dans d'ambitieux investissements, en construisant notamment
des chemins de fer pour relier l'intérieur du pays
à la côte. Basadre appelle cette époque
la prosperidad falaz (la prospérité menteuse).
En effet, l'État péruvien a contracté
à nouveau, en dix ou quinze ans, une dette qu'il
ne pouvait pas rembourser et dont il assurait le service
de plus en plus péniblement. Il a dû accorder
le monopole de la vente du guano à un concessionnaire
unique - un Français nommé Dreyfus -, à
charge pour lui d'assurer le service de la dette. Cette
décision a été jugée scandaleuse,
notamment par l'élite traditionnelle du pays, qui
s'est jugée injustement dépouillée
des privilèges liés à la concession
des richesses "guaneras", dont elle s'était
assurée le monopole. Le contrat fut attaqué
en justice et, en fin de compte, l'État péruvien
se trouvait pratiquement en cessation de paiement au début
des années 1870.
Cet épisode fait ressortir le caractère
cyclique et contrasté de l'histoire économique
et politique de ce pays. Sous réserve des corrections
propres à chaque cas, on pourrait faire les mêmes
observations pour le Brésil ou l'Argentine, où
se sont succédées des phases de prosperidad
falaz et des crises d'endettement, et il serait intéressant
de déterminer les corrélats institutionnels
de cette instabilité caractéristique : laxisme
financier, faiblesse des institutions judiciaires, corruption
à tous les niveaux, insécurité. Il
est manifeste, en outre, que l'armée a contribué
à cette instabilité, en intervenant fréquemment
et capricieusement dans la vie publique. Cependant, elle
a pu se "civiliser" à certaines périodes
et des constitutions plus ou moins "démocratiques"
ont fonctionné tant bien que mal dans tout le sous-continent,
entre 1880 et 1920, et même, dans quelques pays comme
l'Argentine, jusqu'à la grande dépression
des années 1930. C'est cette époque que, pour
le Pérou, Basadre appelait la república aristocrática.
Je préfère parler d'oligarchie plutôt
que d'aristocratie, en raison de l'effacement des vieilles
familles au profit des nouveaux enrichis. Le groupe composite
dénommé oligarchie comprenait aussi bien les
grands propriétaires de l'intérieur que les
hommes d'affaires qui avaient fait fortune dans les exportations
de guano, de coton, de minerais, etc.. Des rapports compliqués
s'établirent entre ce groupe économique et
une armée de prétoriens incomplètement
"civilisés". Cette oligarchie a réussi
à rester toujours près du pouvoir, même
si elle devait compter avec l'armée. Mais elle devint
de plus en plus la cible de la classe moyenne, qui se développait
grâce aux progrès de l'éducation et
à l'extension de l'administration.
A partir de la première guerre mondiale,
la classe moyenne a été vite attirée
par la variante populiste des idéologies politiques
radicales. Autour des années 1920, un peu partout
les étudiants latino-américains ont bouleversé
l'institution universitaire dans une sorte d'anticipation
de mai 1968 - à moins que mai 1968 ne soit qu'une
caricature des épisodes qui s'étaient produits
en 1919 à Córdoba. Dans ces "forteresses"
que devinrent les universités latino-américaines,
on s'occupait davantage de politique que d'enseignement.
Au Pérou, l'université de San Marcos fut progressivement
gagnée à partir des années 1930 à
l'idéologie "apriste", avant de devenir
un sanctuaire pour les diverses fractions "marxistes-léninistes",
puis pour le Sentier lumineux. L'intelligentsia devint de
plus en plus réceptive aux thèses sur l'anti-impérialisme
et le développement, surtout dans la forme relativement
"moderne" et modérée diffusée
par la C.E.P.A.L., la Commission économique pour
l'Amérique latine. La doctrine avait été
fixée dans ses grandes lignes dès 1950, dans
le fameux article de Prebish qui distinguait entre les pays
du "centre" et ceux de la "périphérie",
et qui affirmait la nécessité d'une industrialisation
par substitution aux importations. Pour comprendre la politique
économique des pays d'Amérique latine après
1945, il n'est pas inutile de savoir que la plupart des
fonctionnaires ou professeurs qui ont formé l'esprit
public et exercé des responsabilités sont
passés par la C.E.P.A.L.. Quand j'étais péruvien,
dans les années 1950-1970, il n'y avait guère
qu'un journal à Lima qui luttait pied à pied
contre ces formules, et défendait les idées
libérales, c'était La Prensa - il était
au demeurant remarquable. Le journal traditionnel de la
droite péruvienne, El Comercio, montrait beaucoup
de complaisance aux idées socialisantes sur le développement
hacia dentro ("autocentré"). Il y avait,
en matière économique, un consensus implicite
entre la gauche et la droite, comparable à celui
qui régnait alors en France, où tout le monde
était plus ou moins keynésien.
Au cours des années, l'armée
péruvienne s'est trouvée investie, soit par
elle-même, soit par l'opinion, d'une fonction de "classe
universelle", au sens hégélien du terme.
Ses dirigeants prétendaient connaître les recettes
du développement. C'est au nom de cette science que
le général Velasco a ruiné l'économie
péruvienne, probablement avec les meilleures intentions
du monde. Mais l'armée semble avoir renoncé
à ses illusions lyriques.
Le rôle de l'oligarchie a également
évolué au cours des dernières années.
Les réformes agraires, dont celle du Mexique avait
fourni le modèle, ont plus ou moins ruiné
les grands propriétaires fonciers. Mais le phénomène
oligarchique a pris d'autres formes. La vieille oligarchie
était composée de gens dont on peut dire beaucoup
de mal, mais qui, souvent, connaissaient leur métier.
J'évoque toujours avec révérence la
mémoire de mon ami, Don Pedro Bertrán, qui
était la bête noire de l'intelligentsia progressiste
péruvienne. Il avait été un agriculteur
remarquable, qui n'ignorait rien de la culture du coton,
de surcroît fort entendu dans les affaires de crédit
et de change. Il savait manier une traite, une échéance,
un papier commercial sur Londres, New-York ou Hambourg.
La nouvelle oligarchie est composée de bureaucrates,
de politiciens et de leurs clients, qui dépendent
en fin de compte du président et de son parti. Ce
sont des gens qui "font des coups". Le moyen le
plus simple de s'enrichir est d'acheter, avec des licences
d'importation, des produits, notamment alimentaires, qu'on
trouve à bas prix sur le marché international,
avant de les vendre sur le marché local, à
travers des mécanismes de péréquation
fixés par l'administration. Cela suppose, naturellement,
que des crédits soient obtenus du ministère
compétent : il ne reste qu'à partager la différence
entre gens de bonne compagnie. Voilà la nouvelle
oligarchie. Je ne suis pas sûr qu'elle soit meilleure
que l'ancienne.
Si donc certaines forces jouent constamment,
elles n'obéissent plus aux mêmes règles.
D'où la corruption aggravée des groupes sociaux
qui en profitent, de plus en plus éloignés
de leur première fonction. J'avais écrit autrefois
: Eppur', si muove, et pourtant cela marche (1)...
C'est encore vrai aujourd'hui, mais jusqu'à quand
? Deux handicaps massifs pèsent sur la société
péruvienne d'aujourd'hui : la dette extérieure
et la surcharge démographique. Ce sont des contraintes
permanentes et quasi insupportables, qui rendent presque
impossible la tâche des gouvernants.
(1) Cf. François Bourricaud, Pouvoir
et société dans le Pérou contemporain,
Presses de la fondation nationale des sciences politiques,
1967.
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