Les pays d'Amérique
latine semblent frappés par deux maux terribles : l'inflation
et une dette extérieure considérable. La première
a été présente, à des titres divers,
depuis les années quarante et tout au long des années
de l'après-guerre. L'endettement est devenu un grave
problème au cours des années plus récentes,
essentiellement à la fin des années soixante-dix
et au début des années quatre-vingt.
Nous ne prétendons pas décrire
la totalité des expériences récentes
du continent latino-américain. Elles sont d'ailleurs
variées selon les pays et les époques. On
n'en retrouve pas moins un certain nombre de traits communs
caractéristiques et ce sont ces traits, essentiellement,
que nous voudrions rechercher, de manière à
expliquer les phénomènes. Nous ne chercherons
pas à multiplier les chiffres et les exemples. Certains
n'en sont pas moins ahurissants et peut-être exceptionnels
dans l'histoire de l'humanité. Nous commencerons
par en rappeler quelques uns, parmi les plus caractéristiques
(section I), avant de passer à une analyse générale
de la crise économique (section II). Celle-ci paraît
explicable, essentiellement, par des erreurs de politique
économique, dont nous donnerons quelques exemples
(section III). Enfin, nous rechercherons dans quelle mesure
les politiques de stabilisation et de libéralisation
appliquées par certains pays ont été
efficaces (section IV).
I - Présentation des faits
La simultanéité d'événements
semblables dans plusieurs pays a, certes, quelque chose
de troublant : faut-il y voir une fatalité qui s'abattrait
sur ces pays ou l'implacable logique de mécanismes
économiques aveugles qui transmettraient le mal à
travers tout un continent ?
Il n'en est rien et la simple observation des
faits en donne déjà l'indication. Si ces pays
subissaient une situation qu'ils seraient incapables de
maîtriser, soit parce qu'elle leur serait imposée
de l'extérieur, soit parce qu'elle proviendrait de
caractéristiques intérieures liées
à leur commun état de sous-développement,
comment expliquer, par exemple, que le taux d'inflation
dans un pays puisse passer rapidement d'un taux élevé
à un taux faible, ou qu'au même moment on trouve
des taux d'inflation très différents selon
les pays ?
La connaissance de la théorie économique,
aussi bien que l'observation des faits, doivent conduire
à l'abandon total des "explications" habituelles
de cette situation. Ainsi en est-il de l'explication par
le prix du pétrole. Le recours incantatoire au choc
pétrolier - utilisé, il est vrai, aussi bien
en France qu'en Amérique latine - dispense les "observateurs"
de penser et les hommes politiques de se justifier. Ainsi,
la Lettre de conjoncture de la B.N.P., loin de faire comprendre
la situation, pratique la désinformation lorsqu'elle
indique, dans son numéro de juillet-août 1986
: "Après avoir triplé en 1975 et quintuplé
en 1976, sous l'effet du premier choc pétrolier,
les prix en Argentine ont continué d'augmenter à
un rythme élevé. Au cours des années
1975 à 1984, l'inflation a été en moyenne
de 11 % par mois (+ 210 % par an)." Si le choc pétrolier
avait de tels effets, comment pourrait-on expliquer qu'à
la même époque l'inflation soit restée
faible au Japon, pays importateur de pétrole ? Une
fois de plus, on constate que les contempteurs de la théorie
économique sont les plus mauvais observateurs des
faits. Ils se contentent, en effet, d'observations impressionnistes
entre lesquelles ils sont incapables d'établir des
liens logiques, car ils sont dépourvus d'outils d'analyse.
De la même manière, il convient
d'éliminer les prétendues explications qui
veulent faire de l'inflation latino-américaine un
phénomène "structurel". Ainsi, d'après
la thèse "structuraliste", répandue
en particulier par la C.E.P.A.L. (Commission économique
pour l'Amérique latine de l'O.N.U.), des rigidités
spécifiques seraient à l'origine de l'inflation
latino-américaine. D'après cette thèse,
l'offre et la demande seraient très inélastiques,
en particulier pour les produits agricoles. Il en résulterait
une spirale inflationniste, de type "inflation par
les coûts", renforcée par le jeu des anticipations
inflationnistes. La structure du pouvoir conduirait à
des conflits sociaux pour le partage de la richesse, qui
exacerberaient l'inflation. Et la création monétaire
n'aurait qu'un rôle presque passif dans le processus,
la politique monétaire réagissant de manière
à éviter la croissance du chômage.
Il ne peut pas être question ici de discuter
en détail de cette approche et de rappeler le rôle
de la création monétaire dans le processus
inflationniste. Contentons-nous de souligner à quel
point cette thèse paraît fausse quand on veut
bien reconnaître la très grande variabilité
des taux d'inflation, les écarts de taux importants
entre pays ou la rapidité avec laquelle l'inflation
peut être combattue. S'il existait des causes structurelles
de l'inflation, on ne voit pas comment celles-ci pourraient
apparaître et disparaître aussi rapidement.
Il est également absurde de présenter
les pays d'Amérique latine comme les pauvres victimes
d'un monde occidental qui les domine et dont ils importent
nécessairement l'instabilité, non sans la
démultiplier. En réalité, ces pays
ou, plus précisément, leurs habitants, sont
les victimes de leurs gouvernements. Ceux-ci ont suivi des
politiques semblables à celles des pays développés,
mais de manière amplifiée. En fait, il n'y
a pas de mécanisme automatique de transmission de
la crise économique. Il n'y a rien d'autre que la
transmission des idées fausses. Parmi celles-ci figure
évidemment et essentiellement l'idée que l'État
est responsable de la croissance et de la stabilisation
économiques. Des gouvernements toujours enclins à
accroître leurs pouvoirs y ont trouvé d'extraordinaires
alibis.
La théorie est susceptible de prouver
qu'il n'existe pas de mécanisme de transmission automatique
de la conjoncture. Et l'expérience confirme que certains
pays ont su se protéger de la "crise économique
mondiale". Ainsi, la croissance du P.N.B. a été
de 9,3% par an à Hong-Kong, de 8,2% à Singapour,
de 7,3% en Corée du sud entre 1973 et 1983 et de
8,7% à Taïwan entre 1970 et 1982. Ces pays,
pourtant, ne sont pas producteurs de pétrole. Par
contre, le Mexique, qui, lui, est producteur de pétrole,
s'il a eu quelques années de forte croissance, par
exemple en 1979-1981, a été incapable de maintenir
une croissance régulière et forte : son taux
de croissance pour la période 1979-1986 a été
de 3%.
Quant à l'inflation, son taux a été,
au cours de la même période, de 9,9% à
Hong-Kong, de 4,5% à Singapour, de 19% en Corée
du sud (et il est même actuellement de - 4% à
Taïwan) (1).
Ces pays, qui ne disposent pas de ressources
naturelles abondantes, étaient parmi les plus pauvres
du monde il y a seulement 25 à 30 ans. En 1983, le
produit moyen par tête de ces quatre pays était
devenu trois fois supérieur à celui des habitants
de l'Amérique latine. A la fin des années
quatre-vingt, la production totale de ces quatre petits
pays - dont la superficie est inférieure à
celle du Nicaragua - devrait être supérieure
à celle de toute l'Amérique latine, y compris
de grands pays comme le Brésil et le Mexique ! Comment
pourrait-on sérieusement dire que les uns seraient
dominés et pas les autres, que les uns seraient victimes
de la crise économique mondiale et pas les autres
? (2)
L'explication est simple, car il existe une
seule différence entre ces pays : ceux de l'Asie
du sud-est n'ont pas jugé utile de se protéger,
de décourager les investissements extérieurs,
de contrôler les prix et les changes, etc.. Or, toutes
ces mesures ont été présentées
en Amérique latine comme des réponses nécessaires
à la crise, alors qu'elles en ont été
une cause essentielle. En réalité, la crise
économique s'explique uniquement par l'interventionnisme
étatique, qui détruit les droits de propriété
et empêche l'initiative individuelle. Nous allons
voir maintenant quels processus sont en cause.
II - Pourquoi la crise ?
Commençons par quelques propositions
préliminaires :
- L'inflation n'est pas inéluctable ;
- L'endettement n'est pas inéluctable ;
- L'une et l'autre sont la conséquence de l'interventionnisme
étatique ;
- L'une et l'autre sont des facteurs de sous-développement
et non des caractéristiques "structurelles"
du sous-développement.
Si l'inflation n'est pas inéluctable,
c'est qu'elle constitue un phénomène monétaire.
Elle résulte toujours d'un excès de création
monétaire. Les exemples que l'on pourrait tirer des
expériences latino-américaines pour illustrer
cette proposition sont innombrables. Mais on peut se contenter
d'un cas, par exemple celui du Brésil au cours des
années récentes : la quantité de monnaie
a augmenté 730 fois plus que la production (et les
prix ont été multipliés par 488) au
cours des huit années précédant 1987,
2060 fois plus en treize ans (et les prix ont été
multipliés par 1700 en douze ans), 540.000 fois plus
en 35 ans. On observe une évolution parallèle
des prix et des variables monétaires (3).
Au cours de la phase de gel des prix correspondant au "plan
cruzado", on a pu autoritairement et artificiellement
retarder l'évolution des prix, mais celle-ci a rejoint
la croissance monétaire, dès qu'il a fallu
mettre fin aux contrôles.
S'il est indubitable que l'inflation est un
phénomène monétaire, il ne faut pas
oublier qu'au XXe siècle la création monétaire
est monopolisée par les hommes de l'État.
Ce sont eux, et seulement eux, qui sont responsables de
l'inflation. Autrement dit, les pays d'Amérique latine,
dont les économies sont désorganisées
par des processus inflationnistes à taux très
élevés et très variables, ne sont pas
victimes des pays plus développés ou d'une
quelconque fatalité, mais de leurs propres gouvernements.
Quant au problème de l'endettement,
il se situe, ainsi que nous le verrons, au point de convergence
de la plupart des politiques d'intervention étatiques
: fiscalité, réglementation, politique monétaire.
Pour essayer de mieux apprécier la situation
latino-américaine, nous utiliserons un modèle
théorique à titre de référence
auquel comparer les situations effectives. Ce modèle
de référence se caractérise par les
traits suivants :
- Il n'y a pas d'inflation, ce qui peut résulter,
par exemple, de l'existence d'un étalon-marchandise
(or) ou de l'absence totale de création monétaire
par suite de règles institutionnelles précises
et efficaces.
- Le financement de l'investissement nécessaire à
la croissance suppose une épargne (définie
comme renonciation à une consommation présente
pour une consommation future). Cette épargne peut
être d'origine intérieure ou extérieure.
Nous supposerons, dans le modèle de référence,
que l'épargne est uniquement volontaire. Elle se
traduit, en particulier, par l'existence de fonds propres,
c'est-à-dire de droits de propriété
qui incitent à bien utiliser les ressources.
Dans ce modèle de référence,
il y a peu de raisons de penser qu'il puisse exister des
chocs profonds conduisant à une croissance cyclique
: on ne voit pas pourquoi les épargnants modifieraient
brutalement leur comportement d'épargne.
Mais la réalité est malheureusement
bien éloignée de ce modèle de référence.
Elle se caractérise par toute une série de
mesures étatiques - budgétaires et réglementaires
- qui découragent l'épargne, aussi bien intérieure
qu'extérieure. Et il faut ajouter que l'instabilité
institutionnelle n'est pas non plus propice au développement
de l'épargne volontaire, car elle introduit des incertitudes
sur le contenu véritable des droits de propriété.
A titre d'exemple, on peut signaler que le Mexique a connu
316 changements constitutionnels en 68 ans, 33 en deux ans.
L'État, dans les pays latino-américains, est
l'image inverse de l'État libéral, dont le
rôle est essentiellement d'assurer la stabilité
du cadre juridique et institutionnel. Or, sous prétexte
de conduire des politiques économiques de stabilisation,
l'État modifie les cadres de la vie économique.
Cela est particulièrement vrai en Amérique
latine.
Par ailleurs, cette épargne trop rare
est sollicitée pour financer le secteur public (le
déficit du budget et celui des entreprises publiques).
Le déficit atteint, dans certains cas, un pourcentage
du revenu national tout à fait fantastique (par exemple
76,40% en Bolivie en 1985). Il est évident qu'aucune
épargne véritable ne peut financer de tels
déficits. En conséquence, on doit trouver
d'autres sources d'épargne pour financer le développement,
aussi bien que les besoins publics. Il en existe deux :
- L'épargne forcée, obtenue par le crédit
et l'inflation ;
- L'épargne extérieure, obtenue par l'endettement
ou au moyen de l'aide extérieure, puisqu'on a refusé
le plus souvent, en Amérique latine, les investissements
directs ou en portefeuille, c'est-à-dire l'échange
international de droits de propriété.
L'endettement est la conséquence très
précise d'idées pernicieuses qui combinent
la méfiance à l'égard du capital, d'inspiration
marxiste, et un réflexe nationaliste superficiel
sous le couvert de la défense de l'indépendance
nationale. En réalité, à l'échange
volontaire et international de ressources on substitue la
dépendance des citoyens à l'égard de
gouvernements arbitraires. L'endettement crée des
obligations de remboursement à des États et
des bureaucraties, qui, irresponsables, n'utilisent pas
au mieux les ressources obtenues. L'aide extérieure
renforce les bureaucraties locales en augmentant leurs moyens
d'existence. Elle est une aide d'États à des
États, de bureaucraties à des bureaucraties.
Elle repose sur l'alibi de la bonne conscience, mais elle
est un frein au développement.
On ne rappelle pas suffisamment, en effet,
que la plus grande partie de la dette latino-américaine
a été contractée par le secteur public.
Et, de toutes façons, le marché intérieur
de l'épargne était devenu insuffisant pour
satisfaire la demande privée et publique. De son
côté, le secteur privé a été
incité à emprunter au cours des années
soixante-dix, du fait de la faiblesse des taux d'intérêt
réels. Cela résultait des politiques monétaires
des grands pays, mais aussi de la réglementation
des taux d'intérêt dans les pays latino-américains,
empêchant l'ajustement des taux d'intérêt
aux taux d'inflation anticipés. Parallèlement,
il y a eu un phénomène mondial de création
de crédit et de monnaie qui a été rendu
possible parce que les systèmes monétaires
sont en fait partout nationalisés.
C'est un système d'illusions : on ne
peut pas indéfiniment remplacer une épargne
volontaire par une épargne involontaire. Les individus
qui subissent l'impôt d'inflation réduisent
leur épargne volontaire et les hommes de l'État
doivent pratiquer la fuite en avant : toujours plus de création
monétaire, toujours plus de distribution de crédits.
En même temps, on essaie de corriger les manifestations
de déséquilibre, au lieu d'agir sur les causes.
Les États les plus inflationnistes enregistrent ce
qu'on appelle des problèmes de balances des paiements.
En fait, il n'y a jamais de problèmes de balances
des paiements. Il y a seulement des politiques destabilisatrices.
Cela n'empêche pas Le Monde du 9 septembre
1987, citant un rapport de la Banque interaméricaine
de développement, d'écrire que "les raisons
de la situation financière "précaire"
de l'Amérique latine... sont connues : née
d'un surendettement souvent spéculatif, aggravée
par une flambée des taux d'intérêt,
rendue inextricable par une dégradation des termes
de l'échange et le ralentissement de la croissance
mondiale... cette crise a conduit tous les gouvernements
à revoir leur gestion." C'est l'image même
d'une crise née de l'extérieur et des activités
coupables d'un secteur privé spéculateur qui
aurait obligé les gouvernements, dans leur sagesse,
à rechercher des politiques stabilisatrices. Le Monde
oublie de dire qu'en l'occurrence les spéculateurs
ont été les gouvernements, mais que ceux-ci,
contrairement aux particuliers, sont de mauvais spéculateurs.
Si la dette avait été bien utilisée
par le secteur public et si le taux d'intérêt
avait reflété de manière correcte la
véritable rareté du capital pour le secteur
privé, il n'y aurait pas eu de problème de
remboursement : le taux de rendement de l'investissement
en Amérique latine aurait été supérieur
au taux d'intérêt accepté lors de l'emprunt.
Le problème de la dette est le résultat de
deux facteurs :
- Un mauvais choix d'investissements ou même l'utilisation
des ressources d'emprunt pour la consommation,
- La diffusion de faux "signaux" concernant le
taux d'intérêt, puisque des taux d'intérêt
trop bas ne reflétaient pas la véritable rareté
de l'épargne et du capital et incitaient à
un "surinvestissement". L'augmentation des taux
d'intérêt qui s'est produite par la suite (au
début des années quatre-vingt) n'est pas par
elle-même un problème : elle ne vaut que pour
les nouveaux contrats ou pour les contrats anciens à
taux flottants. Mais dire qu'il y a de nouveaux contrats
signifie que la rentabilité des projets financés
avec les anciens contrats n'était pas suffisante
pour payer les intérêts, même aux taux
anciens, et qu'il a donc fallu réemprunter, ou encore
que le taux d'intérêt apparent dans un pays
avait été sous-évalué, parce
qu'il s'agissait par exemple de prêts en dollars et
que la monnaie nationale était surévaluée
: lorsque le cours du dollar a augmenté, les taux
sont apparus comme élevés - ce qu'ils auraient
dû toujours être, décourageant ainsi
de mauvais investissements - et les emprunteurs ont éprouvé
des difficultés pour rembourser, d'où la nécessité
de réemprunter. La surévaluation, pour sa
part, est le résultat de l'inflation, mais aussi
du refus d'adopter un système de change correct :
on cache la réalité avec le contrôle
des changes (exemple du plan cruzado), on prétend
défendre la monnaie pour des raisons de prestige
national, on maintient des importations peu chères,
ce qui paraît favorable au niveau de vie, etc....
Ce sont des illusions.
III - Les politiques économiques de
l'Amérique latine
La situation des pays d'Amérique latine
ayant été ainsi brossée à grands
traits, voyons maintenant, de manière plus précise,
comment les politiques économiques mises en place
par les gouvernements de ces pays ont provoqué les
crises que l'on dénonce. Bien entendu, tous les cas
ne sont pas identiques, mais bien des gouvernements ont
utilisé les mesures suivantes :
- Contrôle des prix : censé protéger
les plus pauvres, il a, au contraire, provoqué la
raréfaction des produits de grande consommation.
- Politique de salaires : les augmentations arbitraires
des salaires nominaux (suivies, éventuellement, de
périodes de gel des salaires) et la fixation de salaires
minimaux ont été des causes de chômage.
La rigidité du marché du travail a été
accrue par les mesures de "protection" des travailleurs
et de l'emploi.
- La fiscalité a confisqué les richesses
créées. Dans la plupart des pays d'Amérique
latine, les taux maximums de l'impôt sur le revenu
se situent aux environ de 50-70 % (seulement 17 % à
Hong-Kong). Il en résulte une évasion fiscale
et un accroissement du déficit budgétaire.
- Les réglementations : un exemple est bien connu,
celui de l'expérience effectuée par Hernando
de Soto au Pérou. Il a fallu 301 jours à temps
complet pour un juriste et trois autres personnes afin d'obtenir
les autorisations nécessaires pour ouvrir une entreprise
de vêtements. En face de telles contraintes, l'économie
souterraine est alors souvent le seul moyen de survivre
pour beaucoup d'hommes en Amérique latine. Mais,
se trouvant dans l'illégalité, ces activités
ne peuvent pas dépasser une certaine taille. Dans
l'économie officielle, compte tenu du poids de la
bureaucratie et de la corruption, les entrepreneurs ont
intérêt à obtenir des privilèges
plutôt qu'à être efficaces.
- L'étatisation, soit des entreprises nationales,
soit des entreprises étrangères, qui apportaient
capital, technologie et savoir-faire. Ainsi, en Argentine,
70 % des dépenses publiques servent à financer
les déficits des monopoles publics et 80 % des recettes
de ces monopoles publics servent à verser des salaires.
Au Mexique, la croissance de l'État a été
rapide : les dépenses publiques représentaient
26 % du P.N.B. en 1970, 35 % en 1976 et plus de 50 % en
1982. En 1970, il y avait 86 entreprises publiques, 760
en 1976 et plus de 1 000 en 1982.
- Le contrôle des échanges extérieurs
: la stratégie de substitution aux importations recommandée
par la C.E.P.A.L. et Raul Prebish a été une
ruine pour les pays d'Amérique latine. Ils ont protégé
et subventionné de nombreuses activités non
rentables au lieu de bénéficier des avantages
de la spécialisation internationale. Le contrôle
des changes est généralement la conséquence
d'une politique monétaire expansionniste, en même
temps que du refus d'ajuster le taux de change, soit pour
des raisons de prestige, soit pour éviter l'augmentation
des prix de certaines importations - biens de première
nécessité et biens d'équipement - considérées
comme "indispensables". Ce contrôle des
changes trouve par ailleurs une justification - erronée
- dans le principe de substitution aux importations ou dans
la vulgate keynésienne d'après laquelle un
excédent commercial est un facteur de croissance.
Le contrôle des investissements rend
difficile l'entrée et la sortie des capitaux étrangers
; au Venezuela, elles sont virtuellement interdites depuis
1974. Cela explique en partie que le crédit ait remplacé
les fonds propres. Or, lorsqu'une entreprise à capitaux
étrangers s'installe et se développe, il n'y
a pas de problème de remboursement. Elle crée
des richesses, des emplois, du savoir, des marchés
et il n'y a de flux éventuels de sortie que si elle
est bien gérée et donc bénéficiaire.
Les entreprises prospères sont créatrices
de richesses et une partie en est recueillie par les consommateurs
et les salariés : leur activité n'est pas
un jeu à somme nulle. Lorsqu'une entreprise est nationalisée,
sa croissance est financée par le crédit et
il y a un problème potentiel de dette : on doit rembourser
la dette et payer les intérêts, quelle que
soit la situation de l'entreprise. Or, le plus souvent,
les entreprises publiques sont déficitaires : elles
ne créent pas de nouvelles ressources, elles absorbent
une partie des ressources créées par les autres.
Et pourtant, il faut rembourser. Le problème de la
dette est simplement la traduction du fait que le rendement
des investissements est inférieur au taux d'intérêt
auquel on a emprunté.
Quelles sont les conséquences de toutes
ces pratiques ?
- L'économie duale, c'est-à-dire la coexistence
d'un secteur "officiel" peu efficace, réglementé,
écrasé de contraintes et d'impôts, et
d'un secteur "libre". Les entreprises du secteur
souterrain ne peuvent pas se développer, bien qu'elles
soient les plus entreprenantes, car elles risquent de tomber
dans le secteur officiel si elles deviennent trop importantes.
Comme on le dit au Brésil, "le gouvernement
travaille le jour et l'économie progresse la nuit".
L'importance de l'économie souterraine - évaluée,
par exemple, à 56 % de l'activité totale de
l'Argentine - est un signe de vitalité et elle représente
une déréglementation implicite. Mais on poursuit
ceux qui essaient d'échapper à l'économie
officielle, au lieu de s'attaquer aux causes de leur comportement,
à savoir l'inflation, les déficits publics,
etc....
- L'inflation : en 1984, quatre pays d'Amérique
latine - Argentine, Bolivie, Brésil et Pérou
- ont atteint un taux d'inflation annuel supérieur
à 100 %, neuf un taux situé entre 20 et 100
% et seulement huit un taux inférieur à 20
%. La conséquence en est qu'il est difficile de faire
des projets à long terme.
Un exemple, parmi beaucoup d'autres, celui du
Mexique, permettra d'illustrer les remarques ci-dessus (4).
Au cours des années cinquante et soixante, le Mexique,
bénéficiant de la gestion rigoureuse du gouverneur
de la banque centrale, Rodriguez Gómez, a eu pendant
quinze ans plus de croissance et moins d'inflation qu'au
cours des quinze années suivantes (de 1970 à
1985), où il a pourtant bénéficié
du pétrole. Mais le pétrole a sans doute joué
le rôle néfaste que joue l'aide extérieure,
celui d'une manne pour le gouvernement, autorisant toutes
les extravagances. Le mythe pétrolier des années
soixante-dix a conduit à penser que le Mexique était
sauvé grâce au pétrole : le gouvernement
a dépensé, les banques étrangères
ont prêté. Or, ce ne sont pas les ressources
naturelles qui importent pour le développement, mais
le processus institutionnel par lequel elles sont utilisées.
Les prêteurs étrangers, au lieu de céder
au mythe pétrolier, auraient été bien
inspirés de se demander : "Le pétrole
mexicain est-il exploité par l'État ou par
des compagnies privées, mexicaines ou étrangères
?"
Au début des années soixante-dix,
le Mexique a connu une politique "keynésienne"
d'augmentation des dépenses publiques, de déficit
budgétaire et de création monétaire
; il en a résulté un boom artificiel en 1973-1975.
La crise a évidemment suivi en 1976 et on l'a interprété
selon les normes traditionnelles, comme une crise de balance
des paiements (inéluctable et subie), conduisant
à faire appel au F.M.I. (Fonds monétaire international).
En 1978, grâce au prix élevé du pétrole,
le gouvernement a remboursé le F.M.I. par anticipation
et il s'est cru dégagé de toute discipline
budgétaire. On a gaspillé les ressources venues
du pétrole dans des réalisations somptueuses
ou démagogiques (sous prétexte de grands travaux
créateurs d'emplois), et le Mexique a même
emprunté aux banques étrangères, car
il inspirait confiance à cause du pétrole.
En 1981, en dépit d'un maximum de ressources
pétrolières, le gouvernement mexicain a emprunté
19 milliards de dollars pour soutenir le peso, qui était
surévalué de près de 50 %, ce qui résultait
évidemment d'un excès de création monétaire.
En fait, on voulait éviter de modifier le taux de
change pour maintenir l'image du président, la dévaluation
de la monnaie étant considérée comme
celle de sa propre personne.
De nouveau, en 1979-81, on a effectué
d'importantes dépenses publiques et il s'est produit
un boom de courte durée. Mais la crise revient en
1982, avec 100 % d'inflation, une faible croissance, un
fort chômage et une forte dévaluation du peso.
Les vraies causes de la crise n'ont pas été
la baisse du prix du pétrole, les taux d'intérêt
élevés ou la fuite des capitaux, mais des
raisons internes, à savoir les politiques de dépense
publique et de création monétaire.
De 1975 à 1983, la bureaucratie a augmenté
de 85 %. En 1982, les banques ont été nationalisées
et le déficit public a atteint 18 % du P.N.B. (8,3
% en 1983 et 7,4 % en 1984). L'austérité a
reposé surtout sur les citoyens, non sur l'État
: la demande de diminution du déficit présentée
par le F.M.I. a été réalisée
par augmentation des impôts et des tarifs publics,
non par la diminution des dépenses. En 1983, prétendue
année d'austérité, le gouvernement
a créé plus d'emplois publics que pendant
les six années précédentes. La croissance
des salaires des ministres et hauts fonctionnaires a été
de deux à trois fois supérieure à la
hausse des prix, alors qu'il y a eu baisse du pouvoir d'achat
pour les petits fonctionnaires et les autres travailleurs.
La nationalisation des banques a favorisé
les prêts aux entreprises publiques et à l'État
: 60 % des crédits bancaires ont servi à financer
les dépenses du secteur public, au lieu de l'investissement
productif.
IV - Les politiques de stabilisation
Sous ce terme, on trouve des politiques fort
différentes. Certaines ont été des
échecs et ne pouvaient être que des échecs
: c'est le cas des plans austral et cruzado que nous évoquons
ci-dessous. D'autres, au contraire, ont réussi.
Commençons par le "plan austral",
décidé en 1985 en Argentine. Au premier semestre
1985, l'inflation était d'environ 40 % par mois.
Le 14 juin, le plan austral, qui introduit une nouvelle
monnaie, l'austral, prétend réduire l'inflation
et stabiliser l'économie. Ce plan, comme le plan
cruzado qui sera ultérieurement adopté au
Brésil, repose sur l'idée que l'inflation
résulte de manière plus ou moins mécanique
des anticipations, elles-mêmes fondées sur
l'inflation passée. En changeant les anticipations,
on peut donc lutter contre l'inflation. Pour cela, il suffit
d'introduire un gel obligatoire des prix et, éventuellement,
des salaires.
Par ailleurs, on essaie de réduire le
déficit budgétaire par l'augmentation des
impôts et non par la réduction des dépenses,
les privatisations ou la suppression des monopoles d'État.
Ainsi, la ville de Buenos Aires a augmenté les impôts
de 2 000 %, les impôts sur le foncier, le revenu et
le capital ont été accrus, l'épargne
forcée a été instituée. La très
forte concentration des impôts sur un petit nombre
de contribuables conduit à l'évasion fiscale
et réduit l'activité économique. Le
déficit budgétaire reste important, ainsi
que la création monétaire. Il en résulte
une inflation élevée, une croissance faible.
Le plan austral n'a rien résolu.
Le plan cruzado, décidé au Brésil
le 28 février 1986, fut appelé "plan
d'inflation zéro" ou "choc hétérodoxe"
(la politique orthodoxe étant la restriction monétaire).
On y trouve le même type d'erreurs de politique économique
qu'en Argentine, par exemple le gel des prix et des salaires,
la suppression des indexations, d'où une rémunération
négative de l'épargne, ce qui réduit
l'épargne et donc l'investissement. Pour des raisons
politiques, on a voulu tenir jusqu'aux élections
et on a pu donner l'impression d'une victoire contre l'inflation
; mais, le ralentissement de l'inflation n'a été
que transitoire.
Le gel des prix a été maintenu
jusqu'en novembre 1986, mais, pendant ce temps, la quantité
de monnaie a été multipliée par quatre
en un an ! Ici encore, il y a eu production d'un système
d'illusions : pendant quelques mois, on a eu l'impression
que le plan cruzado réussissait, et tous ceux qui
ignoraient la théorie économique ont salué
son succès. Effectivement, les anticipations inflationnistes
ont peut-être été momentanément
atténuées, ce qui a permis d'ailleurs de maintenir
le contrôle des prix sans que le système n'explose.
Mais les illusions ne durent pas. La relative stabilité
des prix a été suivie par une augmentation
considérable, qui a permis aux prix de rejoindre
la croissance monétaire. Il faut ajouter que la période
de gel a eu des effets épouvantables, car le système
des prix n'a plus joué son rôle : les ajustements
étant plus ou moins faciles selon les secteurs, et
en particulier selon que l'on se trouvait en économie
souterraine ou en économie officielle, certaines
activités ont sombré, du fait des distorsions
entre la hausse de leurs coûts et celle de leurs prix
de vente. Les investissements ont été stoppés,
des pénuries sont apparues, provoquant des queues,
des rationnements et l'accroissement de la corruption.
Ensuite, on a essayé la relance par
la consommation et on a rétabli les indexations.
Mais le système productif était déréglé.
Au lieu de reconnaître que le pays avait vécu
pendant un temps avec l'illusion d'un pouvoir d'achat trop
élevé, c'est-à-dire avec de fortes
importations et de faibles exportations, on parle d'un problème
de balance des paiements, lorsque le réajustement
s'impose.
Le F.M.I. a été à l'origine
de plusieurs plans de stabilisations en Amérique
latine, mais trop souvent il s'est contenté de recommander
une diminution du déficit public - ce qui était
nécessaire -, sans en préciser les moyens.
La tentation est alors grande pour les gouvernements d'augmenter
les impôts plutôt que de diminuer les dépenses.
Et le résultat en est un ralentissement de la croissance.
C'est probablement pour cette raison que les politiques
de stabilisation sont appelées des politiques d'austérité,
alors qu'elles pourraient permettre une relance de l'activité
économique.
Le plan austral et le plan cruzado ont bénéficié
d'une large publicité dans tous les journaux du monde,
avides de sensationnel et sensibles à l'aspect purement
spectaculaire et dépourvu de signification du changement
de dénomination de l'unité monétaire.
Mais on a moins parlé d'une expérience intéressante,
celle de la Bolivie, appelée "nouvelle politique
économique", qui a été inspirée
par un jeune économiste américain, Jeffrey
Sachs. Les caractéristiques de ce plan sont intéressantes
: au lieu de contrôler les prix, on les a au contraire
libérés, on a réduit à zéro,
du jour au lendemain, le financement du secteur public par
la banque centrale, on a augmenté les prix des biens
produits par les entreprises publiques pour éviter
le financement de leurs déficits, on a libéralisé
le commerce extérieur (tarif douanier uniforme de
20 %), on a libéralisé le marché des
changes par un système de vente aux enchères
des devises ; mais on a aussi augmenté les impôts
en introduisant la T.V.A. et de nouveaux impôts sur
les autos, les maisons et le revenu.
Les résultats de cette politique sont
frappants : le taux d'inflation, qui avait atteint un sommet
de 8.171 % en 1985, est tombé à 12 % par mois,
dans les trois mois qui ont suivi l'adoption du plan (octobre-décembre
1985), puis 2,2 % de janvier à novembre 1986 et 1
% en 1987. Et, en 1987, une légère reprise
se manifestait. Cet exemple montre que l'on peut lutter
contre l'inflation rapidement et efficacement, à
condition de pratiquer des politiques monétaires
très restrictives.
Le Chili offre un autre exemple intéressant
de politique de stabilisation, où une politique monétaire
restrictive a réduit l'inflation et où d'importantes
politiques de libéralisation ont permis d'obtenir
une des plus fortes croissances d'Amérique latine
et de rembourser une partie de la dette extérieure.
C'est aussi au Chili que se pratique le plus largement la
politique de transformation de la dette en fonds propres.
En définitive, il apparaît bien
que la crise des pays de l'Amérique latine est plus
politique qu'économique. Elle résulte de l'action
de gouvernements monopolisateurs et démagogiques.
Cette crise - la faible croissance, l'inflation forte -
n'est pas une fatalité. Ces pays pourraient être
aussi développés que l'Amérique du
nord ou l'Europe, avec lesquels certains d'entre eux ont
bien des points communs. Mais il leur faudrait pour cela
retrouver le principe de la limitation des pouvoirs et cantonner
l'État dans son rôle de gardien des droits
individuels.
(1) Les chiffres et les données
ci-dessus sont extraits d'un texte de Vladimir Chelminski.
(2) Notons au passage que ces observations
montrent combien est vaine l'idée habituelle selon
laquelle la France ne pourrait pas sortir seule de la crise
économique et que la coordination de ses politiques
économiques avec celles des autres pays de la C.E.E.
ou du reste du monde permettrait de retrouver le chemin
de la croissance.
(3) Cf. Henry Maksoud, Inflation and the
Cruzado Plan in Brasil, India-napolis (États-Unis),
1987
(4) Nous avons utilisé, en particulier,
le texte de Luis Pazos de la Torre, The False Austerity
Policies of the Mexican Government, Mexico, 1985.
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