D'un côté,
cet article du Financial Times de Londres : Le général
Pinochet préside l'économie la mieux gérée
d'Amérique latine. De l'autre, cet éditorial
du journal Le Monde : L'obstination de Pinochet ; ou même,
dans Le Figaro : Chili : inquiétude et tension. Rien
n'exprime mieux sans doute que ces titres, relevés
en septembre 1987, le contraste entre la perception que l'économiste
a du Chili, quatorze années après le coup d'État
militaire du 11 septembre 1973, et celle qu'en donne la grande
presse d'information.
A peu près au même moment où,
au "Club de Paris" (lieu de renégociation
de la dette du tiers monde), des fonctionnaires internationaux
portaient une appréciation très positive sur
la politique économique chilienne, une assemblée
de journalistes, aussi voyante que celle du Club de Paris
était discrète, jetait l'anathème sur
le régime de Santiago, au cours de l'émission
de M. Michel Polac, "Droit de réponse",
sans la moindre nuance et sans l'ombre d'une allusion à
l'évolution économique du pays.
Or, c'est l'impéritie de la politique
économique menée de novembre 1970 à
septembre 1973 par le gouvernement de l'Union de la gauche
présidé par Salvador Allende qui l'a conduit
à sa chute. Aucun régime politique ne résiste
à une inflation de 1000 % en rythme annuel, comme
celle qui sévissait à Santiago dans les semaines
précédant le coup d'État.
Toutefois, l'étatisme, ce mal qui mine
les républiques latino-américaines depuis
leur naissance, n'est pas né au Chili avec Allende.
Ce pays connaissait avant lui le protectionnisme industriel,
une bureaucratie proliférante, une sécurité
sociale trop lourde, l'inflation surtout : de 20 à
50 %, année après année, tout au long
de son histoire. La cause de cette inflation a toujours
été sans mystère au Chili, comme en
Amérique latine en général : l'excès
des dépenses publiques financées par la "planche
à billets". Les conséquences en ont toujours
été des plus classiques : contrôle des
prix et des changes suprêmement complexes, ce qui
n'empêche ni la fuite des capitaux ni l'effondrement
de la monnaie par rapport aux devises étrangères.
Ces tendances étaient déjà manifestes
sous le gouvernement de démocratie chrétienne
présidé par Eduardo Frei, qui a précédé
celui de Salvador Allende. C'était l'époque
de l'"Alliance pour le progrès", réponse
grandiloquente de Kennedy à la menace cubaine. Le
temps, et le drame d'Allende, ont fait oublier cet épisode,
auquel on avait prêté une haute signification
historique. M. Marcel Niedergang, journaliste du Monde,
voyait dans Eduardo Frei le "John Kennedy du Chili".
A l'étatisme timide de la démocratie
chrétienne succéda l'étatisme échevelé
de "l'unité populaire". Le gouvernement
d'Allende renforça certaines des mesures de son prédécesseur
: nationalisation des mines de cuivre (sur laquelle le gouvernement
du général Pinochet n'est pas revenu) et accélération
très marquée des expropriations agricoles
(réforme agraire) ; il y ajouta de multiples nationalisations
industrielles et bancaires et fit une distribution massive
de pouvoir d'achat, alors que la production stagnait, puis
s'effondrait. Dès le début, et tout au long
des quelque trois ans que dura l'aventure, on pouvait voir
qu'elle tournait le dos à tout bon sens sur le plan
économique. C'est ce que j'exprimais dans les articles
envoyés de Washington, publiés à Paris
dans La Vie française entre 1971 et 1973.
On a tenté d'excuser l'échec
de cette politique en invoquant la chute du prix du cuivre,
les "complots" de la multinationale américaine
I.T.T. et les "manuvres" de la C.I.A....
En aucun cas, ces obstacles, réels ou imaginaires,
ne peuvent expliquer l'ampleur du désastre de 1973.
Comme nous l'avons un jour écrit au spécialiste
du Monde pour les affaires d'Amérique latine, "le
gouvernement chilien, et lui seul, avait le pouvoir de créer
1 000% d'inflation, pas la C.I.A.". On ne peut pas
soutenir que l'armée chilienne ait provoqué
l'échec de la politique du président Allende.
Selon Raymond Aron, "l'armée ne rompit finalement
avec sa tradition et ses principes qu'à un moment
où l'échec du président Allende était
consommé. Elle n'intervenait pas pour arrêter
les progrès du socialisme - le président,
face aux passions déchaînées et à
une économie dégradée, ne songeait
plus qu'à durer -, mais pour prévenir une
guerre civile." (1)
Une armée renversant un gouvernement
qui ne maîtrise plus la situation, le phénomène
est fréquent dans l'histoire de l'Amérique
latine. Généralement, l'épisode ne
change pas les conditions de la vie économique du
pays. A cet égard, le cas chilien a représenté
et continue de représenter une exception. Après
les résultats accablants de la politique menée
de 1970 à 1973, un groupe de jeunes économistes
de l'université catholique de Santiago gagné
au libéralisme de l'université de Chicago
a conduit, à partir de 1975, une politique économique
opposée à l'étatisme traditionnel.
Depuis cette époque, le cap a été
conservé pour l'essentiel. Certes, le Chili, après
plusieurs années de succès entre 1976 et 1981,
n'échappa pas, à l'image des autres pays d'Amérique
latine, à une très sévère crise
économique et financière en 1982 et 1983.
Le "capitalisme sauvage", pour reprendre une expression
de rigueur, semblait faire faillite. Les jours du général
Pinochet à la tête de l'État étaient
comptés, disait-on. En fait, les autorités
chiliennes ont, depuis lors, redressé la situation.
C'est ainsi que le taux de croissance a été
de 5,5 % en 1986 et de 7 % au 1er semestre de 1987. L'inflation,
qui s'était accélérée, est revenue
à 18 ou 19 % l'an, performance correcte pour le continent
latino-américain. A l'instar de la France et de la
Grande-Bretagne, la privatisation est à l'ordre du
jour à Santiago. A certains égards, les autorités
chiliennes vont même plus loin qu'on n'ose le faire
en Europe, puisque la sécurité sociale elle-même
a été largement privatisée. Parallèlement,
les comptes extérieurs se sont beaucoup améliorés
et dégagent un excédent commercial qui permet
de faire face aux intérêts de la dette. Les
capitaux privés ont repris le chemin du Chili. Le
pays a été à l'avant-garde de la méthode,
très commentée dans les milieux financiers
internationaux, qui consiste à transformer des créances
détenues par des étrangers en participations
dans l'économie nationale (equity swaps). C'est un
signe que les investisseurs reprennent confiance dans l'avenir
du Chili.
Le Chili n'est pas, et de loin, la Corée
du sud ou Hong-Kong et peut-être n'atteindra-t-il
pas leurs performances. Mais, si on le compare aux autres
États d'Amérique latine, l'impression est
bien plus favorable. Est-il besoin d'ajouter que, par rapport
aux années folles du gouvernement Allende, la situation
a changé du tout au tout ? De juillet 1970 à
septembre 1973, la valeur d'un dollar des États-Unis
est passée d'environ 13 escudos (la monnaie chilienne
de l'époque) à 2 000 escudos, soit une multiplication
par 150 en trois ans (imaginez le dollar s'élevant
de 6 francs à 1 000 francs, en trois ans !). Entre
septembre 1975 et septembre 1987, le dollar est passé
de 6,40 pesos (nouvelle monnaie chilienne) à 230
pesos, soit une multiplication par 36 en douze ans. Nous
sommes encore loin de la stabilité monétaire,
mais ce n'est plus l'ahurissante plongée de la période
Allende.
Toutefois, au delà de ces considérations
économiques et les éclipsant dans les grands
media, demeure l'image tragi-comique du général
Pinochet. Certains se demandent si la publicité donnée
à la politique d'un régime aussi décrié
ne compromet pas le libéralisme dans l'opinion publique
mondiale. Pourtant, il existe bien d'autres États
non démocratiques, à Cuba, en Algérie
ou en Yougoslavie, pour ne citer que quelques cas... Pourquoi
ceux-ci sont-ils acceptés avec beaucoup de compréhension,
voire d'amitié, par les socialistes, si sourcilleux
sur les droits de l'homme lorsqu'il s'agit du Chili ? S'il
faut comparer la dictature de Santiago à celle de
Cuba, c'est la seconde qui nous paraît la plus menaçante.
On peut à Santiago, comme M. Guy Sorman a pu le constater,
après d'autres voyageurs, prononcer un discours public
en faveur du retour à la démocratie libérale.
Rien de pareil n'est encore possible à La Havane.
De plus, le mouvement international dirigé par Moscou
auquel participe le gouvernement de M. Fidel Castro est
pour nos libertés un danger autrement plus grand
que ce petit État lointain de 12 millions d'habitants.
La dictature est condamnable à Santiago comme à
La Havane. Mais elle l'est plus encore lorsqu'elle est pratiquée
avec bonne conscience et qu'elle jouit de la compréhension
et de l'indulgence des âmes nobles, qui s'érigent
elles-mêmes en gardiennes d'une morale politique quelque
peu sélective.
Il vaudrait assurément mieux que le
Chili fût la Suisse, mais, les choses étant
ce qu'elles sont, pour le moment le général
Pinochet vaut mieux qu'Allende, en attendant le retour à
la démocratie libérale, qui se produira tôt
ou tard. Comme l'a rappelé le pape aux journalistes
dans l'avion qui l'emmenait à Santiago en 1987, on
ne peut pas en dire autant pour les pays de l'Est.
(1) "La Tragédie chilienne",
Le Figaro, 14 septembre 1973
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