Entre le pessimiste
et l'optimiste, la seule différence, dit-on, est que
le premier des deux est mieux informé que le second.
Le Pr. Lambert, qui connaît bien le Brésil, ne
me paraît pas très optimiste... Je voudrais,
pour ma part, compléter brièvement son analyse
pour tenter d'expliquer la situation du Brésil, avant
de conclure sur une note d'espoir.
Souvenons-nous qu'à la suite du traité
de Tordesillas (1494) le Brésil appartenait à
la Couronne portugaise avant même d'exister... Si,
au Brésil, l'État est plus fort que la société,
c'est que nous avons hérité de la culture
politique du Portugal. Il ne s'agit pas seulement de l'étatisme
que le marquis de Pombal a imposé au XVIIIe siècle,
mais aussi de ce que Max Weber appelait le patrimonialisme.
Dans un régime de ce type, qu'il ne faut pas confondre
avec la féodalité, le pouvoir politique est
considéré comme une affaire privée,
qui relève en quelque sorte de l'économie
domestique. Autrement dit, on ne distingue pas le privé
du public.
La modernisation du Portugal voulue par Pombal
n'a pas touché à la structure patrimonialiste
de l'État ; elle a réussi, en revanche, à
construire un énorme appareil centralisé,
conformément au paradigme du despotisme éclairé
qui était en vogue à l'époque. Le scientisme
de Pombal a imprégné la culture politique
brésilienne à la suite de la création
des premières institutions d'enseignement supérieur
et, après 1860, il a trouvé dans le positivisme
d'Auguste Comte l'expression philosophique de ses tendances
autoritaires et centralisatrices. Avec la proclamation de
la République, en 1889, on assiste à la renaissance
de ces idéaux "constructivistes", énoncés
dans les termes de la rhétorique positiviste. Bien
que le modèle de Pombal ait, à certains égards,
contribué à la modernisation du pays, à
l'occasion notamment des réformes de Vargas au cours
des années 1930, de vastes secteurs de la société
et de l'État sont restés attachés à
la tradition patrimonialiste et ont servi de masse de manuvre
à la classe politique, qui a abandonné l'idée
et la pratique du gouvernement représentatif.
Dans ce contexte, l'État avait reçu
la mission de garantir la rationalité économique,
par l'application de méthodes scientifiques, en même
temps qu'il devait maintenir l'ordre public et la moralité
privée. A l'époque du mercantilisme, Pombal
appelait cela l'"arithmétique politique".
Sous le gouvernement de Getúlio Vargas, on se réclamait
de la "résolution technique des problèmes",
et, après 1964, l'intelligentsia militaire parlait
d'"ingénierie politique" ou de "planification
stratégique". Mais il s'agissait dans tous les
cas d'une économie dirigée, c'est-à-dire,
fondamentalement, d'un État-entrepreneur, surtout
après l'avènement du régime technocratique.
C'est ainsi que le secteur public représente aujourd'hui
plus de 70 % du P.N.B.. Une bureaucratie improductive et
corrompue, affligée de mégalomanie, met la
société en coupe réglée et a
presque étouffé l'initiative privée.
Avec dix millions de fonctionnaires, l'État brésilien
est un dinosaure. Dans une ville de moins de 300 000 habitants,
comme Maceió, capitale de l'État d'Alagoas,
on en compte 35 000. Certains gagnent l'équivalent
de 50 000 F par mois, ou davantage : on les appelle les
maharadjahs.
Il y a donc deux Brésil. L'un, moderne,
est tourné vers l'avenir ; l'autre est archaïque
et perpétue des comportements dépassés.
C'est malheureusement ce dernier qui gouverne actuellement,
et ce n'est pas un hasard si le président Sarney
est originaire de l'État de Maranhao, l'un des plus
pauvres et des plus arriérés, où le
revenu par tête est compris entre 300 et 500 dollars
dans les agglomérations, alors que dans une ville
de l'État de Saint-Paul (Sao Paulo), comme Ribeirao
Prêto, l'ancienne "capitale du café",
il s'élève à 5 000 dollars. L'État
de Saint-Paul, qui compte 30 millions d'habitants, est l'une
des premières unités économiques d'Amérique
latine, après le Mexique, mais devant l'Argentine.
Comme il entretenait les autres États de l'Union,
on disait autrefois que c'était une locomotive qui
poussait des wagons vides...
Mais il ne faut pas céder au découragement.
Nous avons le droit d'être optimistes. Comme le Club
de l'Horloge en France, la Société Tocqueville,
à laquelle j'ai l'honneur d'appartenir, contribue
par son action à l'évolution des esprits au
Brésil. Ainsi que nous l'avons écrit dans
notre charte, "ce n'est pas seulement le Brésil,
mais l'ensemble du monde occidental qui est engagé
dans un affrontement dont l'issue se décidera dans
l'esprit des hommes. Nous avons le choix entre une démocratie
de liberté, d'ordre et de progrès, et le totalitarisme
prévu par Orwell. Dans cette lutte, qui est d'ordre
théorique et idéologique, nous devons agir
par le canal des media, mais aussi, avant tout, par le livre."
(1) Voir Michael Novak, Une Ethique économique
- Les valeurs de l'économie de marché, Ed.
du Cerf, Institut La Boétie, Paris, 1987
(2) Michael Novak, Will it Liberate ? -
Questions about Liberation Theology, Paulist Press, Mahwah
(New Jersey), 1986
(3) Voir German Arciniegas, El Continente
de siete colores, Buenos Aires, Sudamericana, 1970 ; Biografía
del Caribe, Plaza y Janes, Bogotá, 1980 ; Bolívar
y revolución, Libro libre, San José, 1986
(4) Dans Laborem Exercens, le pape Jean-Paul
II a repris l'argument de S. Thomas : "La personne
qui travaille ne désire pas seulement la juste rémunération
de son travail ; elle souhaite aussi que dans le processus
de production des dispositions soient prises pour la mettre
en mesure de savoir que dans son travail, même s'il
s'applique à quelque chose qui est possédé
en commun, il travaille "pour lui-même".
Il n'a plus conscience de cela dans un système de
centralisation bureaucratique excessive, qui donne au travailleur
le sentiment qu'il est un simple rouage dans une énorme
machine dirigée du sommet... Selon S. Thomas d'Aquin,
c'est la raison principale en faveur de la propriété
privée des moyens de production." (para 15)
(5) Alejandro A. Chafuen, "What St.
Bernardine's Ass Could Teach the Bishops", Raison,
août-septembre 1987, pp. 43-44
(6) Roy P. Basler, ed., The Collected Works
of Abraham Lincoln, 8 vol., Rutgers University Press, New
Brunswick (New Jersey), 1953, IV - 168-9
(7) Lincoln déclara en 1859 devant
l'Agricultural Society de l'État du Wisconsin :
"Il n'est nullement obligé que le journalier
qui loue librement ses services demeure toute sa vie dans
cette condition. La meilleure preuve, c'est qu'il se trouve
certainement dans cette assemblée beaucoup de personnes
indépendantes qui louaient leurs services il y a
quelques années...
"L'homme sage, venu au monde sans un sou vaillant,
loue ses services quelque temps, met de l'argent de côté
pour acheter des instruments et de la terre ; il travaille
encore quelque temps à son compte, et finit par employer,
pour lui prêter main forte, quelqu'un qui commence
à son tour." (Ibid., III, 478-9)
(8) Voir Nathan Rosenberg et L. E. Birdzell,
Jr., How the West Grew Rich : The Economic Transformation
of the Industrial World, Basic Books, New York, 1986
(9) Comme l'a expliqué G. K. Chesterton,
"chez le plus grand nombre des gens, l'idée
de la création artistique ne peut s'exprimer que
par une idée impopulaire dans les discussions actuelles
- celle de la propriété. L'homme ordinaire
ne sait pas donner à l'argile l'aspect d'un homme,
mais il sait donner à la terre l'aspect d'un jardin
; et même s'il y dispose en lignes droites alternées
des géraniums rouges et des plants de pommes de terre
bleus, il est encore un artiste, parce qu'il a fait son
choix. L'homme ordinaire ne sait pas peindre ce coucher
de soleil dont il admire les couleurs ; mais il sait peindre
sa maison à la couleur de son choix ; et même
s'il l'a peinte en vert pomme avec des pois roses, il est
encore un artiste ; parce qu'il a fait son choix. La propriété
n'est rien d'autre que l'art de la démocratie. Elle
signifie que tout homme peut avoir quelque chose qu'il pourra
façonner à sa propre image, de même
qu'il est façonné à l'image du Ciel."
(What's Wrong with the World, Londres, 1910, p. 47)
(10) James Madison expliquait que la propriété,
"au sens le plus large et le plus juste,... englobe
tout ce à quoi on peut attribuer une valeur et avoir
droit ; et qui laisse à tout autre un avantage semblable.
"...Un homme a la propriété de ses opinions
et de leur libre communication.
"Ses opinions religieuses, la profession de foi et
les pratiques qu'elles lui dictent sont pour lui une propriété
d'une valeur toute particulière.
"...Il a également la propriété
du libre usage de ses facultés et du libre choix
des objets auxquels il les emploie.
"En un mot, de même que l'on dit qu'un homme
a droit à sa propriété, on peut dire
pareillement qu'il a une propriété dans ses
droits."
(The Papers of James Madison, vol. XIV, pp. 266-68 - souligné
dans l'original)
(11) Le romancier Mario Vargas Llosa,
dans son commentaire des études d'Hernando de Soto,
écrit ceci à propos des entrepreneurs "clandestins"
de leur Pérou natal : "Rien qu'à Lima,
le commerce clandestin (sans compter l'industrie) donne
du travail à quelques 445.000 personnes. Sur les
331 marchés de la ville, 274 (soit 83 %), ont été
construits par les clandestins. En ce qui concerne le transport,
il n'est pas exagéré de dire que les habitants
de Lima peuvent se déplacer dans la ville grâce
aux clandestins, puisque, selon les résultats de
l'Institut (pour la liberté et la démocratie),
95 % du système de transports publics leur appartient."
("Peru's Silent Revolution : Despite Goverment Regulation,
Entrepreneurs are Rolling Back a Feudal Economic Order",
Crisis, juillet-août 1987, p.4)
(12) The Economist, de Londres, a publié
presque chaque semaine des articles sur la dette de l'Amérique
latine. Consulter en particulier celui de M. Martin Feldstein,
particulièrement étoffé et intéressant,
"Muddling Through Can Be Just Fine", 27 juin 1987,
pp. 21-25.
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