Les théologies
de la libération de l'hémisphère occidental,
l'hémisphère de la liberté, relèvent
de deux familles bien distinctes. L'une est celle de l'Amérique
latine contemporaine ; l'autre est sous-jacente dans les sociétés
libérées, celles du novus ordo seculorum, sociétés
du type capitaliste-démocratique, qui sont apparues
historiquement en Amérique du nord.
Par capitalisme démocratique, j'entends
une économie politique :
1 - démocratique dans sa partie politique,
2 - capitaliste dans sa partie économique, et 3 -
instruite et guidée par un système moral et
culturel déterminé (1). Ce
dernier fait du "système de la liberté
naturelle" (ou loi naturelle) le principal objet de
son enseignement. "Ce Dieu qui nous a fait, nous a
fait libres", écrivait Jefferson. La personne
humaine est née pour la liberté. Telle est
la conception fondatrice, qui doit recevoir ensuite une
expression institutionnelle (de même que la mystique
doit toujours s'incarner dans la politique). La liberté
de la personne repose sur des institutions qui se situent
dans les trois sphères de la vie humaine : politique
; économique ; morale et culturelle. Les droits à
la liberté qui sont dispensés aux personnes
par le Créateur prennent leur source bien au-delà
de la société ou de l'État. Mais, pour
préserver ces droits, des institutions sont nécessaires.
Voilà la raison d'être**
de la société libérale.
La théologie de la libération
du type latino-américain prend directement ses racines
dans les régimes précapitalistes de l'Amérique
ibérique. Ils se caractérisent par une concentration
remarquable du pouvoir politique, économique, moral
et culturel dans les mains de l'État. Les classes
dominantes sont l'aristocratie foncière, le clergé
et l'armée. La persistance de cet ancien régime**
dans la période contemporaine a donné aux
nouveaux théologiens de la libération la tentation
de lancer un appel à la "lutte des classes".
C'est pourquoi, dans leur interprétation de la situation,
durant quinze ans, de 1969 à 1984, la plupart ont
eu largement recours à l'"analyse marxiste".
Certains sont ouvertement marxistes, d'autres non. Bien
sûr, en tant que théologiens chrétiens,
ceux qui se disent marxistes prétendent l'être
uniquement dans l'analyse sociale, abstraction faite de
l'athéisme et du matérialisme. Cependant,
même ceux qui rejettent explicitement le marxisme
ont aussi tendance à être socialistes. Ainsi,
curieusement, ces théologiens de la libération
semblent avoir presque tous des inclinations anticapitalistes
et étatistes.
Cette prédilection quasi universelle
pour l'étatisme a l'effet paradoxal de renforcer
l'étatisme et la structure de classes traditionnels
de l'ancien régime*. Le Nicaragua sandiniste, par
exemple, reflète très précisément
l'image de la structure de classes du "somozisme".
Au lieu de l'alliance de l'aristocratie foncière,
du clergé et de l'armée, il s'est formé
à présent une alliance de la junte du parti,
d'un clergé acquis et de l'armée (qui a atteint
une dimension sans précédent). Le degré
d'étatisme est plus grand, et non moindre, que sous
Somoza.
Il n'y a pas grand chose dans les expériences
socialistes du XXe siècle qui puisse donner espoir
aux pauvres d'Amérique latine, que ce soit en URSS,
en Chine, au Vietnam, en Corée du nord, en Europe
de l'Est, en Afrique, à Cuba, ou au Nicaragua. Et
pourtant, la condition des pauvres d'Amérique latine
est à bon droit l'objet du débat. Comment
les libérer de la pauvreté ? Dans Will it
Liberate ? - Questions About Liberation Theology ("Peut-elle
libérer ? - la théologie de la libération
en question"), j'ai examiné les réponses,
peu convaincantes, des théologiens de la libération
(2). En attendant, ceux qui croient que,
parmi toutes celles de l'histoire de l'humanité,
ce sont les institutions libérales (politiques, économiques,
morales et culturelles) qui libèrent vraiment l'homme
doivent se mettre à la portée des pauvres
d'Amérique latine. Un défaut permanent de
la pensée libérale classique a été
son langage à certains moments antireligieux ou délibérément
non religieux. Elle se donne parfois comme devise d'épater
les religieux *. C'est une erreur. Dans les pays pauvres
(comme, aussi, aux États-Unis, bien que ce ne soit
pas le cas au Japon et en Europe occidentale), le langage
religieux est le mode d'expression élémentaire
des gens ordinaires.
L'Amérique latine, en particulier, est
pour l'essentiel un continent chrétien. La "langue
maternelle" de sa culture est le christianisme. En
ce qui concerne la politique et l'économie, ses modes
de pensée sont ceux de la période précapitaliste,
prémoderne, de la chrétienté. Pour
parvenir à parler aux Latino-Américains des
trois libérations de la société vraiment
libre, il est donc indispensable de ne pas parler seulement
en termes séculiers : pour être compris, il
faut parler le langage des juifs et des chrétiens.
Ainsi, dans ce qui suit, j'ai essayé
de m'exprimer dans les termes familiers à ces Latino-Américains
qui conçoivent les sujets économiques en termes
précapitalistes ou socialistes. D'ordinaire, ils
se préoccupent davantage de la distribution que de
la création des richesses. Ils ne comprennent pas
que c'est l'esprit qui est la cause de la richesse des nations.
Ils ne saisissent pas que l'impulsion fondamentale d'un
ordre capitaliste - ce que l'Amérique latine n'a
jamais connu - est enraciné dans des habitudes de
vigilance, d'innovation, de découverte et d'invention.
Ils ne voient pas qu'il est enraciné en dernière
analyse dans la vision spécifiquement juive et chrétienne
de la création.
Les économistes et les esprits pratiques
jugeront peut-être que les questions de ce genre sont
bien lointaines, trop "profondes", et ne relèvent
que du moralisme. Elles sont cependant fondamentales. C'est
un grand problème pour l'Amérique latine qu'elles
ne soient pas universellement ni même généralement
comprises. Les idées ont des conséquences.
C'est particulièrement vrai des idées essentielles
à l'ordre social. Il n'y a donc pas à s'excuser
de consacrer un peu de temps aux principes essentiels.
I - Qu'en est-il de la libération
économique ?
Beaucoup d'Européens croient que les
racines de l'Amérique sont en Europe. Mais German
Arciniegas, un des plus grands historiens de l'Amérique
latine, nous a appris que c'était le contraire qui
était vrai (3). Les racines de l'Europe
sont en Amérique. C'est l'hémisphère
occidental, et non l'Europe, qui a ouvert la voie à
une démocratie fondée sur un gouvernement
constitutionnel et une déclaration des droits. Aucune
dictature n'a pratiqué la terreur dans les Amériques,
comme le remarque Arciniegas, sur la même échelle
que Lénine, Staline, Hitler ou Mussolini dans l'Europe
moderne... C'est l'hémisphère occidental,
et non l'Europe, qui a ouvert la voie au développement
économique, fondé sur les principes de la
créativité, de la découverte, de l'invention
et sur la plus large diffusion possible de la propriété
privée. En bref, c'est l'hémisphère
occidental qui a enseigné à l'Europe le régime
économique le plus libérateur qu'on ait connu
dans l'histoire, cette combinaison de démocratie
et de capitalisme qui a donné aux peuples du nord
de l'Atlantique les quarante années les plus libres
et les plus prospères qu'ils aient jamais eues. Selon
Arciniegas, l'hémisphère occidental - l'hémisphère
de la liberté - est celui qui a ouvert la voie.
Néanmoins, la tâche de la libération
humaine, qui a commencé dans l'hémisphère
occidental, est loin d'être achevée. Il reste
encore beaucoup à faire - surtout en ce qui concerne
les systèmes économiques. Demandons-nous quel
est le plus grand obstacle à la liberté qui
subsiste. La plupart des auteurs, quel que soit leur point
de vue, affirment que c'est la pauvreté dans l'ordre
économique. Il reste quelques dictatures dans l'ordre
politique, mais on les compte aujourd'hui sur les doigts
de la main : Paraguay et Cuba, Chili et Nicaragua. Par rapport
à l'Afrique, l'Asie, l'Europe et le Moyen-Orient,
la pratique de la liberté politique est bien plus
avancée en Amérique du nord et du sud. Mais
le désespoir économique de quelque 200 millions
d'hommes d'Amérique latine demeure un scandale pour
notre conscience.
L'Amérique du centre et du sud est riche
en ressources naturelles, beaucoup plus que le Japon, la
Corée du sud, Taïwan, Hong-Kong ou Singapour.
En comparaison d'autres régions du monde, Dieu a
fait l'Amérique latine très riche en ressources
naturelles. Mais comme les systèmes économiques
n'ont pas été bien conçus, celles-ci
ne sont pas exploitées avec créativité.
La pauvreté de millions de Latino-Américains
est d'autant plus douloureuse à nos consciences qu'elle
n'était nullement inéluctable.
II - Quelle est la nature de la richesse
?
Quelle est la nature et la cause de la richesse
des nations ? Les ressources naturelles des petites îles
du Japon sont faibles et, cependant, le Japon est l'une
des plus riches nations du monde. Celles du Brésil
sont immenses, mais un très grand nombre de Brésiliens
sont désespérément pauvres. La richesse
des nations ne tire pas essentiellement sa source de la
présence de ressources naturelles. La première
des richesses n'est pas matérielle, elle réside
dans l'esprit humain, dans la culture et dans les usages.
Dans Laborem exercens, le pape Jean-Paul II
utilise le mot capital pour désigner des objets inanimés
comme l'argent et les machines. Cet usage est courant, mais
il ne va pas au fond des choses. La première forme
de capital est le capital humain. Après les terribles
destructions de la seconde guerre mondiale en Europe occidentale,
le capital matériel était en décombres.
Mais le capital humain qui subsistait dans les esprits et
les usages des Européens a fait le "miracle
européen". Il a suffi, pour cela, d'un régime
économique qui lui donnât la liberté.
La cause de la richesse des nations est l'image dynamique
que le Créateur a placée dans le cur
et l'esprit de tout homme. Un régime économique
libérateur permet à la graine de créativité
qui est dans l'homme de croître jusqu'à la
plénitude.
Chaque être humain est né pour
être créateur. Durant sa vie, il peut créer
bien davantage qu'il ne consomme. Lorsque, dans une nation
quelconque, la somme de la créativité individuelle
dépasse la somme de la consommation individuelle,
cette nation s'enrichit. C'est la créativité
de l'homme qui est la cause de la richesse des nations.
Ainsi, pour comprendre la vie économique
contemporaine, il faut mettre bien plus l'accent sur les
facteurs spirituels que sur les facteurs matériels.
D'après notre expérience, les ressources matérielles
ont apparemment de moins en moins d'importance. Les nations
dont la prospérité est fondée sur les
ressources de la spiritualité humaine sont parmi
les plus riches et se développent très rapidement.
Celles dont la prospérité est fondée
sur les ressources naturelles constatent une baisse tendancielle
du prix de marché des matières premières,
puisque le monde semble en avoir moins besoin et que l'on
produit sans cesse de nouveaux matériaux pour les
remplacer. C'est ainsi que la fibre optique se substitue
au cuivre. Les composants électroniques en silicone,
incroyablement performants, sont faits avec du sable, matériau
humble et abondant. Voilà pourquoi le prix des matières
premières comme le cuivre baisse lentement en longue
période. Ainsi, nous parvenons à un point
essentiel par un cheminement intellectuel différent
de celui que l'on suit d'habitude : parmi toutes les ressources
dont une nation peut disposer, les ressources matérielles
ont moins d'importance que les conceptions et les usages
des citoyens. La créativité prend sa source
dans l'esprit d'invention, de discipline et d'ordre. En
économie aussi, l'esprit fait valoir sa primauté.
J'en arrive ainsi à ma thèse centrale
: quiconque souhaite libérer les hommes de la pauvreté
doit considérer la ressource primordiale, l'esprit
de ses nombreux concitoyens qui se trouvent au dernier échelon
de la société. C'est en donnant à ces
gens-là les moyens d'agir qu'on fait la richesse
des nations. Voilà la première étape
que l'on doit nécessairement franchir sur le chemin
d'un développement économique rapide.
Il est déjà arrivé durant
notre vie que plusieurs nations connaissent un développement
économique rapide en moins de 20 ans. Regardez des
photographies de la Corée du sud, de Taïwan,
de Hong-Kong, de Singapour ou d'autres nations du sud-est
asiatique en 1945, ou même en 1965. Considérez
le profil statistique de ces pays à cette époque,
et celui d'aujourd'hui. En 1966, le revenu par tête
de la Corée du sud était de 125 dollars et,
en 1986, il atteint 2 250 dollars. Ces pays ont virtuellement
éliminé la misère et la pauvreté
atroce qui les caractérisaient il y a seulement 20
ans. Certes, dans la mesure où la pauvreté
est un concept relatif, une partie de la population demeure
pauvre, mais cela n'a plus rien à voir avec la pauvreté
cruelle et désespérante d'il y a 20 ans...
Il faut donc se souvenir, tout d'abord, qu'un développement
économique rapide est possible et qu'il a eu lieu
en plusieurs endroits.
Le second point à noter est que ce développement
économique rapide est lié à un système.
Partout, sur terre, les êtres humains sont capables
de créer. Mais ils ne trouvent pas partout des systèmes
qui le leur permettent. Il s'agit de savoir si un système
politico-économique libère la créativité
humaine ou si, au contraire, il l'entrave, s'il accroît
les vertus économiques créatives des gens,
ou bien s'il les pénalise. C'est la question cruciale
pour le développement. Si vous souhaitez développer
les vertus du citoyen, nous enseigne Aristote, considérez
l'ethos du régime politique : autrement dit, le système.
D'une certaine façon, le système compte davantage
que les individus. En même temps, l'inverse est également
vrai. L'individu est libre de mettre en question, de critiquer
et de changer le système politico-économique
dans lequel il vit. Les actions des individus ne sont pas
totalement déterminées par la nature du système
dans lequel ils vivent. Les hommes transcendent les systèmes.
Néanmoins, le poids d'un système
sur les individus est très lourd. Considérons
de nobles habitants d'un pays d'Amérique latine qui
subit une inflation de plus de 100% par mois. Supposons
qu'ils aient épargné l'équivalent de
14 000 dollars pour l'éducation de leurs enfants.
Si ce sont des citoyens vertueux, ces parents préféreront
investir cet argent dans leur patrie, pour accroître
le capital intérieur et entretenir la croissance.
Mais alors leur épargne sera rognée par l'inflation
et bientôt ne vaudra plus grand-chose. S'ils investissent
à l'étranger, comment leur pays pourra-t-il
jamais se développer ? Il souffrira d'une sévère
évasion de capitaux. De cette manière, et
de beaucoup d'autres, un système arrive même
à décourager les citoyens d'une grande vertu.
La question centrale de l'économie politique
devient dès lors celle-ci : comment construire des
institutions - un ordo, un système - qui soient dignes
de la créativité que Dieu a mis en tout homme
? Il n'est pas aisé de concevoir un système
politico-économique digne des hommes, dès
lors que ceux-ci ressemblent à ceux décrits
dans les deux Testaments : libres en intelligence et volonté,
faits pour imiter Dieu en créativité, en vérité,
en justice et en amour. Il n'est pas aisé de façonner
les modestes matériaux de la politique et de l'économie
pour les rendre dignes de tels hommes. Néanmoins,
c'est ce qu'ont entrepris, quant à eux, les fondateurs
des diverses nations du Nouveau Monde, eux qui ont tenté
de créer pendant deux siècles un novus ordo
seculorum dans l'hémisphère occidental.
Résumons-nous : le premier fait que
le judaïsme et le christianisme nous apprennent à
reconnaître dans toute créature humaine est
qu'elle est libre et, par conséquent, responsable.
Chacun est fait à l'image de Dieu, ce qui signifie
qu'il est capable d'exercer son jugement et de choisir.
L'intelligence et la volonté nous font libres et
à l'image de Dieu. Comment construire un système
politico-économique digne de ces personnes libres,
dans lequel chacune devienne un créateur ? Voilà
la tâche de l'économie politique.
III - Pas de créativité, sans
propriété
Puisque les sources de la créativité
résident dans chaque être humain, il faut concevoir
un système politico-économique qui soit à
la portée de tous, du bas jusqu'en haut de l'échelle
sociale. Il faut protéger et fortifier la liberté
de chacun, sans exception. Il faut concevoir des institutions
sociales qui libèrent les vertus des hommes du peuple.
De plus, chaque être humain est un esprit
incarné, composé d'un corps et d'une âme.
Cela signifie que la liberté de l'esprit doit pouvoir
s'exprimer dans le monde matériel, si la liberté
doit opérer dans l'histoire. De cette considération,
Thomas d'Aquin a déduit la nécessité
de la propriété privée (4).
Si les particuliers ne disposent pas du droit de propriété,
leur liberté d'action est mutilée. Mais la
propriété privée établit aussi
un lien entre les générations, en encourageant
chaque être humain à uvrer non seulement
pour lui-même, mais aussi pour ceux qu'il aime, venus
au monde après lui. Une raison supplémentaire
en faveur d'un régime de propriété
privée est qu'il sert mieux le bien commun qu'aucun
autre. Il y a bien des siècles, Saint Bonaventure
avait expliqué cela dans une histoire :
"Connaissez-vous l'histoire de l'âne
des trois villages ? Cela se passait dans la vallée
de la lune. Il y avait une grande étable, près
d'un moulin. Afin de pouvoir y transporter le grain, trois
villages s'entendirent pour acheter un âne et le laisser
dans l'étable.
"Un habitant du premier village alla chercher
l'âne et le ramena chez lui, le chargea d'un lourd
sac de blé et le conduisit au moulin. Pendant que
le moulin marchait, il laissa paître l'animal, mais
les champs étaient nus, parce qu'ils avaient été
terriblement piétinés. Une fois que le blé
fut moulu, il ramassa la farine, la chargea sur l'âne,
et retourna chez lui. Puis il déchargea l'âne
et le remit à l'étable, où il le laissa
en se disant : "Celui qui s'en est servi hier a dû
lui donner beaucoup d'herbe. Il n'en a sûrement pas
besoin à présent."
"Le jour suivant, un habitant du deuxième
village alla chercher l'âne. Il l'emmena dans sa ferme,
le chargea d'un fardeau plus lourd que le jour précédent
et - sans le nourrir - le conduisit au moulin. Une fois
qu'il eut fini de moudre, et qu'il eut rapporté la
farine chez lui, il ramena l'âne à l'étable
en pensant qu'il avait sans doute été bien
traité la veille. Et il quitta l'âne en disant
: "Je suis très occupé aujourd'hui."
Deux jours s'étaient écoulés et l'âne
n'avait encore rien eu à se mettre sous la dent.
"Le troisième jour, quelqu'un du
troisième village vint chercher l'âne et le
chargea avec un fardeau encore plus lourd. "Cet âne
appartient à la municipalité, remarqua-t-il,
donc il doit être costaud", et il l'emmena au
moulin. Mais sur le chemin du retour, une fois le blé
moulu, l'âne se traînait et s'arrêtait
souvent. Le villageois dut le fouetter et, après
un effort acharné, ils arrivèrent à
l'étable. Le villageois se plaignit : "La municipalité
a acheté un drôle d'âne pour desservir
trois villages ! Il ne vaut vraiment rien." Et, ce
jour-là, l'animal ne fut pas davantage nourri.
"Devinez comment tout cela finit ? Le
quatrième jour, la pauvre bête s'écroula
et fut dépecée." (5)
Ainsi que nous le montre cette histoire racontée
par S. Bonaventure, les sociétés précapitalistes
traditionnelles ont appris elles-mêmes par l'expérience
qu'un régime de propriété privée
sert mieux le bien commun qu'un régime de propriété
collective. Voilà pourquoi la plupart d'entre elles
ont opté pour des régimes de propriété
privée, de marchés, de stimulants. Ces techniques
ne sont pas propres au capitalisme. Elles sont traditionnelles
et précapitalistes. Une société authentiquement
capitaliste ne peut apparaître avant que l'on ne soit
arrivé à une conclusion supplémentaire,
et que l'on n'ait organisé la société
autour d'elle : à savoir que c'est l'esprit qui est
la cause de la richesse des nations ; et que, par conséquent,
des institutions favorables à l'invention, à
la découverte, au progrès de l'éducation
et à la libération de l'intelligence pratique
des propriétaires individuels sont nécessaires.
Voilà pourquoi, aux États-Unis,
Abraham Lincoln était si déterminé
à ouvrir l'ouest du pays par le Homestead Act, qui
fut une décision capitale. Lincoln ne voulait pas
que l'on bâtit les États-Unis en se conformant
au système social du sud, qui comptait tant de grandes
plantations. Il voulait que le reste des États-Unis
s'ouvrît au principe de la liberté du travail,
au lieu de l'esclavage. Dans sa conception, l'entreprise
naissait de la liberté : "Sans la Constitution
et l'Union, nous n'aurions pas atteint à ce résultat
; pourtant, ce n'est pas là que se trouve la cause
première de notre grande prospérité.
Il y a quelque chose de plus profond, étroitement
noué dans le cur humain. C'est le principe
de la liberté pour tous, qui ouvre la voie et donne
l'espoir à tous et, en conséquence, la possibilité
d'entreprendre." (6) La liberté
du travail devait conduire à une forte ascension
sociale (7), ainsi qu'à une prospérité
bien plus grande, en permettant à chaque individu
d'appliquer son intelligence aux problèmes immédiatement
à sa portée. Il y a plus d'intelligence sociale
dans 100 000 fermiers indépendants que dans un petit
groupe de planificateurs. Voilà quelle était
l'hypothèse, et elle a été vérifiée
par l'expérience : c'est à partir de là
que la richesse des États-Unis a pu se développer
(8).
La créativité humaine est fondée
sur la propriété individuelle. Pour la maximiser,
il faut maximiser la propriété privée
(9). Et cela doit aller jusqu'au dernier échelon
de la société. Dans l'idéal, une société
juste doit étendre la propriété à
tous. La propriété ne concerne pas forcément
la terre. Elle peut consister dans la diffusion générale
de la propriété privée des moyens de
production, par exemple lorsque les salariés détiennent
des actions des sociétés où ils travaillent,
ou bien dans la propriété de plans d'épargne
en vue de la retraite, etc..
Mais la propriété s'applique
aussi aux créations de l'esprit (10). Une des étapes
essentielles franchie par ceux qui ont façonné
le système politico-économique des États-Unis
se trouve dans l'article 1er, section 8, n°8, de la
Constitution : "Le Congrès peut promouvoir le
progrès de la science et de l'industrie en assurant
aux auteurs et aux inventeurs pour un temps déterminé
un droit exclusif sur leurs écrits ou leurs découvertes."
C'est une conception importante qui fait ici son entrée
dans le droit. Une forme essentielle de propriété
est celle des idées, qui sont au cur de la
créativité. Depuis, l'expérience nous
a montré que des créateurs comme les auteurs
et les inventeurs sont stimulés par les incitations,
et notamment par la perspective de bénéficier
pendant quelque temps des fruits de leurs découvertes.
Bien sûr, si ces idées ne concourent pas au
bien commun et ne sont pas appréciées par
les gens, elles ne porteront pas de fruits dans l'immédiat.
Mais si, en revanche, elles y concourent, alors les auteurs
et les inventeurs en auront leur part. De cette façon,
une immense vague de découvertes et d'inventions
a pu déferler, selon un processus systématique,
socialement agencé, pour la première fois
dans l'histoire humaine.
Philosophiquement et théologiquement,
un régime qui tend à diffuser la propriété
privée aussi largement que possible met les gens
en mesure d'agir dans le monde matériel avec les
instruments matériels qui leur appartiennent. Mais
quant à savoir si un régime de propriété
privée réalise mieux le bien commun que tout
autre, ce n'est pas un sujet philosophique ou théologique,
mais empirique.
Le régime de la propriété
privée s'est trouvé principalement en rivalité
au cours de l'histoire, d'une part, avec le tribalisme que
Jules César a décrit en évoquant les
tribus germaniques de son temps et, d'autre part, avec le
socialisme idéologique du XIXe siècle. En
pratique, le collectivisme tribal s'est révélé
incapable de porter le bien commun à un niveau aussi
élevé que les régimes de propriété
privée. C'est pourquoi il a commencé à
disparaître de l'histoire. En pratique, c'est à
peu près la même chose qui paraît arriver
aux régimes socialistes d'aujourd'hui. Le déclin
du socialisme est dans la nature humaine. Comme S. Bonaventure
aurait pu l'écrire : "Qui resterait éveillé
toute la nuit auprès d'une vache malade ?"
Toutefois, notre problème n'est pas
d'ordre idéologique, quoiqu'il s'agisse d'une question
de système et que, par conséquent, il requière
une théorie. En soi, il s'agit d'un problème
pratique. Il se résume à ceci : comment faire
pour que les pauvres d'Amérique latine ne soient
plus pauvres ? Le problème pourrait être réglé
d'ici à l'an 2000, ou guère au-delà,
à condition d'un certain nombre de changements sociaux.
Les populations d'Extrême-Orient en ont fait tout
autant depuis 1965. Parties de plus bas encore, et possédant
moins de ressources naturelles, elles ont cependant connu
le succès dans ce court laps de temps. C'est bien
la preuve que c'est possible.
IV - L'économie politique de l'Amérique
latine aujourd'hui
L'économie politique de l'Amérique
latine est encore embryonnaire, et se rattache à
bien des racines. Sur de vastes étendues, on trouve
encore une économie de troc rudimentaire, qui en
est pratiquement restée aux traditions tribales des
Indiens. Cependant, pour un observateur extérieur,
la caractéristique la plus frappante des économies
latino-américaines réside dans leur dirigisme
très poussé, dans l'esprit de patrimonialisme
et de mercantilisme hérité de l'Espagne et
du Portugal du XVe siècle. Dans certains secteurs,
des traditions social-démocrates, venues notamment
de l'Europe du sud, ont modelé les conceptions sociales.
Dans les universités et les librairies, les rayons
sont remplis de ce que Raymond Aron appelait la "vulgate
marxiste". Ces universités, naturellement, sont
essentiellement financées par l'État et leurs
diplômés ont toutes chances de devenir des
fonctionnaires de l'État, dans un domaine quelconque
: dans les écoles, les hôpitaux, les centres
d'études ou de recherche ; comme administrateurs,
travailleurs sociaux, météorologistes, ingénieurs,
etc..
A titre d'expérience intellectuelle,
on peut se demander dans quelle mesure la vie de ces pays
serait dirigée davantage par l'État, si leurs
économies étaient officiellement socialistes...
D'ores et déjà, la majeure partie de l'économie
de la plupart des nations latino-américaines est
dans les mains de l'État. Pour des millions de gens,
le champ ouvert à l'imagination, à la créativité
et à l'initiative est bien étroit.
Toutefois, comme Hernando de Soto l'a montré,
la grande majorité des pauvres d'Amérique
latine ne sont pas ouvriers dans l'industrie, ni même
employés par d'autres. Ce sont des entrepreneurs
(11). Ils fabriquent des choses qu'ils essayent de vendre
sur le marché ; ils rendent des services. Bien qu'ils
ne puissent créer des sociétés commerciales,
qu'ils n'aient pas accès au crédit, aux assurances,
ces "clandestins" font preuve des "propensions
au troc et à l'échange" qui sont répandues
dans toute la race humaine. Car celle-ci est entreprenante.
Mais les structures juridiques des sociétés
traditionnelles précapitalistes entravent et découragent
l'esprit d'entreprise instinctif des gens actifs. C'est
là une forme de suicide économique, une manière
de faire avorter, en quelque sorte, la source première
du développement économique. On arrache de
la bouche des citoyens le pain de leurs honnêtes entreprises
; le produit de leurs esprits et de leurs mains est foulé
aux pieds. "Le meilleur gouvernement qui soit, déclarait
Thomas Jefferson devant ses concitoyens lors de la première
cérémonie d'investiture, en 1801, est un gouvernement
sage et économe, qui empêche les hommes de
se faire mutuellement du tort, qui les laisse libres, en
dehors de cela, de conduire leurs propres affaires comme
ils l'entendent et qui n'ôte pas de la bouche du travailleur
le pain qu'il a gagné."
Dans toute l'Amérique latine, il y a
déjà quelque 65 millions de jeunes gens de
moins de 15 ans. Cela signifie que chaque année,
de 1987 à 2002, ces jeunes gens vont chercher des
emplois lorsqu'ils seront en âge. Où les trouveront-ils
?
Seule une petite proportion pourra aller dans
l'agriculture, dont les rendements s'améliorent chaque
année et qui demande de moins en moins de main-d'uvre.
Il est assez improbable que les grandes manufactures se
multiplient rapidement, bien qu'une certaine croissance
se produise sans aucun doute. C'est pourquoi la clé
de l'avenir de l'Amérique latine tient seulement
à ceci : la croissance la plus rapide possible du
secteur des petites entreprises. Le fait de faciliter l'initiative
locale - dans l'industrie comme dans les services - sera
aussi important pour le développement économique
de l'Amérique latine que cela l'a été
pour d'autres nations qui ont connu la réussite économique.
L'entreprise marche mieux si elle commence
au bas de l'échelle. Elle doit avoir la base populaire
la plus large possible. La richesse des nations ne ruisselle
pas du sommet. Elle jaillit du bas de l'échelle.
Les dispositions à entreprendre sont évidentes
chez les pauvres d'Amérique latine. Dans un système
qui les respecterait et les fortifierait, de telles dispositions
tireraient les pauvres hors de leur état. C'est la
seule "option préférentielle pour les
pauvres" qui soit digne des hommes libres. C'est-à-dire
que les pauvres ont vocation à ne plus l'être,
mais qu'ils peuvent réussir, et prendre en main leur
destinée économique personnelle. Rien ne renforce
plus la démocratie qu'une croissance économique
générale, dynamique, bénéfique
à tous, qui permet aux individus de s'élever
aussi haut que leurs talents les portent.
L'erreur des marxistes vient de leur nostalgie
pour une théorie du XIXe siècle, fausse au
demeurant, selon laquelle le travail serait la source de
la valeur. C'est l'esprit qui est la source de la valeur
et la cause première du développement économique.
L'erreur des socialistes est de croire que l'on peut vaincre
la pauvreté en redistribuant des richesses existantes,
plutôt qu'en créant de nouvelles richesses
en abondance. C'est pourquoi les sociétés
socialistes sont, comme on peut le constater, stagnantes,
mornes, étouffantes (une autre erreur est de donner
à l'égalité la primauté sur
la liberté et ainsi de renforcer le pouvoir de l'État).
L'erreur des démocrates-chrétiens est de réclamer
la démocratie sans comprendre sa condition préalable
: une économie dynamique, qui permette aux pauvres
d'améliorer leur sort.
V - Que faut-il faire ?
Les mesures qui suivent sont parmi les plus
importantes :
1) Donner à la propriété populaire
la diffusion maximum, qu'il s'agisse de la propriété
du logement, des petites entreprises, ou des parts de propriétés
détenues par les travailleurs dans les sociétés
commerciales ou agricoles, etc..
2) Modifier les structures juridiques pour que la mise
en société des petites affaires soit bon marché
(pas plus d'un jour de salaire), facile (guichet unique
pour l'enregistrement des actes), et rapide (qu'il suffise
d'échanger par la poste le formulaire de la demande
et le récépissé, soit environ deux
semaines). L'État ne crée pas de sociétés.
Ce sont les gens qui le font par accord volontaire. L'État
enregistre simplement les titres des sociétés
dûment établis.
3) Changer le régime juridique des banques et les
restructurer, afin que les plus démunis aient accès
au crédit. Les pauvres ont besoin du crédit
pour accéder à la propriété,
pour créer et développer les petites entreprises,
pour payer leur éducation et, d'une manière
générale, pour élargir le champ de
leurs activités économiques.
4) Changer la loi pour protéger les brevets et les
droits de reproduction, afin d'aiguillonner la créativité
et l'inventivité dispensées à tous
par le Créateur et souvent plus parmi les pauvres
que parmi les gens à l'aise et contents d'eux. Pour
peu qu'on en leur donne l'occasion, les pauvres les plus
doués formeront vite le segment le plus créatif
de la société.
5) Encourager le développement d'un système
d'écoles privées, notamment dans l'enseignement
secondaire et supérieur. Et encourager les liens
entre l'éducation d'une part, les industries, sciences
et techniques nécessaires au développement
économique d'autre part.
6) Faire un gros effort d'investissement, tant public que
privé, pour l'éducation universelle. Et lier
celle-ci à l'accroissement de la productivité
économique dans tous les secteurs de la société.
Le capital humain développé par l'éducation
est la cause majeure de la richesse des nations.
Toutes ces recommandations émanent d'une
conviction centrale : la cause de la richesse des nations
est enfouie dans les citoyens eux-mêmes, dans leur
capacité naturelle à la créativité,
dans leur propension à améliorer leur condition
et dans les conceptions, les habitudes et les talents qu'ils
acquièrent en se préparant à l'activité
économique. La liberté et la responsabilité
des individus sont l'actif le plus précieux d'une
nation. Elles doivent être fortifiées, développées
et soutenues.
Il est important pour le développement
économique de procéder de la manière
la plus générale, sans laisser personne à
l'écart. Chacun a des obligations envers le bien
commun, auquel contribuent les efforts et les succès
de tous les particuliers. La société, prise
comme un tout, a besoin des mains impatientes et des cerveaux
alertes de tous. Aussi doit-on faire en sorte que tous puissent
devenir économiquement dynamiques.
Là encore, il faut créer des
incitations qui soient proposées à tous. Dans
la pratique, il ne paraît pas très judicieux
de demander aux individus de devenir économiquement
dynamiques au nom du bien commun. Ils seront davantage portés
à l'être s'ils voient que, grâce à
leur travail, ils sont en mesure d'améliorer leur
propre condition et celle de leurs familles. A cet égard,
leurs motifs importent moins que le fait qu'ils soient dynamiques.
Dieu sera juge des motifs. Du point de vue politique, il
suffit que les gens coopèrent avec autrui de manière
industrieuse et créative, en apportant leur contribution
aux activités qui constituent une économie
dynamique et croissante.
Il est également important de remarquer
que le dynamisme économique n'est pas moralement
neutre. Pour agir économiquement de manière
féconde et créative, les hommes doivent posséder
certaines vertus. Ces vertus sont la condition sine qua
non du développement économique. Celui-ci
ne peut avoir lieu que si les gens acceptent de renoncer
aux satisfactions d'aujourd'hui en vue de la croissance,
qui n'émergera que demain. Ainsi, l'esprit doit l'emporter
sur la chair, l'avenir sur le présent, et le bénéfice
différé sur le sacrifice actuel.
Pour arriver à ce résultat, la
société doit établir solidement l'ordre
de la coutume et du droit. Si l'on ne peut pas avoir confiance
dans l'avenir ou si le chemin qui y conduit n'est pas ouvert,
il apparaîtrait absurde à beaucoup de céder
la proie pour l'ombre.
Une tradition d'équité, qui est
nécessaire à la stabilité des prévisions
sociales, est aussi un immense acquis spirituel. Le droit
ne peut être respecté que si l'on s'attend
à ce qu'il soit équitable. La croissance économique
est un produit de l'esprit, et il n'y a pas de raccourci
pour cela. Ceux qui ont voulu prendre des raccourcis l'ont
payé sur le long terme. (Ainsi, ces pays du Moyen-Orient
qui ont bénéficié de l'argent facile
que procure le pétrole souffriront de graves difficultés
lorsqu'il n'y aura plus de pétrole, s'ils n'ont pas
assez investi pour développer les habitudes, qualifications
et comportements économiques qui sont la vraie richesse
des nations). Les Japonais, eux, n'ont presque pas de ressources
naturelles : leur richesse jaillit de l'audace et de la
créativité de leur esprit.
VI- Conclusion : la révolution morale
La clef du développement économique
est d'ordre moral. L'Amérique latine a besoin désespérément
d'une révolution, mais cette révolution sera
morale ou ne sera pas, comme disait Charles Péguy.
Il faut modeler le politique et l'économique pour
développer les vertus du civisme politique et du
dynamisme économique. Ainsi, une révolution
sociale humaniste implique trois libérations : la
libération à l'égard de la torture,
de la tyrannie et de l'illégalité, grâce
à la démocratie et à l'institution
des droits de l'homme ; la libération à l'égard
de la pauvreté, grâce à des institutions
qui favorisent la créativité des citoyens,
en particulier les plus pauvres ; et la libération
des énergies morales, grâce à l'éducation
aux vertus que sont l'obéissance aux lois, l'équité,
la coopération, la créativité et l'entreprise
- sous des institutions qui délivrent la conscience,
l'information et la vie culturelle de la répression
tyrannique.
"Ce Dieu qui nous a fait, nous a fait
libres", a écrit Thomas Jefferson. C'est dans
la liberté humaine - ce grand héritage de
la sagesse juive et chrétienne - que réside
cet esprit créateur par lequel les hommes et les
femmes accomplissent leur vocation à devenir ce que
Dieu les a destinés à être : des images
de Lui-même.
Appendice
Mon expérience de l'Amérique latine
me dit que certains soulèveront des questions sur
la "crise de la dette". Voici donc à ce
sujet quelques commentaires.
1) La dette extérieure de la Corée
du sud (46,7 milliards de dollars) est une des plus importantes
du monde, surtout pour une nation de cette taille (43 millions
d'habitants). Mais comme elle a employé ses ressources
d'une manière très créative, cela n'a
produit aucune "crise". Au contraire, la Corée
du sud tire profit de ce qu'elle emprunte. Elle paie l'intérêt
et le principal aux échéances prévues.
Le cas de la Corée démontre que l'emprunt
peut être d'un grand bénéfice pour une
nation qui investit fructueusement ce capital.
2) Les Latino-Américains investissent
massivement leurs gains à l'étranger : cette
"évasion des capitaux" est pire encore
que la "crise de la dette". Etant donné
que la croissance économique générale
repose sur l'investissement national, cette évasion
des capitaux indique que l'on ne fait pas confiance aux
structures du droit et des politiques. Des politiques, par
exemple, qui ne réussissent pas à maîtriser
l'inflation - qui font marcher trop volontiers la "planche
à billets" - portent atteinte à la confiance.
3) Il faut aussi soumettre à l'examen
les politiques fiscales. En règle générale,
avec des taux d'imposition élevés, les revenus
globaux sont bas ; tandis qu'avec des taux raisonnablement
bas, les revenus globaux sont élevés (en effet,
des taux élevés incitent à l'évasion
fiscale et à la consommation du capital, plutôt
qu'à des investissements productifs). Pour obtenir
le meilleur résultat, il faut soumettre la politique
fiscale à un examen moral attentif. L'État
doit chercher à encourager l'investissement créatif,
qui stimule une croissance économique générale,
en le taxant à des taux qui devraient permettre d'obtenir
le revenu réel maximum. Les deux objectifs - une
croissance économique créative et de hauts
revenus réels - peuvent être atteints au mieux
à un taux que l'on peut calculer en s'appuyant sur
l'expérience nationale et internationale.
4) Les prêts nouveaux et l'investissement
direct des États-Unis en Amérique latine ont
subi une chute dramatique au cours des quatre dernières
années. Compte tenu des sommes considérables
que l'Amérique latine a dû verser pour les
intérêts des dettes antérieures, et
compte tenu aussi de l'évasion des capitaux, il en
est résulté pour certains pays des sorties
nettes de capitaux, ce qui est tragique.
5) La déclaration du Vatican qui
recommande un dialogue entre les débiteurs et les
créanciers fournit une bonne base pour résoudre
la crise de la dette d'une manière novatrice et pratique,
en procédant par étapes. Même s'il n'y
avait pas la crise de la dette, le Vatican aurait raison
d'insister sur la nécessité pour les pays
débiteurs de réformer leurs structures économiques
en vue d'intensifier une croissance économique régulière.
Il est également pertinent d'inviter les créditeurs
à poursuivre leurs efforts pour renégocier,
convertir ou annuler en partie les dettes. Ce processus
est bien engagé.
6) La conversion des dettes, après
réduction, en droits de propriété sur
les actifs concernés, apparaît comme une formule
très prometteuse. Les créanciers acceptent
une annulation partielle. En contrepartie, la dette ainsi
diminuée est convertie en parts de propriété
dans les entreprises endettées. Ce procédé
allège immédiatement la charge financière,
à la fois dans le grand livre de l'emprunteur et
dans celui du prêteur. En outre, il les fait entrer
tous les deux dans les relations d'intérêts
mutuels propres à des partenaires (12).
7) Dans ce genre de transactions, on vogue
sur des mers inexplorées ; il faut bien peser ces
solutions novatrices, et les passer au crible de l'expérience.
8) Ces renégociations devraient
avoir trois buts : il faut restructurer les systèmes
économiques d'Amérique latine pour promouvoir
une croissance économique générale
bénéfique à leurs sociétés
; il faut ouvrir ces économies au dynamisme des plus
pauvres, "clandestins" ou non, de sorte que ceux
qui sont en bas de l'échelle puissent contribuer
à la croissance économique, tout en participant
à ses bénéfices ; enfin, il faut que
ces pays reçoivent à nouveau des flux nets
de capitaux en provenance de l'Amérique du nord,
du Japon et de l'Europe occidentale, pour alimenter la croissance
économique dans l'avenir.
(*) texte traduit de l'anglais par les
soins du Club de l'Horloge.
(**) en français dans le texte
(N.d. Club de l'Horloge).
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