Le sort du monde
se joue peut-être en Amérique latine. Malgré
un progrès économique certain, et même
considérable, depuis la seconde guerre mondiale, l'expansion
démographique de ces pays a été telle
que le nombre de pauvres n'y a pas diminué, tandis
que, par contraste, leur pauvreté paraît plus
choquante. La crise économique et, particulièrement
en Amérique latine, la crise d'endettement sont un
facteur d'instabilité qui empoisonne les relations
internationales. Il est facile aux démagogues de dénoncer
les pays créditeurs (États d'Europe occidentale
et, surtout, États-Unis d'Amérique) comme des
exploiteurs. Ce faisant, ils font le lit de la subversion
communiste, qui, en effet, a marqué des points en Amérique
centrale (Nicaragua, Salvador), ainsi que dans le cône
sud du continent, au Pérou, avec le Sentier lumineux.
Les Latino-Américains sont évidemment les premiers
concernés. Mais la géopolitique rend solidaires
tous les Occidentaux. Comme l'a dit le président Richard
Nixon, "l'Union soviétique ne veut pas la guerre,
elle veut le monde" (
1). De même
que Lénine voulait contourner l'Europe par l'Afrique
(la leçon n'a pas été oubliée),
de même l'URSS cherche aujourd'hui à contourner
les États-Unis par le sud. En mesurant leur aide à
la résistance anticommuniste du Nicaragua, malgré
les objurgations du président Reagan, les parlementaires
des États-Unis ont fait preuve d'une certaine inconscience.
Si l'évolution de la politique soviétique peut
autoriser quelques espoirs, les Occidentaux n'en doivent pas
moins rester vigilants et porter secours aux peuples qui veulent
conserver ou recouvrer leurs libertés.
L'économie, d'ailleurs, nous rappellerait,
si nécessaire, à cette solidarité incontestable.
On évoque périodiquement les risques d'un
krach mondial, qui pourrait être la conséquence
de l'insolvabilité des pays débiteurs (des
amis banquiers m'assurent que le mal est conjuré
; je voudrais en être aussi sûr qu'eux (2)).
Quoi qu'il en soit, la science économique nous démontre
- malgré la résurgence d'un obscurantisme
de type mercantiliste - que chacun est intéressé
à la prospérité des autres. Hume faisait
des prières pour le succès commercial des
Italiens, des Espagnols, des Portugais, et même (ajoutait-il),
pour celui des Français ! Frédéric
Bastiat, au siècle dernier, a souligné que
l'économie n'est pas faite pour les producteurs,
mais pour les consommateurs. Lorsqu'on déplore "l'invasion
des magnétoscopes japonais" en Europe, on adopte
le point de vue des industriels européens concurrencés
par les produits japonais - assurément légitime
en lui-même -, en oubliant celui du consommateur,
qui a tout intérêt à préférer
l'appareil japonais, dans la stricte mesure où il
est meilleur et moins cher que l'appareil européen
correspondant : de cette manière, il libère
des ressources de main-d'uvre et de capital, qui iront
s'investir dans des tâches où les Européens
sont plus compétitifs. C'est ce qu'on appelle la
division du travail à l'échelle mondiale,
fondée sur la loi des avantages comparatifs. La France
aurait donc tout lieu de se réjouir si, demain, elle
devait "subir" une "invasion" de magnétoscopes
brésiliens ou colombiens... Mais il est vrai (nos
interlocuteurs argentins, par exemple, ne se font pas faute
de nous le rappeler) que la Communauté européenne
a souvent oublié d'être libérale, notamment
dans le domaine agricole.
Au delà des intérêts économiques
que nous partageons, au delà même de la géopolitique,
la France et l'Amérique latine ont beaucoup à
apprendre dans un étroit dialogue qui réunirait
leurs expériences, parce qu'il leur faut, ensemble,
redécouvrir un héritage commun. Nous n'avons
pas voulu proposer un pays en modèle : la France
du président Mitterrand n'en est certainement pas
un, et les États-Unis eux-mêmes, malgré
leur étonnant dynamisme, leur remarquable prospérité,
ne sont pas exemplaires dans tous les domaines. Cependant,
les pays anglo-saxons, l'Angleterre de Mme Thatcher et les
États-Unis de M. Reagan, ont compris les premiers
qu'il fallait redéfinir les compétences de
l'État et arrêter la prolifération de
ses interventions économiques, avant de les faire
reculer.
M. Michael Novak, dans son beau livre, The
Spirit of Democratic Capitalism (traduit sous le titre :
Une éthique économique - les valeurs de l'économie
de marché (3)) et M. Daniel Bell, dans Les Contradictions
culturelles du capitalisme (4), ont montré que le
fonctionnement de l'économie capitaliste reposait
sur l'équilibre de trois sphères (ou "systèmes")
: économique, politico-administrative, éthico-culturelle.
Le libéralisme ne se réduit pas à l'économie,
et il faut à une économie libérale
un certain environnement : dans l'ordre juridique, c'est,
selon l'expression anglaise, le "règne du droit"
(rule of law), qui implique à la fois le respect
des libertés fondamentales des individus et de leurs
groupements et l'application des décisions des représentants
habilités de la puissance publique, spécialement
des tribunaux - cela condamne du même coup la précarité
du droit qui sévit dans plusieurs régions
d'Amérique latine, qui résulte, en particulier,
de la corruption, des trafics d'influence, mais aussi de
l'inefficacité des administrations publiques et de
l'institution judiciaire. Pour que le capitalisme fonctionne,
il faut que la propriété soit un droit "inviolable
et sacré", conformément à la formule
de notre déclaration du 26 août 1789, adoptée
par l'Eglise catholique sous Léon XIII, et que les
contrats soient la "loi des parties". On est malheureusement
loin, dans l'ensemble du monde occidental, de ces conditions
idéales, notamment en Amérique latine.
Un ordre juridique libéral ne peut s'établir
ou se maintenir s'il ne s'appuie pas sur un état
d'esprit général qui légitime et discipline
les relations d'affaires. Si le chef d'entreprise, l'homme
d'affaires, est plus ou moins assimilé à un
forban, à un prédateur immoral dont la fonction
est d'exploiter le pauvre peuple et de s'enrichir à
ses dépens, il est difficile que s'épanouisse
dans un tel climat la morale des affaires, si nécessaire
aux succès de l'économie d'entreprise, comme
elle s'est développée, d'abord, dans des pays
de langue germanique et de religion protestante.
Max Weber, dans un livre fameux (L'Ethique protestante
et l'esprit du capitalisme (5)), a étudié
l'influence que le protestantisme, et surtout le calvinisme,
ont exercé sur l'essor du capitalisme. A contrario,
on a souvent accusé le catholicisme d'avoir provoqué
le retard économique des pays latins. C'était
la thèse de M. Alain Peyrefitte dans Le Mal français
(6) (traduit en espagnol et en portugais sous le titre Le
Mal latin). Je ne crois pas que le problème, ainsi
posé, soit soluble. Car l'on ne peut pas changer
d'identité, et la France, comme les autres nations
latines, ne peuvent devenir, d'un coup de baguette magique,
des pays anglo-saxons. Que l'on songe d'ailleurs au Japon
: s'il a emprunté au monde occidental certaines institutions,
qu'il a parfaitement assimilées, pour assurer son
succès, il n'a pas cessé d'être lui-même,
et l'on sait que la société japonaise ne ressemble
guère aux sociétés occidentales ; dans
les entreprises japonaises, les relations humaines sont
très différentes de celles que l'on trouve
chez leurs homologues européennes (7).
Nous n'avons pas, nous autres Latins, à
emprunter des institutions en provenance d'une civilisation
foncièrement étrangère. La civilisation
occidentale est dotée d'une grande unité culturelle,
malgré sa diversité. Si le libéralisme
économique s'est formé en Angleterre, il plonge
des racines très profondes dans la tradition occidentale.
Notre conception des libertés fondamentales - des
"droits de l'homme" - repose, d'une part, sur
les franchises et libertés médiévales
que les Germains ont répandu dans toute l'Europe
lors des grandes invasions - dans le pays des Francs (la
France), comme dans l'Italie lombarde et l'Espagne wisigothique,
et, d'autre part, sur la notion du droit, que la Rome antique
nous a léguée et qui reste aujourd'hui inassimilable
à la civilisation islamique (la loi musulmane, la
charia, fondée sur le Coran et la Sunna, ne distingue
pas le droit de la morale et de la religion).
L'année 1492 n'est pas seulement celle
de la découverte de l'Amérique, mais aussi
celle de l'achèvement de la reconquête par
la prise de Grenade. Ces deux événements sont
liés : l'Espagne des rois catholiques, en défendant
la civilisation occidentale face au monde musulman, lui
ouvrait les portes d'un Nouveau Monde. Plus tard, le Nord
et le Sud de l'Europe, comme le Nord et le Sud de l'Amérique,
ont connu un destin divergent. Les Latins ont hypertrophié
l'État, héritage de la Rome antique, au détriment
des anciennes franchises, ou fueros, tandis que ces libertés
s'épanouissaient en Angleterre, puis aux États-Unis.
Dans le monde anglo-saxon, pourtant, l'équilibre
des trois sphères dont parlent M. Novak et D. Bell
n'est plus bien assuré. La sphère économique
s'est hypertrophiée au point d'anémier le
politique et le culturel ; les grands écrivains d'aujourd'hui
ne sont-ils pas originaires des nations latino-américaines
? Ce processus met en péril les fondements de la
démocratie libérale, qui vit sur un stock
non renouvelable de valeurs héritées de la
société aristocratique, comme l'a montré
Joseph Schumpeter (8). Le défi lancé aux trois
principales parties du monde occidental - l'Europe et les
deux Amériques - est d'établir, ou de rétablir
un ordre harmonieux entre les fonctions sociales. C'est
à cette tâche que le Club de l'Horloge appelait,
dans son premier livre, publié en 1977, Les Racines
du futur (9). La division de la société en
trois "secteurs" n'est pas sans rapport avec la
conception des anciens peuples européens analysée
par Georges Dumézil et d'autres auteurs, qui reconnaissait
dans la société trois fonctions distinctes
:1) souveraineté juridique et culturelle - 2) défense
et sécurité -3) économie, production
(et reproduction). Ce modèle a subi maintes adaptations
-et déformations - dans la société
moderne, mais nous pensons qu'il reste valable dans son
principe. L'esprit du capitalisme démocratique ne
serait alors qu'une nouvelle manifestation, conforme aux
exigences du temps présent, de l'esprit de la civilisation
occidentale, une fois que la suppression des privilèges
liés à la naissance, et l'égalité
devant le droit qui en est le corollaire, eurent étendu
les libertés à tous.
Il est vrai que le problème est encore
plus difficile pour les Latino-Américains que pour
nous autres, "Latino-Européens". Car les
peuples d'Amérique latine n'ont pas seulement à
faire un choix à l'intérieur de l'héritage
occidental, mais il leur faut avant tout assumer celui-là,
plutôt qu'un autre. La très grande diversité
culturelle du Nouveau Monde est à cet égard
un désavantage (bien qu'à d'autres elle soit
une richesse). C'est déjà vrai pour les États-Unis.
Le Premier Ministre du Japon le remarquait un jour, au scandale
de la presse bien-pensante : "Les États-Unis
ont à leur actif de grandes réussites... Mais
il y a des choses, dans l'éducation par exemple,
dont ils n'ont pas été capables à cause
de leurs multiples "nationalités". Les
choses sont, au contraire, plus faciles au Japon parce que
nous sommes une société homogène."
(10)
Prise dans sa totalité, l'Amérique
peut revendiquer trois héritages culturels : celui
des immigrants européens, celui des peuples précolombiens,
celui des noirs venus d'Afrique. Au Mexique, par exemple,
le gouvernement célèbre la mémoire
des Aztèques, qui avaient pourtant institué
un régime despotique et sanguinaire. On peut imaginer
qu'une nouvelle civilisation est en train de surgir de cette
greffe d'une culture sur une autre. Mais il s'agit de savoir
ce qui est l'arbre où coule la sève, et ce
qui est la greffe. L'Amérique latine ne peut, sans
se renier, tourner le dos à l'héritage commun
des nations occidentales. Aujourd'hui, à la lumière
des évolutions contemporaines, il est urgent de réévaluer
les divers éléments de cet héritage,
pour réaliser un nouvel équilibre. Les maux
actuels de l'Amérique latine ne viennent pas d'un
excès de libéralisme et de capitalisme, mais,
au contraire, de l'étatisme et de l'instabilité
institutionnelle. Ce n'est pas dans l'étatisme, mais
dans le libéralisme que les pays latins peuvent trouver
leur avenir.
(1) Richard Nixon, La Vraie Guerre, Albin
Michel, Paris, 1980
(2) Rappelons que ces propos ont été
tenu le 19 septembre 1987, un mois avant la crise boursière,
qui date du lundi 19 octobre.
Accueil - Retour
- Haut de page - Précédent
- Suivant