Dans sa chronique du Figaro-Magazine, Alain
Griotteray proposait aux lecteurs, il y a peu, une devinette.
Il fallait reconnaître l'auteur d'un discours politique
incontestablement correct : s'agissait-il de Fabius, Chirac,
Rocard ou Balladur, etc., la liste était encore plus
longue ? Tous auraient pu l'écrire, précisait-il,
car rien ne ressemble plus à un discours d'énarque
social-démocrate qu'un discours d'énarque
démocrate-social. Droite classique et gauche modérée
se fondent peu à peu dans le même moule centriste.
La droite a peur d'être à droite, la gauche,
elle, n'a pas ces scrupules.
Le recentrage se fait donc, on s'en doutait,
vers la gauche. Bonnet rose et rose bonnet, Lionel Juppé
et Alain Jospin, quelle différence ? La droite disparaissant,
phagocytée par la gauche, le problème peut
être examiné maintenant sous un autre angle.
Entre les socialistes et le Front national, il n'y aura
bientôt plus rien, a beau jeu de déclarer Jean-Marie
Le Pen. Ce qui revient à dire que les socialistes
sociaux-démocrates de gauche ont phagocyté
les sociaux-démocrates de droite. Le clivage droite-gauche
serait donc dépassé, parce que la gauche aurait
avalé la droite.
Claude Imbert, directeur et éditorialiste
du Point, et Jacques Julliard, éditorialiste du Nouvel
Observateur, ont publié un dialogue sous le titre
: Droite-gauche, qu'est-ce-qui les distingue encore ?, ce
qui laissait déjà imaginer que plus grand-chose
ne les distinguait. M. Imbert estimait que le clivage était
plutôt déplacé que dépassé.
M. Julliard constatait, pour sa part, que les hommes de
gauche se réclamaient volontiers de la gauche, tandis
que les hommes de droite évitaient de se dire de
droite. Ainsi, M. Julliard rejoint M. Griotteray : si la
droite n'est plus la droite, c'est par défaut d'affirmation
de soi.
Permettez au psychiatre que je suis de préciser
ce concept d'affirmation de soi et sachez que c'est le motif
de consultation psychiatrique le plus fréquent, et
de loin. La droite serait donc malade. Que l'affirmation
de soi fasse défaut, et c'est la soumission, qu'elle
soit excessive, et c'est l'agression. Dans les deux cas,
c'est l'identité du sujet qui est atteinte. L'affirmation
de soi, c'est la démarche identitaire, elle exige
en corollaire la présence tout aussi affirmée
de l'autre.
Dès le début de leur dialogue,
M. Julliard tente de circonvenir M. Imbert : c'est normal,
c'est toujours dans ce sens-là que cela se passe.
Il soutient que les trois différences majeures qui
séparaient classiquement la droite de la gauche n'existent
plus guère ; ce sont : la forme du régime,
la question religieuse, la question sociale. Evidemment,
de ce point de vue superficiel, il a raison : la Constitution
est à peu près admise par tous, la religion
est séparée de l'État, et la justice
sociale est une aspiration commune à la droite comme
à la gauche, si l'on entend par là le souci
d'améliorer le sort des plus défavorisés.
Le livre paraissait terminé dès la quatrième
page et puis, chemin faisant, nos débatteurs rencontrent,
à droite, le constat lucide que l'homme peut être
un animal dangereux - en termes religieux, cela s'appelle
le péché originel ; à gauche, le postulat
subjectif d'un homme naturellement bon, Rousseau est passé
par là. Ils rencontrent, à droite, une conception
sceptique du monde et tragique du destin de l'homme ; à
gauche, une vision utopique du monde et une image puérile
de l'homme et de son destin radieux. A droite, la remarquable
adaptabilité de l'esprit libéral ; à
gauche, la rigidité du modèle planificateur.
A droite, l'enracinement, avec le devoir de transmission
; à gauche, la table rase, le modèle imaginé.
A droite, la prise en compte des inégalités
originelles, avec le souci d'en tirer parti pour le bien
de tous ; à gauche, la mythologie égalitaire,
qui excite le ressentiment et l'envie. A droite, le refus
intellectuel de l'esprit de système ; à gauche,
le culte de l'idéologie. Cela commence à faire
une belle liste de différences.
Ainsi, on comprend que l'homme de droite, s'il
peut se révolter, n'est pas intrinsèquement
révolutionnaire. Alors que l'homme de gauche, parce
qu'il est idéologue, est nécessairement révolutionnaire.
Il ne sait pas, le pauvre, que la Révolution, qu'une
révolution, c'est, définition du Littré
: le retour d'un astre au point d'où il était
parti. La typologie du tragique et celle de l'utopique ont
été excellemment analysées par Jean-Antoine
Giansily dans Le Pouvoir, le réel et l'illusoire.
Le tragique, c'est le monde de la mémoire, il est
d'essence réaliste. Il dégage le sens d'une
vie enracinée dans laquelle le passé ne disparaît
pas, mais, au contraire, nourrit l'héritage spirituel.
L'utopique, lui, recouvre l'incapacité intellectuelle
d'assumer l'héritage du monde par ceux qui veulent
la révolution, c'est-à-dire le remplacement
du réel par un système idéal, un ordre
imaginé. Le tragique assigne à ceux qui en
ont la charge le devoir de gérer le désordre
de la réalité ; il exige un effort permanent
d'adaptation pour inventer des solutions à la fois
nouvelles et cohérentes. L'utopique, lui, engendre
l'idéologique, qui est une déformation du
réel, dont le seul projet est la prise de pouvoir.
Il théorise d'autant plus facilement l'ordre qu'il
est non pas réel, mais simplement imaginé.
Le tragique est un désordre pris en compte, l'utopique
est un ordre imaginé.
Au caractère artificiel des idéologies
s'oppose la pérennité des modèles enracinés.
Les premières tracent l'épure de mondes imaginaires,
les seconds synthétisent les traits durables d'une
histoire, du psychisme des peuples, de la persistance des
structures mentales. Modèle typiquement occidental
qu'est le modèle trifonctionnel, modèle répétitif
qui s'inscrit dans la structure mentale des Occidentaux.
Trois ordres : ceux qui prient et qui légifèrent
; ceux qui combattent ; et ceux qui produisent. Georges
Dumézil a mis au jour cette trifonctionnalité
du corps social chez les peuples indo-européens.
Ce schéma social imprègne la conscience du
monde des Occidentaux. Il nourrit une vision tragique du
réel, il ne peut être qu'a-révolutionnaire.
Il balaie toutes croyances en une fin de l'histoire, en
une victoire de quelque idéologie qui garantisse
la promesse d'une humanité radieuse. Le modèle
trifonctionnel n'est pas une utopie idéologique,
en ce qu'il est un modèle expérimenté.
Il ne s'est affirmé qu'après avoir subi l'épreuve
du réel et du temps. Les idéologies, elles,
se construisent dans le plus parfait mépris de la
moindre vérification. Les utopistes fuient le monde
réel pour s'en imaginer un idéal. Les tragiques
affrontent le monde tel qu'il est, pour le faire évoluer.
Utopistes ou tragiques, gauche ou droite, c'est
donc bien une question de structure mentale, dont les conséquences
sont omniprésentes et recouvrent tous les domaines
de la pensée et de l'activité humaines. Dans
mon champ professionnel, la médecine et la psychiatrie,
c'est la méthode expérimentale. L'autre attitude,
c'est celle de Sigmund Freud, qui procède par affirmation
préalable et déduction logique. Il faut lire
le livre du professeur Debray-Ritzen, La Psychanalyse, cette
imposture, pour démonter ce mécanisme insidieux.
La première, la méthode expérimentale,
avance dans la connaissance des mécanismes intimes
du fonctionnement cérébral et découvre
les trois cerveaux : le paléo, le méso, le
néocortex. La seconde, la psychanalyse, invente l'inconscient
et puis dit comment il fonctionne. On conçoit la
chose, on la nomme, donc elle est.
Le modèle trifonctionnel, très
bien présenté par le professeur Jean Haudry
dans son remarquable "Que sais-je ?" sur Les Indo-Européens,
se retrouve parfois comme un système de répartition
tripartite du corps social en classes : la classe souveraine,
la guerrière et la marchande, dans un ordre hiérarchique.
La marchande étant subordonnée à la
combattante, et la souveraine dominant les deux autres.
Mais bien plus qu'une organisation sociale, la trifonctionnalité
est une structure mentale individuelle, un modèle
de pensée, une échelle hiérarchique
de valeurs, un mode de perception du monde et de soi, relation
harmonieuse entre trois instances sociales, entre trois
instances de la personne, entre trois étages du cerveau.
De même que la société est divisée
en trois domaines d'activité, l'âme de l'individu
est divisée en trois parties, nous apprend Platon
: la partie rationnelle, la partie irascible, la partie
appétitive ou productive. Platon déjà,
comme Claude Bernard ou Georges Dumézil plus tard,
nous aident à bien différencier l'utopique
du tragique, la gauche de la droite.
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