L'idée
que le socialisme prétend fonder un homme nouveau est
une thèse erronée. Il n'y a pas
d'homme nouveau dans le socialisme et c'est précisément
cela qui en fait la force réelle et qui permet d'affirmer
qu'il n'est pas mort, comme on le croit. Je ne distingue pas
techniquement socialisme et communisme. Je parle de socialisme
dans le sens que le terme avait au XIXe siècle, et
où il désignait une philosophie dont le communisme
était une des branches. L'idée que le socialisme
entend accoucher d'un homme nouveau est un thème très
courant, au point d'être un peu banal, et il s'appuie
incontestablement sur un certain nombre de références,
tirées, notamment, du temps de Staline, quand Lyssenko
entendait démontrer l'hérédité
des caractères acquis, c'est-à-dire la possibilité
pseudo-scientifique de construire un homme nouveau.
Je voudrais vous montrer qu'il n'en est rien.
Pour les besoins de mon exposé, je définirai
le socialisme comme une doctrine qui entend provoquer l'apparition
d'une société parfaite. Dans une telle société,
les hommes ne seraient plus en conflit les uns avec les
autres, ils seraient fraternels, bons, et parfaitement heureux.
Les hommes y seraient sociables de part en part, totalement
intégrés à la vie sociale, sans heurts
et sans souffrances.
Le socialisme peut être considéré
comme une "religion séculière",
dans la mesure où il entend remplir la fonction de
la religion, en faisant espérer un paradis retrouvé.
Le socialisme a une dimension millénariste, il annonce
l'arrivée imminente d'une ère nouvelle. On
comprend assez bien comment ce projet peut donner l'impression
que l'on aura affaire à une société
d'hommes régénérés, d'hommes
nouveaux capables de vivre dans cette société
nouvelle. Il y a dans le socialisme une caricature de ce
que propose le christianisme le plus traditionnel.
Il n'est guère de philosophie politique
qui ne se soit proposé, d'une certaine manière,
de décrire les conditions de la société
la meilleure possible. C'est au niveau des moyens envisagés
que se fait la différence avec d'autres philosophies
concurrentes, la philosophie classique d'un Platon ou d'un
Aristote, ou la philosophie libérale. Le vrai problème
est de savoir en quoi le socialisme diffère des autres
doctrines pour proposer cette société finale
qui terminera l'histoire de l'humanité. En examinant
l'ensemble des doctrines socialistes, j'ai trouvé
que l'on pouvait les ranger en deux grandes catégories
fort distinctes, opposées tant dans leurs moyens
que dans la société qu'ils cherchent à
réaliser.
Comme figure caractéristique du premier
courant, je penserai à Marx ou à Fourier,
pour lequel Marx avait du respect, même s'il considérait
que sa propre doctrine était largement supérieure
à la sienne. Le marxisme n'est pas seulement une
critique du capitalisme. Dans les textes dits de jeunesse,
que l'on met entre parenthèses, Le Manuscrit de 1844,
La Critique de la philosophie du droit, L'Idéologie
allemande, La Question juive, on saisit ce qu'est, pour
Marx, le socialisme proprement dit, dont il ne va plus guère
parler après, quand il commencera à faire
la critique de l'économie politique classique, c'est-à-dire
de la société bourgeoise. L'image du socialisme,
qui s'estompe dans le second Marx, est puissamment présente
dans le premier. Dans L'Idéologie allemande, Marx
dit : dans la société finale, chacun pourra
être, le matin, chasseur ou pêcheur ; à
midi, philosophe ; et l'après-midi, peintre. Marx
envisage la société finale sous la forme d'une
espèce de Lunapark à l'usage de l'humanité
tout entière. Et c'est là où l'on retrouve
Fourier, pour qui la société finale de l'humanité
est une espèce de jouissance permanente dans une
planète aménagée pour les plaisirs
les plus variés de l'homme. Il n'y aura plus des
océans dans lesquels les gens se noient, mais des
réservoirs de limonade. Cela décrit un univers
enfantin dans lequel les hommes sont désormais en
mesure de faire absolument ce qui leur plaît ; dans
lequel la planète leur fournit en abondance de quoi
servir leurs désirs les plus fous.
Le marxisme consiste initialement dans une affirmation
très simple : ce n'est pas très compliqué
d'en arriver là. En effet, deux obstacles s'opposent
à ce paradis terrestre. Le premier, c'est qu'il y
a des institutions idiotes, la propriété en
premier lieu, des institutions artificielles qui mettent
les hommes en mesure de s'exploiter les uns les autres.
Il faut détruire celles-ci. Le second, c'est l'insuffisance
des ressources. Il faut que l'humanité ait atteint
un degré de développement technique et scientifique
tel, que le socialisme, c'est-à-dire le paradis terrestre,
le Lunapark deviennent possibles. C'est une idée
qui va être occultée, mais que dit Marx dans
Le Manifeste du parti communiste ? Attention, le socialisme
n'est possible que sur la base d'un capitalisme triomphant,
c'est-à-dire d'un capitalisme qui a rempli ses promesses,
moyennant quoi il suffira, comme le répétera
Lénine, d'un simple jeu d'écritures pour que
l'humanité devienne possesseur d'une richesse infinie.
Autrement dit, aux yeux de Marx, la condition du socialisme,
c'est l'abondance matérielle.
Du moment que ces deux conditions sont remplies,
les hommes, tout d'un coup, redeviennent bons. Les hommes
étaient méchants à cause de la pénurie
et des institutions. Faites cesser la pénurie, faites
sauter les institutions, et l'homme redevient conforme à
sa nature.
Il y a une deuxième sorte de socialisme,
qui est une des grandes idées du XVIIIe siècle
et de la philosophie des Lumières, et que l'on trouve
déjà dans L'Utopie de Thomas More et dans
La Cité du soleil de Campanella. La société
idéale, cette société qui ne se trouve
nulle part, se caractérise par la réglementation.
Ce n'est plus du tout une société anarchisante
dans laquelle les hommes font ce qu'ils veulent et sont
bons par là-même, mais une société
où tout est réglé : la couleur et la
forme des vêtements, l'heure à laquelle on
les porte, les repas, les menus, l'organisation des tables,
les heures à laquelle on se consacre à telle
ou telle activité. Tout est réglementé
dans les moindres détails, soit que l'on sache que
les hommes laissés à eux-mêmes ne sont
pas bons, soit qu'on se dise que les conditions dans lesquelles
ils pourraient être bons ne sont pas réunies.
Dès lors que c'est la contrainte qui
permet à tous de vivre avec tous, il faut savoir
qui fait les règles. Dans la société
utopique, il y a des sages. Thomas More a lu Platon, et
il en a retenu l'idée des philosophes-rois. Alors,
il imagine des sages mystérieux, des personnages
tout-puissants et plus ou moins cachés. Voilà
une première solution. Mais il y en a une autre.
Il se peut que ce soient les pauvres, les déshérités,
qui fassent la loi. Cela donne en gros la société
dans laquelle nous vivons, la social-démocratie.
Qu'est-ce que la social-démocratie ? C'est une société
où une classe d'hommes qui croient être déshérités
imposent leurs règles à l'autre partie de
la société. C'est, par exemple, une société
dans laquelle ceux qui ne travaillent pas obligent ceux
qui travaillent à les payer. C'est la situation dans
laquelle nous sommes en France actuellement.
Enfin, dans le modèle achevé de
ce socialisme réglementaire, dans le modèle
le plus dur, on peut imaginer que les règles de contrainte
soient élaborées par tout le monde. C'est
alors la société communiste type, dont il
y a eu en Russie et en Chine des exemples approximatifs,
car on n'est peut-être jamais allé jusqu'au
bout de cette logique. Ce sont des sociétés
dans lesquelles le tyran de chacun, c'est l'autre. Ce sont
donc des sociétés dans lesquelles l'enfer,
ce sont les autres, parce que chacun surveille les autres.
Ce sont des sociétés égalitaires, en
ce sens que la satisfaction des individus est obtenue par
le fait qu'ils sont en mesure de dénoncer leurs voisins.
On y est content, au fond, de faire régner l'égalité,
c'est-à-dire l'impossibilité pour l'autre
d'être différent de ce que l'on est soi-même.
Je ne crois pas du tout que, dans la société
communiste, une minorité de policiers surveillent
une population qui les hait. Le fait massif concernant les
sociétés communistes, c'est qu'elles ont duré.
Donc, il fallait bien qu'il y eût consensus. Staline
ou Brejnev n'aurait rien été sans la complicité
d'une large part de la population. Mon analyse, sur ce point,
a été confirmée par le témoignage
des dissidents soviétiques. Quand quelqu'un était
arrêté, ne croyez pas que des policiers l'emmenaient
de force sous les regards indignés des autres gens.
Les autorités, comme on disait en Russie, téléphonaient
ou faisaient parvenir un message disant aux futurs prisonniers
: "Vous êtes arrêté, veuillez vous
rendre au commissariat." Et le malheureux partait sous
la réprobation générale. Ne croyez
pas une seconde qu'il pouvait trouver refuge chez un voisin.
Il était aussitôt dénoncé. Tout
homme qui est déclaré coupable doit l'être
plus ou moins : s'il s'est heurté au système,
c'est qu'il ne l'accepte pas et que, d'une certaine manière,
son attitude finit par rejaillir sur moi et me critique.
Il suffit qu'il soit accusé, pour que l'on puisse
le soupçonner. Les sociétés communistes
sont des sociétés du soupçon.
Le socialisme se manifeste donc sous deux
aspects essentiels. Ou bien il est utopique et optimiste,
et il pense que l'on pourra se passer de règles,
quand l'abondance sera là. Ou bien il est pessimiste,
et il réclame la planification, mais elle n'est pas
du tout ce que l'on croit.
Le plan de la Russie stalinienne est avant tout
un moyen de contrôler ce dont les gens peuvent disposer.
Il s'agit de produire des choses et de contrôler ce
qu'on produit et d'imposer la consommation uniquement de
ce qui est produit. La planification, la vraie, on en trouve
l'origine dans un courant qui n'a pas grand chose à
voir avec le socialisme, dans l'école de Claude-Henri
de Saint-Simon. Ces auteurs se battent, en effet, contre
l'anarchie libérale, contre le marché, contre
le laisser-aller individuel et considèrent que cette
anarchie est contre-productive. Saint-Simon imagine une
société où tout le monde soit à
sa place. Mais cela n'a rien à voir, me semble t-il,
avec la fabrication d'un homme nouveau. C'est un effort
peut-être condamné, peut-être absurde,
pour que la rationalisation prenne la place de l'initiative
individuelle.
Hayek a parfaitement raison dans sa critique
de cette volonté de rationaliser la production. Mais
il resterait entièrement à démontrer
que cette planification qui est le contraire du marché
soit un caractère essentiel du socialisme. Et quand
bien même cela serait démontré, cette
planification ne comporte, me semble t-il, aucun caractère
qui puisse permettre de conclure à la volonté
de fabriquer un homme nouveau.
Finalement et paradoxalement, on rencontrera
cet homme nouveau, c'est-à-dire cet homme fabriqué,
cet homme construit, beaucoup plus dans les sociétés
industrielles modernes de type capitaliste que dans les
sociétés socialistes. Selon Galbraith, à
partir d'une certaine taille, l'entreprise a tendance à
influencer les choix des consommateurs.
Mis à part cela, l'idée de construire
un homme nouveau, à la manière du Frankenstein
de Mary Shelley, me paraît relever d'une vision plutôt
spirituelle, religieuse, fût-elle diabolique, fût-elle
anti-chrétienne. Elle ne relève pas d'un effort
doctrinal de construction d'une société. Cela
n'a rien à voir avec le socialisme. Il resterait
à se demander si, par le dévoiement d'une
science devenue folle, il n'y a pas des savants qui rêvent
de créer l'homme nouveau, grâce aux manipulations
génétiques. Mais cela n'a rien à voir
avec le socialisme. Il s'agit d'un projet prométhéen,
anti-divin, il s'agit d'une révolte diabolique contre
l'ordre instauré par Dieu et il s'agit au fond de
ce projet luciférien qui permettrait à l'homme
de créer l'homme, à la place de Dieu. Ici,
nous avons largement débordé le socialisme.
Si l'on veut trouver un homme nouveau, il faut le chercher
ailleurs que dans le socialisme.
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