L'une des conditions
de la victoire politique est l'identification de l'idéologie
de l'adversaire et la compréhension de ses mécanismes
de fonctionnement. Sans cette analyse préalable, l'action
est inefficace, car elle est aveugle.
"L'homme est par nature un être de
culture" (Gehlen). L'homme est un être de culture,
parce qu'il est à l'origine un chaos d'instincts. Maurice
Barrès a expliqué que les discours idéologiques
sont construits à partir de nécessités
antérieures, le plus souvent étrangères
à la raison des individus. Le sociologue Vilfredo Pareto
a distingué les actions logiques, qui proviennent du
raisonnement, des actions non-logiques, qui proviennent des
sentiments. Un acte A dépend le plus souvent de plusieurs
sentiments S (S1, S2, S3¼) et d'un raisonnement R.
R est rarement la cause directe de A. Pour Pareto, toute idéologie
contient une part d'éléments irrationnels (non-logiques)
et une part d'éléments rationnels. Le plus souvent,
les causes principales relèvent de l'irrationnel, car
la réalité est voilée .
L'analyse parétienne permet de comprendre
pourquoi ce sont les idées qui mènent le monde.
En effet, une idéologie est la mise en forme rationnelle
d'éléments irrationnels beaucoup plus profonds,
durables et universels. Tout le talent des idéologues
et des propagandistes consiste à mettre dans une forme
accessible et crédible des pulsions beaucoup plus profondes.
Pareto utilise les concepts de résidu et de dérivation
pour différencier les éléments permanents
des éléments circonstanciels d'une idéologie.
L'individu qui agit au nom d'une idéologie ne fait
pas la différence, dans la plupart des cas, entre le
but avoué de son action (logique et rationnel) et le
moteur profond, qui contient une grande part de sentiments.
Mais "il faut bien prendre garde de ne pas confondre
les résidus avec les sentiments, ni avec les instincts
auxquels ils correspondent. Les résidus ne sont que
la manifestation de ces sentiments et de ces instincts."
Depuis la chute du mur de Berlin, on a proclamé,
à juste titre, la fin du marxisme-léninisme.
En revanche, on a affirmé un peu vite la fin des idéologies.
En réalité, depuis les années soixante-dix,
une nouvelle idéologie est devenu dominante, lors de
l'effondrement de l'ancienne (le marxisme étatiste).
Ces deux idéologies sont des dérivations différentes
d'un même résidu, l'utopie égalitaire.
L'ancienne idéologie dominante était
un socialisme étatiste. Elle souhaitait construire
une société fonctionnant à l'image d'une
grande termitière, une vaste caserne.
La nouvelle idéologie dominante (N.I.D.)
est cosmopolite. Elle utilise la notion piégée
des "droits de l'homme" pour masquer son égalitarisme.
Elle se donne comme une "exigence morale".
L'étatisme était l'uniforme classique
de la vieille gauche. Depuis la Révolution française
de 1789, c'était la principale dérivée
du résidu égalitaire. Mais les ingénieurs
sociaux qui, depuis la fin du XVIIIe siècle, cherchent
à construire un homme nouveau, en faisant table rase
du passé, se sont heurtés au mur des réalités,
l'ultime ligne de défense de l'homme de droite. Troquant
les vieux habits pour le manteau d'Arlequin, les idéologues
de l'utopie égalitaire se sont convertis au cosmopolitisme.
Ce faisant, ils essaient simplement de nous imposer l'autre
forme sociale de l'égalitarisme : le grand carnaval.
Première partie : la caserne
Selon Paul Hazard, l'utopie égalitaire
devient dominante dans la pensée politique à
la fin du XVIIe siècle (1680/1715). Ce qu'il a appelé
"la crise de la conscience européenne"
a surtout consisté en une remise en cause systématique
des institutions, des us et coutumes, au nom de l'égalitarisme
et ses deux corollaires, le subjectivisme et le rationalisme.
L'idéologie des "Lumières", avec
des auteurs comme Rousseau, va attribuer un rôle nouveau
à l'État : mettre en uvre l'égalité
de nature qui existerait entre les hommes.
En 1789, les assises de l'ancien régime
sont fragiles, la Révolution va faire table rase
des institutions qui façonnaient la société
française. Parachevant le centralisme capétien,
les révolutionnaires ont utilisé l'État
pour tenter de réaliser leur utopie, par la force
lorsque ce fut nécessaire. Jamais un pays entier
n'avait basculé à ce point dans l'utopie,
jamais encore les ingénieurs sociaux n'avaient disposé
de la puissance d'un État pour imposer leur politique.
Depuis la nuit des temps, les hommes vivent
en communautés hiérarchisées et multiplient
les institutions dans tous les domaines. Faisant table rase
des traditions, les "constructivistes" révolutionnaires
cherchèrent à imposer à la nation un
régime artificiel.
L'utopie égalitaire recula sous l'Empire,
mais réapparut sous deux formes : l'une marxiste
et totalitaire, l'autre sociale-démocrate.
Le marxisme se donna pour objectif la construction
d'un homme nouveau, étape préalable de la
société sans classes. L'homme y est perçu
comme un matériau, comme un des paramètres
du plan. Méthodiquement, l'État marxiste va
donc éliminer les institutions, les us et coutumes
qui façonnent le corps d'une nation. Le messianisme
marxiste, folie criminelle, a entraîné la mort
de dizaines de millions de personnes.
L'étatisme social-démocrate a
le même objectif que l'étatisme marxiste :
la réalisation de l'utopie égalitaire, mais
il respecte certaines libertés publiques. C'est ainsi
que l'État-providence assiste les citoyens du berceau
à la tombe. Des législations sur l'emploi
et les salaires à la protection sociale, des emplois
administrés aux retraites par répartition,
l'égalitarisme et son corollaire l'envie sont partout.
Dans La Route de la servitude, Hayek a montré
que certains hommes d'État se croient investis d'une
mission d'organisation de l'économie et d'aménagement
du territoire. Pour eux, la personne et la société
sont des pâtes à modeler. Pourtant, aucun des
piliers sur lesquels repose notre société
n'a été l'uvre d'un génial législateur.
La langue, la culture, la famille, l'entreprise, la nation
sont les résultats d'un lent processus historique
de sélection à la suite d'essais et d'erreurs.
Ludwig von Mises a montré que seul le
marché assure la nécessaire transparence des
informations au travers des mécanismes de la formation
des prix. Aucun planificateur, quelle que soit la qualité
de son modèle, ne pourrait avoir une telle efficacité.
La politique étatiste a faussé le système
des prix, qui est la seule vraie source d'information en
économie. C'est pourquoi, dans la réalisation
du plan, l'allocation des ressources n'est jamais optimale.
L'équilibre est toujours inférieur à
ce qui aurait pu être obtenu dans des circonstances
identiques par la libre circulation des informations, la
liberté de décision et le libre jeu du marché.
L'État ne crée aucune richesse.
Il y a cent cinquante ans, l'économiste Frédéric
Bastiat montra qu'il ne pouvait être cette corne d'abondance
qui permettrait à la population de vivre sans efforts.
L'État-providence repose sur une mystification :
la gratuité des services publics. Depuis 1980, en
quinze ans, le montant des dépenses totales des administrations
publiques est passé de 46 % du P.I.B. à 55
%, ce qui n'a pas empêché l'explosion du nombre
des vagabonds.
Deuxième partie : le carnaval
Aux États-Unis, Bill Clinton poursuit
les réformes libérales de Reagan et réduit
les déficits publics. Au Royaume-Uni, Tony Blair
remet en cause l'Etat-providence et ne revient pas sur les
privatisations. Partout dans le monde, la vieille gauche
renonce à l'étatisme, mais elle continue à
exploiter son vieux fonds de commerce : la pulsion égalitaire.
Sous couvert d'une prétendue "exigence morale",
le cosmopolitisme a remplacé l'étatisme. C'est
la fragilisation des coutumes, le déracinement, l'effondrement
de l'institution de la famille, la montée du matérialisme,
qui ont rendu possible la mise en uvre de l'idéologie
du grand carnaval, l'autre dérivation du résidu
égalitaire.
Le communiste Gramsci avait clairement expliqué
que la prise effective du pouvoir ne pouvait intervenir
qu'après un long travail idéologique sur la
culture et les murs, en vue de saper les traditions.
C'est pourquoi tout ce qui peut représenter l'autorité
et la hiérarchie est bafoué ; l'autorité
des parents et des maîtres, au nom du laissez-faire
en pédagogie, le laxisme moral, au nom de l'émancipation
individuelle. Le slogan anarcho-libertaire : "Il est
interdit d'interdire", résume bien le passage
de l'idéal de la caserne au rêve du grand carnaval.
Par delà son cosmopolitisme affiché, l'inspiration
de cette nouvelle idéologie dominante est la même
que pour l'ancienne : l'égalitarisme.
Réduisant l'Incarnation à une
humanisation du divin (perte du sens de la transcendance),
les nouveaux philosophes d'orientation cosmopolite proposent
une divinisation de l'humain (exaltation de l'immanence).
Pour la N.I.D., au nom de la tolérance, tout doit
être remis en question. Dès lors, c'est le
subjectivisme généralisé, il n'est
plus de vérité possible. En pratique, la tolérance
consiste à séparer le bien (les jugements
de valeurs issus de la tradition, qui sont autant de préjugés
légitimes) du vrai. Les jugements de valeurs sont
la colonne vertébrale de l'identité d'un peuple.
Chaque culture ordonne à sa manière l'ensemble
des valeurs de l'humanité. Lentement cristallisés
par l'histoire, les jugements de valeur représentent,
pour chaque peuple, un cheminement vers les transcendantaux
: le bien, le vrai, le beau. Pour Edmund Burke , quelle
que soit sa raison d'être, qui le plus souvent nous
dépasse, une valeur est un préjugé
légitime. Fruit de l'expérience accumulée
par des dizaines de générations, il ne peut
être modifié que d'une main tremblante.
Au contraire, selon la nouvelle idéologie
dominante, l'État doit intervenir pour faire respecter
des normes définies a priori, la libération
de l'homme n'étant envisagée qu'à l'égard
des traditions. C'est ainsi que, sous l'influence des "autorités
morales", l'État multiplie, notamment sous le
prétexte d'améliorer la santé publique,
la répression des "nouveaux comportements à
risques". La loi Evin encadre la publicité pour
le tabac et l'alcool, mais la pornographie s'affiche sur
les murs des villes, au regard des enfants, sans aucune
décence.
Aujourd'hui, ce n'est plus le peuple par le
vote, ni les élus, mais les autorités morales
qui font et défont les lois, comme les oulémas
chargés de préciser la charia dans la société
islamique. C'est ainsi que l'on demandera à une commission
de sages, présidée par Marceau Long, de définir
le droit de la nationalité, en 1987, et que l'on
demandera à un expert, Patrick Weil, de repenser
les lois sur l'immigration, en 1997. L'État de droit
est un concept confus qui laisse croire que la politique
doit être subordonnée au droit, et donc aux
autorités morales et aux juges qui disent le droit
au nom de la morale. Cette confusion entre la morale, le
droit et la politique est une forme de théocratie.
C'est un recul pour les cultures indo-européennes,
qui ont été d'autant plus brillantes que les
rapports de force, au sein des fonctions et entre les fonctions,
étaient équilibrés.
Le cosmopolitisme est devenu le point focal
de la pensée politique. Pour le cosmopolite, l'homme
doit rompre avec les liens qui l'enracinent depuis sa naissance
pour se libérer du carcan que représenterait
son identité. L'identité suppose une limite,
un dedans, un dehors, une frontière. Les préjugés
qui soutiennent l'identité seraient des tares irrationnelles
qu'il faudrait éliminer au plus vite afin de libérer
l'homme.
Alors qu'avec des films comme L'Aveu ou les
ouvrages de Soljénitsyne l'égalitarisme dans
sa version étatiste (le marxisme) perd son aura dans
les années soixante-dix, les nouvelles "autorités
morales", qui sont bien souvent les anciens leaders
des mouvements "étudiants", vont propager
la N.I.D.. Les media ont facilité cette évolution
en relativisant les jugements de valeurs.
Gustave Le Bon a montré que les grandes
caractéristiques d'une foule sont son émotivité,
sa faiblesse critique et sa très grande suggestibilité.
Par la magie de l'image, les media créent un phénomène
de foule, la réflexion critique la plus élémentaire
ne se faisant plus. Ce n'est pas la vigueur logique d'un
discours qui emporte l'adhésion, mais les images
sentimentales que certains mots et associations font naître.
La civilisation américaine, au travers
du mythe de l'Amérique-monde, est devenue (non sans
incohérence) une expression de l'utopie égalitaire.
Les États-Unis sont le pays qui incarne le mieux
l'idéologie de la citoyenneté mondiale (cosmopolitisme).
Conclusion
De l'étatisme au cosmopolitisme, quel
que soit l'habit, nous retrouvons toujours l'utopie égalitaire,
le fonds de commerce de la vieille gauche. Il est important
de la démasquer, car c'est elle qu'il faut combattre.
Il faut se garder de confondre les effets, variables au
cours de l'histoire, et la cause. Mais il faut aussi bien
prendre conscience que mécaniquement l'effet amplifie
la cause . Une croyance ne s'implante et se développe
que si elle repose sur une croyance antérieure similaire
(Gustave le Bon). L'utopie égalitaire a permis le
développement de l'étatisme qui a fragilisé
les coutumes, les traditions et les institutions. Notre
société déracinée était
donc moins dynamique pour lutter contre le cosmopolitisme,
nouvelle forme de l'égalitarisme.
Est-ce à dire qu'il n'est pas de moyen
de sortir de cette spirale infernale ? Le XXe siècle
fut le siècle de l'énergie et du déracinement.
Ce fut une exceptionnelle occasion historique pour les "ingénieurs
sociaux" qui eurent, tout à la fois, la légitimité
et les moyens de réaliser leurs utopies. La révolution
de l'informatique et des moyens de communication va changer
beaucoup de choses. La machine avait imposé une tendance
lourde à l'égalisation des salaires et des
conditions sociales. Certes, la N.I.D. s'efforce de prolonger
cette tendance et poursuit méthodiquement sa politique
d'égalisation des situations apparentes, mais, en
réalité, les différences de situation
ne cessent de s'accroître. L'incertitude étant
plus grande et l'environnement plus difficile, des valeurs
fortes comme le respect de la parole donnée, le goût
du risque, l'esprit d'initiative, le sens des responsabilités,
l'amour du travail bien fait, la famille et l'idéal
de l'honnête homme vont reprendre de la force, car
elles seront indispensables à la survie des individus.
Le monde qui vient forgera les caractères.
L'utopie égalitaire n'a été
en situation idéologique et politique dominante qu'au
cours de brèves parenthèses historiques. La
situation normale correspond au contraire à une multiplicité
des forces de droite et, partant, à une marginalisation
des forces "sinistres". Face au cosmopolitisme,
il est un "agrégat" qui n'est pas prêt
de disparaître, tant il est ancré dans la conscience
collective des peuples : l'amour sacré de la patrie.
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