Le "politiquement
correct" est-il typiquement américain, comme certains
l'ont prétendu, ou ne s'agit-il pas, au contraire,
d'un phénomène où la France a précédé
pour une fois les États-Unis ?
La subversion prend des formes diverses, sans
cesse renouvelées. On peut poser que, très globalement,
dans l'ordre économique au sens strict du terme, le
marché a gagné, parce que nos collègues
universitaires marxistes n'osent plus défendre la planification
centralisée, du moins ouvertement. Mais le libéralisme
et la liberté sont en péril. Après le
temps de Marx et de Lénine, voici venu celui de Gramsci,
annoncé depuis longtemps. Cet auteur marxiste italien
disait qu'il fallait s'emparer des esprits et des coeurs,
plutôt que des moyens de production. Le "politiquement
correct" s'inscrit dans cette perspective.
Le politiquement correct s'est développé
dans les universités américaines, où
une coalition d'activistes se sont proclamés les
représentants des "minorités" opprimées,
les femmes, les noirs, les Hispaniques, les Asiatiques,
les homosexuels, les handicapés, les obèses,
etc.. Ils ont transformé l'université américaine
en un champ clos de la subversion. Le professeur Eugene
Genovese écrit, dans le New Republic : "Ayant
vu mes professeurs licenciés à l'ère
du maccarthysme, ayant dû me battre, en tant que marxiste
pro-communiste, pour mon propre droit à enseigner,
je redoute que nos collègues ne fassent preuve, aujourd'hui,
d'un nouveau maccarthysme plus efficace et plus vicieux
que l'ancien."
Le politiquement correct porte d'abord sur la
forme, donc sur les mots. Si vous allez aux États-Unis,
faites attention : ne parlez pas de noirs, mais d'Africains
Américains ; de handicapés, mais de gens différemment
capables, etc.. En règle générale,
ne parlez ni de race ni de culture ni de religion, d'âge
ou de sexe, de différence. Ne rions pas trop de ces
manies. Je lisais récemment le bulletin officiel
de l'Education nationale, qui refuse, aujourd'hui, de parler
de redoublement ; il dit : "allongement des études".
Sur le fond, le politiquement correct est présent
partout, au cinéma, dans la chanson, dans les arts,
la sculpture, la peinture, etc., mais d'abord à l'université,
lieu de transmission des savoirs et d'élaboration
des connaissances, où se prépare le pays de
demain.
Autrefois, aux États-Unis comme ailleurs,
on étudiait les grands livres, et on avait des références
qui s'appelaient Platon, Homère, Rousseau, Saint-Augustin...
Or, voici ce qu'affirme un universitaire américain
: "Les grands textes perpétuent le pouvoir de
mâles blancs morts sur les femmes et les noirs, même
depuis leurs tombes." A Standford, pour les étudiants
de première année, le fameux cours "culture,
idées et valeurs" a mis au programme, depuis
quelques années, d'une part, le révolutionnaire
martiniquais Frantz Fanon et, d'autre part, le Popol Vuh,
qui est un texte maya. Mais on n'est jamais assez vigilant.
Au Hampshire College, il y a trois ans, on cherchait un
nouveau titulaire pour la chaire de littérature d'Amérique
latine. On avait trouvé un excellent candidat, qui
avait fait d'importants travaux sur le sujet. Hélas,
pour son malheur, il a cité Shakespeare, et le jury
l'a refusé, en lui disant : "Votre propos est
trop eurocentrique." A Georgetown University, un cours
de première année est intitulé White
male writers (écrivains mâles blancs) ; on
pensait que ni la couleur de la peau ni le sexe n'était
essentiel pour un écrivain. L'enseignante retenue
pour ce cours, Valery Babe, est inconnue et n'a jamais rien
écrit de notable, mais elle a la chance d'être
noire. Elle justifie ainsi sa nomination : "Qui connaît
mieux les hommes blancs qu'une femme noire ? J'ai une lignée
de grands-mères qui ont fait le ménage, fait
la lessive, changé les enfants des mâles blancs.
Toute mon éducation vient de ce qu'on appelle la
culture blanche mâle."
Houston Baker, professeur à l'université
de Pennsylvanie, déclare, en octobre 1989, lors d'une
conférence à Washington : "Lire et écrire
ne sont que des techniques de pouvoir, des systèmes
de lois martiales à la mode universitaire. Au lieu
de prôner les vieilles relations de pouvoir, les universités
feraient mieux d'écouter la voix des peuples en voie
d'émergence." L'université ne sera plus
un lieu de savoir, d'élaboration et de transmission
des connaissances, mais un lieu de rapports de forces, de
luttes de pouvoir, un lieu où certains vont affirmer
leur prédominance sur d'autres.
Leonard Jeffreys, chef du département
des études afro-africaines du City College de New-York,
élabore les programmes des écoles publiques
de New-York. Il écrit : "Le sommet ultime du
système de valeurs blanc est l'Allemagne nazie et
ce sont des capitalistes juifs qui finançaient la
traite des esclaves." Il affirmait aussi à ses
étudiants : "Les blancs souffrent d'une insuffisance
congénitale de mélanine qui les empêche
de fonctionner aussi efficacement que les autres groupes.
Une des raisons pour lesquelles les blancs ont perpétré
tant de crimes et d'atrocités est que leurs gènes
ont subi une déformation à l'époque
glaciaire, tandis que ceux des noirs étaient vivifiés
par le soleil."
Beckie Thomson, professeur d'études féminines
dans une autre université, écrit : "Je
commence le cours avec le principe féministe de base
selon lequel, dans une société raciste et
sexiste, nous avons tous avalé des comportements
oppressifs."
A l'université Duke, une des plus célèbres
des États-Unis, qui a été le laboratoire
du "politiquement correct", le professeur qui
enseigne un cours d'anglais intitulé Paranoïa,
politique et autres plaisirs étudie Le Parrain de
Coppola pour montrer comment les blancs s'y prennent pour
organiser la mafia. En 1988, dans cette même université,
les étudiants noirs exigèrent l'embauche d'au
moins un professeur noir dans chacun des départements.
Un professeur émit quelques réserves : "Un
programme de recrutement obligatoire risquerait d'aller
à l'encontre du résultat recherché."
Le professeur de théologie Melvin Peters, membre
de la commission des enseignants noirs, lui rétorqua
: "C'est tout simplement insultant, c'est d'un racisme
viscéral et inconscient."
Le professeur Henry Gates proclame : "Une
coalition arc-en-ciel de noirs, de gauchistes, de féministes
et de marxistes s'est infiltrée dans l'université
américaine et est prête à en prendre
le contrôle. Cela ne saurait tarder, dès que
la vieille garde prendra sa retraite, nous serons les responsables.
Nous aurons suffisamment noyauté les universités
américaines pour en être les patrons."
Un grand universitaire américain, le professeur Coles,
écrit que, pour la première fois dans l'histoire
de l'éducation supérieure américaine,
"les barbares dirigent l'université".
La chasse aux sorcières est systématique.
Ronald Farley, un grand démographe, a été
accusé de racisme et a dû abandonner son cours,
à l'université du Michigan, parce qu'il citait
des passages du leader noir Malcom X, chef des Panthères
noires, déclarant dans son autobiographie : "Je
suis un maquereau et un voleur." On a reproché
à un historien de citer les mémoires d'un
planteur pour analyser la condition des esclaves, sans consacrer
un temps égal à des documents émanant
de ces derniers. Il ne le pouvait pas, parce que les esclaves
n'écrivaient pas. Accusé de racisme, pendant
des mois, il a fini par abandonner son cours. Un autre professeur,
auteur d'une Histoire du peuplement américain, a
été obligé, lui aussi, d'annuler son
cours, parce qu'il s'obstinait à parler des Indiens
(Indians), au lieu de dire : Native Americans (Indigènes
américains).
Christina Sommers, qui est une philosophe de
valeur, déclare : "Je suis huée en conférence.
Mes ennemis écrivent pour tenter d'intimider les
universités qui m'invitent et les journaux qui me
publient." Elle avait osé déclarer :
"Les femmes continueront longtemps à fantasmer
en voyant Rhett Butler porter Scarlett O'Hara pour franchir
le seuil de leur chambre nuptiale."
Rassurez-vous, Angela Davis a retrouvé
récemment un cours, à l'université
de Santa Cruz, en Californie, intitulé Histoire de
la conscience sociale. Elle donne parallèlement des
cours en prison et c'est vrai qu'elle a l'habitude des lieux.
On parle à tort de l'école de Virginie, à
propos de deux économistes géniaux, Ronald
Coase et James Buchanan, qui ont été exclus
de l'université de Virginie pour opinion droitière,
l'un en 1965, l'autre en 1968. Evidemment, quand Coase a
eu son prix Nobel, en 1991, et Buchanan, en 1987, cela a
donné des regrets à l'université. Seulement,
il était trop tard.
On a beaucoup parlé de l'ouvrage d'Alan
Sokal et Jean Bricmont, Les Impostures intellectuelles.
Ces deux auteurs ont dénoncé la façon
dont Derrida, Lacan, Kristeva et autres charlatans "post-modernes"
se servaient abusivement de références scientifiques
pour accréditer leurs thèses, sans comprendre
un traître mot à la question. Le "politiquement
correct" n'aurait pas pu s'implanter aux États-Unis
si les écrits aberrants du courant post-moderne n'avaient
point envahi l'université américaine.
La deuxième raison qui a rendu possible
l'essor du "politiquement correct", c'est le relativisme.
Si tout se vaut, rien ne vaut. Lorsque le vrai et le faux
n'existent pas, parce que tout se vaut, lorsqu'une toile
blanche intitulée Réflexions devant la plénitude
est comparée à un Rembrandt, alors on peut
faire avaler à des étudiants tout et n'importe
quoi.
J'en arrive à ma deuxième partie
: le politiquement correct est-il un phénomène
américain ? Selon Le Nouvel Observateur, "le
"politiquement correct", c'est une réaction
contre la droite intégriste américaine"
: c'est parce qu'il y a des fondamentalistes religieux que
des gens sont obligés de se défendre, certes,
par des moyens extrémistes et avec des thèses
farfelues, mais qui sont la contrepartie du poids que l'ordre
moral exerce sur la conscience américaine. Ce n'est
pas sérieux. Plus intéressante est la thèse
de François Furet, qui a enseigné la moitié
du temps aux États-Unis, l'autre moitié en
France, pendant les dix dernières années de
sa vie, et qui a vu les ravages du "politiquement correct"
sur les campus. Et Furet dit : "La cause, c'est le
drame absolu qu'a constitué la question noire."
Mais c'est aussi une fausse réponse. Il est vrai
que l'échec des programmes de l'État-providence
n'a pas permis aux noirs américains de trouver leur
place dans la société, mais, comme nous l'avons
vu, le politiquement correct ne se réduit pas à
la question noire.
Le politiquement correct n'est pas seulement
un phénomène américain, et ce n'est
pas un hasard si ce sont des Français qui l'ont rendu
possible aux Etats-Unis. En France aussi, la pensée
confisquée commence par la guerre des mots et mène
à la police des idées.
Il y a des mots que l'on ne peut pas prononcer.
Dans l'un de ses livres, François Léotard
a voulu faire un parallèle entre les immigrés
et un groupe social de l'Athènes antique qu'il faudrait
appeler par son nom, les métèques, ce qui
serait politiquement incorrect. Alors, il va parler des
périèques, mais il ne sait pas que les périèques
étaient à Sparte, et que, loin d'être
des immigrés, ils étaient, au contraire, les
premiers habitants du pays, arrivés bien avant les
invasions doriennes...
Il y aussi le tabou référentiel
qui s'attache aux locuteurs. M. Poignant, député-maire
rocardien de Quimper, dit dans Libération le 28 octobre
1989, à propos de l'ancien ministre, M. Kofi Yamgnane
: "M. Kofi, miam miam." A l'époque, en
1989, cela n'intéresse personne. Deux ans après,
quand M. Le Pen fait la même plaisanterie, cela déclenche
un tollé.
La charge du mot peut s'éteindre éventuellement
par l'intervention du grand sorcier, c'est-à-dire
que si Mitterrand parle de seuil de tolérance à
propos de l'immigration, il devient possible de nouveau
d'aborder ce sujet, du moins pour un temps. Le rôle
des mots est crucial.
Je voudrais, en guise de conclusion, montrer
deux choses :
1) - La police des idées existe déjà
en France.
2) - Il y a un "kit idéologique" qui vous
permettra de passer chez Michel Field, si vous vous y conformez
strictement.
Sur la police des idées, je dresserai
un petit abécédaire.
- A, comme Annie Moulin, cette jeune fille d'Avignon qui
disait avoir été tondue par quatre méchants
racistes. Sa prétendue mésaventure a donné
lieu à une campagne de presse extraordinaire. "Avignon,
le racisme à fleur de peau", une page entière
dans Libération. Dans L'Humanité, en couverture
et en énormes caractères : "Ils l'ont
tondue". La presse s'est ridiculisée dans cette
affaire, avant qu'Annie Moulin n'avoue : "J'ai inventé
cette histoire."
- G, comme le colonel Grosjacques, chef du service historique
des armées, immédiatement révoqué
par le ministre de la Défense, François Léotard,
pour avoir reproduit mot à mot un dictionnaire traitant
de l'affaire Dreyfus, en écrivant : "Aujourd'hui,
l'innocence de Dreyfus est la thèse généralement
admise par les historiens."
- G, comme la loi Gayssot.
- I, comme identité, dans Le Figaro-Magazine, lorsque
M. Giscard d'Estaing en parle.
- M, comme Léo Malet. La gauche l'aimait bien autrefois,
mais il n'est plus jamais cité depuis des années.
A sa mort, en 1996, Libération reproduit une interview
plus ancienne : "Je vais vous dire une chose : les
Arabes m'emm... et je ne les aime pas et je les tiens tous
pour des c...." Mais ce n'est pas suffisant, Léo
Malet déclare encore : "Alors là, je
dis que les Gitans commencent à me faire ch..., parce
qu'ils sont drôlement racistes. On se demande ce que
l'on a reproché à Hitler." Voilà
pourquoi Léo Malet ne figure plus désormais
au Panthéon des auteurs de romans policiers. Est-il
besoin de vous dire que quelqu'un dont le père est
passé par les camps de concentration a peu de sympathie
pour ce genre de thèses ?
- R, comme le lycée Edmond Rostand, à Saint-Ouen-l'Aumône.
Les élèves ont protesté, selon Le Monde,
"contre la présence d'ouvrages d'extrême
droite dans leur lycée". Ils avaient trouvé
au centre de documentation un ouvrage de Xavier Martin,
un de Jean-François Chiappe, d'autres de Jean Tulard,
Jacques Bainville. Il y en avait même de Jean-François
Deniau, d'Alain Madelin, de Guy Sorman et d'Alain Peyrefitte,
dangereux fascistes, comme chacun sait. Vous voyez à
quel degré d'intolérance on en est arrivé.
- U, comme Uranus, film merveilleux de Claude Berri, boycotté,
puisque politiquement incorrect.
Dernier mot : il y a un kit du penseur politiquement
correct en France, que je vais rappeler au professeur Dreyfus,
pour le cas où il voudrait être invité
chez Michel Field. D'abord, il faut dire que Pie XII a cautionné
le génocide. Il faut être favorable aux quotas
de femmes. Il serait aussi intéressant, pour être
invité, de dire que le niveau des études monte.
Vous savez que l'on a fait passer les épreuves du
certificat d'études de 1920 à des élèves
en 1996, et que cela a donné des résultats
attristants. Le Monde du 29 janvier 1996 le constatait à
sa manière : "Les domaines de compétence
des élèves ont évolué depuis
les années 20." C'est vrai qu'ils sont meilleurs
en informatique...
Le professeur Dreyfus augmente aussi notablement ses chances
s'il dit que le plus grave, dans le sida, ce n'est pas la
maladie, mais l'exclusion qui en résulte ; s'il prétend
que Dieu est misogyne. Que le professeur Dreyfus ne se décourage
pas, s'il adopte le prêt-à-penser, il pourra
passer un jour chez Michel Field entre deux longues publicités.
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