Jamais, sans
doute, il n'a autant été question de culture
que dans cette fin du XXe siècle. Jamais, sans doute,
la gauche n'a autant prétendu incarner la cause de
la culture et en détenir le monopole, que depuis la
décennie passée par M. Lang rue de Valois, où
vient de lui succéder Mme Trautmann.
Or, la culture est victime, en cette seconde moitié
du XXe siècle, d'une rupture des traditions génératrice
pour elle d'une crise sans précédent . Evoquer
cette crise de la culture conduit à poser le problème
des contre-cultures à l'uvre dans nos sociétés.
Sont désignés ici par ce terme de contre-cultures
toute une série de phénomènes dont l'action
se conjugue pour combattre la culture, en la détruisant,
en la subvertissant ou en la déconsidérant.
Il y a tout d'abord la contre-culture proprement
dite, la contre-culture américaine des sixties et ses
retombées européennes comme mai 1968. La contre-culture
du néo-dadaïsme, de la haine du savoir, de la
raison, du passé. Une contre-culture marquée
par la haine de sa propre civilisation et de l'idée
même de civilisation. Une contre-culture se réclamant
de Marx et de l'ultra-gauche, mais dont Alan Bloom a démontré
qu'elle était fondamentalement un nihilisme d'inspiration
nietzschéenne.
Un avatar très actuel de la contre-culture
est le "politiquement correct", dont Serge Schweitzer
nous a parlé de manière si étincelante.
La Political Correctness se réclame des maîtres
à penser heideggériens de mai 1968 - les Barthes,
Derrida, Foucault -, pour qui tout est contingent, subjectif,
pour qui il n'y a ni vérité, ni objectivité.
Ils pratiquent en littérature le déconstructionnisme,
qui délégitime les grandes uvres en confisquant
ce que les textes ont à nous dire au profit du "moi"
subjectif de l'interprète. Le déconstructionnisme
livre ainsi les grandes uvres du passé sans défense
aux attaques du "politiquement correct". Celui-ci
s'en prend au patrimoine littéraire européen,
dont il conteste l'importance et la valeur exceptionnelles
au nom du péché d'ethnocentrisme, que lui fournissent
opportunément les choix idéologiques actuels
de l'anthropologie. Pour le "politiquement correct",
toutes les civilisations sont légitimes, sauf la civilisation
occidentale. Ce qui aboutit à remettre en cause, dans
une très large mesure, la culture en tant que telle.
Un autre visage de la contre-culture - un visage
majeur, dont la contre-culture des sixties n'est qu'un moment
particulier - est la modernité artistique, née
avec le siècle. Avec sa haine du passé, de la
tradition, de la mémoire, du métier d'artiste,
la modernité artistique est fondamentalement une contre-culture.
Contre-culture, aussi, le post-modernisme, qui
caractérise les deux dernières décennies
du XXe siècle. Certes, le post-modernisme renoue avec
le passé, mais sans renier pour autant l'idéologie
anti-art et anti-culture de la modernité. Mariant dans
le même corpus tradition et modernité, le post-modernisme
reste, en dépit des apparences, une contre-culture.
Contre-culture, encore, cet aspect du post-modernisme
qu'est l'idéologie du "tout est culture".
Une idéologie qui joue sur les mots, en mettant à
profit l'acception anthropologique et sociologique du mot
culture, qui n'a rien à voir avec la culture. Une idéologie
égalitariste, aussi, qui pousse jusqu'à leur
terme pervers les logiques égalitaires des sociétés
démocratiques. C'est une idéologie s'inscrivant
résolument à gauche, qui noie la culture dans
le magma sociologisant des "cultures". Il y a eu
plusieurs phases dans ce phénomène. Dans un
premier temps, l'idéologie sociologique marxiste et
anticulturelle de Bourdieu a entrepris de délégitimer
la culture en proclamant qu'elle n'était qu'une "culture
de classe". Actuellement, les cris de haine contre la
"culture bourgeoise" ne sont plus guère de
mise. Mais l'idéologie du "tout culturel"
- dont la gauche des années 1980, avec Jack Lang, a
fait un véritable dogme - aboutit à une mise
à égalité "culturelle" falsificatrice
de la vraie culture et du divertissement produit par les media
techniciens, lequel bénéficie abusivement de
ce qu'Alain Finkielkraut appelle le "label culturel".
Or, le système médiatique est le
lieu d'une contre-culture qui submerge la société
avec d'autant plus d'autorité et d'arrogance qu'elle
bénéficie indûment du statut de culture.
L'idéologie perverse du "tout culturel" laisse
la culture désarmée face à l'hégémonie
du divertissement médiatique. Et on ne peut que constater
le rôle culturellement catastrophique des media visuels
et sonores créés par la technique moderne.
D'ailleurs, plus généralement, la
technique, au stade où elle est parvenue, agit elle-même
comme une contre-culture. Il semble exister un rapport inverse
entre le niveau technique d'une société donnée
et ses aptitudes à la création artistique et
littéraire. L'élaboration millénaire
du patrimoine artistique et culturel a paradoxalement bénéficié
des limites techniques des sociétés du passé.
Cependant qu'à l'inverse les possibilités techniques
illimitées de notre époque se retournent dans
une large mesure contre la culture.
Au total, il existe donc tout un système
de contre-cultures, dans lesquelles la gauche joue un rôle
généralement important, et souvent prédominant.
Cela s'explique par deux grands traits de l'idéologie
de la gauche. D'une part, son progressisme, qui l'amène
à valoriser à tout prix la rupture et la nouveauté.
D'autre part, son obsession égalitariste, qui la conduit
à nier et combattre toute supériorité
réelle, et à pratiquer un nivellement par le
bas.
L'action conjuguée des diverses contre-cultures
a entraîné une rupture des traditions, mortelle
pour la culture. Cette rupture des traditions, qui se place
à trois niveaux - la notion même de culture,
la création culturelle, la transmission culturelle
- sera présentée dans les trois premières
parties de cette communication. Le quatrième et dernier
point consistera en une interrogation sur le rôle qui
peut être celui de la droite en matière de culture,
grâce à ses valeurs de tradition.
1. La rupture des traditions quant à la notion
même de culture
Force est de constater, en cette fin du XXe
siècle, la presque totale occultation du vrai visage
de la culture. Celui-ci ne peut être atteint que si
l'on perce l'écran opaque de la véritable
langue de bois qui le dissimule à notre époque.
Langue de bois, dès lors que le mot culture, du fait
de ses acceptions anthropologique et sociologique, est littéralement
mis à toutes les sauces. Tout est culture, la culture
inclut tous les aspects, y compris les plus prosaïques
ou même triviaux, de la vie quotidienne.
Telle est la conséquence de la mise en
circulation par la sociologie américaine du terme
de mass culture, lequel provoquait dans les années
1950 l'inquiétude de bien des intellectuels américains
qui, telle Hannah Arendt, n'y voyaient pas de culture, mais
une réelle menace pour la culture. C'est en 1961
qu'un essai d'Edgar Morin vulgarise de ce côté-ci
de l'Atlantique le terme de "culture de masse",
avec toute la confusion sémantique et les potentialités
anti-culturelles qu'il recèle. De fait, en 1981,
dans un article du Monde, Jean-Marie Domenach donnait pour
exemples de la culture de masse les blue jeans et la pop
music, ce qui, en fait de culture, est tout de même
un peu mince.
Aujourd'hui, les media parlent à l'envi
de la culture d'entreprise, de la culture de gestion, de
la culture d'opposition, de la culture des banlieues, de
la culture du revolver, de la culture des gangs, etc.. La
langue de bois engendrée par la totale dissolution
du sens du mot culture règne en maîtresse dans
la société actuelle. Culture peut désigner
aussi bien, accidentellement, la véritable culture,
que les mentalités, les murs, le système
de croyances, les modes de comportement, voire la totalité
sociale. Très souvent, "culture" habille
d'un mot valorisant et vague ce qui est tout simplement
l'identité d'un groupe humain donné.
Bref, c'est un mot passe-partout, tarte à
la crème et paresseux, qui fait de l'effet à
peu de frais et dispense de penser avec précision.
Ce qui doit être mis en rapport avec l'observation
de Tocqueville, que les peuples démocratiques "aiment
mieux l'obscurité que le travail" et affectionnent
les mots flous, qui "rendent l'expression plus rapide
et l'idée moins nette". L'emploi actuel du mot
culture est une remarquable illustration de cette remarque
tocquevillienne sur la tendance à la facilité
des sociétés démocratiques.
Et la vraie culture, dans tout cela ? Ce n'est
pas grâce au mot culture qu'on pourra l'identifier,
mais à l'aide de l'adjectif "cultivé",
dont le sens n'a pas subi la même subversion. Cultivé
nous ramène au sens classique du mot culture, qui
est issu de la cultura animi des Anciens, laquelle tire
la culture vers les choses de l'esprit. Mise en valeur de
l'esprit, mise en valeur de l'âme, l'idée de
culture formée par les Romains est elle-même
héritière de la paideia des Grecs. Et il semble
que ce soit précisément pour traduire le mot
paideia que Cicéron ait forgé le terme de
cultura animi.
Telle est la culture authentique, pour laquelle
l'idéologie du "tout est culture" témoigne
le plus profond mépris. Un mépris qui est
d'ailleurs tout autant un mépris des individus et
des groupes sociaux auxquels on attribue une prétendue
"culture", sans rapport avec la culture. La conception
moderniste de la culture est sous-tendue par un immense
mépris de l'être humain, un immense mépris
du plus grand nombre, implicitement jugé incapable
de culture vraie. La conception moderniste de la culture
est, en reprenant le mot dans son sens sociologique, large
et attrape-tout, fondamentalement une "culture du mépris".
"Culture du mépris" qui doit
énormément à l'obsession égalitariste
de la gauche, à qui Nietzsche et ses disciples -
Weber en sociologie, Boas en anthropologie -, ont fourni
très opportunément l'arme décisive
du relativisme. C'est l'égalitarisme, s'appuyant
sur le relativisme, qui inspire le rejet de toute hiérarchie
des genres, et l'affirmation, au mépris de l'évidence,
que tout est culture, afin que tous se voient reconnaître
une culture.
Or, si l'égalitarisme est une passion
sociale négative, c'est bien dans le domaine de la
culture que sa négativité est la plus manifeste.
L'égalitarisme culturel joue en deux temps. Dans
un premier temps, il crée une pseudo-égalité
par une négation magique de la différence
qui sépare l'authentique du dérisoire, en
redistribuant, à défaut de la chose, le terme
de culture dans la société. Et puis, à
terme, il provoque une égalisation par le bas, par
une terrible dégradation culturelle d'ensemble. Telles
sont les conséquences de l'égalitarisme culturel
érigé en dogme par l'hégémonisme
idéologique de la gauche.
L'idéologie égalitariste du "tout
est culture" semble au premier abord une perversion
de la démocratie. Mais elle est en réalité
une pathologie inhérente à la démocratie.
Héritier en cela des grands penseurs grecs, Tocqueville
a montré que l'égalitarisme est, avec l'individualisme,
l'une des deux grandes passions démocratiques. Et
il a en particulier formulé cette observation capitale
que la démocratie est fondée sur "la
théorie de l'égalité appliquée
aux intelligences". C'est ce postulat implicite d'égalité
des intelligences qui sous-tend l'égalitarisme culturel
actuel, avec son idéologie du "tout est culture"
et son exigence de résultats scolaires identiques
pour tous.
L'idéologie - et plus précisément
cet égalitarisme qui fonde la gauche, comme l'a rappelé
Pierre Millan - a donc une très grande part dans
la crise de la culture qui ravage nos sociétés.
Mais les effets de l'idéologie se conjuguent avec
ceux de la technique moderne, comme nous allons le constater
à propos de la création culturelle.
2. La rupture des traditions en matière de création
culturelle
Dans le domaine de la création artistique
et littéraire, le XXe siècle est traversé
par l'immense fracture de la modernité, qui se marque
par le rejet de la conception millénaire de l'art.
Dans Culture et contre-cultures, je consacre à ce
problème un très long chapitre, qu'il n'est
pas question de résumer ici. De sorte que j'en viens
directement à mes conclusions essentielles.
Certes, il y a, à la grande fracture
de la modernité artistique, des explications philosophiques
et idéologiques qui ne doivent pas être négligées.
Mais la modernité apparaît fondamentalement
comme une entreprise de sauvetage du statut d'artiste, à
tort perçu comme délégitimé
par l'image technicienne : photographie puis cinéma.
Ce sauvetage s'opère par un abandon de la légitimité
artistique, qui se trouve remplacée par des légitimités
de substitution - et notamment philosophique -, qui sont
des légitimités extra-artistiques. D'où
le néant artistique de la modernité.
Or, par une imposture dans laquelle la gauche
intellectuelle joue un très grand rôle, notre
époque met à égalité, de manière
parfaitement falsificatrice, ce néant de la modernité
avec la richesse de la tradition millénaire de l'art.
Cela atteint des proportions invraisemblables. Les boîtes
de conserve de "Merde d'artiste" de Manzoni dans
les années 1960, le verre d'urine de Ben à
une biennale de Paris de la décennie suivante, sont
officiellement de l'art, au même titre que les plus
purs chefs-d'uvre. De sorte que les mots art et artiste
n'ont plus de sens.
Quand Beuys est mort, la critique allemande
l'a comparé à Dürer, tout simplement
! Or, qu'a fait Joseph Beuys en matière d'art ? Rien.
Si une monochromie d'Yves Klein ou une toile blanche de
Robert Ryman sont officiellement classées uvres
d'art, ce n'est pas à cause de ce qui se voit, mais
en raison de ce qui est censé exister derrière
la prétendue uvre : c'est-à-dire une
intention philosophique ou spirituelle. Il n'y a rien d'autre.
Il n'y a pas d'uvre. De sorte que ce que produit l'avant-garde,
du fait que la problématique intention philosophique
ou spirituelle ne s'exprime pas artistiquement, ne présente
aucun intérêt artistique.
La modernité artistique est un académisme
bifrons, dont les deux visages sont le rien et le n'importe
quoi. Du côté de chez Malévitch. Du
côté de chez Duchamp. Les deux attitudes extrêmes
sont effectivement d'une part l'art vide, caractérisé
par une vampirisation de l'art par l'artiste, et d'autre
part l'anti-art, qui prend souvent la forme du canular,
et qui traduit fondamentalement la haine et le mépris
de l'art. Et puis, entre les deux, on trouve à travers
le XXe siècle tous ceux qui ne veulent l'art ni tout
à fait mort, ni tout à fait vide, mais qui
obéissent au commandement suprême de la modernité
: "Euclide est dans l'erreur! Pas de figuration optique
du monde", qu'il soit réel ou rêvé,
pour fuir toute confrontation avec l'image technicienne.
Dans tout cela, l'art connaît les destins les plus
variés, pouvant aller d'une réelle survie,
chez certains artistes, dans certaines uvres, jusqu'à
une éclipse totale ou quasi totale, qui représente
le cas le plus fréquent.
Au total, le XXe siècle n'est pas un
moment comme un autre de l'histoire de l'art, et encore
moins, comme on veut obstinément nous le faire accroire,
un moment de progrès de l'art. Ce que l'on appelle
art moderne, et art contemporain plus encore, est un art
malade, et souvent une absence de l'art. La modernité
artistique est fondamentalement une pathologie de l'art.
Donc, un naufrage de l'art au XXe siècle, contrecoup
du choc traumatique de la technique moderne. Un naufrage
dans lequel le statut d'artiste s'est trouvé préservé,
et même magnifié, au prix de la mort de l'art.
Ce qui est le mécanisme même de la modernité.
Il est vrai qu'en contrepartie la technique
moderne a engendré des arts nouveaux, au premier
rang desquels le cinéma, qui a été
le grand art populaire du XXe siècle. Le malheur
veut que les arts nouveaux, fondés sur l'image technicienne,
soient culturellement très inférieurs aux
anciens. Cette infériorité a d'ailleurs été
perçue par de grands cinéastes, tel Orson
Welles, qui a bien des fois déclaré que le
cinéma se situait tout en bas de l'échelle
des arts, ou encore Kieslowski, qui a opposé, à
la suite de Giono, la pauvreté des moyens du cinéma
comparée à la richesse de la littérature.
Cette infériorité n'est pas une infériorité
artistique, mais une infériorité culturelle.
Elle se retrouve dans toutes les formes les plus modernes
de l'image technicienne : télévision, cinéma
en trois dimensions, holographie, réalité
virtuelle, etc.. C'est que l'image technicienne montre le
monde, mais n'apprend pas à le voir.
Le triomphe de la technique moderne trace en quelque sorte
une ligne de démarcation entre les arts, pour ce
qui est de leur valeur culturelle. Et l'infériorité
culturelle de l'image technicienne apparaît clairement
quand on la compare à la grande tradition picturale,
et surtout à la littérature et au théâtre,
auxquels le cinéma, et plus encore la télévision,
ont fait la plus redoutable des concurrences. Or, qu'on
le veuille ou non, la culture repose fondamentalement sur
le livre, sur la lecture et relecture des grandes uvres.
Et l'hégémonie de l'image technicienne, qui
caractérise les sociétés de la seconde
moitié du XXe siècle, se fait au détriment
de la lecture, et donc de la culture.
La domination des industries de la distraction
visuelle, et aussi sonore, risque de faire faire à
la société, pour ce qui est de la lecture,
un saut d'un millénaire et demi en arrière.
La technique a engendré de nouvelles formes d'art
et de communication qui ont interrompu, aussi gravement
que l'aurait fait un effondrement de civilisation, l'acheminement
vers la culture au moyen de la lecture dans lequel s'engageait,
sur la base d'une scolarisation générale et
efficace, une masse croissante de la population des pays
occidentaux. Sous la forme du cinéma et plus encore
de la télévision (mais aussi des hologrammes,
des mannequins électroniques des parcs de loisirs,
de la réalité virtuelle), la technique a rendu
inutile le minimum d'effort que demandait le divertissement
par le livre, en offrant au public un divertissement sans
effort au moyen de l'image technicienne.
La technique semble préparer l'avènement
d'une société pratiquement sans lecture et
sans culture, dont les Etats-Unis actuels offrent la préfiguration.
Univers où le livre et la lecture sont cantonnés
à d'étroites franges de professionnels, la
société américaine évoque étrangement,
dans ce domaine tout au moins, la société
mérovingienne, où ne lisait qu'une infime
élite de clercs. Bref, une sorte de société
mérovingienne à très haut niveau de
vie.
Tel est le contexte dans lequel doit être
envisagée la déculturation de l'école,
qui ravage tous les pays occidentaux, à commencer
par les Etats-Unis, où le mal a été
le plus précoce.
3. La rupture des traditions en matière de transmission
culturelle
La déculturation de l'école résulte
fondamentalement de la conjugaison de deux grands facteurs.
Le premier est l'impact sur les enfants et les adolescents
de l'image technicienne et des autres formes du divertissement
médiatique : bande dessinée, musique rock,
etc.. Tout cela rend l'enfant et l'adolescent moyens plus
inaptes qu'ils ne le furent jamais à l'éducation
par l'écrit, celle que dispense l'école. Tout
cela les écarte de la lecture, et donc de la culture.
L'autre grand facteur de déculturation de l'école
est l'égalitarisme - et nous retrouvons là
l'une des obsessions idéologiques de la gauche :
l'égalitarisme scolaire. Il réclame les mêmes
résultats pour tous - Tous bacheliers ! Tous licenciés
! -, sans se soucier du niveau réel des élèves.
Cet égalitarisme a pour visage doctrinal
et pseudo-savant le pédagogisme. Technologie prétentieuse,
celui-ci prétend apprendre à apprendre, au
lieu de transmettre des savoirs constitués, et a
pour objectif fondamental d'apprendre à l'élève
la vie communautaire. Le pédagogisme est fondamentalement
une idéologie dirigée contre le contenu de
l'enseignement, une machine à faire de l'égalité
par le bas. Or, le pédagogisme est la grande idéologie
scolaire de la gauche au XXe siècle.
L'exigence d'une égalité des résultats
scolaires, qui caractérise les sociétés
occidentales des dernières décennies du XXe
siècle, est une pathologie sociale résultant
d'une agression idéologique contre ces sociétés.
Mais ce n'est pas que cela. Si on en revient à Tocqueville,
qui analyse la démocratie comme l'application aux
intelligences du principe de l'égalité, on
constate que cette exigence d'égalité des
résultats scolaires est conforme à l'esprit
de la démocratie poussé jusqu'à son
terme.
Même si la méritocratie est le
système scolaire le plus juste, elle n'est pas pour
autant entièrement conforme à l'esprit démocratique.
Comme l'observait Hannah Arendt, la méritocratie
est une oligarchie fondée sur les aptitudes, au lieu
de l'être sur la naissance ou la richesse, et elle
"ne contredit pas moins les principes d'égalité
et de démocratie égalitaire que toute autre
oligarchie". Et elle ajoute, parlant des Etats-Unis
des années 1950, que l'on eût trouvé
intolérable d'y faire une distinction tranchée
entre enfants doués et non doués, l'esprit
de la démocratie étant au contraire d'effacer
toute différence entre eux, de même qu'entre
enfants et adultes.
De sorte que l'égalitarisme scolaire,
même s'il menace le bon fonctionnement des démocraties
occidentales, est une pathologie inhérente à
la logique égalitaire de la démocratie poussée
jusqu'à son terme, lequel est pervers. La gauche
fait de la démocratie une lecture égalitariste,
et donc génératrice de pathologie. Mais les
sociétés démocratiques des dernières
décennies du XXe siècle, même quand
elles ne se réclament pas consciemment de la gauche,
sont largement imprégnées d'un égalitarisme
qui est en soi une maladie démocratique.
Le phénomène ne concerne pas seulement
l'école. On le retrouve pour toutes les autres formes
d'égalisation par le bas dont la culture se trouve
victime dans nos sociétés. La démocratie
actuelle est une démocratie médiatique, dans
laquelle les media visuels et sonores créés
par la technique tendent à déterminer les
mentalités et les murs constitutifs du genre
de vie moyen. Un genre de vie centré sur le divertissement
produit par ces mêmes mass media, et fondé
sur l'exclusion de la culture, dont la supériorité
- comme les autres formes de supériorité :
on l'a bien vu pour la royauté anglaise - porte ombrage
au divertissement de masse, et se trouve perçue comme
une insulte par des sociétés dont le mot d'ordre
idéologique est l'anti-élitisme.
Les media techniciens sont en train de réaliser
le rêve de Vilar et de Malraux d'une égalité
devant la culture, mais sur un mode dérisoire, par
l'égalisation par le bas, par le vide culturel. La
chose s'accomplit à la satisfaction presque générale,
dès lors que l'aplatissement du niveau de culture
dans la plus grande partie de la société apporte
une touche de perfection au climat égalitaire qui
y règne. Bien qu'officiellement honorée, la
culture dérange en fait profondément les sociétés
occidentales actuelles, du fait qu'elle heurte leur idéologie
anti-élitaire. Car, élitaire, la culture l'est
doublement. Elle l'est de par ses origines historiques.
Elle l'est par son contenu, du fait de l'exigence intellectuelle
qu'elle comporte. Si bien que la présence de la culture
perturbe la société, en contredisant le dogme
rigoureusement égalitaire sur lequel elle est fondée.
De ce fait, la culture est profondément
marginalisée dans nos sociétés, et
aux Etats-Unis plus encore qu'ailleurs, qui nous offrent
l'image de notre futur proche. Dès les années
1970, George Steiner observe que nulle part ailleurs qu'aux
Etats-Unis "le vrai savoir ne s'est détérioré
à ce point". Tandis qu'à l'inverse -
conséquence d'une suprématie matérielle
énorme -, les bibliothèques, universités
et musées américains "sont devenus les
centres enregistreurs et le reliquaire de la civilisation".
Encore une fois, tout cela évoque une sorte de société
mérovingienne à très haut niveau de
vie, avec d'un côté l'océan d'inculture
de la masse de la population, et de l'autre les quelques
îlots de haute culture des abbayes, reliquaires du
savoir et de la civilisation antique. Au-delà d'un
certain seuil, le progrès technique paraît
avoir pour effet, tout en assurant la richesse et la puissance
d'une société, de provoquer la même
régression de la culture qu'un effondrement de civilisation.
Dans les sociétés actuelles, le
règne du divertissement visuel et sonore produit
par la technique creuse un immense fossé entre une
étroite minorité de clercs qui lisent abondamment,
et la presque totalité de la population. La masse
moyenne, même diplômée, reste en réalité
très largement hors culture. Sous l'effet des images
et des décibels produits par la technique moderne,
ainsi que des idéologies à l'uvre dans
le système d'enseignement et dans la société,
la culture devient véritablement une étrangère
dans le monde actuel. Elle est profondément marginalisée,
et les individus cultivés tout autant. C'est particulièrement
net aux Etats-Unis, où, comme le souligne le romancier
Philip Roth, le lecteur est un marginal.
Par ailleurs, le divertissement de masse véhiculé
par les media techniciens obéit à une logique
de consommation qui est parfaitement antinomique de l'idée
de culture. En utilisant le mot dans son sens sociologique
ultra-large, qui permet d'y faire entrer abusivement toute
forme de distraction, de loisir, d'activité, on parle
couramment d'industries culturelles, de consommation culturelle.
Or, l'opposition entre culture et consommation est totale.
La consommation est fondée sur le caractère
périssable, consomptible, de ce qui en est l'objet.
Tandis que la culture est édification intérieure
de soi, et se trouve fondée sur des uvres dont
la valeur réside en elles-mêmes, et non dans
leur communication à une masse de gens.
Ainsi que l'avait très lucidement perçu
Hannah Arendt dès les années 1950, la logique
frénétique de consommation du divertissement
de masse l'entraîne à un véritable cannibalisme
envers la culture. Les produits consommés devant
être sans cesse remplacés, l'industrie de la
distraction met au pillage le champ entier de la culture,
et en dénature les éléments, dont elle
s'empare afin de les rendre faciles à consommer.
Avec pour résultat, non pas une diffusion de la culture
dans le public, mais la destruction de la culture pour la
distraction du public.
Le phénomène de la consommation
inhérent au divertissement de masse envahit de plus
en plus le domaine artistique, et n'épargne ni les
grands musées et expositions, ni les monuments historiques.
Comme l'avait noté André Chastel, "le
musée, désormais, verse dans le spectacle
et la consommation de l'art". Bien des musées
tendent à devenir, pour beaucoup de visiteurs, les
supermarchés d'une "consommation culturelle"
dans laquelle la culture ne tient pas grand place. Une philosophie
du musée à laquelle a beaucoup contribué
la gauche, et que résume admirablement Pierre Bergé,
l'une des principales personnalités soi-disant culturelles
de la décennie jack-languienne : "Ce dont on
a besoin, c'est d'une cafétéria, de W.-C.,
de téléphones. Après cela de tableaux,
mais il y a toujours des tableaux [...]."
Parallèlement, au nom de la même
logique de consommation, un certain nombre de monuments
historiques majeurs tendent à se doubler, selon la
formule d'Emmanuel de Roux, de "tout un attirail ludico-gastronomico-hôtelier",
et certains d'entre eux se sont vus menacés de devenir
l'annexe de Disneylands à la française. Or,
la dénaturation du monument, de la ville historique,
du site célèbre, en vue de la consommation
de distraction et de spectacle, rejoint la tendance égalitariste,
anti-élitaire, de nos démocraties médiatiques.
Il semble y exister un droit du plus grand nombre à
jouir du patrimoine sur la base déculturante de la
consommation des loisirs de masse. La logique égalitaire
et la logique économique se rejoignent, avec pour
communes victimes le patrimoine et la culture.
Mais, parvenus à ce stade de notre constat
de subversion de la culture et de naufrage de l'art, il
nous faut maintenant nous demander quelles réponses
la droite est susceptible d'apporter aux grandes ruptures
de traditions qui ont creusé cette crise.
4. La mission de la droite en matière de culture
A l'inverse de la gauche, dont l'une des valeurs
dominantes est la rupture, la droite est fondamentalement
ancrée dans la tradition. Cela lui confère
a priori une capacité privilégiée à
uvrer au service de la culture, qui est elle-même
tradition. Aussi bien dans son contenu (les grandes uvres
artistiques et littéraires qui la fondent) que dans
sa démarche (un développement de l'esprit
et de la sensibilité grâce aux uvres
de la pensée et de l'art), la culture nous vient
pour l'essentiel du passé et repose sur la mémoire.
Là réside la vérité de la culture,
qui est aussi celle de l'art. Tous deux sont indissolublement
liés à un passé qui fut leur matrice.
L'art et la culture sont le legs du passé,
d'un passé chargé de sens. Le legs d'un monde
dont la religion, le sacré, n'avaient pas encore
été chassés, leur présence étant
infiniment favorable à la fertilité artistique
de la société. Le legs d'un monde qui n'avait
pas encore été désenchanté et
dépoétisé par la technique moderne.
Un monde qui n'avait pas encore subi ce que Schiller appelle
Entzauberung der Welt - le désenchantement du monde
-, et qui se trouvait de ce fait infiniment plus inspirant
pour l'artiste ou l'écrivain.
Parallèlement, art et culture sont le
legs d'un passé pauvre et inégalitaire, en
même temps que - les choses sont indissociablement
liées - techniquement limité. Nous touchons
là à ce qui est peut-être le plus fondamental
pour la compréhension du miracle de richesse de notre
passé, et de la pauvreté de notre présent,
en matière de création artistique et littéraire.
C'est le fait, en apparence paradoxal, que la supériorité
éclatante du passé dans ce domaine tient à
son infériorité par rapport au présent
pour ce qui touche à la technique. Si bien qu'il
semble exister un rapport inverse entre le niveau technique
d'une société et la valeur artistique et culturelle
de ses productions. L'art et la littérature sont
le produit historique de l'infériorité technique
du passé par rapport au présent.
Alors que la technique moderne rend tout possible,
ou presque, le passé n'était pour l'artiste
que limitations et contraintes. Or, elles furent infiniment
fécondes pour l'art et les lettres. Dans l'art du
passé, du fait des contraintes techniques, l'artiste
est nécessairement omniprésent dans l'uvre,
qui est intégralement sa création. Tout ce
qui est sur un tableau ancien vient du peintre et a été
exécuté de sa main. Ce qui fait que l'art
du passé offre une communication complète
avec le talent ou le génie de l'artiste, comme en
littérature, où l'auteur est l'interlocuteur
unique du lecteur. Tandis que dans les arts nouveaux nés
de la technique moderne, la représentation, qui constituait
la part essentielle de l'art, se trouve confiée aux
machines. Avec l'image technicienne, comme le marquait Daguerre
en 1838, la reproduction de la nature, qui avait été
jusque-là le monopole de l'homme, passait à
la machine. La nature, écrit-il, reçoit "le
pouvoir de se reproduire elle-même". Alors qu'auparavant
seul le talent d'un artiste pouvait y parvenir. Soit une
immense dévalorisation du rôle de l'humain
dans l'art.
Pour ce qui est des arts anciens, le progrès
technique des deux derniers siècles n'a pas de sens.
Bien au contraire, si on essaie de l'appliquer à
l'art, il le tue. La vérité du progrès
technique est l'augmentation de la productivité du
travail humain. La vérité de l'art est de
consacrer à l'uvre tout le temps qu'elle requiert,
sans lui voler une minute de l'effort nécessaire
pour la mener à bien. La vérité de
l'art est la négation même de la notion de
productivité.
Enfin, le dernier grand aspect de la vérité
de la culture est son inévitable dimension aristocratique.
Etant l'héritage des élites intellectuelles
en même temps que sociales du passé, la culture
pourrait difficilement ne pas posséder de dimension
aristocratique, ou si l'on préfère élitaire.
Il y a dans la culture l'idée d'un appel vers le
haut qui est inhérent à sa nature même.
Ce qui ne veut pas dire que la culture rejette nécessairement
ce qui est humble. Elle peut y trouver la beauté,
la tendresse, la délicatesse des sentiments, la générosité
du cur. En revanche, la culture ne peut s'accommoder
de ce qui est bas. La culture repose sur une conception
exigeante de l'homme. En cela, elle est intrinsèquement
aristocratique.
Ainsi, fondamentalement, la culture est mémoire,
la culture est tradition, et cette tradition est à
forte dimension aristocratique.
La nature de tradition aristocratique de la
culture la rapproche indiscutablement de la droite, dont
le respect de la tradition est une grande valeur, et que
son réalisme conduit à valoriser une certaine
vision élitaire. Il y a affinité profonde
entre la nature de la culture et les valeurs de la droite.
De sorte que c'est de la droite, et d'elle seule, que pourrait
venir une restauration de la culture, une renaissance de
la culture. Une telle renaissance suppose un triple retour
à la tradition. Un retour, tout d'abord, à
la conception traditionnelle, à la conception classique
de la culture, par une rupture radicale avec la néfaste
idéologie du "tout est culture". Un retour,
ensuite, à la conception traditionnelle de l'art,
tant en ce qui concerne la création à venir
que l'abusive surestimation officielle de la production
des avant-gardes. Un retour, enfin, à la tradition
en matière de transmission culturelle, ce qui passe
notamment par la restauration du système d'enseignement,
dans sa double fonction de formation des esprits et de transmission
du savoir.
Nos sociétés ont plus que jamais
besoin de la culture, précieux héritage du
passé, dont Jean Fourastié écrit si
lucidement qu'elle est l'expression savante des "valeurs
qui ont fait durer l'humanité", des valeurs
du très long terme. Nous avons plus que jamais besoin
de la culture, car elle est refondatrice de notre identité.
Et pourtant, il ne faut pas se dissimuler que
l'avenir de la culture dans nos sociétés est
extrêmement problématique, tant en raison des
logiques techniciennes que de l'esprit de la démocratie,
qui est en contradiction avec l'esprit de la culture. Cela
dit, la restauration dans nos sociétés du
prestige de la vraie culture n'irait pas à l'encontre
de la démocratie, mais la ramènerait au contraire
(en l'écartant de ses dérives égalitaristes)
vers ce qui a été l'un de ses objectifs les
plus nobles : le projet d'une diffusion maximale de la culture
véritable, le désir généreux
d'une égalité vers le haut.
Nos sociétés sont-elles susceptibles
de retrouver les chemins de la culture ? Rien n'est moins
certain. En tout cas, une chose est claire : il n'y a rien
à attendre dans ce domaine de la gauche. Certes,
on peut objecter à cela que, sous la IIIe République,
la gauche d'alors a mis en place un remarquable système
de transmission du savoir. Mais il faut bien voir que la
démocratie de la IIIe République reste à
beaucoup d'égards une démocratie élitaire.
D'où une école d'une grande qualité,
qui durera jusqu'au début des années 1960.
Tandis que la démocratie de cette fin du XXe siècle
est une démocratie égalitaire, dans laquelle
l'égalitarisme de la gauche a ravagé l'école.
On objectera aussi qu'il y a eu d'immenses écrivains
de gauche, à commencer par Anatole France, mort communiste,
et dont l'uvre est un miracle de culture. Mais l'égalitarisme
scolaire a brisé la transmission de leurs uvres,
avec celle du reste du patrimoine littéraire. On
objectera encore qu'il y a des ministres de gauche qui affirment
à grand fracas vouloir restaurer l'école dans
sa mission de transmission du savoir. Mais l'"élitisme
républicain" de M. Chevènement n'a débouché
sur rien de concret, et les actuelles rodomontades de M.
Allègre sont un écran de fumée pour
les mauvais coups qu'il réserve apparemment au système
scolaire. On peut objecter enfin qu'il y a à gauche
certains intellectuels - Arendt, Finkielkraut, Sallenave,
etc. - qui ont dénoncé et dénoncent
lucidement la crise de la culture. Mais leurs analyses sur
ce point rencontrent davantage d'intérêt à
droite qu'à gauche.
Il n'y a rien à attendre de la gauche
en matière de restauration de la culture et de l'enseignement,
dès lors que la gauche est la grande responsable
du désastre actuel, du fait de son obsession égalitariste
et progressiste. Si un espoir peut exister, il réside
dans la droite, et dans la droite seule. Mais à condition
que la droite n'aille pas chercher ses modèles à
gauche. A condition que des ministres considérés
comme de droite n'aillent pas se comporter en ministres
de gauche. Tels MM. Toubon et Douste-Blazy, qui ont continué
le jack-languisme en plus terne, mais en aussi virulent.
Tel M. Bayrou, dont la réforme désastreuse
du printemps de 1997 n'est que la reprise de celle préparée
par MM. Jospin et Allègre en 1991, et ravage en conséquence
l'Université. Non ! Si un espoir de restauration
culturelle peut être placé dans la droite,
c'est à la condition que celle-ci ose être
véritablement elle-même.
Accueil - Retour
- Haut de page - Précédent
- Suivant