A première
vue, le libéralisme semble être de gauche, puisque
les gens de droite n'en veulent pas. C'est un syllogisme :
comme les gens de droite ne sont pas libéraux, j'en
déduis que le libéralisme doit être de
gauche... C'est un jeu de mots, bien sûr, mais ce qui
est important, c'est de savoir à quelle sorte de libéralisme
on pense. Le libéralisme est-il de gauche ? Dans un
pays comme les Etats-Unis, la droite s'appelle conservatrice
et la gauche est dite libérale. En France, on nous
a entraînés, il y a quelques années, et
nous en portons encore les stigmates, dans une aventure qui
s'appelait le libéralisme avancé, qui était
la tolérance en faveur de tous les débordements,
de l'avortement, de la libéralisation de la drogue,
de l'union libre, de la société multiculturelle,
etc.. Cela pourrait laisser croire que le libéralisme
est au fond le laisser-faire, la négation de l'ordre
social, public, moral, donc l'anarchie. D'ailleurs, ne parle-t-on
pas, à propos de certains libéraux, des anarcho-capitalistes,
et n'y a-t-il pas, au fond, une vieille tendance des libéraux
à ne vouloir ni Dieu, ni maître, comme Joseph
Proudhon ?
Plus grave encore et plus profond, il y a aussi
le libéralisme philosophique, selon lequel il n'y a
pas de vérité, tout se vaut : à chacun
sa vérité. C'est un refus radical de toute valeur
commune, qui propose une société sans finalités,
sans valeurs, sans morale et sans ordre. Ce mouvement de pensée
a été condamné par l'Eglise catholique.
Voilà autant de raisons qui ont pu faire
dire à certains que le libéralisme pouvait se
trouver à gauche aussi bien qu'à droite, et
peut-être même plus à gauche qu'à
droite. Dans un numéro de L'Esprit libre, le magazine
de M. Sorman, on apprenait que MM. Strauss-Kahn, Rocard, Chirac
et Juppé étaient libéraux. Dans un célèbre
discours, Georges Marchais, en 1974, affirmait péremptoirement
: "Je suis un libéral." Le libéral
peut être non seulement de gauche, mais même d'extrême
gauche. Je pense que tout cela n'est qu'apparence et qu'il
faut remettre de l'ordre dans le vocabulaire. Pour savoir
exactement quels sont les liens entre le libéralisme
et la gauche, il faut avoir en tête une version rigoureuse
et complète du libéralisme, donc bien se rappeler
ce qu'est le contenu du libéralisme. A ce moment-là,
on s'aperçoit qu'il n'y a pas beaucoup de passerelles
entre le libéralisme et la gauche. Et, réciproquement,
il faut aussi se dire pourquoi, bien souvent, les gens prêtent
à la gauche un certain nombre de vertus qui, en réalité,
sont celles du libéralisme. On dit : celui-là
est très libéral, il a le sens du partage, d'ouverture.
Un homme libéral, c'est un homme qui fait des libéralités.
La définition du libéral dans le Littré
est extraordinaire : c'est quelqu'un de généreux,
etc.. Or, comme la gauche est généreuse, bien
sûr, le libéralisme serait de gauche. Mais, quand
on a quelques indulgences pour la gauche, parfois même
quand on a de l'admiration pour elle, ce que l'on admire,
en réalité, ce n'est pas la gauche, c'est le
libéralisme...
1. LE CONTENU DU LIBERALISME
Pour commencer, je voudrais revenir à
une notion élémentaire du libéralisme
et bien rappeler son contenu. Ce mot est à la fois
accepté et déformé. Accepté,
d'abord, si l'on en croit des sondages parus dans des journaux
peu suspects de sympathie pour le libéralisme, La
Croix et Le Monde, en avril/mai 1997. Dans les deux cas,
quand on interrogeait les Français sur les concepts
qui leur paraissaient chargés de promesses et qui
attiraient leur sympathie et leur adhésion, le libéralisme
venait de très loin en tête, avec 65 % d'opinions
favorables. Le socialisme, par comparaison, était
à 34 %, la droite à 25 % et la gauche à
22 %. Si l'on en reste là, on peut en conclure que
le libéralisme est la voie de l'avenir. Si les Français
ont voté à travers ce sondage à 65
% en faveur du vrai libéralisme, alors, réjouissons-nous.
Je crains simplement que les personnes interrogées
n'aient pas tout à fait compris ce qu'était
le libéralisme, qu'elles en aient déformé
le sens. En dépit d'un succès sémantique
incontestable, je crois que le libéralisme souffre
justement de ses ambiguïtés dans l'opinion :
il ne représente pas quelque chose de très
clair dans l'esprit de chacun. Il faut donc en préciser
le véritable contenu.
Il y a plusieurs manières de le faire.
Selon moi, le libéralisme repose sur trois piliers
:
- Le premier est le respect des droits individuels et, notamment,
des droits de propriété. Le libéralisme
est d'abord une reconnaissance de la personne humaine et
de sa dignité.
- Le deuxième pilier est le principe de la coordination
des actions individuelles par des processus d'ordre spontané.
Les individus qui évoluent chacun de leur côté
ont besoin de coordonner leurs actions, de s'entendre ;
ce ne peut pas être l'anarchie, le chacun pour soi,
il y a un processus de coordination sur lequel Hayek, en
particulier, a beaucoup insisté, et cela, beaucoup
d'ennemis du libéralisme le nient. Ce processus n'est
pas construit, ce n'est pas un ordre créé
par quiconque, une organisation sociale imaginée
par un homme ou par un parti, c'est, au contraire, un ordre
spontané. Le libéralisme suppose une coordination
décentralisée : le bon exemple est celui des
choix économiques qui sont faits par le marché.
Les choix économiques reflètent la liberté
de chacun d'entre nous de produire et de consommer. Ces
choix individuels, qui sont fonction d'intérêts
si divergents, sont malgré tout rassemblés
par un processus de coordination qui est le marché,
au cur duquel on trouve l'entrepreneur.
- Le troisième pilier est l'attachement à
l'Etat de droit. La coordination, d'un côté,
mais aussi le respect des droits individuels, de l'autre,
supposent qu'il y ait des lois, un droit. Ce n'est pas n'importe
quel droit, pas celui des juristes français d'aujourd'hui,
pas celui qui est voté à l'Assemblée
nationale, qui est un droit positif et sans valeur, ce sont
des droits fondamentaux qui s'imposent surtout aux gouvernants.
Ce n'est pas le gouvernement qui fait le droit, c'est la
tradition juridique, et cela donne donc la double garantie
des libertés individuelles et de la bonne coordination
dans l'ordre social spontané.
Liberté individuelle, ordre social spontané,
Etat de droit, voilà les trois dimensions nécessaires
et suffisantes pour définir le libéralisme.
Ces trois principes ne peuvent convenir à la gauche,
qui n'a pas évolué sur ces points fondamentaux
depuis le XIXe siècle.
Premièrement, la gauche est négatrice
des droits de propriété. Elle ne reconnaît
pas à l'individu, en tant que tel, la possibilité
d'agir de façon autonome. Il peut recevoir éventuellement
de la part de la société une délégation
d'autonomie. Si l'Etat y consent, l'individu peut avoir
une sphère d'action personnelle, mais il faut que
les droits soient authentifiés par la société,
pour qu'ils existent. C'est d'ailleurs un fort vieux débat
et, de ce point de vue, les Grecs n'étaient pas libéraux.
Ils étaient peut-être démocrates, mais
pas libéraux, dans ce sens que, même chez Aristote,
qui, pourtant, est le plus libéral des philosophes
grecs, on trouve quand même cette idée que
les droits ne peuvent naître que de la Cité.
Ce n'est pas l'individu, en tant que tel, qui est porteur
de droits ; les droits n'existent que si la Cité
les reconnaît. Ce qui peut être lu de deux manières.
Du point de vue de l'efficacité, on peut dire que
des droits qui ne sont pas défendus par un appareil
coercitif n'ont pas de sens. On peut admettre que le rôle
de la société soit de faire reconnaître
les droits, mais cela montre bien que les droits préexistaient.
Ils ne deviennent efficaces que si la Cité intervient,
mais ils existaient avant la Cité. D'un autre point
de vue, qui est celui de la gauche, l'on n'a de droits que
dans la mesure où la société le veut
bien. La gauche pense que les droits sont distribués
par la société.
La gauche traditionnelle nous explique, comme
l'a très bien relaté Jean-Louis Harouel, qu'il
y a une égalité devant la culture, qui elle-même
n'est jamais que le prolongement de l'égalité
devant l'intelligence, et l'on a fait référence
à cette phrase de Tocqueville selon laquelle la démocratie
part de l'hypothèse de l'égalité des
intelligences. Il y a une gauche plus subtile, aujourd'hui,
qui remonte sans doute à Rawls, mais qui s'exprime
au travers de gens comme Taylor ou Harsanyi. Ces auteurs
nous disent : "Oui, il y a des inégalités.
Les gens ne sont pas égaux dans leur intelligence.
Il y a des talents, des mérites, etc.. C'est vrai,
nous ne nions pas cela, car ce serait nier la réalité,
mais ces inégalités proviennent simplement
de ce que, dans un genre de tirage au sort social, ces individus
ont eu la chance de tirer le bon numéro. Il y a un
stock de compétence, d'intelligence, de talent, socialement
disponible et ceux qui ont eu au départ la chance
d'être plus intelligents, plus beaux, plus travailleurs,
etc., que les autres, ceux-là, au fond, ont pris
quelque chose à l'ensemble de la société
et c'est autant que les autres n'ont pas eu. La société
a une créance vis-à-vis des gens qui font
mieux que les autres, parce que, s'ils font mieux, c'est
sans doute à cause de leurs talents, mais leurs talents
ne viennent pas d'eux-mêmes, ils viennent de la société."
C'est une pensée typiquement de gauche, et de la
gauche la plus moderne, consistant à dire que nous
n'existons qu'à travers la société.
De même que les Grecs disaient : nous
n'avons de droits qu'à travers la Cité, aujourd'hui,
on va vous dire : vous n'existez que si la société
vous le permet. Et c'est sur le droit de propriété
que se cristallise cette négation de l'individualité.
Nier le droit de propriété individuelle, c'est,
en effet, nier l'autonomie de l'individu, car seule la propriété,
comme Bastiat l'a démontré, est en mesure
de garantir la liberté et la dignité personnelles.
Qu'est que la liberté ? C'est pouvoir affirmer sa
propre existence, son originalité par rapport aux
autres ; c'est pouvoir faire la preuve de ses capacités.
Or, le droit de propriété, cette merveilleuse
machine sociale, permet de reconnaître à chacun
ses capacités. Quand il n'y a pas de propriété,
il n'y a pas de reconnaissance de ce que chacun a apporté,
de ce que chacun a fait, de ce que chacun porte en lui-même,
et il y a négation de l'humanité. Voilà
pourquoi le pape Jean-Paul II a rappelé qu'en aucun
cas le socialisme ne pouvait être conforme à
la pensée chrétienne, parce qu'il nie cette
possibilité, pour l'homme, d'affirmer sa personnalité
à travers sa propriété.
En ce qui concerne le deuxième pilier
du libéralisme, qui est l'ordre spontané,
les socialistes sont des organisationnistes. Ce sont des
utopistes, ils se rattachent à ce grand courant de
pensée, que l'on trouve depuis Platon, qui avance
l'idée de la société parfaite, bien
organisée, où il n'y a plus d'injustices,
plus de déséquilibres, des grands et des petits,
des beaux et des vilains, où tout le monde a le bonheur
et le bien-être... Platon situait cette société
parfaite derrière lui. Il pensait qu'il ne pouvait
pas y avoir de progrès, puisque l'idée pure
se situe quelque part derrière soi et que tout l'effort
de l'humanité est de la retrouver. Les utopistes
postérieurs à Platon, qui s'inspirent toujours
de la même recherche de la pureté et de l'idéal,
imaginent la société du futur. Ce sont des
constructeurs de futur, des bâtisseurs de société
parfaite, ils détiennent les plans de la Cité.
Les variétés en sont multiples. Dans la culture
française, il y a le scientisme et l'industrialisme
des saint-simoniens. On nous explique que le propre d'une
élite, évidemment sortie de l'Ecole polytechnique,
c'est d'aider les pauvres gens que nous sommes à
vivre dans une société meilleure. Or, ce socialisme
élitiste nous a conduit à la technocratie.
Le règne des énarques, c'est cela, c'est une
minorité éclairée de gens qui savent,
qui agissent et qui décident à la place du
bon peuple. Quand on a l'intelligence qui permet d'arriver
en ces hautes sphères de l'intellect, pourquoi ne
pas l'appliquer à la chose sociale ? On peut organiser
scientifiquement la société, de la même
manière que l'on peut organiser scientifiquement
le travail, la mécanique, la physique, etc.. L'idée
du scientisme et de l'organisation scientifique de la société
a toujours été une idée présente
dans la gauche française, et aussi bien au XXe qu'au
XIXe siècle.
Il y a une autre forme d'utopie, celle dont
Marx se moquait à propos des socialistes français.
C'est l'utopie bucolique des socialistes qui ne sont pas
"scientifiques" et qui imaginent la société
parfaite comme une communauté d'harmonie. Ce sont
les fouriéristes, c'est Owen, et ce sont les communautés
de nouvelle harmonie qui sont fondées aux États-Unis
au XIXe siècle, sur l'idée qu'en partageant
tout, en mettant tout en commun, on va retrouver les vertus
de l'homme primitif : "Tout le monde, il est beau,
tout le monde, il est gentil." Cet irénisme
existe encore, mais il est plutôt militant aujourd'hui.
Il ne faut pas croire que l'on va construire la société
parfaite simplement en prenant les femmes, les enfants,
en traversant l'Atlantique et en allant sur des carrioles
fonder une communauté de nouvelle harmonie aux États-Unis.
C'était bon pour les Américains, les Anglais,
les Ecossais ou les Irlandais de la fin du XIXe, mais il
s'agit maintenant de faire la Révolution et d'imposer
l'esprit de partage et de communauté à ceux
qui n'en veulent pas. Je ne doute pas, d'ailleurs, que dans
certains cercles ecclésiastiques, on ait la nostalgie
de ce socialisme communautaire, qui est tout aussi dangereux
que le socialisme scientifique.
Qu'il s'agisse de socialisme scientifique ou
de socialisme communautaire, on ne croit pas à gauche
qu'en laissant faire les gens les choses puissent s'arranger.
La gauche ne croit pas aux vertus auto-organisatrices des
hommes. Elle ne pense pas qu'en se concertant, qu'en passant
des contrats entre eux, en dialoguant, les individus soient
capables de trouver les secrets de la vie en commun. Elle
pense qu'il leur faut un architecte, des ingénieurs
pour organiser tout cela. Et il faut évidemment aussi
des gendarmes et des chars, parce que, quand vous construisez
la société parfaite et que le peuple ne vous
suit pas, c'est qu'il est aliéné. Alors, ou
bien on le met dans des camps d'aliénés, dans
des asiles psychiatriques, c'était la formule soviétique,
ou bien il ne mérite pas de vivre et on le passe
à la guillotine, c'est ce que Robespierre avait fait,
car, lui aussi, il était un bâtisseur de société
parfaite. Il avait même proposé une nouvelle
religion, parce qu'il avait compris que le besoin religieux
est au cur de l'homme. Il proposait une nouvelle religion,
non pas une religion obscurantiste qui se réfère
à un Dieu qui parlerait du haut du ciel, non, une
religion rationnelle, qui en appelle à l'Etre suprême,
fruit de la raison de l'homme. L'homme, en se réinventant,
reconstruit son propre Dieu. C'est un thème de la
gauche, celui de l'homme prométhéen capable
de trouver par lui-même, non seulement les plans de
la société parfaite, mais aussi les plans
de Dieu et enfin Dieu lui-même.
C'est exactement l'inverse de l'ordre spontané.
Il y a une grande différence entre prendre les hommes
tels qu'ils sont et prendre les hommes tels que l'on voudrait
qu'ils fussent. La gauche imagine des hommes parfaits qui
soient capables de rentrer dans les boîtes préparées
pour eux. Et si l'homme ne rentre pas dans la boîte,
ce n'est pas parce que celle-ci est mal faite, c'est parce
qu'il est un peu tordu. On va le redresser pour qu'il puisse
entrer dans la boîte. Il y a beaucoup de manières
de redresser les gens. On peut commencer déjà
à les dresser avant de les redresser. On peut commencer
à les dresser à l'école ; on peut leur
donner déjà une éducation, pour bien
faire comprendre à chacun des enfants qu'il a une
place dans la société, que quelque chose est
prévu pour lui par l'État-providence, qu'il
n'a besoin de s'occuper de rien. Il n'y a même pas
à chercher un travail, parce qu'on lui en trouvera
un. Donc, on est guidé jusqu'à la fin du séjour
sur terre, et cela est une conception incompatible avec
le libéralisme.
Enfin, le socialisme est le plus grand péril
pour l'État de droit. L'État de droit, c'est
la défense fondamentale des libertés individuelles
et de la liberté des contrats, de la liberté
d'entreprise, contre toute forme de coercition arbitraire
de la part des pouvoirs publics. Or, nous avons inversé
les termes du problème, peut-être même
déjà avec Montesquieu, en imaginant que c'était
aussi à l'État de faire la loi. Le peuple
va, par l'intermédiaire de ses élus, faire
la loi. Aujourd'hui, les analyses de ce que nous appelons
le marché politique ou la théorie des choix
publics expliquent bien qu'un Parlement ne fait jamais des
lois dans l'intérêt général,
mais toujours dans l'intérêt particulier ou
majoritaire, et que le jeu normal de la démocratie
n'est pas d'aller vers le bien commun, mais d'effectuer
des transferts. Aujourd'hui, l'État-providence n'a
plus d'argent, mais il lui reste la réglementation.
Alors, à travers la loi, on va créer des privilèges
; certains pourront exercer un métier, certains paieront
moins d'impôts, certains auront l'autorisation de
produire ceci, d'autres n'auront pas celle de faire cela...
Le législateur organisateur fait ce qui n'est plus
du droit, mais de la législation, et il en fait toujours
plus. Le président Mitterrand avait eu une formule
extraordinaire, quand il a parlé de la "force
injuste de la loi", ce qui s'applique fort bien à
ce que disait André Laignel : "Vous avez juridiquement
tort, parce que vous êtes politiquement minoritaires."
C'est une loi qui n'est pas le fruit de la tradition juridique,
qui n'est pas née de l'ordre spontané, qui
ne vient pas des formules que les gens trouvent naturellement
entre eux pour vivre de manière harmonieuse, c'est,
au contraire, une loi imposée d'en haut, une loi
qui est faite des intérêts, sous l'influence
des groupes de pression qui pervertissent la démocratie
depuis fort longtemps.
La corruption que nous connaissons n'est qu'un
sous-produit de cette fausse législation qui nous
a été infligée par une gauche qui pense
que c'est le peuple qui est législateur, comme disait
Rousseau. On peut dire que le peuple est législateur,
en ce sens que chacun concourt à l'élaboration
de la loi, sans le savoir, de manière progressive,
simplement par son attitude vis-à-vis des autres.
Mais, si cela signifie que n'importe qui parlant au nom
du peuple peut dire n'importe quoi et faire n'importe quelle
loi, alors il n'y a plus d'Etat de droit. On reprochait
un jour à Mirabeau de prendre la position inverse
de celle qu'il avait prise la veille à l'Assemblée
constituante ; il a répondu : "Ce que le peuple
a décidé hier, il peut le remettre en cause
et décider l'inverse aujourd'hui." Le droit
que nous avons n'est pas vraiment du droit, parce que la
qualité du droit, c'est d'être général,
durable, égal. Or, notre droit, aujourd'hui, n'est
ni égal, ni durable, ni général.
2. LES FAUSSES VERTUS DE LA GAUCHE
Si l'on ramène le libéralisme
à ce qu'il est vraiment et si l'on en a une définition
sur laquelle aujourd'hui tous les spécialistes de
la philosophie économique, sociale et politique,
s'entendent, alors il n'y a pas de passerelle entre le libéralisme
et la gauche. Et pourtant, cette gauche, que l'on devrait
rejeter comme source de tous les totalitarismes, comme la
négation des droits individuels, comme source de
conflits sociaux permanents, cette gauche a encore une image
de marque intacte et elle a traversé, surtout en
France, les échéances électorales successives
avec un visage tout à fait tranquille. Le sommet
de la tranquillité étant d'ailleurs atteint
vraisemblablement avec Lionel Jospin lui-même. Rappelez-vous
aussi les affiches de M. Séguéla pour Mitterrand
en 1981 : la force tranquille ; on voyait un village sur
le fond de l'affiche, un coucher de soleil ; presque les
glaneuses de Millet ; c'était bucolique, rassurant.
Le programme commun de la gauche était camouflé.
Quelques impertinents, comme M. Schweitzer et moi, ont décortiqué
ce programme commun pour démontrer que c'était
une catastrophe, mais les Français n'y ont pas cru.
La gauche avait un aspect généreux et rassurant,
ouvert et progressiste, qui demeure encore son image de
marque, par opposition à une droite conservatrice,
fermée, antisociale, etc.. Il faut voir comment on
a commenté, dans les media, le fameux rendez-vous
historique de la rue Pierre Ier de Serbie : le patronat
de M. Gandois était présenté comme
rétrograde, paternaliste, insensible, alors que les
syndicalistes, MM. Blondel et Viannet, étaient parés
de toutes les vertus de la générosité
et de la chaleur humaine contenues dans la classe ouvrière.
La gauche se donne une image qui est, en fait,
la véritable image du libéralisme. Je prends
trois exemples. Le progrès social, c'est la possibilité
pour des gens qui sont au plus bas de l'échelle de
progresser et de donner une éducation à leurs
enfants et d'espérer que les enfants vivront mieux
demain qu'aujourd'hui. Je préside une association
qui s'appelle Libertés économiques et progrès
social. Nous estimons que le progrès social ne peut
avoir lieu qu'à travers la liberté économique.
Tous les peuples qui ont progressé socialement l'on
fait parce qu'ils étaient économiquement libres.
Pourquoi ? Pour deux raisons d'une portée inégale.
Première raison, la société
libre est plus efficace. Quand les gens ont le droit de
propriété, quand ils travaillent pour eux-mêmes,
quand leurs mérites sont reconnus, quand leurs efforts
sont récompensés, le gâteau à
partager est plus large. Même si les parts ne sont
pas rigoureusement égales, quand le gâteau
est très gros, celui qui en a le moins en a plus
que quand on répartit également un tout petit
gâteau. Or, toutes les politiques de transfert et
de redistribution ont pour effet de réduire la taille
du gâteau. Donc, ce n'est pas du social que nous faisons
actuellement en France, c'est de l'antisocial. Bientôt,
les pauvres auront tout : ils auront tout de rien. Il n'y
aura plus que des pauvres ; tout le monde ayant été
appauvri, nous aurons la joie d'être égaux
dans le partage.
La deuxième raison est plus fondamentale
: quand on a la liberté, on travaille mieux, on se
sent plus à l'aise, parce que l'on a la possibilité
d'exprimer son sens de la création, de tirer parti
du potentiel que l'on a en soi. On peut devenir quelqu'un,
selon la fameuse formule de Saint-Jean de la Salle : "Deviens
ce que tu es." C'est cela la justice fondamentale du
capitalisme, et c'était parfaitement démontré
par mon collègue et ami, Israël Kirzner, de
l'université de New-York, qui a dit : "Le capitalisme
n'est pas juste parce qu'il est efficace, il est efficace
parce qu'il est juste." C'est parce que les gens savent
qu'il y a une récompense, que leur action individuelle
sera reconnue, que leur personnalité pourra porter
ses fruits, que le capitalisme est fondamentalement juste.
Les porteurs de justice ne sont pas les gens de gauche,
ce sont les libéraux, parce qu'ils permettent le
progrès social sous forme de progrès individuel.
Autre mérite que l'on prête à
la gauche, c'est d'avoir le sens du bien commun, de la collectivité,
du service des autres, etc.. Je ne crois pas qu'une société
étatiste et collectiviste serve l'intérêt
commun. Comme je l'ai déjà dit, l'étude
scientifique de la démocratie conclut que l'intérêt
général n'existe pas, que l'on ne sait pas
le définir. On sait définir les intérêts
de quelques catégories de gens, les intérêts
de certaines professions ou l'intérêt intellectuel
et moral que représentent certaines valeurs, mais
certainement pas un consensus à l'unanimité
qui nous conduira à l'intérêt général.
Evidemment, il est possible que des gens aient eux-mêmes
le sentiment qu'ils l'incarnent à eux seuls ; cela
relève de la paranoïa ou encore de la mythomanie.
Il se peut aussi que les gens aient l'habileté de
faire passer pour intérêt général
ce qui est leur intérêt propre ou catégoriel,
ce qui est fréquent dans la démocratie, et
l'on est ramené à cette phrase de Bastiat
: "L'État est cette grande fiction sociale par
laquelle chacun croit vivre aux dépens de tous les
autres." Il ne faut pas chercher l'intérêt
général dans la législation socialiste,
dans les redistributions fiscales ou dans le système
de Sécurité sociale. Le sens de la communauté,
on doit le trouver justement dans la liberté et,
là encore, pour deux raisons d'une portée
inégale.
La première raison, c'est que, si vous
voulez réussir dans une économie de marché,
dans ce que j'appelle un ordre marchand, vous devez tenir
compte des autres. Dès le début de la science
économique, dès Adam Smith, il a été
clair que l'on ne peut pas conclure un contrat tout seul,
sans tenir compte des autres, et non seulement pour des
raisons de réciprocité, mais pour essayer
de retrouver ce que les autres attendent. C'est ce qu'Adam
Smith appelait le principe de sympathie. Le bienfait de
l'échange, c'est qu'il incite chacun à essayer
de se mettre à la place des autres, à travailler
en fonction des autres. Une entreprise qui réussit
a le sens du service du client, elle est capable d'aller
au devant des besoins des gens - moraux ou immoraux, c'est
une autre question. C'est au service des autres que l'on
réussit dans l'ordre marchand, et c'est pourquoi
il n'y a pas de conflit, contrairement à ce que pensaient
certains théologiens, entre le droit de propriété
individuel et ce que l'on appelle la commune destination
des biens. La procédure des droits de propriété
individuels nous fait retrouver cette grande idée
de la commune destination des biens, à savoir que
la création de richesses n'est pas faite pour quelques-uns,
mais qu'elle est au service des autres.
La deuxième raison, c'est que ce service
des autres, nous ne le trouvons pas seulement dans l'ordre
marchand ; nous le trouvons aussi dans l'ordre communautaire.
Les socialistes ont perdu de vue que les mécanismes
de solidarité ou d'entraide ne sont pas le monopole
de l'État. Au contraire, la solidarité publique,
forcée, la redistribution obligatoire des revenus,
qui consiste à prendre à Pierre pour donner
à Paul, n'a rien de flatteur pour l'individu. Cela
voudrait dire que, spontanément, il n'est pas capable
d'aider les autres. Il faudrait commencer par laisser aux
familles leur revenu, au lieu de le leur prendre pour le
redistribuer. Des hommes et des femmes libres exercent la
solidarité dans le cadre de cette communauté
naturelle extraordinaire qu'est la famille. Il y a d'autres
communautés, les Eglises, les paroisses, les clubs,
les associations, et lorsque Tocqueville admirait la démocratie
américaine, il admirait surtout le fait que les Américains
étaient capables de s'organiser entre eux pour résoudre
les problèmes humains, les misères matérielles
et morales qui existaient autour d'eux. Et si, par hasard,
on n'y arrivait pas au niveau local, on faisait appel à
un cercle plus large, et on allait vers l'État et
la Fédération en tout dernier recours : cela
s'appelle le principe de subsidiarité. Commençons
par laisser les communautés vivre par elles-mêmes,
exercer leur vraie solidarité privée, volontaire,
cette charité que l'on a tellement décriée
- le recteur Durand a écrit un livre extraordinaire
sur les uvres caritatives au XVIIe siècle.
L'organisation de la solidarité décentralisée
est beaucoup plus efficace et humaine qu'au niveau central.
On prétend enfin que la gauche est au
service du développement économique : qu'elle
veut aider les peuples du tiers monde, réduire les
écarts de revenus, etc.. Là encore, ce sont
les tenants de l'économie de marché qui sont
les véritables réducteurs d'inégalité
et ceux qui peuvent faire en sorte que des peuples, hier
dans la misère, parviennent à se développer.
Les pays les plus libres sont ceux qui se développent
le plus vite, comme Hong-Kong, Singapour, la Nouvelle Zélande,
la Suisse, l'Angleterre, et les pays les moins libres sont
les plus retardés, comme l'Algérie, le Zaïre,
l'Albanie, la Corée du nord...
Je ne crois pas que ces vertus qu'on attribue
à la gauche lui appartiennent réellement.
Toutes les qualités que l'on peut prêter à
des gens qui sont soucieux des autres, qui veulent une société
de paix et d'harmonie de développement, sont intégrées,
portées, réalisées par le libéralisme
et jamais par la gauche. Quand la droite, comme la gauche,
ne respecte pas les droits de propriété ;
quand la droite, comme la gauche, investit l'État
d'un rôle régulateur et accentue les prélèvements
obligatoires, étend l'État-providence ; quand
la droite multiplie les législations de circonstance
et prétend faire la loi, elle tourne le dos au vrai
libéralisme. Lorsque Jacques Chirac a rendu compte
de son mandat, en 1988, il a dit : "En deux ans, nous
avons fait 2.800 textes de lois, alors que Laurent Fabius
n'avait réussi à en faire que 2.600."
Voilà le jeu auquel la droite française s'est
livrée depuis des années.
Je n'ose pas dire qu'il y a une convergence
entre la droite et le libéralisme, je dis simplement
à la droite : connaissez le libéralisme et
pratiquez-en les vertus. De mon point de vue, si l'on veut
réinventer la droite, il faut commencer par redécouvrir
le libéralisme.
Accueil - Retour
- Haut de page - Précédent
- Suivant