Dans le langage
politique des sociétés occidentales contemporaines,
le terme "droite" revêt une connotation péjorative.
La gauche l'utilise pour disqualifier ses adversaires et le
fait retentir comme une injure. Attribuée à
un gouvernement, un parti, ou une personne en particulier,
l'étiquette "de droite" permet d'éviter
l'effort d'analyser son programme et de débattre. Il
est curieux de constater combien les victimes de ces agressions
auxquelles se livre la gauche sont sensibles à la virulence
de leurs adversaires. Elles-mêmes ont renoncé
à se qualifier de ce terme infamant.
Si la droite existe aujourd'hui en Europe, c'est parce que
la gauche désigne ainsi son adversaire pour le couvrir
des pires accusations. Sur le terrain sémantique, le
triomphe de la gauche est total. Devant l'inutilité
de calmer la férocité du parti opposé
en se définissant par des épithètes édulcorés
comme "droite progressiste", "droite modérée",
la droite, à la fin du XXe siècle, n'a trouvé
d'autre moyen pour esquiver le feu de l'ennemi que de se rendre
invisible, en adoptant le nom aseptisé et tranquillisant
de "centre". Si elle adopte une profil aussi bas,
cela est dû au fait que la gauche, durant l'après-guerre,
a fabriqué d'elle un cliché sans pitié.
Selon elle, la droite représenterait la résistance
à l'innovation et au changement, la tendance à
l'immobilisme régressif, ce qu'on appelle généralement
le "conservatisme", dans son sens le plus archaïque.
En tant que conscience d'une classe, la droite incarnerait
la défense de ceux qui jouissent de biens matériels
face aux pauvres. Au plan des idées politiques, la
droite ne ferait que représenter l'attachement à
la tradition, c'est-à-dire le maintien des institutions
et coutumes consacrées par l'usage séculaire
et le culte de grands symboles collectifs : patrie, drapeau,
hymne national, cérémonies militaires et religieuses
et autres liturgies pompeuses.
Quant à sa doctrine en matière d'
économie, la droite serait la championne de la propriété
privée des moyens de production, de la liberté
du marché et de la libre concurrence. Elle serait indifférente
au sort des plus faibles et des marginaux. A l'égard
de ce qui n'est pas de droite, elle adopterait un comportement
intolérant, serait imperméable à tout
accommodement ou dialogue. Enfin, son attitude quant à
la culture s'apparenterait à de l'indifférence,
voire à un rejet exprès. Elle tiendrait le monde
des arts et de la culture pour excentrique, décadent,
voire dangereux pour les bonnes coutumes et la continuation
pacifique des conventions établies.
La droite semble donc pratiquer un étrange
masochisme qui lui fait accepter avec résignation d'être
caricaturée et culpabilisée par la gauche. A
l'inverse, elle accepte d'une façon angélique
que les horreurs qui jalonnent la trajectoire de la gauche
soient passées sous silence ou recouvertes du voile
de la bienveillance. La droite se voit ainsi condamnée
à assumer la lourde charge de toutes ses dictatures
et de leurs abus, alors que la gauche s'arrange pour paraître
sans tache. Tout se passe comme si la traînée
de régimes totalitaires, de déportations massives,
de pogroms sociaux et goulags qu'elle a successivement laissés
derrière elle, faisait partie d'un monde de fiction.
Cette asymétrie de traitement, aussi insolite que révoltante,
est typique de l'Europe continentale, car les tories anglais
ou les républicains américains sont dépourvus
de ce genre de complexes et tiennent tête aux partis
de gauche. On ne peut nier qu'à l'heure d'assumer leurs
passés respectifs la gauche a su truquer l'écriture
de ses antécédents d'une façon infiniment
plus habile que la droite ne présente son passé.
Ce qui étonne, à ce sujet, n'est pas tant le
fait que la gauche réinvente l'histoire à sa
convenance sans aucun scrupule, que la complaisance de la
droite face à une telle tromperie.
En réalité, la droite a autant de
raisons que la gauche, ou même plus, d'être fière
de son passé . Elle doit donc s'affirmer comme telle
et n'éprouver aucun doute, à l'heure d'assumer
ses origines et son histoire. Mis à part quelques épisodes
peu édifiants, elle n'y trouvera que des motifs de
légitimation.
Après la chute du mur de Berlin et l'effondrement
de l'"empire du mal", la gauche aurait dû
sombrer dans un état dépressif et la droite
se pavaner. On pouvait alors penser, comme Fukuyama, que
la fin de l'Histoire était arrivée et que
la mort du marxisme signifiait la défaite définitive
de la gauche. L'illusion fut éphémère,
car la gauche a digéré sa défaite aussi
rapidement que sournoisement, pour redoubler son offensive
implacable sur les terrains émotionnel et sémantique.
Au milieu des froides étendues du monde conceptuel,
elle a rentré son pavillon, mais continue de se mouvoir
avec agilité dans la jungle luxuriante des instincts,
des préjugés et des sentiments. La droite
ne semble pas s'être aperçue du jeu, comme
en témoignent les derniers résultats électoraux
en Espagne, en France ou en Grande-Bretagne. Des victoires
remportées de justesse, des défaites imprévues
ou des effondrements fracassants montrent que si la gauche
a perdu le combat des arguments et de l'évidence
empirique, elle continue cependant d'envahir les esprits.
Pour donner une illustration de la capacité de la
gauche à exploiter les passions les plus basses des
couches vulnérables de la population, on pourra citer
une anecdote survenue dans un petit village appelé
El Borge, situé dans la province de Málaga.
Dans ce village, le conseil municipal se compose, pratiquement
à parts égales, de communistes et de socialistes.
Le maire a très bien compris quel était le
chemin le plus court pour faire parler le cur de ses
concitoyens. A cet effet, il a provoqué un référendum
demandant au millier d'habitants du village de se définir
par rapport à la question suivante : "Êtes-vous
pour l'Humanité ou pour le néo-libéralisme
?" Cette manière de poser une question est sans
nul doute un modèle d'objectivité et de respect
scrupuleux de la liberté de choix des personnes interrogées
! En réponse à l'objection, tout à
fait de droite, selon laquelle la majorité des électeurs
de ce village n'avaient aucune idée de la signification
du mot "néo-libéralisme", notre
maire progressiste répondit de manière irréfutable
: "Ils ne savent pas ce que c'est, mais ils savent
que cela peut leur faire du mal." Il se chargea d'expliquer
le plus brillamment possible à quel point ils pouvaient
être affectés par cette chose mystérieuse.
Inutile de dire que les personnes assistant aux débats
et tables rondes organisés à cet effet étaient
triées sur le volet et étaient toutes de fervents
partisans du genre humain !
Alors que certains feignent d'aimer l'Humanité
en la protégeant du terrible dragon néo-libéral,
d'autres croient à la modération et au changement
raisonnable. Mais entre un changement raisonnable et "sauver
l'Humanité", une grande partie de l'électorat
a choisi la seconde solution.
Ortega avait raison lorsqu'il exposa son fameux
paradoxe, selon lequel les extrémismes ne triomphent
qu'au moment où ils cessent d'en être. Sauf
dans le cas d'exceptions tragiques, la démocratie
accorde presque toujours un grand prix à la modération,
à la volonté de conciliation et à la
tempérance. En général, lorsqu'une
idéologie messianique s'impose de façon démocratique
devant le pragmatisme prudent, c'est le signe que la société
qui subit un tel malheur souffre d'une dangereuse pathologie.
Pour autant qu'on loue la tempérance, il ne faut
cependant pas la confondre avec la pusillanimité.
On se gardera de même d'identifier l'objectivité
à l'ambiguïté. Un dirigeant modéré
et prudent peut et doit avoir des convictions très
nettes. C'est sa manière de défendre ses principes
et ses opinions qui fera de lui homme politique modéré
et non la faiblesse de ses idées ou un discours hésitant.
S'il n'est pas convaincu de défendre une idée
juste, la modération dégénère
en fragilité et en opportunisme. La démocratie
fonctionne sur la base du pacte, de l'équilibre et
de l'accord. Cependant, les pactes ont leurs limites, qu'il
est parfois difficile de définir de façon
précise, mais qui ne peuvent en aucun cas dépasser
la ligne marquée par la dignité ou par les
doctrines de base de ceux qui les concluent. Aussi, prendre
position au centre ne doit pas être un subterfuge
pour éviter la confrontation idéologique ou
une raison d'accepter tous les principes des autres. Perdre
son identité en n'affirmant pas ses principes fondateurs
est précisément le danger que court la droite,
rebaptisée "centre". Trop souvent, aujourd'hui,
ses dirigeants semblent croire qu'une bonne stratégie
marketing et du charisme sont suffisants pour former un
projet politique.
Comment situer le centre par rapport à
la droite ? Cela est-il seulement possible ? Une
telle entreprise a-t-elle un sens ? Les travaux de Norberto
Bobbio apportent de sérieux éléments
de réponse. Sa classification du champ politique
met en évidence quatre espaces sur les axes de la
démocratie et de l'égalité. Cela donne
: extrême-droite (anti-égalitaire et anti-démocratique),
centre-droit (anti-égalitaire et démocratique),
centre-gauche (égalitaire et démocratique),
extrême-gauche (anti-démocratique et égalitaire).
Cette typologie ne laisse aucune place au centre en soi.
Celui-ci n'existe pas, car tout centre penche irrémédiablement
à bâbord ou à tribord. Le centre, hésitant
entre être une doctrine à la recherche d'une
praxis, ou une praxis à la recherche d'une doctrine,
pourrait bien n'être qu'une praxis sans doctrine.
Sous cette étiquette de "centre", la droite
laisse percevoir son manque d'assurance et sa mauvaise conscience.
Au contraire, la gauche a toujours affiché sans complexes
son étiquette.
Le centre partage avec les régimes totalitaires
cette volonté de supprimer la dialectique droite/gauche.
Certes, leurs moyens de nier la dichotomie droite/ gauche
sont fort différents, selon qu'il s'agit d'une dictature
ou d'un parti centriste. Dans le premier cas, c'est l'oppression
qui permet aux dictatures de refuser la division de la scène
publique en une droite et une gauche. Elle admet tout au
plus une répartition en clans ou coteries de type
familial, économique, dynastique ou ethnique, tous
dépourvus d'idéologie spécifique. Ces
termes de "droite" et "gauche" n'ont
de sens ailleurs que dans le contexte constitutionnel et
parlementaire. Dans le second cas, c'est une certaine conception
du centrisme qui peut, par inanité anomique ou par
un éclectisme mou, faire disparaître cette
dialectique fondamentale.
Or, la politique est fondamentalement bipolaire
: droite et gauche s'excluent et occupent tout l'espace
politique. Le centre représente une tentative d'échapper
à cette dichotomie exhaustive et, lorsque les circonstances
font que la droite et la gauche sont démocratiques,
le centre, faute d'occuper un espace idéologique,
n'est qu'un stratagème électoral. En démocratie,
la politique est un champ de bataille où les combattants
renoncent à la violence et acceptent la règle
du jeu. Un affrontement sans vainqueur ni vaincu n'a aucune
fin. Apparaître en gris, entre le blanc et le noir,
et s'appuyer sur la nuance et la précaution comme
méthode de pensée n'a donc aucun sens éthique.
Le centre, politiquement neutre, ne parvient donc pas à
trouver sa place dans le jeu politique. Son désir
aboulique de tout englober et de tout accepter est révélateur
de sa volonté de s'introduire dans le jeu politique
bipolaire avec le risque de le scléroser.
Il est un fait essentiel que, lorsque nous cherchons
à situer la droite dans le contexte actuel, nous
nous heurtons à la difficulté que recèle
l'étude d'un objet qui ne veut pas être reconnu
comme tel. A l'heure actuelle, les partis, toujours plus
ouvertement, agissent comme des "all-season parties",
c'est-à-dire qu'ils ajustent leur langage, leur stratégie
et leurs propositions au gré de l'opinion et aux
servitudes du pouvoir à court terme. N'ayant aucun
recul, ils commettent des erreurs, contradictions et rétractations
qui rendent leur comportement grotesque. Les électeurs
finissent parfois par se lasser de tant de démagogie.
S'apercevant que les gouvernants qu'ils ont élus
ne tiennent pas leurs promesses, ils vengent leur déception
dans les urnes, comme nous l'avons vu en France.
Aujourd'hui, il est capital que la droite s'appuie
sur de vraies valeurs et qu'elle les réincorpore
à son discours politique. Quels sont donc les valeurs
essentielles qui établissent une discrimination entre
droite et gauche ? Il apparaît que la liberté
et l'égalité sont ces deux axes fondamentaux.
Un des caractères de la pensée
de droite est le peu de sympathie qu'elle porte à
l'égalité, ou tout au moins, à des
types d'égalité déterminés.
Par exemple, la droite n'a jamais vu d'objection à
ce que nous soyons tous égaux aux yeux de Dieu. Mais
la droite considère que les différences de
revenus, d'intelligence, de beauté, de force physique,
de volonté, d'effort, de connaissance, sont soit
naturelles (et par conséquent inévitables),
soit liées au mérite, donc justes. Selon sa
vision du monde, certaines différences sont nécessaires
pour la prospérité et la satisfaction générale.
S'agissant de l'égalité, l'ombre de Nietzsche
plane continuellement sur la droite, alors que l'esprit
de Rousseau inspire en permanence la gauche. La droite,
au nom de l'inégalité naturelle, observe avec
méfiance et n'accepte pas la volonté de la
gauche d'instaurer partout une égalité qu'elle
juge artificielle. A l'inverse, la gauche s'oppose aux inégalités
au nom de l'égalité naturelle. La droite,
de son côté, a toujours soupçonné
les égalitaristes d'être des incapables ou
des paresseux qui, au moyen de leur discours, essaient d'obtenir
ce qu'ils ne méritent pas, utilisant un code moral
qu'ils ont taillé à leur convenance.
Un autre point d'achoppement essentiel entre
droite et gauche est la question de la propriété.
La droite considère que le droit à la propriété
est sacré et qu'il représente une des bases
inamovibles de la civilisation. Une atteinte grave et générale
à la propriété privée serait
certainement, d'ailleurs, un des seuls motifs pour lesquels
la droite démocratique consentirait à collaborer
avec des groupes politiques extrémistes et autoritaristes.
La droite a la certitude qu'elle sait beaucoup mieux que
la gauche comment créer la richesse. Elle pense que
la manie égalitaire de celle-ci ne lui permet pas
de comprendre le processus du développement économique.
Elle estime, ainsi que l'expérience et les enseignements
de l'école autrichienne paraissent l'avoir démontré,
que l'égalitarisme entrave l'amélioration
du sort des couches les plus pauvres de la société.
L'attachement de la droite envers la propriété
n'est pas dû, comme le rabâche la gauche, à
l'égoïsme du possesseur de biens qui désire
maintenir son avantage à tout prix. Au contraire,
pour la droite, maintenir un niveau d'inégalité
dans certains domaines est nécessaire au développement
du bien-être général. Contrairement
à la gauche, elle insiste sur la nécessité
de récompenser le mérite afin de susciter
l'effort, la créativité, le goût du
travail et l'innovation. Elle croit que ces stimulants fonctionnent
grâce au désir profondément gravé
dans l'âme de tout individu, de pouvoir atteindre
pour lui-même et pour les siens le meilleur niveau
possible de bien-être matériel ainsi qu'une
amélioration spirituelle et culturelle. La droite
a toujours observé avec beaucoup de scepticisme la
prétention de la gauche de faire appel à des
moteurs altruistes comme la solidarité ou le désir
de justice. Ceci explique évidemment l'incrédulité
de la droite devant l'usage que la gauche fait des finances
publiques.
La droite a tendance à donner plus d'importance
au bien-être absolu des individus qu'à leur
richesse relative. Contrairement à la gauche, elle
ne voit aucun inconvénient à ce qu'une certaine
partie de la société vive de façon
luxueuse. Elle est convaincue du fait que, précisément,
c'est grâce à certaines différences
de fortune que, dans les sociétés libres,
ceux qui aspirent à améliorer leur situation
peuvent le faire. Si elle est hostile à l'égalitarisme
en matière économique, la droite démocratique
défend l'égalité des droits civils
et politiques, ainsi que l'égalité des chances
au départ. Enfin, à l'égard du droit
de propriété, il est faux de dire que la droite
refuse toute égalité. En fait, elle croit
en une société inégale, mais mobile,
alors que la gauche incline pour une égalité
statique. En d'autres termes, la droite défend non
l'inégalité en soi, comme le lui reproche
la gauche, mais l'existence des inégalités
et leur rôle dynamisant. La droite défend avec
force l'égalité des possibilités, mais
n'accepte à aucun prix l'égalité de
résultats. Elle affirme à ce sujet, et non
sans raison, que cette égalité ne peut être
obtenue sans limitation des libertés civiles et politiques,
qu'elle crée des sociétés totalitaires,
uniformément pauvres. L'égalité de
résultats signifierait une intervention constante
dans l'activité des citoyens, une planification de
leur vie, des impôts écrasants et même
la privation du droit de posséder les moyens de production.
Ce qui mène irrémédiablement à
des dictatures intolérables. Les sociétés
non égalitaires qui ont établi l'égalité
de départ et la protection des plus déshérités
sont beaucoup plus prospères que les sociétés
qui ont imposé l'égalité de résultats.
Mais, évidemment, cela ne veut pas dire qu'elles
garantissent à chaque citoyen la réussite
et l'abondance de biens, du simple fait d'avoir la même
possibilité au départ. En définitive,
la droite n'est pas égalitaire, ou, tout au moins,
ne l'est pas de la même manière et avec le
même enthousiasme que la gauche. Cela ne veut pas
dire qu'elle ait mauvaise conscience de ne pas l'être,
car elle est parfaitement convaincue qu'il est juste de
reconnaître les différences, aussi bien naturelles
que circonstancielles.
Passons donc au principe de liberté,
que l'on peut définir comme la capacité des
individus pour agir et posséder librement selon leur
volonté. A ce sujet, la droite est très enthousiaste.
Mais elle l'est plus pour certaines libertés que
pour d'autres. Certes, toutes les idéologies se prononcent
en faveur de la liberté. Cependant, le mot "liberté",
lorsque la droite l'évoque, a le sens que lui donne
Isaiah Berlin : celui de la liberté négative,
c'est-à-dire la capacité dont jouit chaque
individu de posséder un espace privé et inviolable
dans lequel il puisse penser, parler, posséder, naître,
se déplacer, croire et choisir sans qu'aucun pouvoir
extérieur puisse intervenir, limiter sa volonté
autonome. Telle est la liberté que la droite désire
avec ardeur et pour laquelle elle se déclare prête
à lutter. En concordance avec cette idée de
la liberté, la droite fait sienne la cause des libertés
civiles et politiques de résidence, de naissance,
de culte, de propriété et d'entreprise, insistant
surtout sur les deux dernières.
Faisant face à la fervente défense
de ces libertés par la droite, la gauche s'interpose,
objectant que pour être libre de voyager et de posséder
une maison avec jardin, mettre en marche un ordinateur multimédia
ou avoir la possibilité de choisir entre un manteau
de vison ou un manteau de poil de chameau, il faut avoir
l'argent nécessaire et dans certains cas en quantité
exorbitante. La gauche, lors de toutes sortes d'assemblées
ouvrières, meetings électoraux pleins de drapeaux
rouges ou au cours d'assemblées pour des élèves
de première année de faculté, pleins
d'ardeur pour changer le monde, a répété,
à n'en plus finir, qu'il était inutile d'être
libre de dîner dans un restaurant cinq étoiles,
si l'on ne pouvait pas payer l'addition. La gauche identifie
en fait la liberté à l'égalité
matérielle. En d'autres termes, le fait de promouvoir
ces libertés spécifiques et d'établir
le système légal qui les garantit sans s'occuper
simultanément de faciliter les moyens de s'en servir
n'est qu'une hypocrisie qui met en évidence le cynisme
malin de la droite. La liberté, avertit la gauche,
doit être positive et consister en un volume de liberté
le plus grand possible pour se nourrir, s'offrir des moyens
de transport, bénéficier de l'éducation
et de soins médicaux, aller au ballet et à
l'opéra, avorter à la charge de la Sécurité
sociale, avoir une pension de vieillesse, un logement digne,
pouvoir admirer les tableaux des grands maîtres et
organiser de pacifiques piquets de grève bien équipés
de battes de base-ball... Quid des libertés d'association,
d'expression, de venir au monde, de propriété
? Il s'agit de deux versions de la liberté, pas spécialement
compatibles. Plus de liberté "pour", moins
de liberté "de", dirait la gauche.
La droite, elle, serait d'accord sans réserve
pour admettre que l'importance donnée à la
liberté positive tourne au détriment de la
liberté négative. En revanche, elle n'admettrait
pas le phénomène inverse. Le raisonnement
de la droite sur ce point est le suivant : si, dans le but
d'élargir les libertés sociales (logement,
éducation, santé, retraite, élimination
des ftus d'onze semaines), on augmente d'une façon
immodérée la pression fiscale, on crée
des milliers d'emplois inutiles dans la fonction publique,
on nationalise les services de base et on harcèle
la société par des contrôles et des
réglementations, les mécanismes réels
de création de la richesse se trouvent bloqués.
A la fin, tant d'ardeur et de solidarité redistributive
se solde par de sérieuses difficultés pour
la matérialisation de ces mêmes libertés
sociales en faveur des citoyens, qui s'en trouveront en
général appauvris. La gauche, inaccessible
à des arguments aussi puissants, insiste sur le fait
que les riches sont plus libres que les pauvres, si les
libertés que l'on favorise sont les libertés
civiles et non sociales. A l'inverse, la gauche se dit que
si l'on accroît la sphère publique, les riches
auront de toutes façons plus à perdre que
les pauvres, et c'est pour cette raison qu'ils s'opposent
aux mesures qui favorisent la liberté sociale. La
droite réplique que, dans les sociétés
mobiles possédant un degré adéquat
d'égalité de départ et des lois justes,
non discriminatoires, la liberté potentielle devient
liberté réelle et que la manie de tout uniformiser
de la gauche annule les possibilités de promotion
de ceux qui font partie des couches sociales de faible revenu.
Elle pense, somme toute, que ces dernières ne feraient
pas mal de travailler un peu plus et d'exiger un peu moins.
On en arrive à la conclusion, évidente,
que la droite aime passionnément la liberté
mais, plus concrètement, la liberté civile
et politique, restant réservée au sujet des
libertés sociales que la gauche croit pouvoir invoquer.
La droite ressent une prédilection non dissimulée
pour deux d'entre elles : la liberté d'acquérir,
de jouir, de transférer, de transmettre la propriété,
et la liberté de créer, de diriger, de monter
et de fusionner, de diviser et de mettre en faillite des
entreprises et, si nécessaire, de réajuster
les effectifs. La liberté de propriété
et la liberté d'entreprise sont les deux libertés
essentielles de la droite. Elles sont aussi celles qui irritent
le plus la gauche, qui leur a continuellement fait obstacle,
au moyen de nationalisations, d'impôts progressifs,
de réglementations du travail, de contrôles
d'impact sur l'environnement, d'occupations de grandes exploitations
agricoles, de caricatures cruelles de capitalistes obèses
écrasant des ouvriers faméliques, etc..
Entre-temps, le mur de Berlin est tombé
et la droite a pu penser que cette défaite du socialisme
condamnait définitivement les politiques de gauche.
Pourtant, chaque année, quand arrive le moment de
remplir sa déclaration de revenus, elle constate
douloureusement que le triomphe fut sans conséquences.
Sa frustration compréhensible augmente quand elle
gagne les élections, car ses gouvernements ont l'habitude
de rechercher à tout prix la paix sociale et la victoire
aux élections prochaines. Ce qui les amène
à des interprétations curieuses sur la liberté
de propriété et d'entreprise, comme par exemple
instituer l'impôt général de solidarité,
imposer les grandes fortunes, garantir le pouvoir d'achat
des pensions, se laisser intimider au bout de quatre jours
d'une grève des camionneurs ou augmenter les cotisations
sociales des entreprises.
Un des points forts de la droite, relatif à
la liberté, est sa contribution à l'idée
de démocratie. Sur ce terrain, la droite s'est toujours
sentie forte, alors que la gauche ne peut s'empêcher
d'avoir un air de nouveau venu. Les barons qui dictèrent
la Magna Carta au roi Jean sans Terre au XIIIe siècle
ne peuvent pas être considérés comme
les prédécesseurs de la C.G.T.. Au fur et
à mesure que l'éducation et la liberté
de la presse (apport de la droite dans de nombreux pays)
contribuaient à la diffusion de l'information et
à la constitution des opinions, ce furent les gouvernements
de la droite libérale qui élargirent le suffrage
et le rendirent universel. La droite démocratique
a défendu invariablement l'idée d'un gouvernement
à l'abri de la ferveur populaire débridée
ou de la tyrannie écrasante. Le principe de la division
des pouvoirs, en vertu de laquelle les pouvoirs exécutif,
législatif et judiciaire agissent dans des sphères
séparées, se surveillant et se modérant
l'un et l'autre, fut une contribution extraordinaire de
la pensée de droite. La charte des libertés
et droits qui garantissent l'individu dans son autonomie
personnelle et dans sa dignité face aux pouvoirs
publics, depuis les libertés médiévales
jusqu'à la constitution nord-américaine, ne
font absolument pas partie de l'acquis historique de la
gauche, bien au contraire. La gauche, dans son désir
de transformer la société, considère
souvent les systèmes de contrepoids et de garanties
comme des obstacles, alors qu'une démocratie en requiert
pour protéger les citoyens des abus et procédés
arbitraires que l'application aveugle et mécanique
de la règle de la majorité est incapable d'éviter.
Que Charles-Louis de Segonzac n'était pas de gauche
est une évidence qui n'admet pas de contestation.
La droite admet de bon cur que la liberté doit
être réglementée et délimitée,
pour que nous soyons tous libres dans la légalité.
Mais elle attend et attendra longtemps que la gauche admette
à son tour que l'égalité doive être
subordonnée à la liberté.
Risquons une définition de l'essence
de la droite et affirmons : la droite est l'ensemble des
idées et attitudes qui dérivent de l'élection
de la liberté négative comme objectif moral
primordial. Naturellement, la définition de la gauche
serait la suivante : la gauche est l'ensemble des idées
et attitudes qui dérivent de l'élection de
l'égalité comme objectif moral primordial.
Le corollaire de cette caractérisation est que l'égalité
est la référence forte de la gauche, tandis
que, pour la droite, elle reste subordonnée à
la liberté, surtout dans l'acception, si chère
à gauche, de l'égalité de résultats.
Pouvoir disposer d'un indicateur fiable, puissant et légitime
pour distinguer le visage de la droite à travers
l'opacité des falsifications, des caricatures, des
demi-vérités et des insultes que la gauche
a coutume d'utiliser avec acharnement contre ses adversaires
n'est pas inutile. Cela est d'autant plus vrai que le centrisme
crée une grande confusion. Dès qu'il se définit
en termes éthiques et conceptuellement fermes, le
centre se transforme en ce qu'il est véritablement
: un exemple de modération, de respect envers l'adversaire,
de disposition au dialogue civilisé et de rejet de
tout extrémisme agressif, applicable aussi bien à
la droite qu'à la gauche démocratique. Encore
faut-il que le centre renonce à l'exercice inutile
de représenter une troisième option intermédiaire
ou supérieure de la dichotomie réellement
significative et orientatrice de conscience.
La droite et la gauche revendiquent le même
but : obtenir le plus grand bien-être possible, tant
sur le plan matériel que spirituel, pour tous les
êtres humains sans exception. Mais elles diffèrent
sur les moyens considérés comme idoines pour
un si noble projet. L'élément qui les sépare
et sur lequel elles sont en désaccord ne se trouve
pas dans l'objectif final, mais dans le chemin à
suivre pour l'obtenir. Et il s'agit d'une césure
décisive. Si l'on devait condenser cette idée,
il suffirait de dire que la droite recherche l'égalité
à travers la liberté et la gauche la liberté
à travers l'égalité. Egalité
de possibilité et liberté négative
dans un cas, liberté positive dans l'autre.
Cependant, la vérité politique
n'est pas dans le compromis. La droite a déjà
entrevu sa vérité, qui n'est pas l'égalité
tempérée par la liberté, mais la liberté
modérée par l'égalité. Le fond
de la solution proposée par la droite est la liberté
et, en conséquence, elle met l'accent dessus. Elle
admet, certes, que l'égalité doit introduire
des corrections, mais qui ne seront jamais que cela.
Si nous étions idéologiquement
prédéterminés, un des aspects cruciaux
de la condition humaine serait vide de sens. C'est la meilleure
preuve de la primauté de la liberté : sans
elle, être de gauche n'aurait aucun contenu éthique.
En conséquence, la gauche se nourrit de la valeur
antagoniste et palpite dans son atmosphère vivifiante.
Il n'y a pas de symétrie entre l'égoïsme
créatif de la droite et l'envie justiciaire de la
gauche. La liberté est du côté de la
droite, mais droite et gauche ont besoin l'une de l'autre.
Elles ont appris à se respecter et à s'observer,
avec l'attention que méritent les questions décisives.
Après une apothéose de l'égalité,
qui a duré plus d'un siècle, et qui a laissé
derrière elle un héritage criblé de
zones obscures, la droite, sans complexes, a l'obligation
morale et matérielle de démontrer que la liberté
n'a pas peur de l'avenir.
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