1. Un clivage
dépassé ?
Alain Griotteray l'a montré dans son
dernier livre, les gouvernements dits de droite ont fait
une politique de gauche, de 1993 à 1997 . La gauche
revenue au pouvoir n'a donc pas eu besoin de beaucoup innover
et poursuit, en gros, dans la même voie.
Du reste, la gauche a beaucoup évolué,
de son côté. Elle a fait du chemin en direction
de la droite, du moins en matière économique.
Le déclin du marxisme et l'effondrement des régimes
communistes l'ont obligé à reconnaître
la supériorité de l'économie d'entreprise
et elle ne prétend plus "rompre avec le capitalisme",
ainsi qu'elle le disait en 1981. Comme, d'autre part, la
droite établie ? le R.P.R. et l'U.D.F. ? n'est pas
sortie du "Yalta culturel" qui abandonne à
la gauche les "sujets de société",
et qu'elle s'est ralliée au projet d'Europe fédérale,
la différence est aujourd'hui négligeable,
au niveau des programmes ou des discours des états-majors,
entre l'une et l'autre.
D'ailleurs, s'il n'y avait pas une certaine
connivence entre l'ex-majorité et la gauche, comment
expliquer que MM. Chirac, Juppé et tant d'autres
de leurs amis n'aient cessé de désigner le
Front national comme leur adversaire principal ?
Ne nous laissons pas berner par le petit "jeu
de la différence". Le parti socialiste d'un
côté, et les partis de l'ex-majorité
de l'autre, voudraient nous faire croire qu'ils représentent
des options bien tranchées. Ils sont, en réalité,
tous dévoués à la "pensée
unique". Bien sûr, il y a des nuances, mais l'inspiration
est la même dans tous les domaines importants. Je
lisais dans un grand journal du matin que, "sur l'immigration,
la gauche a opté pour la "rupture"",
et qu'"à la politique de la fermeté de
la précédente majorité a succédé
celle de la complaisance" . Si cela était vrai,
le gouvernement Jospin aurait abrogé les lois Pasqua
et Debré. Et s'il ne l'a pas fait, c'est qu'elles
étaient déjà d'un extrême laxisme.
Il se paye même le luxe de les durcir, en allongeant
le délai de détention des immigrés
illégaux. Sait-on que sous l'empire de ces fameuses
lois, qui sont présentées à tort comme
sévères et répressives, 20 % seulement
des arrêtés de reconduite à la frontière
sont exécutés, ce qui signifie que 80 % des
étrangers en cause sont libres de poursuivre leur
séjour illégal sur le sol français
?
Faut-il en conclure que le clivage droite-gauche
est dépassé ? Ce serait une lourde erreur.
En effet, la gauche demeure un puissant foyer idéologique
qui exerce une influence néfaste sur la vie politique
et culturelle de notre pays. Si un Philippe Séguin
est classé à droite, c'est probablement qu'il
y a une erreur d'étiquetage, et cela prouve tout
au plus que les électeurs peuvent se laisser berner
par des hommes politiques rusés, adeptes du double
langage et habiles à afficher, surtout lorsqu'ils
sont dans l'opposition, des convictions qu'ils ne partagent
pas. Ce n'est pas parce qu'il y a une fausse droite que
la vraie droite n'existe pas : elle est bien présente
dans les profondeurs du pays, et pas seulement dans l'électorat
du Front national. Pour s'en persuader, il suffit d'interroger
nos concitoyens. La confusion actuelle ne sert pas la démocratie.
Il faut donc rétablir la vérité, montrer
les vrais enjeux du débat politique, et faire ressortir
ce qui distingue la droite de la gauche.
2. Le poids de la gauche
a) Une
influence néfaste
L'alignement de la droite classique sur les
idées du camp adverse traduit la prépondérance
intellectuelle de la gauche, qui ne réduit pas, bien
au contraire, la nécessité de la combattre,
donc de prendre conscience de la réalité du
clivage droite-gauche. Les partis de gauche ne veulent plus
faire disparaître les entreprises, mais ils demeurent
d'ardents défenseurs de la social-démocratie
et de l'Etat-providence. De plus, par un phénomène
psychologique de compensation, la gauche a surinvesti des
thèmes qui n'occupaient pas naguère autant
de place dans son discours : le féminisme, l'antiracisme,
les droits de l'homme, ou qui sont même nouveaux :
"le refus de l'exclusion". Le socialisme étatiste
a passé le relais à un néosocialisme
cosmopolite, qui est devenue la nouvelle idéologie
dominante. Sous cette forme, les idées de gauche
ont acquis un quasi-monopole, comme le révèle
l'examen des divers domaines de l'action politique.
- La gauche signifie plus d'impôts et de prélèvements
obligatoires ? C'est vrai : M. Jospin les a majorés
de 40 milliards de francs en 1997 - mais M. Juppé
les avait augmentés de 120 milliards en 1995.
- M. Jospin a mis les allocations familiales sous plafond
de revenu ? C'est mal, mais il reprend là un projet
de M. Juppé.
- Les trente-cinq heures ? Voilà, certes, une mesure
typiquement socialiste : mais Mme Aubry n'a fait qu'étendre
la loi Robien, adoptée par l'ancienne majorité,
qui organisait déjà le "partage du travail".
- En matière de justice et de sécurité,
Robert Badinter avait rêvé de parachever une
longue évolution en faisant un nouveau code pénal
d'inspiration totalement socialiste, donc laxiste ; la gauche
l'a voté au début de 1993, juste avant le
changement de majorité... et le gouvernement Balladur
l'a appliqué à partir du 1er mars 1994.
- En ce qui concerne la famille, la démolition des
principes du droit civil qui a été entreprise
dès le début des années soixante-dix,
sous Pompidou, se poursuit continûment depuis près
de trente ans, avec les résultats que l'on sait,
et risque d'atteindre son paroxysme, avec le "contrat
d'union civile". Dans ce contexte, les associations
familiales ont beau mettre un foulard rouge aux manifestants,
elles n'arriveront pas à faire oublier que la défense
de la famille est un thème de droite !
- Le traité de Maëstricht a pour objet d'instituer,
à terme, des "Etats-Unis d'Europe", où
la France aurait perdu sa souveraineté et son indépendance.
Il est une étape dans la réalisation d'un
"espace sans frontières" aux dimensions
du monde qui est le but ultime d'une gauche cosmopolite.
J'ai déjà évoqué
le cas de l'immigration, et je pourrais continuer indéfiniment
ce triste bilan, en vous parlant de la drogue (la distribution
de seringues aux toxicomanes est une mesure de l'ex-majorité
qui remonte à la première cohabitation), de
la réquisition des logements vacants (là,
c'est Jacques Chirac, en tant que maire de Paris, qui peut
revendiquer l'initiative de cette atteinte au droit de propriété),
sans oublier la culture et de l'éducation (Philippe
Douste-Blazy était-il meilleur ministre que Jack
Lang ? François Bayrou que Claude Allègre
?).
Pour les symboles aussi, les électeurs
de droite ont été servis. C'est Jacques Chirac,
et non François Mitterrand, qui a donné le
statut d'ancien combattant aux membres des brigades internationales,
ces militants d'extrême gauche qui se sont engagés
dans une armée étrangère pendant la
guerre civile d'Espagne. C'est encore Jacques Chirac qui
a déclaré la France éternellement coupable
à l'égard des juifs, alors que Mitterrand
s'y était obstinément refusé.
Le tableau est accablant. Il révèle
la force extraordinaire des idées de la gauche dans
notre pays, dont on ne peut mesurer la portée qu'en
situant celle-ci dans notre histoire intellectuelle.
b) Une
figure permanente de notre histoire
Malgré le désordre des esprits,
l'incertitude des étiquettes et les ruses des hommes
politiques, il demeure, entre la droite et la gauche, un clivage
permanent et fondamental. Il s'est imposé lors de la
"crise de la conscience européenne" que Paul
Hazard a situé entre 1680 et 1715 , et il est devenu
surtout manifeste à l'occasion de la révolution
française de 1789, quand les termes de "droite"
et de gauche ont pris leur sens politique actuel .
Il serait anachronique d'appliquer à des
périodes antérieures des notions qui n'ont de
sens que depuis deux ou trois siècles. La gauche a
des origines lointaines, puisqu'elle se rattache au millénarisme
et à la gnose, à ces mouvements hérétiques
qui ont cheminé obscurément depuis l'Antiquité
, mais elle n'a pris son essor qu'aux temps modernes, en tirant
parti des contradictions qui semblaient se manifester entre
le progrès et la tradition, entre la science et la
religion. Certes, on peut retrouver l'origine des idées
contemporaines dans les débats de l'antiquité
ou du moyen âge. De plus, à toutes les époques,
les forces qui s'affrontent tendent à se polariser
en deux camps hostiles. Mais les mouvements qui apparaissent
clairement comme des précurseurs du socialisme et de
la gauche - par exemple, celui de Thomas Münzer, pendant
la guerre des paysans, en Allemagne - étaient plutôt
marginaux. Ainsi peut-on dire que, jusqu'à l'apparition
de la "gauche" proprement dite, tout ce qui comptait
était à droite ...
L'opposition droite-gauche répond à
des visions du monde inconciliables, qui sont inscrites dans
la mentalité collective de certains milieux sociaux
et s'expriment plus ou moins nettement, en fonction des circonstances.
La gauche se caractérise par diverses notions qui sont
plus ou moins synonymes, dans ce contexte politique : elle
se réclame de la révolution pour dissimuler
le fait qu'elle lutte pour une utopie - les maîtres-mots
qui la qualifient sont encore : "égalitarisme",
"(pseudo?)progressisme" ; "(pseudo?)rationalisme",
ou : "constructivisme", dans la terminologie de
Hayek.
La ligne de fracture entre la droite et la gauche
tient à l'essentiel, c'est-à-dire à la
conception de l'homme, de la société et du monde.
La gauche est l'expression de l'utopie égalitaire.
Elle croit à l'égalité naturelle des
hommes ; habitée par le mythe du bon sauvage, elle
en tient aussi pour la bonté naturelle de l'homme et,
avec Rousseau, nie le péché originel. Pour elle,
toutes les règles sociales doivent être fondées
expressément et uniquement sur la raison, c'est-à-dire
que l'on pourrait les déduire de principes évidents
par eux-mêmes, à condition de raisonner correctement.
Il faudrait rejeter les traditions, l'héritage, et
reconstruire la société en faisant table rase
du passé.
Ainsi, il n'y a pas, à proprement parler,
de "valeurs de gauche", car la gauche, au fond,
n'a pas de valeurs, elle n'a que des utopies. Comme l'a souligné
Edmund Burke dans ses Réflexions sur la révolution
de France, les valeurs authentiques sont des préjugés
légitimes qui ont été transmis par les
générations passées. Elles ne se démontrent
pas. L'homme ne peut les redécouvrir par ses seules
forces. En adhérant à des valeurs, il refuse
l'hybris de la raison pour faire preuve d'humilité
vis-à-vis de la tradition. Le discours de la gauche
sur la morale n'est donc qu'une mystification. Lorsqu'elle
parle de justice, par exemple, c'est pour la confondre avec
la "réduction des inégalités"
ou "le refus de l'exclusion" - qui ne sont, par
eux-mêmes, que des objectifs concrets plus ou moins
bien précisés. A l'analyse, du reste, l'expression
utilisée révèle ses présupposés
utopiques, car il ne peut y avoir de société
sans inégalités, ni sans exclusions.
Du reste, il est évident que les hommes
et les partis qui se réclament de la gauche sont amenés
à passer des compromis avec la réalité,
et que l'opportunisme n'afflige pas seulement la droite. Dans
les situations concrètes, les idées de gauche
s'expriment rarement à l'état pur. Cela ne les
empêche pas d'avoir une influence réelle et souvent
décisive.
3. La nécessité de la droite
a) Une
demande d'authenticité
Il est indispensable que les hommes de droite
prennent conscience de leurs valeurs et luttent sans concessions
contre la gauche et ses idées désastreuses.
La manière la plus simple de définir la droite
est de remarquer qu'elle s'oppose à la gauche. A
contrario, on est de droite quand on reconnaît au
moins certaines valeurs, certaines traditions. Ce qui fait
l'unité de la droite, ce n'est pas qu'elle s'accorde
sur une liste de valeurs, c'est qu'elle refuse le nihilisme
de la gauche. Toutes les valeurs relèvent de la droite,
parce que celle-ci est l'état normal de la pensée
politique, tandis que la gauche est une pathologie, un syndrome
de décadence.
Des hommes de droite et de gauche peuvent se
retrouver dans le même camp à certaines occasions
et sur des sujets particuliers, comme durant la guerre du
Golfe ou au moment du référendum sur le traité
de Maëstricht ; mais cela ne saurait traduire une convergence
sur des valeurs communes. La question nationale est de première
importance, et elle divise la droite, comme la gauche. Cependant,
si un homme de gauche voulait assumer l'idéal de
la nation dans sa réalité charnelle ? comme
un héritage -, il serait obligé, par là-même,
de se reclasser à droite. Bien peu paraissent en
avoir le courage.
Le "ni droite ni gauche" est un slogan
illusoire . Si nous avons raison de définir la droite
par opposition à la gauche, il est logiquement impossible
de ne pas être de droite, si l'on n'est pas de gauche,
bien qu'il y ait en pratique toutes sortes de mélanges
et d'accommodements : le "centre" est à
moitié à gauche et, si l'on veut, à
moitié à droite. Il n'est pas "ailleurs".
Quant aux écologistes, il est clair que ce sont pour
la plupart des hommes de gauche, en fait, bien que le thème
de l'écologie puisse être revendiqué
par la droite.
Il peut paraître frustrant de définir
la droite de façon négative, comme le contraire
de la gauche. Mais, en réalité, c'est cette
dernière qui est essentiellement négation
: elle est l'"esprit qui toujours nie", qui refuse
à la fois la réalité, le vrai, et la
morale, le bien. La droite est la négation de la
négation, donc au fond se constitue comme un grand
"oui" à la vie et aux valeurs.
Puisque les valeurs sont diverses, les droites
le sont nécessairement elles aussi, selon qu'elles
mettent plus ou moins l'accent sur telle ou telle d'entre
elles : la nation, la liberté, etc. . Il y a "une
gauche", mais "des droites". Donc, la gauche
est homogène - en ce qui concerne, du moins, le fond
de son inspiration ?, et c'est la droite qui est plurielle.
b) Des
politiques de droite
La droite plurielle a pourtant besoin d'unité,
si elle ne veut pas que la gauche reste indéfiniment
au pouvoir. Elle doit donc rechercher une synthèse
entre ses diverses composantes. Nous pensons qu'elle peut
la trouver autour de deux idées forces : la liberté
et l'identité. C'est la formule qui a fait le succès
de Margaret Thatcher en Grande-Bretagne et de Ronald Reagan
aux Etats-Unis. On a parlé, à leur sujet,
de "révolution conservatrice". Le président
Reagan n'a pu gagner les élections et changer le
cours de l'histoire qu'en réussissant à rassembler,
d'une part, les economic conservatives, c'est-à-dire
les libéraux, au sens français du terme, qui
veulent moins d'impôts, moins de réglementations
et de bureaucratie, et, d'autre part, les social conservatives,
ou traditionalistes, attachés à la patrie,
à la famille, à la religion. C'est aussi ce
qu'a réalisé, plus récemment, en Italie,
le "Pôle des libertés" de MM. Berlusconi
et Fini. La France doit s'inspirer de ces exemples étrangers,
car ils sont les représentants d'un puissant courant
qui traverse l'Occident tout entier.
La coalition R.P.R.-U.D.F. qui a gouverné
la France après les élections législatives
de mars 1993 et jusqu'à celles de 1997 a pratiqué
une "alternance molle" qui n'a pas tardé
à décevoir les Français. Il est nécessaire,
évidemment, de battre les socialistes. Mais il est
encore plus important de vaincre le socialisme.
Un gouvernement de droite devrait en priorité
:
- d'une part, libéraliser l'économie, et,
pour cela, privatiser et déréglementer ;
- d'autre part, protéger et renforcer l'identité
de la France et, pour cela, restaurer les frontières
et rétablir la préférence nationale.
Notre propos n'est pas, ici, de développer
ce qui pourrait être le programme d'une union de la
droite, mais il est clair que ces orientations rompraient
avec ce qui se fait dans notre pays depuis plus de vingt
ans.
4. Vers l'union de la droite
Le Club de l'Horloge adhère aux idées
de la droite nationale et libérale. Il a pour mission
de développer un corps de doctrine pour la droite
tout entière, qui justifie le rejet du socialisme
et de ses séquelles, en combinant deux principes
: la liberté individuelle et l'identité nationale.
Sur le plan intellectuel, on peut dire que le travail déjà
accompli par nous et par d'autres trace clairement les orientations
à suivre. Mais il revient aux partis, qui soumettent
des propositions aux suffrages des citoyens, d'assumer ces
idées et de les faire prévaloir dans le combat
politique. Pour cela, il faudra, tôt ou tard, (et
mieux vaudrait tôt que tard), faire l'union de la
droite, en faisant entrer le Front national dans une alliance
de gouvernement. Il n'y a pas d'autre voie pour le salut
de la France, car c'est bien cela qui est en jeu, sous l'écume
des polémiques politiciennes.
L'Italie nous a montré la voie : le "scénario
italien" signifierait que des forces nouvelles se détacheraient
de la droite classique et s'associeraient au Front national
pour battre la gauche, en créant ainsi une dynamique
qui conduirait à la victoire. L'Italie a su le faire,
pourquoi en serions-nous incapables ?
Moi aussi, j'ai fait un rêve : celui d'une
France libre et forte, gouvernée par de vrais hommes
de droite, et débarrassée de la gauche pour
toujours... C'est alors, enfin, que le clivage droite-gauche
pourrait être dépassé !
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