A la veille des élections européennes
du 18 juin 1989, les socialistes français ont choisi
leur cheval de bataille. Pour eux, "l'Europe sera sociale
ou ne sera pas". La notion d'"Europe sociale"
recouvre de nombreuses ambiguïtés. Elle porte
en soi le germe d'une Europe étatiste. Si l'on ne
veut pas d'une Europe socialiste, c'est-à-dire d'une
Europe bureaucratique, il faut offrir aux pays d'Europe
le choix d'une Europe libérale, d'une Europe des
libertés. Par ce rapport commun, le Club de l'Horloge
et le Club 89 entendent clarifier la position des Français
attachés aux libertés et à la patrie
sur cette question cruciale et apporter leur contribution
à la réflexion des partis de l'opposition.
ISBN 2-908046-11-3
Dépôt légal : août 1989
Sommaire
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1 - Europe libérale
ou Europe socialiste ?
2 - Europe du libre-échange ou puissance européenne,
l'avenir des institutions
3 - Les ambiguïtés de l'Europe sociale
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Avertissement
Michel Aurillac, président du Club
89, et Henry de Lesquen, président du Club de l'Horloge,
ont présenté le rapport sur l'Europe sociale
à la presse le 22 mai 1989.
Ont contribué à ce rapport
:
Pour le Club de l'Horloge :
Philippe Baccou
Michel Leroy
Pascal Lorot
Pour le Club 89 :
Jacques Bourdu
Alain Couve de Murville
Christian Sabbe
commander l'ouvrage
Europe
libérale ou Europe socialiste ?
par Henry de Lesquen
Pour étudier le thème de l'Europe
sociale, le Club de l'Horloge et le Club 89 ont constitué
un groupe de travail qui comprenait, d'une part, Philippe
Baccou, Michel Leroy et Pascal Lorot, et d'autre part, Jacques
Bourdu, Alain Couve de Murville et Christian Sabbe. Son
rapport, qui expose les conceptions des deux clubs sur cette
question, a été présenté à
la presse le 22 mai 1989. Je remercie le Club 89 et son
président, Michel Aurillac, d'avoir accordé
l'hospitalité au Club de l'Horloge pour cette occasion.
Chacune de nos deux associations avait déjà
réfléchi de son côté à
l'Europe. Le Club de l'Horloge lui avait consacré
son "université annuelle" d'octobre 1988.
Le numéro 38 de notre Lettre d'information en donnait
le résumé. Il était intéressant
de poursuivre ces travaux sur l'Europe en collaboration
avec le Club 89, pour enrichir mutuellement nos points de
vue et dégager des conclusions communes qui puissent
être utiles à l'opposition.
Celle-ci est désorientée depuis
sa défaite électorale de 1988. L'écho
qu'a eu dans l'opinion le slogan de la rénovation
est un signe de ce désarroi. Pourtant, la véritable
rénovation n'est pas une question de look, non plus
qu'une question d'âge. Elle suppose une réflexion
en profondeur sur l'identité de l'opposition :
- les valeurs auxquelles elle adhère,
- les aspirations qu'elle incarne,
- ce qui la distingue de la gauche.
La rénovation ne doit pas marquer un
retour en arrière, par nostalgie de l'étatisme
et de la social-démocratie. La droite rénovée
ne peut être que libérale.
C'est ici que les clubs politiques ont, nous
semble-t-il, un rôle à jouer. Moins embarrassés
que les partis par les échéances électorales,
les clubs sont mieux placés qu'eux pour tracer des
perspectives à long terme. Les électeurs attendent
généralement de leurs élus des avantages
particuliers. Ce phénomène, qui fausse les
relations entre le peuple et la classe politique, est à
l'origine de ce que les économistes de l'école
du Public Choice appellent le "marché politique".
Les citoyens qui suivent les travaux des clubs sont plus
désintéressés. Ainsi, les clubs sont
plus réceptifs que les partis aux aspirations populaires
; ils comprennent mieux les espoirs et les inquiétudes
des gens.
C'est pour ce motif que les clubs ont fortement
contribué au renouvellement des idées de l'opposition
entre 1981 et 1985, ce qui a préparé la victoire
électorale de 1986. Les difficultés de la
droite pendant la période qui a suivi ont sans doute
été liées, pour une part, au fait que
les clubs ont été alors moins écoutés
qu'auparavant.
Le Club de l'Horloge et le Club 89 ont chacun
leur personnalité. Cela ne leur interdit pas de travailler
ensemble sur des sujets précis, lorsque le besoin
s'en fait sentir. Nous pensons d'ailleurs que d'autres clubs
pouvaient se joindre à nous, le cas échéant,
dans des conditions très souples et sans qu'il soit
nécessaire de mettre en place une structure permanente.
L'essentiel est de stimuler l'opposition, de l'inciter à
se rénover en profondeur, pour mieux cerner son identité.
Par ce rapport sur l'Europe sociale, nous avons voulu montrer
comment les clubs pouvaient contribuer concrètement
au renouveau de l'opposition.
*
Nul sujet ne se prêtait mieux à
cette démonstration. Le débat sur l'Europe
est trop souvent confus ou technique, et les véritables
enjeux sont escamotés. Les socialistes disent que,
pour "faire l'Europe", il faudrait créer
un espace social européen : c'est-à-dire qu'il
faudrait centraliser à Bruxelles la politique sociale
des États membres. C'est ce que M. Fabius appelle
l'"Europe du progrès social".
Or, cette conception du progrès social
est anachronique. Ce n'est pas au moment où les pays
communistes eux-mêmes reconnaissent les défauts
de la centralisation bureaucratique que l'Europe devrait
l'adopter. Alors que la France s'efforce de décentraliser
son administration, en tournant le dos au modèle
de l'État jacobin, il serait absurde de le reconstituer
au niveau européen. La Communauté européenne
ne doit pas être plus centralisée que la Suisse
ou les États-Unis !
Le projet d'Europe sociale défendu par
Jacques Delors implique des abandons de souveraineté
et rejoint la vision fédéraliste d'un Jean
Monnet, qui rêvait des "États-Unis d'Europe".
Il est inconciliable avec notre tradition républicaine,
puisque, selon l'article 3 de la déclaration des
droits de l'homme et du citoyen, "le principe de toute
souveraineté réside essentiellement dans la
nation" et qu'il ne saurait y avoir, à vue humaine,
de "nation européenne". On ne crée
pas, en effet, de nation par décret, et la France
est le fruit du lent travail des siècles.
L'union de l'Europe doit respecter le principe
de subsidiarité : il ne faut pas confier aux institutions
européennes des compétences qui relèvent
du niveau national ; de même que, dans chaque nation,
l'État ne doit pas remplir les tâches qui reviennent
aux citoyens. Cette conception de l'Europe des nations était
celle du général de Gaulle. Elle est, aujourd'hui,
celle de Madame Thatcher, qui combat les orientations supranationales
de la technocratie bruxelloise. Le chef du gouvernement
britannique déclarait dans son discours de Bruges,
le 20 septembre 1988 : "Si nous avons réussi
à faire reculer les frontières de l'État
en Grande-Bretagne, ce n'est pas pour qu'on les rétablisse
au niveau européen et qu'un super-État européen
exerce à partir de Bruxelles une domination nouvelle."
Elle ajoutait : "Nous n'avons nullement besoin de nouveaux
règlements qui augmentent les coûts de l'emploi
et qui rendent le marché européen du travail
moins souple et moins concurrentiel par rapport aux producteurs
extérieurs."
A l'intérieur de la Communauté,
chaque pays doit rester libre de sa politique sociale. De
cette manière, les différents pays pourront
confronter leurs expériences, ce qui ne peut que
favoriser le progrès social authentique. Il est vrai
que des États membres moins développés
que la France, comme la Grèce ou le Portugal, connaissent
des contraintes sociales moins fortes que les nôtres.
Mais on peut en dire autant des États-Unis, de la
Suisse ou du Japon, en dehors de la Communauté. Le
niveau social d'un pays se mesure à ses résultats.
Il est fonction, tout d'abord, de la prospérité
générale, du niveau de l'emploi, des conditions
de vie des plus pauvres. Il est fonction, ensuite, du degré
de cohésion sociale, que la Suisse ou le Japon ont
su préserver mieux que la France, sans recourir à
nos méthodes dirigistes.
En matière sociale aussi, il faut accepter
la concurrence. Certes, de nombreux critères interviennent
dans la localisation des activités économiques.
Mais un système social de qualité doit offrir,
en contrepartie de son coût, des avantages qui attirent
les hommes et les entreprises. L'Allemagne de l'est a construit
le mur de Berlin pour empêcher l'exode de sa population,
parce qu'un régime communiste ne peut accepter la
concurrence sociale. C'est au fond la même logique
qui est à l'uvre, de façon évidemment
moins dramatique, entre les pays démocratiques. Si
notre système social est le "meilleur du monde",
il n'a rien à craindre de l'ouverture des frontières.
Et s'il faut l'améliorer, pour mieux satisfaire les
besoins des usagers, la concurrence nous dira dans quelle
direction aller.
*
L'Europe sociale est une notion ambiguë,
car il faut choisir entre une Europe sociale centralisée
à Bruxelles, et une Europe libérale qui laisse
à chaque nation la responsabilité de sa politique
sociale. Nous avons deux grandes échéances
devant nous. En juillet 1990, la libéralisation des
mouvements de capitaux, et, en janvier 1993, le début
du Marché unique. La France pourra-t-elle y faire
face ? Les déclarations des dirigeants socialistes
ne laissent pas d'être inquiétantes à
cet égard. M. Mitterrand lui-même, qui écrivait
en 1976 : "L'Europe sera socialiste ou ne sera pas",
disait dans son discours de Lille, le 6 février 1989
: "Il n'y aura pas d'Europe, ou bien il faudra que
cette Europe soit une Europe sociale." L'Europe sociale
centralisée, telle que les socialistes la conçoivent,
relève d'un modèle périmé. En
tout état de cause, il paraît exclu que les
socialistes français puissent faire prévaloir
leur position, puisqu'en la matière c'est la règle
de l'unanimité qui s'applique, et que l'Angleterre
et l'Allemagne ne suivront pas la France.
Nous sommes donc en droit de demander aux dirigeants
socialistes : "Êtes-vous vraiment favorable à
l'union de l'Europe ? Car si vos discours ne sont pas simplement
des propos à usage électoral, vous devez savoir
que l'union de l'Europe est incompatible avec l'Europe sociale
que vous évoquez." Seule une Europe libérale
peut être véritablement sociale, parce que
le progrès social est la conséquence du progrès
économique. Ainsi, l'Europe sera libérale
ou ne sera pas. Ainsi, entre l'Europe et le socialisme,
il faudra choisir.
Europe
du libre-échange ou puissance européenne,
l'avenir des institutions
par Michel Aurillac
Quelle Europe ?
Dans l'idée originelle, il y a potentiellement
plusieurs Europe. Il y a l'Europe de la liberté des
échanges sur son espace économique. Il y a
l'Europe ouverte sur le monde extérieur, l'Europe
se protégeant contre la concurrence sauvage, l'Europe
puissance planétaire du XXIe siècle, l'Europe
confédérale, l'Europe fédérale.
Pourquoi pas l'Europe unitaire ?
Dans ce fourmillement d'idées, il y a
des ressemblances, des convergences, des incompatibilités.
Prenons quelques exemples simples. L'Europe du libre-échange
ne peut pas être protectionniste vis-à-vis
du monde extérieur, l'Europe qui se protège
de la concurrence extérieure ne peut maintenir un
protectionnisme entre ses États membres. Si l'Europe
veut jouer un rôle de puissance planétaire,
elle doit renforcer sa cohésion et se doter d'institutions
appropriées, mais l'Europe des nations ne peut s'accommoder
d'un centralisme qui reproduirait à l'échelle
européenne le modèle jacobin français.
En vérité, l'Europe devra choisir
entre deux rameaux évolutifs, vers la zone de libre-échange
ou vers une structure de puissance. Naturellement, il s'agit
de deux évolutions qui ne peuvent ignorer ni le temps,
ni les lois de l'économie, ni celles de la science
politique.
Dans le premier rameau, on comprend bien que
l'abaissement des frontières intérieures est
accompagné par l'abaissement des frontières
extérieures, c'est ici l'essentiel de la politique
européenne. Le reste peut prendre des formes plus
ou moins trompeuses d'intégration : politique commune
agricole, négociation par la Communauté des
nouveaux accords du G.A.T.T., actions spécifiques
dans certains secteurs industriels ou de services, mais
l'objectif principal demeure le "laissez faire, laissez
passer" et le moins d'abandon de souveraineté
possible. Dans cette perspective, on comprend que la politique
agricole soit considérée comme une gêne,
en tous cas comme une étape provisoire, qui cédera
la place à une libéralisation des marchés
et à l'alignement des prix sur les cours mondiaux.
Dans le second rameau, on comprend que l'abaissement des
frontières intérieures est un signe majeur
de l'unité européenne, que l'abaissement des
frontières extérieures ne peut être
accepté que si des conditions équitables de
concurrence sont obtenues. La politique agricole commune,
dans ses grandes lignes, apparaît comme l'ancêtre,
il est vrai peu libéral, d'une série d'autres
politiques communes qui se résoudront un jour en
une politique européenne commune, en un destin commun
de l'Europe.
Fantasme ou réalité ?
Cette interrogation sur l'Europe, fantasme
ou réalité, sur la capacité du grand
marché, fût-il accompli, à induire une
communauté de destin, on la retrouve aussi bien à
droite qu'à gauche, chez tous les Français
et tous les Européens qui redoutent le rendez-vous
manqué de l'Histoire, "la grande illusion",
comme l'écrit justement Alain Minc.
Du point de vue des institutions, il importe
au premier chef de savoir dans quelle évolution nous
sommes entrés. Si c'est la première, les institutions
ne peuvent pas être vraiment renforcées. L'Assemblée
des Communautés, même si elle a réussi
à se baptiser Parlement, ne sera jamais un vrai parlement
exerçant les trois fonctions historiques d'un parlement
: consentir l'impôt ; voter la loi ; censurer le gouvernement.
Si c'est la seconde voie, il est clair que le Parlement
méritera un jour son nom et que l'évolution
y conduira inéluctablement.
Le Conseil, dans sa polysynodie regroupée
dans le Conseil des affaires générales et
surtout le Conseil européen, restera dans un cas
une réunion de gouvernements souverains, une sorte
d'assemblée générale des États
européens unis, au mieux leur conseil de sécurité,
avec un système de vote à majorité
qualifiée et de veto, ou bien il évoluera
lentement vers une chambre haute, véritable Sénat
des États d'Europe aux prérogatives plus importantes
que celles de l'Assemblée, représentant les
peuples européens, mais néanmoins soumise
aux règles quasi constitutionnelles du Traité
de Rome.
Quant à la Commission, "exécutif"
de la Communauté européenne, il faudra choisir
entre l'évolution vers la direction générale
d'une institution internationale (type O.N.U. ou U.N.E.S.C.O.),
ou vers un véritable gouvernement de type fédéral.
Une question de calendrier
Je dis fédéral et non pas confédéral.
La Suisse est une confédération, les États-Unis
sont une fédération, officiellement. Les cantons
suisses ont moins d'autonomie à l'égard de
la confédération helvétique que les
États américains à l'égard de
la fédération. Mais les cantons suisses, outre
leur étroitesse géographique, existent depuis
le 1er août 1291, les États-Unis depuis le
4 juillet 1776. La leçon est claire, le confédéral,
quand il ne se dissout pas ou n'éclate pas, conduit
au fédéral, mais il y faut du temps. Il y
faut du temps, ne pas confondre la hâte et la précipitation
et surtout éviter une fausse voie, celle de l'Europe
unitaire, à la fois dangereuse et impossible.
Vouloir unifier le droit européen sous
couvert d'harmonisation ne peut conduire qu'à l'inquiétude
généralisée des Européens et
au rejet de l'Europe par les Européens eux-mêmes.
L'administration bruxelloise, parce qu'elle est à
la croisée des chemins, parce qu'elle n'est pas vraiment
contrôlée par le Conseil, et encore moins par
le Parlement, est tentée de faire ce que font toutes
les administrations centrales, du centralisme. La France,
dans la mesure où, conformément à son
génie propre, elle fait passer la forme avant le
fond, peut aggraver cette tendance. Lorsque M. Delors dit
que, d'ici 1993, 80 % de la législation applicable
en Europe sera issue des instances européennes, ou
lorsque M. Mitterrand dit que l'Europe sera sociale, c'est-à-dire
aux législations sociales uniformisées, ou
ne sera pas, ils mettent l'Europe en danger de mort et apportent
de l'eau au moulin de Mme Thatcher, quand elle dit que la
Grande-Bretagne ne s'est pas débarrassée du
socialisme chez elle pour le voir revenir par Bruxelles.
Le risque d'un blocage existe de ce côté. Voie
dangereuse, donc, voie impossible aussi, car les États-nations
existent avec leurs traditions et leur particularisme. L'Europe
sociale, c'est celle qui découle du progrès
économique et de la création d'emplois, ce
ne peut être celle de l'unification des régimes
de sécurité sociale ni de la convention collective
européenne étendue par décision de
la Commission. En se proclamant plus européen que
les autres, le gouvernement socialiste de la France peut
conduire à l'échec de l'Europe.
Il est clair que devant un pareil enjeu, les
différences d'approches entre gaullistes et démocrates-chrétiens
(entre R.P.R. et centristes, si l'on préfèrent)
apparaissent secondaires, ou plus exactement d'une autre
nature. Ce sont des différences de calendrier, plus
que des différences du fond. Tout le monde sera d'accord
pour admettre que la Constitution des États-Unis
d'Amérique ou celle de la confédération
helvétique ne serait pas acceptée aujourd'hui
par les États membres de la C.E.E. ou par une majorité
d'entre-eux en substitution du traité de Rome. Tout
le monde sera d'accord pour admettre que la mise en uvre
de l'Acte unique européen ne peut pas demeurer sans
incidence sur les institutions européennes elles-mêmes.
Mais les difficultés les plus importantes
ne se situent pas à ce niveau. Elles résident
dans le fonctionnement même du Conseil et des instances
qui lui sont rattachées, notamment les comités
de gestion qui, produit par produit, cas par cas, jour après
jour, pilotent la politique agricole commune. Tant que l'unanimité
sera en pratique recherchée, même si elle n'est
plus requise, pour chaque décision tant soit peu
importante, le système selon lequel le dernier État
membre qui a donné son accord est celui qu'il faut
"payer" continuera à se développer.
Par conséquent, le caractère incohérent
et coûteux de beaucoup de politiques communautaires,
et pas seulement agricole, ne cessera de s'aggraver. Il
faut arriver à une pratique selon laquelle chaque
État membre aurait intérêt, non plus
à se faire prier pour donner son accord, mais à
contribuer activement, dès le début du processus
de décision, à la recherche d'une solution
rationnelle, acceptable par une majorité, dans laquelle
il est préférable de se situer.
Le problème institutionnel ne peut être
éludé. Mieux équilibrer les relations
entre les trois institutions "législatives"
et "exécutives" du traité de Rome,
sans brusquer les choses ni casser une continuité
que le pragmatisme de beaucoup d'États membres fait
accepter comme une donnée incontournable de l'Europe,
apparaît donc nécessaire. Des institutions
pour arrimer l'Europe à son destin, pour symboliser
son unité et faire ce que chacun des États
ne pourrait faire, le plus qui de l'Union fait la force.
*
La France va connaître, sauf imprévu,
après les élections européennes, une
période de trois années sans consultation
électorale. Cette longue période devrait permettre
aux formations politiques de l'opposition de préparer
dans la sérénité et le pragmatisme
l'indispensable unité de vue entre toutes ses composantes.
C'est à ce prix et à ce prix seul que gagnera
ou se perdra l'alternance politique. C'est le vu du
Club 89, c'est le vu aussi du Club de l'Horloge. C'est
le vu enfin de tous les Français fatigués
de jeux dans lesquels ils ne se reconnaissent pas.
Dans cette perspective, les sociétés
de pensée politique ont un rôle de premier
plan à remplir. C'était déjà
vrai en 1789, ça l'est toujours en 1989. Moins concernés
que les formations politiques par le temps qui passe, l'événement
circonstanciel ou le calendrier électoral, les clubs
de réflexion ont une place à part sur l'échiquier
politique. Moitié architectes, moitié charpentiers,
ils participent à la construction de l'édifice
pour ceux qu'ils souhaitent voir l'habiter. Là où
il y a défaut de la pensée, il est vain d'ambitionner.
Les ambiguïtés de l'Europe sociale
1. La diversité des systèmes
sociaux
Les situations demeurent très disparates
au sein de l'Europe des Douze.
. En ce qui concerne les indicateurs de "coût
social" (durée du travail, part des prélèvements
publics et des dépenses de protection sociale dans
la production), la position du Portugal, ou à un
moindre degré de la Grèce, se différencie
profondément de celle des pays de l'Europe du nord
ou de la France.
. En ce qui concerne la réglementation sociale,
on voit s'opposer une tradition d'intervention étatique,
"à la française", à la tradition
"à la britannique", dans laquelle les règles
sont plus largement laissées à l'initiative
des partenaires sociaux.
. Le poids du syndicalisme est enfin extrêmement
variable, mais, semble-t-il, partout déclinant depuis
une dizaine d'années, sauf au Danemark.
Dans ce contexte, la France présente
un niveau relativement élevé de coût
social et de rigidité sociale par rapport à
ses partenaires, sans pour autant que les avantages sociaux
y soient supérieurs. On relève, en particulier
:
. une durée "normale" du travail parmi
les plus basses ;
. un poids des prélèvements obligatoires et
des dépenses de protection sociale parmi les plus
élevés ;
. un âge "normal" de la retraite particulièrement
bas (résultat de la politique irresponsable des socialistes
après 1981) ;
. un système paralysant de placement de la main-d'uvre
;
. un système de salaire minimum pénalisant
l'emploi.
Des coûts sociaux plus faibles, une réglementation
moins rigide que celle de la France ne sont pas assimilables
à une régression sociale. Certes, des pays
moins riches que la France, comme la Grèce ou le
Portugal, ont une durée de travail plus longue, des
prélèvements publics moins pesants, des dépenses
sociales moins fortes, mais c'est aussi le cas de pays plus
riches, comme les États-Unis, la Suisse ou même
le Japon. Mieux que la France, ces pays ont su garantir
un haut niveau d'emploi, tout en préservant le consensus
et la paix sociale, sans recourir à des solutions
dirigistes et contraignantes. On invoque souvent les notions
de concurrence déloyale ou de dumping social. Si
cette thèse était juste pour la Grèce
ou le Portugal, elle devrait l'être encore plus pour
les États-Unis et le Japon.
2. Les deux philosophies en présence
La philosophie socialiste en matière
d'"Europe sociale" part d'un postulat et d'une
crainte.
Un postulat : les socialistes français
posent notre système national de protection sociale
comme "le meilleur du monde", oubliant son coût
énorme, ses déficits, sa complexité
et l'insatisfaction croissante de nos concitoyens. Ils estiment
en outre que notre droit du travail, reposant sur une logique
d'acquisition d'avantages acquis au fil des années,
est immuable et doit être étendu à l'ensemble
des pays de la Communauté.
Une crainte : le grand marché unique
va permettre une libre circulation des hommes, des marchandises,
des services et des capitaux sur le territoire des douze
États membres ; la concurrence entre entreprises
va s'exacerber et, surtout, on assistera à une "migration
des capitaux" - d'une importance aujourd'hui difficile
à préciser - à la recherche d'une localisation
optimale, en fonction des physionomies, des spécificités
et des objectifs stratégiques propres aux différentes
entreprises. Dans cette perspective, la diversité
des régimes sociaux (et notamment la différence
des niveaux de prélèvements) entre les différents
partenaires pourrait entraîner un "démantèlement"
des systèmes sociaux offrant la protection la plus
élevée. Ce serait notamment le cas de la France.
Le vecteur en serait ce que Jacques Delors appelle le dumping
social. Telle est, résumée, la thèse
des sociaux-étatistes français. Selon eux,
les pays aux coûts salariaux moyens les plus faibles
pourraient tirer avantage d'un différentiel de protection
en capturant des parts de marché supplémentaires
et en détournant à leur profit des investissements
par le jeu de la délocalisation des entreprises.
En poursuivant cette logique à l'extrême, des
pressions à la baisse pourraient s'exercer sur les
conditions sociales (salaires, niveaux de protection, réglementation
du travail...) des pays considérés comme les
mieux dotés en ce domaine.
Pour éviter des tensions susceptibles
de remettre en cause le système de protection le
plus coûteux - le nôtre -, les socialistes ont
imaginé une harmonisation des conditions sociales
par le "haut". Ce qui revient à proposer
à nos partenaires d'adopter à l'échelle
communautaire le système français ou un système
approchant. S'inscrivant dans une démarche de type
constructiviste , la diminution des disparités serait
réalisée par des directives centralisées,
émanant de la Commission européenne. En d'autres
termes, l'administration bruxelloise se verrait chargée,
d'une part, d'uniformiser les règles et, d'autre
part, d'assurer la péréquation des ressources,
c'est-à-dire les prélèvements et la
politique de redistribution. Une telle mesure, si elle était
adoptée, reviendrait à construire un État-providence
au niveau européen, doté de pouvoirs supranationaux,
au moment où la crise de l'État-providence
s'aggrave partout.
L'approche des socialistes est à la
fois anti-économique, antidémocratique et
antinationale.
- Elle est anti-économique : un système d'État-providence
à l'échelle européenne, porteur d'une
prétention redistributive, conduit à un jeu
à somme négative. Une telle organisation engendre
en effet :
. des coûts directs : ceux de l'appareil redistributif
lui-même et de la bureaucratie bruxelloise,
. des coûts indirects : l'opacité du système,
d'autant plus importante que l'on s'éloigne de toute
référence nationale, aboutit sous la pression
des lois du "marché politique" à
faire des groupes ou catégories les mieux organisés
les principaux bénéficiaires des transferts
sociaux, car ils sont les mieux à même de faire
prendre en considération leurs intérêts
par les autorités politiques et administratives.
En outre, on peut imaginer qu'une Europe sociale dirigiste
conduise, en moyenne, à une hausse du coût
relatif du travail par rapport au capital. Ce qui ne manquerait
pas de peser sur les conditions de la production et d'entraîner
une hausse du nombre de chômeurs.
- Cette Europe sociale, telle qu'elle est conçue
par les socialistes, est également antidémocratique,
car elle renforcerait le pouvoir des bureaucrates de la
Communauté.
- Enfin, elle est antinationale : non pas parce qu'elle
aurait une dimension européenne, mais parce qu'elle
ferait fi des traditions qui ont dans chaque pays européen
favorisé tel type de protection, de réglementation
du travail ou de relations sociales.
A cette conception bureaucratique et centralisée
s'oppose une Europe des nations, qui est aussi une Europe
libérale. Pour les libéraux, le social découle
de la prospérité économique. Il ne
peut y avoir d'Europe sociale sans Europe économique.
L'instrumentation communautaire, la production des règles
et normes, la technostructure ne doivent pas l'emporter
sur le libre jeu des acteurs économiques et sociaux.
Le progrès social en Europe doit se
fonder sur la liberté et la concurrence :
- la liberté : Il est nécessaire de respecter
les législations sociales nationales. Dans chacun
des douze États-membres, une Constitution démocratique
garantit aux salariés le droit de s'organiser en
toute liberté et le système de protection
tient compte des spécificités nationales,
d'ordre historique, économique ou social.
- la concurrence : Elle permettra de jauger l'efficacité
des différents systèmes sociaux. Par la mise
en évidence de leurs coûts et avantages, elle
favorisera un rapprochement des régimes "en
concurrence", mais de manière évolutive
et spontanée. Rien ne justifie une uniformisation
forcée. S'il est vrai que le système français
est "le meilleur" et si, comme le disent les socialistes,
la politique sociale conditionne la réussite économique,
laissons alors la concurrence s'exercer, donnons aux acteurs
économiques et sociaux la liberté de choisir
le système qui leur paraît le meilleur.
Certains États ou régions de la
Communauté, où les coûts salariaux et
les normes de protection obligatoire sont inférieurs
à la moyenne européenne, chercheront à
attirer activités économiques et investissements.
Mais on peut légitimement douter que toute modification
à l'échelle européenne de la carte
économique réponde au seul critère
du coût social. La théorie économique
et l'expérience des entreprises enseignent que la
liste des avantages comparatifs des facteurs qui déterminent
la localisation des investissements est fort diversifiée.
Dans une économie de plus en plus immatérielle,
qui fait appel à la matière grise, le social
n'est qu'un aspect, au même titre que la qualité
des administrations locales, la proximité d'une main-d'uvre
hautement qualifiée, la présence d'infrastructures
de transport et de communication...
L'Europe ne doit pas être uniforme et
bureaucratique. Elle ne peut reposer sur l'effacement des
nations. Ne faisons pas l'union de l'Europe sur le modèle
de l'État jacobin. Il serait paradoxal que l'Europe
des nations soit plus centralisée que des fédérations
comme la Suisse ou les États-Unis, où les
disparités, notamment dans les domaines de la fiscalité
et de la législation sociale, sont compatibles avec
le dynamisme économique et ne nuisent en rien au
sentiment d'avoir un destin commun. Les socialistes estiment
que l'Europe sera sociale ou ne sera pas. Nous pensons que
l'Europe sera libérale ou ne sera pas. Ainsi, le
choix est politique.
3. La France socialiste à reculons
La priorité donnée par les socialistes
à l'Europe sociale est ancienne. François
Mitterrand écrivait dès 1976 dans L'Abeille
et l'architecte : "L'Europe sera socialiste ou ne sera
pas." Depuis, il y a eu la signature de l'Acte unique
et sa ratification en 1986, ainsi que les récentes
déclarations du président de la République.
Dans son message du Nouvel An prononcé le 31 décembre
1988 à Strasbourg, celui-ci déclarait : "J'attends
de l'Europe aussi qu'elle comprenne que sans politique sociale
et sans espace culturel elle ne sera pas." Politique
sociale, mais laquelle ? Il le précisait dans le
discours de Lille du 6 février 1989 : "Je ne
veux pas d'une Europe où le capital serait taxé
à moins de 20 %, alors que les fruits du travail
le seraient à 60. Il ne faut pas que les législations
les plus attardées ou les plus injustes s'imposent
: la France ne donnera pas son consentement. Face aux forces
qui voudraient tant nous ramener en arrière, nous
allons retrouver les mêmes formes de lutte et entourés
de dizaines de millions d'hommes et de femmes qui, du Danemark
au Portugal, nous soutiendront. Continuons le combat de
ceux qui se sont libérés de leurs chaînes."
Cette polémique archaïque de l'Europe des "travailleurs"
opposée à l'Europe des "riches"
a été développée lors de l'émission
7 sur 7 du 13 février 1989 : "On ne peut pas
faire l'Europe des affaires, l'Europe des grandes entreprises
et l'Europe des riches encore une fois. Il faut aussi l'Europe
des citoyens, l'Europe de tout le monde. Nous ne céderons
pas. Il n'y aura pas d'Europe, ou bien il faudra que cette
Europe soit une Europe sociale."
Dans le même esprit, Jacques Delors déclarait
: "D'ici à 10 ans, 80 % de la législation
sociale et économique sera décidée
à Bruxelles." Devant les syndicats britanniques,
il avait précisé que la Commission s'était
engagée à protéger les droits des syndicats
contre le libéralisme du marché unique.
Le manifeste du Parti socialiste publié
le 28 février 1989 donne priorité à
la construction d'une Europe sociale, "indispensable
pour s'opposer au libéralisme".
A l'opposé, Margaret Thatcher a pris
des positions d'une grande fermeté :
- dans le sens d'une Europe des nations et des États
nationaux, avec le refus de la supranationalité et
des abandons de souveraineté ;
- dans le sens d'une Europe libérale ;
- dans le refus d'une Europe bureaucratique centralisée.
Dans son discours de Bruges du 20 septembre
1988, le Premier ministre britannique affirmait : "Si
nous avons réussi à faire reculer les frontières
de l'État en Grande-Bretagne, ce n'est pas pour qu'on
les rétablisse au niveau européen et qu'un
super-État européen exerce à partir
de Bruxelles une domination nouvelle." Elle redoute
cette bureaucratie bruxelloise qui pourrait s'appuyer sur
les gouvernements sociaux-démocrates d'un certain
nombre d'États : "Nous n'avons nullement besoin
de nouveaux règlements qui augmentent les coûts
de l'emploi et qui rendent le marché européen
du travail moins souple et moins concurrentiel par rapport
aux producteurs étrangers." "Un statut
européen des sociétés, s'il devait
exister, devrait contenir le minimum de règles, ajoute-t-elle.
Nous autres, en Grande-Bretagne, nous sommes résolus
à combattre toute tentative d'introduire le collectivisme
et le corporatisme au niveau européen - encore que
chacun puisse agir comme il l'entend dans son propre pays."
L'uniformisation sociale n'est pas possible.
Elle ne s'impose pas. Elle n'est même pas souhaitable.
Rappelons qu'elle n'existe pas aux États-Unis. Les
systèmes de protection sociale résultent d'une
philosophie qui diffère d'un pays à l'autre,
en fonction de ses données historiques et idéologiques.
Et les modes de financement n'ont guère de points
communs. Il en est de même pour l'harmonisation des
relations du travail.
L'espace social européen, tel que les
socialistes français le conçoivent, a-t-il
une chance d'être adopté par la Communauté
? Il faudrait pour cela que les dispositions relatives aux
droits et aux intérêts des travailleurs salariés
soient adoptés par le Conseil. Une telle décision
requiert l'unanimité du Conseil et non pas la majorité
qualifiée, à la différence de beaucoup
de décisions liées à l'Acte unique.
La position de la Grande-Bretagne, notamment, ne permettra
pas l'adoption de cette prétendue Europe sociale
que les socialistes français appellent de leurs vux.
*
L'Europe socialiste s'oppose au principe de
subsidiarité selon lequel les entreprises décident
elles-mêmes de leur gestion et les nations de leur
destin. En se réclamant de l'Europe sociale, les
socialistes militent en réalité pour une montée
globale de l'État-providence à l'échelle
européenne, appuyée par la bureaucratie bruxelloise.
L'Europe libérale, c'est tout d'abord
une Europe économique reposant sur l'économie
de marché et le recul de l'intervention des États
au bénéfice des entreprises et des hommes.
Cette Europe de la liberté est liée au recul
généralisé de l'État-providence.
Le progrès social sera alors la conséquence
du progrès économique.