Depuis les origines
de la philosophie, bien des auteurs ont affirmé que
l'homme était lié par nature à la société.
Aristote le disait déjà : "L'homme est
un animal social." Il reconnaissait par là le
double caractère de l'homme : être vivant pourvu
d'instincts, il est aussi un être social. Les sciences
de la vie, comme l'éthologie ou biologie du comportement,
représentée notamment par le prix Nobel Konrad
Lorenz et son disciple Irenaus Eibl-Eibesfeldt, ont enrichi
et précisé cette conception de l'homme. Résumant
leur enseignement, Arnold Gehlen a pu écrire : "L'homme
est par nature un être de culture." Les abeilles,
par exemple, comme beaucoup d'espèces, vivent en société.
L'homme seul accède au niveau culturel. Sans l'apport
des traditions, sans la transmission du savoir accumulé
génération après génération,
l'homme ne serait qu'un chaos d'instincts. Il a besoin de
références et de normes qui sont autant de contraintes,
mais aussi de défis, pour exercer sa volonté
et former sa personnalité, au fur et à mesure
des épreuves qu'il rencontre. Ces normes sont inséparables
des communautés qui les transmettent.
1. L'homme, en l'absence des disciplines culturelles,
ne serait qu'un chaos d'instincts
L'homme est, comme tout autre animal, un être
vivant doté d'instincts. Mais ceux-ci constituent
chez lui des programmes ouverts. Il est ouvert au monde
(Max Scheler) : son apprentissage, guidé par la culture
et les traditions, se poursuit jusqu'à la vieillesse.
Dans le génotype qu'il a reçu de ses deux
parents, en vertu des lois de l'hérédité,
l'homme dispose de programmes complexes, qui constituent
le fonds originel de son identité, laquelle va s'enrichir
par l'expérience et l'éducation. L'homme ne
reçoit pas seulement de ses ancêtres les dispositions
qui forment son appareil locomoteur, mais aussi celles qui
lui donnent accès à la pensée conceptuelle
et au langage syntaxique. Les instincts de l'homme sont
relativement despécialisés, comparés
à ceux de toute autre espèce. Or, comme le
souligne Konrad Lorenz, un programme ouvert est nécessairement
plus riche d'information qu'un programme fermé, puisqu'il
doit répondre à des circonstances changeantes.
En raison même de son ouverture au monde, qui le fait
accéder au niveau culturel, I'homme s'affirme donc
comme un être particulièrement riche d'instincts.
1) - L'homme est riche d'instincts
L'homme connaît des instincts (ou pulsions)
tels que la faim, la soif, le besoin sexuel... Il est notamment
doté d'un puissant instinct d'agressivité,
avec les comportements qui s'y rattachent : le sens du territoire
et celui de la hiérarchie. Pour Konrad Lorenz, l'agressivité
se définit comme "l'instinct de combat de l'animal
et de l'homme, dirigé contre son propre congénère."
(1). Elle ne se réduit pas à
la réaction aux frustrations, bien que celles-ci
soient de nature à l'exciter. L'agressivité
ne débouche pas nécessairement sur la violence.
Grâce à la "ritualisation" des comportements,
elle peut concourir au bien commun. Elle permet à
l'individu de s'affirmer face aux autres et de prendre sa
place dans une hiérarchie. Convenablement canalisée
par les disciplines culturelles, l'agressivité fournit
à l'homme l'énergie qui lui donne vocation
à la liberté. C'est elle qui est à
l'origine des actions les plus dynamiques de l'homme, qui
lui imprime l'élan pour agir et pour transformer
la nature. Elle est à l'origine de la découverte
scientifique ou de la création artistique.
Les éthologues ont observé le
comportement territorial dans de nombreuses espèces.
Selon Robert Ardrey, qui a popularisé la notion,
un territoire est un espace vital terrestre, aquatique ou
aérien qu'un animal ou un groupe d'animaux défend
comme sa propriété. (2) L'"
impératif territorial" est l'impulsion qui porte
un être animé à conquérir cet
espace et à le protéger contre toute violation.
Il en tire un surcroît de vitalité : aussi
l'intrus est-il presque toujours repoussé. Lié
à l'agressivité, ce comportement est intraspécifique
(dans la plupart des espèces, l'animal n'interdit
son territoire qu'à ses congénères.
L'écureuil, par exemple, ne s'oppose pas aux allées
et venues d'un rat). Il répartit la population dans
l'espace en fonction des ressources exploitables et réduit
les occasions de conflit en séparant les individus
et les groupes. Le territoire, lieu de séjour protégé,
favorise la reproduction tout en prévenant la surpopulation.
Il remplit ainsi une fonction essentielle à la survie
de l'espèce.
L'homme, doué d'une grande agressivité,
est un animal territorial. Des institutions comme le domicile
et la famille, au niveau du groupe élémentaire,
ou la cité et la nation, au niveau de la société
tout entière, ont mis en forme cette tendance naturelle
de l'homme.
2) - L'homme a un besoin vital de la culture
Dans certaines espèces, on peut observer un comportement
de curiosité dans les jeux que pratiquent les jeunes.
Mais c'est seulement chez l'homme que la curiosité
ne disparaît pas à l'âge adulte. Notre
espèce illustre le phénomène de néoténie,
ou arrêt de l'évolution à un stade juvénile,
décrit par Louis Bolk. En un sens, l'homme demeure
un éternel enfant. Ouvert au monde, il peut apprendre
et désapprendre, acquérir des habitudes et
en perdre. Sa personnalité évolue en fonction
de ses propres actes. De ce fait, l'homme est un être
risqué, fragile, qui peut progresser, comme il peut
tomber en décadence.
Sans les disciplines de la culture, l'homme
ne peut même pas se développer. L'histoire
des enfants-loups est là pour l'illustrer. (3)
Au début de l'année 1800, on captura en Aveyron
un enfant de douze ans. Cet enfant ne parlait pas, ne s'intéressait
qu'à la nourriture et au repos et restait farouchement
indépendant. Il ne manifestait aucun sentiment. Bien
qu'il ne fût pas dépourvu d'intelligence, ses
actions étaient sans but et sans discernement. Pendant
six ans, le Docteur Itard, chirurgien au Val-de-Grâce,
va s'efforcer d'épanouir sa personnalité.
Cependant, malgré l'apprentissage de quelques fonctions
et l'apparition de quelques sentiments comme le bon vouloir
ou le repentir, le jeune Victor, ainsi qu'on le nomma, ne
parla jamais. Atrophiées par des années d'"
état de nature", les forces mentales de l'enfant
étaient désormais trop limitées pour
permettre un progrès au-delà d'un certain
niveau. A une période essentielle pour son développement,
il aura manqué à Victor l'encadrement d'une
culture. L'homme "naturel", tel que Rousseau l'avait
imaginé, n'est donc pas un rêve : c'est un
cauchemar. L'homme a besoin de règles pour développer
ses potentialités. L'ordre intérieur qui caractérise
une personnalité n'est pas donné à
la naissance. La liberté réside dans la volonté,
force d'intégration qui transforme la multiplicité
chaotique des instincts concurrents en un tout cohérent.
Or, la volonté ne s'épanouit que dans le cadre
d'institutions adaptées : il n'y a pas d'hommes libres
dans une cité sans lois.
Les institutions, au sens large, ne sont pas
créées par un génial législateur,
qui pourrait, comme dans les contes de fée, faire
surgir un monde nouveau d'un seul coup de sa baguette magique.
Elles sont un faisceau de traditions ou valeurs dont nous
héritons pour l'essentiel des générations
qui nous ont précédés, même s'il
nous est permis d'enrichir cet héritage de nos propres
actions. La tradition est le processus par lequel un savoir
acquis est transmis d'un individu à un autre, d'une
génération à une autre, et s'impose
comme une norme. On connaît des exemples de tradition
animale. Mais celle-ci est toujours liée à
la présence de l'objet auquel elle s'applique et
procède par imitation directe d'un comportement (c'est
le cas du chant des oiseaux). Il ne peut donc y avoir d'accumulation
notable de savoir supra-individuel chez les animaux. Chez
l'homme, grâce à la pensée conceptuelle
et au langage qui apparaît avec elle, la tradition
crée des symboles libres qui communiquent des faits
et des raisonnements sans la disponibilité matérielle
des objets qu'ils concernent.
Les traditions sont des règles qui impliquent
des jugements de valeur et qui s'imposent à l'individu
de l'extérieur. L'homme ne peut s'en passer, pas
plus qu'une plante ne peut se développer sans air
et sans lumière. L'identité de chaque individu
n'a pas de sens - ni d'avenir - en dehors de celle de la
culture dont il est membre. Encore faut-il, pour la croissance
de l'homme, que ces règles entrent dans un rapport
harmonieux avec la nature profonde de l'individu, déterminée
par son patrimoine génétique. La voix des
morts parle en nous. C'est elle qui nous pousse à
perpétuer notre vie par delà notre existence
personnelle, en maintenant notre identité.
2. Identité culturelle et changement des traditions
Oswald Spengler a soutenu dans Le Déclin
de l'Occident que les cultures ont des cycles de vie (enfance,
maturité, décadence) analogues à ceux
des êtres vivants et couvrant des périodes
de plusieurs siècles. Ainsi conservent-elles leur
identité sous des formes changeantes. (4)
L'être humain est attaché à ses traditions.
Pourtant, certains facteurs tendent à les modifier.
Ils assurent normalement la préservation des données
culturelles fondamentales, dans un environnement variable.
1) - Les facteurs d'invariabilité des traditions
L'accumulation des connaissances repose nécessairement
sur des structures fixes. Les coutumes, les usages, la grammaire
et le vocabulaire de la langue, les procédés
agricoles et techniques, ainsi que le "savoir conscient",
ce qu'on appelle la science, doivent se couler dans des
moules relativement constants pour pouvoir être conservés
et transmis. L'acquisition des habitudes contribue grandement
à la stabilité de la culture. Les êtres
vivants ont peur de s'écarter de leurs habitudes.
Au contraire, ils ont plaisir à revoir quelque chose
de familier, à exécuter un mouvement bien
connu. L'imitation joue un grand rôle dans la transmission
de la culture. La possibilité de s'identifier au
père et d'être conscient d'obéir aux
injonctions d'un "sur-moi" éthique donne
à l'homme l'assurance intérieure qui lui est
indispensable. La recherche de l'identité est fondamentale.
Celui qui a perdu son héritage culturel est véritablement
un déshérité. Tout être humain
a besoin, pour rester sain d'esprit, de s'identifier à
d'autres ; et il a également besoin d'être
reconnu par les autres. Selon Lorenz, c'est parce que le
respect envers les ancêtres a été programmé
au cours de la phyllogenèse de l'homme qu'il a donné
lieu à un culte chez les peuples les plus divers.
La France ne fait pas exception. Dans sa fameuse conférence
de 1882, "Qu'est'ce qu'une Nation ?", Renan pouvait
dire : "La nation, comme l'individu, est l'aboutissant
d'un long passé d'efforts, de sacrifices et de dévouements.
Le culte des ancêtres est de tous le plus légitime
; les ancêtres nous ont fait ce que nous sommes. Un
passé héroïque, des grands hommes, de
la gloire (j'entends de la véritable), voilà
le capital social sur lequel on assied une idée nationale."
(5)
La "ritualisation culturelle", qui
forme les traditions, est essentielle pour la sauvegarde
de cette identité collective. Dans L'Envers du miroir,
Konrad Lorenz lui attribue quatre fonctions (6)
:
- la communication entre les membres du groupe. Les modes
de communication, bien qu'inscrits dans le génotype,
ne peuvent se développer que par l'apprentissage
du langage - verbal ou non -. Hérédité
et éducation sont intimement liés.
- la canalisation des comportements. Les traditions établissent
des disciplines qui empêchent le développement
d'une agressivité destructrice. Ce rôle est
essentiel, puisque l'homme est très agressif. Jacques
Monod estimait qu'un des traits de l'espèce humaine
est sa propension au génocide, assez fréquent
dans l'histoire (7). La canalisation prend
des formes variables selon les époques, comme les
tournois de chevaliers au moyen âge ou le sport à
l'époque contemporaine.
- la motivation : les idéaux - qu'il s'agisse de
la liberté, de la justice, etc. - proviennent de
motivations dont la base énergétique est dans
nos instincts, et dont la forme est culturelle. Si tel homme
est prédisposé par son hérédité
à devenir un excellent guerrier, le fait qu'il emploie
son courage dans une armée et non dans une entreprise
est culturel. Les institutions, en prêtant une forme
à l'énergie affective, la canalisent vers
des actions cohérentes pour l'individu et la société.
Sans elles, les motivations seraient chaotiques, comme elles
peuvent l'être chez le petit enfant qui "fait
des caprices". L'art propre à une culture, qui
révèle une esthétique, son code de
bienséance et de correction, qui atteint à
l'éthique, sont des valeurs suprêmes pour chacun
des sujets porteurs de cette culture, qui ont un puissant
désir de les perpétuer.
- la séparation : la quatrième fonction des
disciplines culturelles est, selon Konrad Lorenz, "l'empêchement
des mélanges et des croisements" qui tend à
préserver la cohésion du groupe. La ritualisation
peut prendre la forme d'une hostilité latente ou
déclarée à l'égard des autres
groupes. Selon Claude Lévi-Strauss, "cette attitude
ancienne et commune qui consiste à répudier
purement et simplement les formes culturelles, morales,
religieuses, sociales, esthétiques qui sont les plus
éloignées de celles auxquelles nous nous identifions",
que l'on appelle l'ethnocentrisme, n'est pas condamnable
(8).
2) - Les facteurs de changement des traditions
Aussi attaché soit-il à ses traditions,
l'homme ne peut s'y soumettre sans restrictions, à
cause de sa curiosité naturelle qui lui donne le
désir de la nouveauté. La tension entre ces
deux tendances contradictoires existe en chacun de nous.
Elle se manifeste aussi entre les classes d'âges.
Aux environs de la puberté, le courage et l'agressivité
se développent en même temps que l'attrait
de l'inconnu et de l'aventure. La révolte de la jeunesse,
qui n'est pas spéciale à l'homme (on l'observe
aussi chez les loups, chez les chimpanzés...), est
génétiquement programmée. Tant qu'il
reste dans de justes proportions avec le sens des traditions,
le goût du changement contribue au progrès
en favorisant l'adaptation de la société aux
circonstances, sans toucher à la hiérarchie
des valeurs qui fonde son identité. S'il devient
excessif, il peut provoquer l'effondrement de la culture,
qui laisse derrière elle une civilisation sans âme.
Cela risque de se produire lorsque les formes sociales ne
sont plus en accord avec les normes innées du comportement,
ainsi qu'on l'observe dans la grande ville cosmopolite.
3) - Culture et civilisation
On doit ici se souvenir de la distinction faite
par la philosophie allemande entre "culture" et
"civilisation". La culture est en quelque sorte
le socle du génie d'un peuple. En partie enfouie
dans l'inconscient collectif, elle garde un caractère
immuable. La civilisation, quant à elle, évolue
en fonction des circonstances sociales et des conditions
matérielles. Si la civilisation occidentale s'est
diffusée dans le monde, il n'est pas évident
qu'elle ait pénétré en profondeur dans
la mentalité collective des peuples qui appartiennent
à d'autres cultures, comme celles de l'Inde, de la
Chine ou de l'Orient islamique.
De même que l'individu traverse bien
des péripéties en conservant son identité,
du moins s'il n'est pas atteint par une maladie mentale
comme la schizophrénie, de même un peuple,
ou une famille de peuples, a une histoire, et traverse des
événements mémorables, heureux ou malheureux,
sans jamais renoncer à être lui-même.
Cette identité collective et pérenne, c'est
surtout dans le mythe et dans l'art que l'on peut en avoir
l'intuition, et celle-ci n'en épuise pas le contenu.
Fondamentalement, l'identité réside dans une
certaine hiérarchie des valeurs qui tend, en longue
période, à guider l'évolution de la
société. Ainsi, dans Les Racines du futur,
le Club de l'Horloge a montré la permanence de schémas
de pensée, d'idéaux, dans notre culture et
a expliqué la crise de notre société
par le fait que le Français, l'homme européen,
porteur et héritier d'une culture qui pousse ses
racines dans le plus lointain de son histoire, ne se reconnaît
pas dans la société dans laquelle il vit.
(9)
Le modèle des trois fonctions décrit
par Georges Dumézil, issu de l'Antiquité indo-européenne,
est ancré dans la culture occidentale, et sous-jacent
à son identité, car il définit à
grands traits une hiérarchie des valeurs pour la
société. Au premier rang se trouve la fonction
de souveraineté, qui présente un double aspect
: "royal" et politique d'une part, "sacerdotal"
et juridique d'autre part. Puis vient la fonction guerrière,
qui régit l'usage de la force en vue de la sécurité
publique. La troisième fonction, enfin, qui se rapporte
à la production, le cède aux deux précédentes
quant au prestige et à l'autorité, quoiqu'elle
occupe la plus large part du champ des activités
humaines. Ainsi, dans ce modèle, la qualité
prime la quantité. Or, aujourd'hui, les valeurs de
l'économie et, plus généralement, celles
de la troisième fonction, usurpent la première
place en évinçant celles des deux autres fonctions.
Les gouvernements réduisent la politique à
la gestion ; les Églises, la religion à l'action
sociale. Cette confusion des valeurs est la source de tous
nos maux.
L'identité culturelle ne peut se laisser
appréhender entièrement par la raison. Les
règles traditionnelles sont filtrées par l'expérience
des générations et seules les mieux adaptées
survivent. Constituant ce que le Pr. Hayek appelle un "ordre
spontané", elles sont bien différentes
des transformations arbitraires préconisées
par le "constructivisme". (10)
C'est pourquoi elles ne peuvent s'épanouir qu'au
sein de communautés formées par l'histoire.
3. Les traditions sont portées par des communautés
Les traditions ne se transmettent pas de façon
désincarnée. Elles sont vécues au sein
de communautés comme la famille et la nation, où
se forme la personnalité. Souvent d'origine fort
ancienne, les traditions ont été mises à
l'épreuve par de nombreuses générations
et sont adaptées au fonds génétique
des hommes qui les incarnent, formant avec eux des systèmes
bioculturels.
La liberté n'est pas un principe d'indétermination,
ou la possibilité de créer sa propre nature,
ce qui n'aurait pas de sens. Elle est dans la faculté
de se réaliser en intériorisant un ordre extérieur
qui soit suffisamment en concordance avec son intime nature,
de manière à obéir à cet appel
: "Deviens ce que tu es." Cela suppose habituellement
que l'on ait pris conscience d'appartenir à une communauté
formée par la vie et par l'histoire. L'individu déraciné,
en revanche, ne peut s'épanouir dans une société
qui n'est pas faite pour lui, où "l'esprit devient
l'adversaire de l'âme" (Ludwig Klages).
Cette vérité est méconnue,
pour des raisons idéologiques, par les auteurs qui
adhèrent à l'une des expressions de l'utopie
égalitaire. Selon celle-ci, l'homme ne serait qu'une
table rase, on pourrait le modeler par l'éducation
comme on le désire. Le pédagogue est alors
investi d'une mission d'ingénierie sociale. Il est
le libérateur, l'accoucheur de l'homme nouveau. Pour
les marxistes, en particulier, l'homme est un être
uniquement social, déterminé par son milieu
et sa place dans les rapports de production. Il faut détruire
les communautés en vue d'établir la "société
sans classes". Gramsci s'est fait le chantre de la
révolution par l'action culturelle qui agit sur la
mentalité collective. Il charge les "intellectuels
organiques" (animateurs culturels, travailleurs sociaux,
éducateurs...) d'exploiter les "contradictions"
de la société, par exemple en poussant les
adolescents à s'opposer à leurs parents.
La famille est la cellule de base où
s'effectue la croissance de l'homme. Tant qu'il n'a pas
atteint l'âge adulte, l'homme a besoin de ses parents.
Etant donné la durée de l'enfance et de la
jeunesse, il faut que les membres du couple nouent des liens
qui résistent à l'épreuve du temps.
Axée sur l'institution du mariage, la famille a pour
fonction non seulement de perpétuer l'espèce,
mais aussi de transmettre l'héritage culturel. C'est
sous son influence que le jeune s'intègre à
la société en intériorisant un système
de valeurs. La famille est l'espace privilégié
de l'entraide et du don de soi. L'école a pour vocation
d'instruire ; elle ne doit pas être concurrente de
la famille, mais complémentaire. L'école est
aussi l'antichambre de la vie où l'on apprend le
respect des maîtres, la compétition entre les
égaux, et les règles de la vie en société.
Par-delà les limites de la famille ou
de la lignée, les hommes veulent appartenir à
un tout social qui ait son identité. L'idéal
de la nation répond à cette aspiration. La
société ne pourrait longtemps subsister si
les individus qui la composent n'étaient réunis
que par des intérêts. La cohésion du
groupe s'appuie sur la participation à des mythes,
des idéaux hérités du fond des âges
; elle est renforcée par l'ambition d'avoir un avenir
commun. Pour ce motif, il est important que les sociétés
soient suffisamment homogènes. Toute société
multiraciale ou multi-culturelle apporte son cortège
de discordes et de violences. Pour réduire ces tensions,
les communautés s'isolent spontanément sur
des territoires séparés où elles cultivent
leurs différences. Les études qu'a pu faire
le sociologue noir américain Thomas Sowell sont éclairantes
: les États-Unis, loin d'être le creuset, le
melting pot, où se mélangeraient races et
cultures, sont un pays mosaïque, où sont juxtaposées
des communautés ethniques en conflit permanent, plus
ou moins ouvert, les unes contre les autres (11).
Malgré l'idéologie dominante des Pères
fondateurs, incarnée par les "Wasps" (white
Anglo-Saxon protestants, protestants anglo-saxons de race
blanche), l'accord de tous a tendance à se faire
sur des valeurs minimales assez pauvres, ce qui favorise
le matérialisme d'individus déracinés,
consommateurs d'une sous-culture de masse. C'est pourtant
la transposition en France de cette société
multiculturelle que propose le lobby de l'immigration, sous
les masques sémantiques de l'" intégration"
ou de l'" insertion" .
Conclusion
Notre identité est menacée. Quand
on s'appuie sur une fausse conception de l'homme, on finit
par le détruire. La décadence des peuples
commence quand leur culture devient contre nature. L'homme,
par nature être de culture, a un besoin d'identité
extrêmement fort. Tant qu'il n'est pas devenu une
masse d'individus déracinés, le peuple est
forcément conservateur, dans le bon sens du terme
; il ne peut détruire délibérément
la culture dont il a hérité et qui a tissé
des liens entre les hommes qui le composent. Certes, la
jeunesse remet en cause certains aspects de cet héritage
culturel, mais ce phénomène est sain s'il
reste dans de justes limites. La rupture des traditions,
dont les effets sont catastrophiques, se produit quand la
révolte de la jeunesse ne rencontre pas chez les
adultes la résistance qu'elle appelle normalement,
de la part des élites en particulier. Or, les membres
des élites, en vertu même de leurs aptitudes
et de leur place dans la société, sont encore
plus "ouverts au monde" que la plupart des gens
et sont fort exposés au risque de la décadence.
C'est ainsi qu'il s'est formé dans notre pays un
establishment cosmopolite, coupé du peuple et de
ses traditions, qui entretient un goût abusif pour
tout ce qui est nouveau. Ce dévoiement de certaines
de nos élites met en péril notre culture.
Contre le discours incapacitant et le terrorisme intellectuel
propagé par l'establishment, nous devons en appeler
aux forces vives de la nation, qui ne demandent qu'à
s'exprimer. Il faut renforcer la démocratie pour
créer les conditions politiques qui permettront au
peuple de défendre et développer son identité.
sommaire
/ suivant
(1) Konrad Lorenz, L'Agression,
une histoire naturelle du mal, Flammarion, 1969
(2) Robert Ardrey, L'Impératif
territorial, Stock, 1967
(3) Henry de Lesquen et
le Club de l'Horloge, La Politique du vivant, Albin Michel,
1979, chapitre 6, p. 186
(4) Oswald Spengler, Le
Déclin de l'Occident, 2 t., Gallimard, 1948
(5) Ernest Renan, "Qu'est-ce qu'une
Nation ? " in La Réforme intellectuelle et morale
et autres écrits, Albatros-Valmonde, 1982
(6) Konrad Lorenz, L'Envers
du miroir, Flammarion, 1975
(7) Jacques Monod, Le Hasard
et la nécessité, Le Seuil, 1970, p. 178
(8) Claude Lévi-Strauss,
Le Regard éloigné, Plon, 1983
(9) Jean-Yves Le Gallou
et le Club de l'Horloge, Les Racines du futur, Albatros,
1984
(10) Friedrich-A. Hayek,
Droit, législation et liberté, t. 2, P.U.F.,
1981
(11) Thomas Sowell, L'Amérique
des ethnies, L'Age d'homme, 1983
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