Michel Leroy a
montré en introduction que la culture de l'Occident
se distinguait par la place qu'elle donne à la personne
et la confiance qu'elle fait à l'homme. En Occident,
l'homme veut être libre de ses actes, parce qu'il se
sent apte à former des jugements moraux. Il s'ensuit
qu'il peut participer au gouvernement de la cité et
à la définition du droit. C'est pourquoi les
sociétés occidentales ont connu des formes de
vie démocratique à toutes les époques.
Cette vigueur du sens moral et cet attachement
aux libertés fondamentales impliquent que le droit
soit distingué de la morale, le temporel du spirituel.
Les sociétés occidentales sont restées
jusqu'à présent rebelles à la tentation
théocratique, qui veut réaliser la confusion
des deux sphères. Or, nous assistons à une
formidable offensive pour obscurcir cette distinction du
droit et de la morale et subvertir la morale traditionnelle,
en installant à la place une morale d'un nouveau
genre, qui ferait plus appel aux mécanismes sociaux
qu'à la responsabilité individuelle. Ainsi
la société française connaît-elle
paradoxalement un ordre moral d'un genre inédit dans
une époque de laxisme moral. D'une part, le sens
moral qui marque notre identité est sapé par
une entreprise systématique de dénigrement.
Mais, d'autre part, le terrorisme intellectuel qui s'exerce
à travers les media interdit certains débats
au nom de la morale, et le sentiment populaire est étouffé
au profit de celui d'un establishment sans légitimité
? qu'il s'agisse, par exemple, pour s'en tenir à
des sujets évidents, de l'immigration ou de la peine
de mort.
La morale traditionnelle est battue en brèche
par une nouvelle morale, largement répercutée
par les media. Cet état de la société
est pathologique. La France souffre d'une maladie de l'âme
qui met son identité en péril en sapant ses
traditions. Pour lui trouver des remèdes, il nous
faut porter un diagnostic aussi précis que possible,
puis formuler un pronostic sur son évolution.
1. Diagnostic
1) - Parmi les manifestations du mal,
le nouvel ordre moral, dictature exercée sur les
consciences au nom d'une morale bien particulière
par un establishment coupé du peuple, n'est pas la
moins importante. Sur beaucoup de sujets dits de société,
le peuple ne peut faire entendre sa voix, parce que les
"autorités morales" parviennent à
imposer leur manière de voir. Dans une démocratie
représentative, il peut se faire que la classe politique
se transforme en oligarchie coupée du peuple. Les
penseurs politiques ont signalé depuis longtemps
ce danger. On a vu, cependant, cette classe politique dépossédée
à son tour par la classe administrative : c'est ce
qu'on a appelé la technocratie. Voici que surgit
une autre déviation de la démocratie, et qu'au
nom des droits de l'homme ou du refus de l'" exclusion"
on prétend dépouiller le citoyen de ses droits
et la nation de sa souveraineté, au profit des "autorités
morales".
L'affaire du code de la nationalité
a été typique de cette confiscation du pouvoir
qui s'effectue au nom de la morale. Le garde des sceaux
déclarait, après le retrait de son projet
de loi en décembre 1986 : "La majorité
des Français était favorable à la réforme,
mais elle a fait contre elle l'unanimité des autorités
morales. " (1) Le régime où
le sentiment populaire est subordonné au verdict
des autorités morales, des docteurs de la loi, n'est
pas la démocratie, mais une théocratie d'un
nouveau genre, où la référence à
Dieu est remplacée par quelque idole laïque
: le Progrès, la raison, la Nature ou l'Humanité.
C'est d'abord à la télévision,
accessoirement dans la presse, que l'on célèbre
le nouveau culte et que l'on enseigne la nouvelle morale,
celle des grandes consciences qui disent au peuple ce qu'il
doit croire et vénérer et, surtout, ce qu'il
doit mépriser ; quels sont les bons et les méchants.
Pour éliminer ses adversaires en culpabilisant les
Français, l'establishment politico-médiatique
déchaîne périodiquement des campagnes
orchestrées qu'il faut bien qualifier d'hystériques,
dans une atmosphère qui rappelle parfois la chasse
aux sorcières des XVIe et XVIIe siècles...
Il y avait eu, en 1979, l'absurde débat sur la nouvelle
droite*. Un an plus tard, la gauche a exploité l'attentat
de la rue Copernic pour "déstabiliser"
le président Giscard d'Estaing. Le procès
Barbie, en 1987, a donné lieu à un concert
de flagellation collective. Il faut évoquer aussi
les campagnes dirigées contre le Front national et
son président, M. Jean-Marie Le Pen, à l'occasion
de la phrase sur le point de détail, en 1987, ou
du fameux calembour, en 1988. Cette agitation, qui entretient
dans l'opinion des attitudes infantiles, est indigne de
notre démocratie. La classe politique se trouve la
première asservie, au sens de la théorie des
systèmes, aux diktats de la classe médiatique.
D'où un décalage grandissant entre les partis
et l'opinion populaire, qui n'est pas pour rien dans la
montée de l'abstention aux élections.
On glorifie la génération morale
qui suit les mots d'ordre de S.O.S.-Racisme ou de l'U.N.E.F.-I.D..
On ferait mieux de plaindre la majorité morale qui
subit cette propagande. Car il est clair que la morale médiatique
n'a pas grand-chose à voir avec la morale traditionnelle.
Quelles que soient les différences entre morale laïque
et morale chrétienne, notamment en matière
de mariage et de divorce, on pouvait, à l'époque
de Jules Ferry, ou quand Bruno écrivait Le Tour de
la France par deux enfants - sous-titré : "Devoir
et patrie" -, inculquer aux élèves des
principes moraux que tout père de famille acceptait
(2). On leur enseignait les vertus civiques
et privées : l'amour de la patrie, l'esprit de sacrifice,
le sens de l'honneur et le sentiment de la grandeur, ainsi
que l'honnêteté, la pudeur, la décence,
la tempérance. Ni Coluche, ni Jean-Paul Aron, ni
Michael Jackson n'auraient été présentés
comme des modèles à cette époque...
Cette morale commune demeure celle de la grande majorité
des Français, de la majorité morale, et c'est
pourquoi nos compatriotes sont affligés du laxisme
qu'ils subissent, et parfois qu'ils suivent, sans trop savoir
comment lui résister.
Certaines des "autorités morales"
se sont autoproclamées, comme S.O.S.-Racisme, et
ne tirent leur influence que de l'écho qu'on leur
donne complaisamment dans les media. Mais d'autres, comme
les évêques, représentent des institutions
vénérables. Or, force est de constater que
ceux-ci ne bénéficient de la faveur des media
que dans la stricte mesure où leurs jugements s'alignent
sur ceux de la classe médiatique. Lorsque les évêques
appuient les thèses du lobby de l'immigration, on
les applaudit. Lorsqu'ils se sont permis, en 1988, à
propos du film de Martin Scorsese ou de la prévention
du S.I.D.A., de défendre la foi et la morale traditionnelle
de l'Église catholique, on les a accusés de
rallumer les bûchers de l'Inquisition ! Les procédés
employés contre les valeurs traditionnelles sont
la provocation et la dérision. La provocation, qui
est une surenchère dans l'outrage, acclimate le laxisme
moral sur les affiches et les écrans. Au pays de
François Rabelais, la dérision n'est pas un
procédé moins efficace. Le rire peut être
libérateur, sans doute. Mais il y a aussi un rire
subversif, dont la fonction est d'avilir l'ancienne morale,
pour faire place à la nouvelle. Le rire de Molière
dénonce le pharisaïsme des faux dévots.
Celui de Coluche est au service des nouveaux Tartuffes,
qui, de nos jours, ne jettent plus l'interdit sur le sexe,
mais sur la race ou sur ce qui s'y rapporte : l'hérédité,
le "sang".
Ce laxisme moral qui dissimule la dictature
d'une nouvelle morale porte atteinte à l'ordre social.
Il est à l'origine de la crise des institutions :
la famille, l'Eglise, l'école... Le corps social
demeure sans réaction face à la montée
des périls, qu'il s'agisse de la chute de la natalité,
de la montée de l'immigration, ou du maintien de
l'insécurité, qui traduit le déclin
de valeurs vitales pour l'avenir de notre communauté
nationale : la générosité, l'amour
de la patrie, le sens de l'honnêteté et de
la responsabilité.
Certains fléaux sociaux comme la drogue
ou le S.I.D.A. illustrent cette subversion des valeurs,
qui substitue une morale d'un nouveau genre à la
morale traditionnelle. L'identité culturelle d'un
peuple, telle qu'elle se traduit dans ses traditions et
ses murs, ne se définit pas tellement par les
valeurs qu'elle admet - il y a des valeurs universelles
-, mais plutôt par la hiérarchie qu'elle établit
entre celles-ci et la manière dont elle résout
les conflits de valeurs. Dans le cas de la drogue, il s'agit
de savoir si l'intempérance du drogué relève
de son libre-arbitre et si la loi pénale ne doit
frapper que les trafiquants, non les consommateurs. Ou si,
au contraire, ce type de liberté ne mérite
pas d'être protégé, parce que le consommateur
de drogue est un être dépendant qui doit être
puni pour le danger qu'il fait courir à autrui, autant
que pour le mal qu'il se fait à lui-même. Le
Japon, enraciné dans ses traditions, a réussi
à éradiquer ce fléau en réprimant
non seulement le trafic, mais aussi la consommation de la
drogue.
La polémique sur le S.I.D.A. témoigne
plus encore du dérèglement des esprits. Un
homme doit-il avoir la liberté de répandre
la mort autour de lui ? Si cette maladie est moins dangereuse
qu'on ne le dit, si elle ne menace que des populations limitées,
alors les mesures adoptées en France par les gouvernements
successifs sont probablement suffisantes. En revanche, si
les spécialistes n'exagèrent pas, si le S.I.D.A.
menace la société tout entière et peut
causer des centaines de milliers de victimes au cours des
prochaines années, il serait irresponsable de ne
pas prévenir l'épidémie en empêchant
les malades et séropositifs de contaminer les bien-portants,
comme la loi républicaine a toujours prévu
qu'on le fit dans des cas semblables. Il faut avoir une
notion bien pervertie de la liberté pour soutenir
que le porteur du virus a le droit de transmettre à
d'autres la maladie dont il est atteint. L'État doit
en priorité préserver la masse des individus
sains des risques de contamination. Ici, le laxisme moral
s'abrite derrière le prétexte démagogique
du "refus de l'exclusion". En réalité,
tout ordre social, dans ses divers aspects : droit, morale,
institutions, communautés, repose sur des relations
d'inclusion-exclusion. Vivre, en un sens, c'est exclure,
pour préserver sa vie avec son identité.
2) - Comment analyser ces symptômes
apparemment contradictoires qui révèlent,
pour ainsi dire, l'empire d'une morale immorale ? Nous allons
voir que ce sont les deux faces de la lutte entre la morale
traditionnelle et cette autre morale qu'il nous faut tenter
de définir.
La morale traditionnelle de l'Occident lui
est propre. Certes, on observe des différences dans
les murs, sinon dans l'éthique, entre l'Espagne
et l'Allemagne, ou l'Italie et l'Angleterre, entre la France
aussi et les pays qui l'entourent et même, à
l'intérieur de la France, entre les diverses provinces.
Pourtant, la culture de l'Occident, marquée par le
christianisme, est une unité distincte des autres
grandes cultures du monde, celles de l'Orient islamique,
de l'Inde et de la Chine. Chacune de ces cultures dispose
d'un code moral différent du nôtre. Que l'on
songe à la place de la femme dans la société
et à la forme de la famille. La morale traditionnelle
de l'Occident fait partie de notre identité collective.
En sapant ses fondements, l'idéologie dominante fait
la preuve de son cosmopolitisme .
Dans Étrangers à nous-mêmes,
Julia Kristeva fait ressortir le conflit du cosmopolitisme
avec la morale traditionnelle : "Le cosmopolite du
XVIIIe siècle était un libertin - et, aujourd'hui
encore, l'étranger demeure... cet insolent qui...
défie pour commencer la morale de son pays, et provoque
ensuite des excès scandaleux dans le pays d'accueil."
(3) Remarquant que Zénon de Citium,
fondateur du stoïcisme, rejetait "la convention
contraignante inventée par les hommes, au profit
d'un "logos pur", sans pudeur et sans retenue,
faisant retour à la naturalité universelle
des hommes", elle met en valeur son "idéal
cosmopolite" : "Plus d'États ni de peuples
distincts, mais une seule loi gouvernant le troupeau humain,
heureux dans son pâturage. L'Amour y règne
sur des hommes et des femmes qui s'appartiennent librement...
L'anthropophagie, l'inceste, la prostitution, la pédérastie
et bien entendu la destruction de la famille sont également
admis parmi les traits de cet État idéal.
On a l'impression que le cosmopolitisme surgit au sein d'une
mouvement global qui fait table rase des lois, des différences
et des interdits... que l'abolition de la frontière
étatique implique... un franchissement des interdits
qui garantissent l'identité sexuelle, individuelle,
familiale." Et elle conclut : "Le cosmopolitisme
sera soit libertaire, soit totalitaire, ou ne sera pas."
(4)
Cosmopolitisme est un mot du vocabulaire "branché"
et une idée dont se réclame, notamment, la
revue Globe, qui écrivait, dans le numéro
de fondation : "Bien sûr, nous sommes résolument
cosmopolites. Bien sûr, tout ce qui est terroir, béret,
bourrées, binious, bref, "franchouillard"
ou cocardier, nous est étranger, voire odieux."
(5) Dans un autre éditorial de Globe,
M. Pierre Bergé disait le dégoût que
lui inspirent des mots comme "ordre", "morale",
"famille", mais surtout "patrie". En
arrivant à "patrie", il marquait même
son indignation. "Patrie : c'est le plus dangereux...
Nous sommes quelques-uns à ne plus nous reconnaître
très bien dans cet hexagone égoïste,
et à penser que la patrie a fait depuis longtemps
éclater les frontières." (6)
Nous avons trouvé, grâce à
Globe, la définition que nous cherchions : la nouvelle
morale est celle du cosmopolitisme. C'est une morale cosmopolite.
"Cosmopolite" veut dire "citoyen du monde"
(cosmos + politês). C'est une contradiction dans les
termes, qui révèle le caractère utopique
et fallacieux de l'idée que le mot prétend
exprimer, car il ne peut y avoir de cité sans un
dedans et un dehors, une relation d'inclusion-exclusion,
une distinction entre le citoyen et l'étranger.
La morale cosmopolite vulgarisée par
les media est pauvre intellectuellement. Les slogans de
S.O.S.-Racisme lui tiennent lieu de philosophie (c'est la
"pote-philosophie"). Mais ses lignes de force
sont assez claires. Elle est essentiellement négative
et rejette la plupart des valeurs de la culture occidentale,
ne laissant subsister (provisoirement ?) que celles de l'individualisme
marchand. Dans la société multiculturelle,
chacun se replie sur lui-même, s'enferme dans sa vie
privée et dans sa vie professionnelle pour se protéger
des autres, avec qui il ne peut rien partager d'essentiel,
comme le héros du Bûcher des Vanités,
Sherman Mc Coy (7). La morale cosmopolite
propose une conception dévoyée de la liberté,
en appelant à la "libération" vis-à-vis
des normes traditionnelles. Elle entretient aussi le matérialisme
en faisant de l'argent l'étalon des valeurs. La famille
est particulièrement menacée. Les relations
entre l'homme et la femme, entre les parents et les enfants,
varient selon les cultures. Ici, un homme n'épouse
qu'une seule femme. Ailleurs, deux, trois, quatre ou davantage.
Les cultures de l'immigration, nous dit-on, auraient-elles
moins de valeur que la nôtre ? En conséquence,
l'institution du mariage est vidée de son contenu
par une neutralisation progressive : l'évolution
du droit civil efface la différence entre le mariage
et le non-mariage, concubinage ou "union libre".
La législation fiscale et sociale, quant à
elle, favorise en général les non-mariés.
La dislocation de la famille à laquelle nous assistons
est le résultat de cette transformation du droit,
qui agit sur les mentalités.
Depuis l'élection de M. Mitterrand en
1981, le socialisme français a fait sa mue. On peut
parler maintenant d'un néosocialisme, à moitié
libéral en économie. Ce socialisme new look
est une autre expression de l'antique utopie égalitaire
et demeure viscéralement hostile aux communautés
comme la famille et la nation, qui s'appuient sur des traditions
et protègent l'homme contre les manipulations totalitaires.
Peut-être même l'est-il davantage que l'ancien.
Le cosmopolitisme est à la nation ce que le communisme
est à la propriété. Il est le minimum
doctrinal sur lequel les socialistes n'ont pas l'intention
de transiger.
La nation, ou la patrie, est odieuse aux cosmopolites.
Dans nation il y a naissance (natio), comme dans patrie
il y a père (pater) : la nation et la patrie sont
un héritage. Le sentiment de fraternité qui
rattache les uns aux autres les membres d'une communauté
comme la nation est fonction de ce lien de parenté
et de filiation qui existe entre eux et avec leurs ancêtres.
Cela est insupportable à l'homme déraciné,
qui tente d'assimiler la défense de l'identité
à de la haine raciale, à du "racisme".
L'antiracisme égalitaire, qui dissimule le racisme
antifrançais, est la marque distinctive de la morale
cosmopolite. Pourtant, si le racisme est condamnable, c'est
bien dans la mesure où il atteint tel peuple, ethnie
ou race dans son identité. Personne, en revanche,
n'a reproché à Léopold Senghor ou à
Aimé Césaire de faire l'éloge de la
négritude en développant la conscience de
race. Le racisme anti-français ou anti-occidental
ne paraît pas moins dangereux qu'un autre.
Le cosmopolite est un étranger dans
sa propre cité. Il est même "étranger
à lui-même", selon Julia Kristeva. C'est
dire qu'il a perdu son identité. Il se fait un devoir
de dénigrer les coutumes du peuple où le hasard
l'a fait naître, qu'il juge arbitraires et barbares.
C'est pourquoi le cosmopolite ne met pas les autres peuples
au même niveau, il les met au dessus du sien. Non
content de condamner la préférence nationale,
il prône la préférence étrangère.
Ici, nous touchons au cur de la pensée cosmopolite,
à son intuition fondatrice. Beaucoup plus que la
négation abstraite de toute identité concevable,
c'est la négation vécue de l'identité
de la France et de celle de l'Occident, dont la nôtre
participe, qui est le moteur du cosmopolitisme contemporain.
On peut parler d'un racisme antifrançais et anti-occidental,
certes, mais cela n'épuise pas la question, car le
cosmopolitisme n'est pas seulement une attitude ou une idéologie,
c'est aussi une religion, avec ses croyances et son culte.
Le dogme central du cosmopolitisme n'est autre que la culpabilité
collective de l'Occident vis-à-vis des autres peuples
et des autres races.
Dans L'Occident sans complexes, nous avons
démonté les mécanismes de cette culpabilisation
de l'Occident, qui donne de l'histoire une interprétation
tronquée et unilatérale pour imputer à
nos peuples des torts imaginaires ou démesurément
grossis. L'Occident n'est pas coupable de tous les malheurs
du tiers monde ! Ce sont au contraire les progrès
scientifiques et matériels venus d'Occident qui ont
permis à des pays pauvres de s'arracher à
la misère. Pour retrouver la fierté de notre
histoire, il fallait aussi rompre avec la légende
noire du capitalisme, qui attribue aux progrès de
l'industrie la misère des ouvriers au XIXe siècle.
Il ne faut pas non plus laisser croire que la France serait
passée en 1789 "de l'ombre à la lumière"
(pour reprendre une expression que M. Jack Lang, ministre
de la culture, avait appliqué à... l'élection
d'un président socialiste, en 1981), et que l'ancien
régime et le moyen âge ne nous auraient rien
laissé d'admirable.
En ce qui concerne la révolution, la
révision est en cours, malgré la piété
empesée des cérémonies officielles
du bicentenaire : il suffisait, d'ailleurs, pour une large
part, de prendre la peine de rééditer Hippolyte
Taine ou de traduire Alfred Cobban (8).
Il y a toutefois un domaine où la discussion paraît
quasiment interdite, et où la moindre allusion irrévérencieuse
par rapport à la vérité officielle
suscite un tintamarre médiatique : c'est la Seconde
guerre mondiale, et surtout, à l'intérieur
de cette période, la persécution des juifs
organisée par le gouvernement national-socialiste.
Comme nous en avons déjà parlé au cours
d'un colloque de janvier 1988, il n'y a pas lieu de s'étendre
ici sur ce sujet ; disons simplement que si tout événement
historique est singulier, il n'y a aucune raison pour ne
pas mettre les crimes commis par les jacobins contre les
Vendéens, ou ceux commis par les communistes contre
les koulaks, sur le même plan que ceux commis par
les nationaux-socialistes contre les juifs.
Ceux qui prétendent qu'il ne faut pas
"banaliser le racisme hitlérien" ne font
pas autre chose que banaliser le totalitarisme stalinien
(9). Finalement, la persécution
des juifs par le gouvernement national-socialiste, désignée
par un mot spécial, génocide, holocauste ou
shoah, est devenue dans le discours ordinaire des media
le principal vecteur de culpabilisation de l'Occident, parce
que, après avoir mis à part ce crime commis
par un certain gouvernement à une certaine époque,
on le transforme en faute collective du peuple allemand,
puis, par amalgames successifs, en faute imputable à
l'Occident tout entier.
Michel Leroy a bien exprimé dans L'Occident
sans complexes le résultat de cette entreprise de
culpabilisation : "Nous avons affaire à un véritable
S.I.D.A. de l'esprit, qui enlève à l'Occident,
et tout particulièrement à l'Europe, ses défenses
immunitaires, qui l'empêche de défendre son
identité et son intégrité face à
la force d'expansion des autres nations et des autres civilisations."
(10)
2. Pronostic
Si l'on accepte ce diagnostic, le pronostic
est simple à faire, parce que la maladie paraît
mortelle, à moins que nous ne découvrions
les remèdes. La "croissance de l'homme"
demande un dressage de la personnalité grâce
aux disciplines inculquées à l'enfant par
ses parents et tout son milieu culturel (11).
Il n'y a pas de réussite individuelle qui n'implique
l'apprentissage de la volonté. Or, la société
cosmopolite ne maintient que les disciplines du marché,
en détruisant des institutions comme la famille qui
forment les individus dont le marché a besoin. C'est
pourquoi un libéralisme bien compris doit être
identitaire et non cosmopolite.
Le destin d'une communauté ne se réduit
pas à une somme d'aventures individuelles. La morale
contribue au bien commun au moins autant que le droit, parce
que son objet est de régler les murs et que
sans elle la société tombe dans le chaos des
intérêts particuliers qui s'entre-déchirent.
Adam Smith parlait de la "main invisible" qui
fait concourir chacun, lorsqu'il poursuit ses propres fins,
au bien de tous, à travers les mécanismes
du marché, sans qu'il l'ait cherché. Les règles
morales ont aussi la fonction, comme le Pr. Hayek l'a souligné,
d'assurer la compatibilité des projets individuels
à l'intérieur d'un ordre social (12).
A cet égard, on peut se demander si la morale cosmopolite
mérite le nom de morale, ou s'il ne faut pas y voir
une pseudo-morale, et même une antimorale (comme on
parle d'antimatière), car elle ne saurait s'établir
durablement dans un pays sans détruire son identité.
L'immigration que nous subissons actuellement est bien une
invasion, une dépossession tranquille de notre territoire
national par des nouveaux-venus que notre faiblesse enhardit.
Dans la lutte pour la vie qui se déroule à
l'échelon mondial entre des peuples jeunes et dynamiques
d'une part, des peuples vieillissants et fatigués
d'autre part, nous risquons de disparaître si nous
ne réagissons pas à temps. La chute de la
natalité et la montée de l'immigration ne
sont que les symptômes les plus manifestes d'un désarroi
général. La culpabilisation médiatique
vise à rompre la chaîne de la tradition, qui
passe des parents aux enfants, et des maîtres aux
élèves. La France va-t-elle perdre son identité,
comme un feu qui s'éteint peu à peu ?
3. Les remèdes
Pour échapper à l'issue que nous
promet l'évolution spontanée de cette maladie
de langueur qui atteint notre identité, nous devons
trouver des remèdes. Les uns sont de nature négative
: nous devons lutter contre l'idéologie dominante.
Les autres sont de nature positive : il faut réhabiliter
la morale traditionnelle.
1) - Deux conceptions du monde sont
aux prises. C'est un combat politique, qui se déroule
de manière symbolique à travers les media.
Il faut donc adopter un langage et une stratégie
appropriés, ce qui implique, en particulier, de mettre
en accusation l'adversaire en montrant comment il trahit
les valeurs universelles dont il se réclame : la
liberté, les droits de l'homme. Sans identité,
l'homme ne peut accéder à une liberté
authentique, il devient la proie des machines totalitaires.
C'est pourquoi les droits de l'homme sont ceux du citoyen
- comme le rappelle l'intitulé de la Déclaration
du 26 août 1789 -, et le citoyen n'est pas un homme
de nulle part.
Nous pouvons démasquer l'idéologie
cosmopolite en faisant éclater sa duplicité
fondamentale : cette subversion de la morale par une pseudo-morale
relève du pharisaïsme et permet aux vices de
prospérer impunément. La gauche a toujours
exploité des victimes-symboles : Sacco et Vanzetti,
Knobelspiess. Nous devrions utiliser les scandales du système
socialiste, qui repose sur le népotisme, l'affairisme
et la corruption, pour dévoiler son vrai visage.
Il faudra aussi s'appuyer sur le peuple, qui est attaché
à son identité - cela est vrai non seulement
des électeurs de droite, mais encore d'une grande
partie de ceux qui votent pour la gauche -, contre l'establishment
cosmopolite qui domine la France grâce à son
emprise sur l'État et les media. C'est ce qu'ont
réussi en Angleterre Mme Thatcher et aux États-Unis
M. Reagan, puis M. Bush. Et c'est parce que l'ex-majorité
ne l'avait pas compris qu'elle a perdu le pouvoir en 1988.
Mais le peuple ne peut pas se contenter d'attendre
que les partis trouvent la stratégie qu'appelle aujourd'hui
l'intérêt national. Quelles que soient les
capacités personnelles de leurs dirigeants, ceux-ci
subissent les pesanteurs du système. C'est pourquoi
il faut agir sur les institutions, et cela de deux manières.
En premier lieu, en introduisant dans notre pays le référendum
d'initiative populaire, pour que les citoyens puissent se
prononcer directement sur les "sujets de société"
(13). En second lieu, en faisant en sorte
que les media soient plus responsables. Vaste programme,
sans doute ! Il n'y a pourtant pas de fatalité à
ce que ceux-ci soient les vecteurs de l'idéologie
cosmopolite. La droite anglo-saxonne a su les utiliser pour
faire passer son message de redressement national. En France
aussi, les media peuvent jouer pour le peuple et non contre
lui, s'ils reviennent à leur vocation, qui est d'être
des intermédiaires entre le public et des élites
vraiment représentatives, et non d'être le
lieu d'un pouvoir indépendant où un establishment
manipule les consciences.
Les media dépendent exagérément
de l'État et des syndicats, pas assez de leurs clients,
c'est-à-dire des citoyens. Il faut qu'ils obéissent
davantage à la loi du marché, pour que le
consommateur soit souverain, comme dans toute industrie
de type capitaliste. On déplore parfois la baisse
du niveau culturel qu'entraînerait la concurrence
entre les chaînes de télévision. Mais,
pour donner aux consommateurs les plus exigeants les émissions
qu'ils espèrent, il n'est pas nécessaire de
confier à des bureaucraties une responsabilité
qui les dépasse et un pouvoir qu'elles mettent souvent
au service d'un projet subversif. Mieux vaut créer
des espaces de liberté, en favorisant la concurrence.
Cependant, la loi du marché, si nécessaire
pour développer en France de grands media populaires,
n'est pas suffisante pour les rendre pleinement responsables.
Il faudrait aussi que la justice protège mieux les
droits des particuliers contre l'injure, la diffamation
et la désinformation, et que les abus en la matière
soient sanctionnés.
2) - Pour secouer la tutelle de l'establishment,
le peuple français doit reprendre foi dans ses valeurs
traditionnelles et dans les communautés qui les conservent
: la famille, la nation.... De ces valeurs, nous ne citerons
que trois, qui paraissent d'une importance stratégique
: la vérité, la décence et l'honneur.
- La vérité : certes, la liberté d'expression
a nécessairement des limites - comme toute liberté
au demeurant, puisque, selon l'article 4 de la Déclaration
des droits de l'homme et du citoyen, "la liberté
consiste à pouvoir faire tout ce qui ne nuit pas
à autrui". Cependant, en matière de recherche
scientifique ou historique, la liberté doit être
totale. Et la liberté de recherche implique celle
de communiquer le résultat de ses recherches. Qu'il
s'agisse de la révolution française ou de
la Seconde guerre mondiale, il ne saurait y avoir de dogme
que l'on n'aurait pas le droit d'examiner. L'obscurantisme,
qui paralyse la libre discussion, favorise la culpabilisation
de l'Occident. En politique, comme en religion, c'est la
vérité qui sauve.
- La décence : de peur d'être accusé
d'esprit réactionnaire, on n'ose plus protester contre
le racolage indécent qui envahit les panneaux publicitaires,
les pages des journaux, les écrans de télévision,
ou même des publications officielles patronnées
par des ministres socialistes (14). Le
libéralisme ne signifie pas l'irresponsabilité,
il repose sur le règne du droit. Chacun peut demander
à être protégé dans un lieu public
contre les agressions en tout genre, y compris les agressions
visuelles... Pour trouver un juste milieu entre la liberté
des uns et celle des autres, il faut garder à l'esprit
deux préoccupations essentielles. D'une part, les
intérêts de l'enfance, qui doit être
préservée de certaines images ou paroles.
Un pays dont la jeunesse est corrompue n'a pas d'avenir.
D'autre part, les particuliers ne doivent pas être
blessés dans leurs sentiments intimes et notamment
dans leurs convictions religieuses par des uvres de
fiction qui les provoquent en leur causant un trouble inadmissible,
comme le film de Martin Scorsese. Cette forme de diffamation
devrait être réprimée par les tribunaux,
qui ont à soupeser dans chaque espèce les
intérêts légitimes en présence
(15). La liberté d'expression trouve
ses limites dans le respect des particuliers. Elle ne peut
être totale qu'en matière scientifique et historique.
- L'honneur : Mme Thatcher a défendu l'honneur de
son pays dans la guerre des Malouines. En Nouvelle-Calédonie,
le gouvernement français n'avait pas en 1988 à
affronter l'armée argentine, mais une poignée
d'agitateurs canaques, et il bénéficiait du
soutien de la majorité des habitants. Il pouvait
donc défendre son honneur sans courir aucun risque.
M. Rocard a pourtant choisi de faire le jeu des indépendantistes
et, en faisant amnistier les preneurs d'otages, assassins
des gendarmes d'Ouvéa, il a humilié la France.
La notion d'honneur semble appartenir à l'angle mort
de cette intelligence pétillante qu'on prête
à M. Rocard. Il ferait bien de relire ces belles
pages où Vigny parlait de la "religion de l'honneur"
:
"Que nous reste-t-il de sacré ?", écrivait
Vigny en 1835.
"Dans le naufrage universel des croyances, quels débris
où se puissent rattacher encore les mains généreuses
? Hors l'amour du bien-être et du luxe d'un jour,
rien ne se voit à la surface de l'abîme. On
croirait que l'égoïsme a tout submergé...
"Oui, j'ai cru apercevoir sur cette sombre mer un petit
point qui m'a paru solide...
"Ce n'est pas une foi neuve, un culte de nouvelle invention,
une pensée confuse ; c'est un sentiment né
avec nous, indépendant des temps, des lieux, et même
des religions ; un sentiment fier, inflexible, un instinct
d'une incomparable beauté... Cette foi... est celle
de l'honneur.
"L'honneur, c'est la conscience, mais la conscience
exaltée. C'est le respect de soi-même et de
la beauté de sa vie porté jusqu'à la
plus pure élévation et jusqu'à la passion
la plus ardente...
"L'honneur, c'est la pudeur virile." (16)
Ces valeurs traditionnelles que sont la vérité,
la décence, l'honneur, et beaucoup d'autres encore,
la gauche les bafoue quotidiennement - même et surtout
quand elle s'en réclame ! Pour qu'elles retrouvent
dans notre société la place qu'elles n'auraient
jamais dû perdre, il faut redonner de la vigueur à
ces communautés et institutions où elles s'épanouissent
: la famille et la nation, et aussi les provinces, l'armée,
l'Église, l'école ! Nul n'a inventé
la famille. C'est l'une de ces traditions qui nous vient
du fond des âges ; elles obéissent à
des règles apparemment arbitraires, qui correspondent
en réalité au génie particulier de
notre race. Pour garder cet héritage, nous devons
accorder à l'institution familiale de justes privilèges,
en affirmant la préférence familiale. La nation
est de formation plus récente. C'est un mythe incarné
dans l'histoire, qui propose aux citoyens un idéal
de dépassement en les appelant au sacrifice et à
la fraternité. Aujourd'hui, dans la France telle
qu'elle est, et pour les Français, tels qu'ils sont,
la nation est irremplaçable. Il faut nous attacher
à la nation comme à notre bien le plus précieux,
après la famille. Sans elle, la pseudo-morale cosmopolite
triompherait tout à fait.
Pour que la nation vive, comme la famille, les
Français, membres de la communauté nationale,
cette grande famille, doivent s'accorder mutuellement la
préférence. La préférence nationale
doit être la garantie de notre identité. L'idéologie
dominante, vouée à la destruction de notre
identité, ne veut à aucun prix de la préférence
nationale. Mais il existe dans l'âme de notre peuple
des forces latentes qu'on ne pourra pas indéfiniment
refouler par le matraquage médiatique. La France
a le droit de vivre. Elle vivra, pourvu que les Français
le veuillent !
sommaire
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(1) Cité dans l'enquête
de Valeurs actuelles sur les autorités morales. Voir
les numéros des 2 février, 9 février,
23 février, 2 mars et 16 mars 1987.
(2) La première édition
du Tour de la France par deux enfants date de 1877. Voir
la postface de Jean-Pierre Bardos à la réédition
de la Librairie classique Eugène Belin, 1977.
(3) Julia Kristeva, Étrangers
à nous-mêmes, Fayard, 1988
(4) J. Kristeva, op. cit.,
pp. 89-90
(5) Cité par Jean-Yves
Le Gallou, "Les Cosmopolites contre le peuple",
Le Monde, 7 janvier 1989. On pourrait aussi mentionner cette
déclaration de M. Brice Lalonde, ministre de l'environnement,
dans le numéro de mai 1989 de la revue Actuel : "Je
suis un jouisseur cosmopolite, pas un écolo hystéro."
(Cité par M. Jean Madiran dans Présent, 13
mai 1989)
(6) Cf. Globe, décembre
1986. En 1948, M. Pierre Bergé était le rédacteur
en chef de La Patrie mondiale (cf. Minute, 12 mars 1987).
(7) Tom Wolfe, Le Bûcher
des vanités, Sylvie Messinger, 1988
(8) Cf. Hippolyte Taine,
Les Origines de la France contemporaine, 2 t., Robert Laffont,
1986 ; Alfred Cobban, Le Sens de la révolution française,
Julliard, 1984 (l'édition originale est de 1964)
(9) Voir à ce sujet
le livre du Club de l'Horloge, Penser l'Antiracisme, Ed.
Godefroy de Bouillon, 1999
(10) Michel Leroy et le
Club de l'Horloge, L'Occident sans complexes, Carrère,
1987, p. 16
(11) Henry de Lesquen et
le Club de l'Horloge, La Politique du vivant, Albin Michel,
1979
(12) F.-A. Hayek, Droit,
législation et liberté, P.U.F., t. 1, 1980,
t. 2, 1981, t. 3, 1983
(13) Cf. Yvan Blot et le
Club de l'Horloge, La Démocratie confisquée,
Jean Picollec, 1989
(14) Voir l'intervention
de M. Georges Tranchant à l'Assemblée nationale,
le 9 mai 1984, à propos de la brochure J'aime et
je m'informe
(15) Le cas du livre de
Salman Rushdie, Les Versets sataniques, n'est pas le même
que celui du film de Martin Scorsese, La dernière
Tentation du Christ. D'une part, l'image est plus offensante
que le texte. D'autre part, il est normal de faire bénéficier
le christianisme d'une protection particulière dans
notre pays, dont ne sauraient bénéficier des
religions étrangères à notre identité.
Certes, la France est un pays laïque, et elle entend
le rester. Mais si l'on prétend qu'il ne faut faire
aucune différence entre toutes les religions, d'où
qu'elles viennent, on est proche du point où la laïcité
devient laïcisme, c'est-à-dire anticléricalisme.
(16) Alfred de Vigny, Servitude et grandeur
militaire, Jean de Bonnot, 1972, deuxième partie,
pp. 203 à 212
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