Selon l'idéologie
marxiste, seules comptent les différences de classe.
La société étant déterminée
par l'économie, les différences ethniques n'auraient
pas de valeur en elles-mêmes et le "sens de l'histoire"
devrait les faire disparaître. Or, l'actualité
nous démontre, en 1989, que l'Union soviétique,
soixante-dix ans après la révolution d'octobre
1917, n'a nullement réalisé ses objectifs et
que les divers peuples qui en font partie revendiquent plus
que jamais leur identité particulière. C'est
vrai dans les pays baltes (Estonie, Lettonie, Lituanie), dont
les nationaux protestent contre l'immigration des Russes,
qui menace de les submerger. C'est vrai aussi dans les pays
caucasiens (Arménie, Azerbaïdjan, Géorgie),
où la revendication territoriale des Arméniens
et les pogromes anti-arméniens des Azéris, turcs
et musulmans, défraient la chronique depuis près
d'un an. La pérestroïka de M. Gorbatchev a cet
avantage de révéler l'échec cuisant de
l'idéologie bolchevique et de nous offrir une extraordinaire
leçon de choses : décidément, la société
multiculturelle ne marche pas !
Lorsque des peuples réclament leur indépendance,
ou du moins une plus grande autonomie, ils entendent à
la fois défendre leur identité et recouvrer
une liberté collective. L'autodétermination,
ou le droit des peuples à disposer d'eux-mêmes,
sont des mots d'ordre qui associent l'identité avec
la liberté ? il s'agit, en l'espèce, de cette
forme de liberté collective que constitue la souveraineté
nationale. Or, l'idéal de la nation, qui a fait le
tour du monde, est typiquement occidental à l'origine.
Il est issu de la Révolution française, du
mouvement romantique et de la proclamation du "principe
des nationalités" en Europe, au XIXe siècle.
Peut-il prendre racine dans les traditions de chaque peuple
? Ou bien ce produit de la culture de l'Occident est-il
destiné à dépérir, lorsqu'il
est emprunté par d'autres cultures ? Il est trop
tôt pour le dire. Le nationalisme entre en conflit
avec des traditions très fortes, par exemple au Moyen-Orient
et en Inde. En terre musulmane, la nation ne saurait être
souveraine, puisque l'islam est théocratique et que,
pour lui, la loi provient directement de Dieu, qui l'a révélée
dans le Coran. C'est pourquoi les fondamentalistes musulmans
sont hostiles au régime laïc de la Turquie,
comme à celui de la Syrie.
Dans un pays comme l'Iran, dont l'histoire est
liée à celle de l'islam chiite, le nationalisme
à l'occidentale du chah a pu apparaître comme
un reniement. La révolution iranienne a tiré
parti d'une revendication d'identité. L'aspiration
à l'identité s'affirme dans toutes les parties
du monde. Cependant, l'exemple de l'Iran montre que les
traditions qui font l'identité d'un peuple peuvent
être contraires aux libertés telles que nous
les entendons en Occident. Au surplus, les pays qui se sont
en apparence le mieux convertis au nationalisme des Occidentaux,
comme la Turquie, ont reçu cet idéal sous
la forme d'une idéologie étatiste qui tend
à écraser les individus.
En fait, c'est seulement en Occident que l'identité
se conjugue avec la liberté et que l'on rencontre
cette double revendication de plus d'identité collective
et de plus de liberté individuelle. Nous avons souvent
signalé l'importance pour la France et pour l'Occident
tout entier, en tant que mouvement précurseur, de
la "révolution conservatrice" qui s'est
développée dans les pays anglo-saxons : en
Angleterre, avec l'élection et la réélection
de Mme Thatcher ; aux États-Unis, avec l'élection
de M. Reagan, puis celle de M. Bush et dans une moindre
mesure, au Canada, avec la victoire du parti conservateur
de M. Mulroney. Le conservatism, comme on dit en anglais,
- mot qui n'a pas la même résonnance péjorative
qu'en français - se présente sous deux aspects
: l'economic conservatism (le libéralisme) et le
social conservatism (traditionalisme). Mme Thatcher n'a
pas seulement privatisé les entreprises, elle a aussi
défendu l'honneur de son pays dans la guerre des
Malouines. M. Reagan ne s'est pas contenté de baisser
les impôts, il a aussi rendu leur fierté aux
États-Unis (America is back, "l'Amérique
est de retour").
La campagne électorale de M. Bush en
1988 a été exemplaire à cet égard.
Issu de l'establishment, il était considéré
comme un représentant typique de la droite établie,
mais il s'est donné une image et il a défendu
un programme qui ont fait de lui le candidat de la droite
populiste, comme M. Reagan avant lui. Il a d'abord maintenu
fermement la position libérale de son prédécesseur
en économie : no new tax ("pas d'impôt
nouveau"). Il a ensuite proclamé haut et fort
son attachement à la grandeur de son pays. Comme
c'est un authentique héros de la guerre du Pacifique,
ses partisans l'ont enveloppé de la bannière
étoilée (au propre comme au figuré),
tandis que son rival, M. Dukakis, était accusé
de ne pas être assez patriote. (L'affaire du serment,
le pledge, a été un épisode important
pendant la campagne. Les républicains ont reproché
à M. Dukakis, gouverneur du Massachussets, d'avoir
mis un veto à une délibération du congrès
de l'État qui invitait les enfants des écoles
à prêter serment de fidélité
envers la nation américaine.)
Si la droite a échoué en France,
c'est qu'elle n'a pas compris quel était le courant
porteur en Occident et qu'elle s'est trompée de stratégie.
Après les manifestations étudiantes de décembre
1986, le gouvernement Chirac a pratiquement renoncé
à appliquer la plate-forme R.P.R.-U.D.F.. En se réfugiant
dans le "donjon économique" et en acceptant
un "Yalta culturel" avec la gauche, en renonçant
notamment à la réforme du code de la nationalité,
l'ex-majorité a organisé son propre échec.
C'est une droite populiste, à la fois libérale
et nationale, qui peut battre la gauche. Il ne suffit pas
d'être libéral en économie. Il faut
aussi assumer les aspirations à l'identité
qui sont dans le peuple.
*
Le Club de l'Horloge s'est toujours réclamé
de ces deux valeurs essentielles que sont l'identité
et la liberté. C'était au fond le sujet de
nos deux premiers livres. Dans Les Racines du futur, nous
avons montré, en nous référant à
l'histoire la plus longue, que l'avenir de la France dépendait
de la force de son identité culturelle. L'identité
est ce qui ne change pas et qu'il faut maintenir pour s'adapter,
sans disparaître, à des circonstances changeantes.
A cette conception de la société, La Politique
du vivant a ajouté une analyse de notre conception
de l'homme, telle qu'on peut la préciser à
la lumière de la science. Dès le moment fatidique
de la conception, l'individu reçoit un patrimoine
génétique à nul autre pareil (hormis
le cas des vrais jumeaux), qui donne à son identité
un noyau intangible. C'est à partir de là
qu'il peut se forger une volonté d'homme libre, en
s'appuyant sur les disciplines culturelles de la communauté.
Car "l'homme est par nature un être de culture"
(Gehlen) : il est ouvert au monde.
La liberté est dans la volonté
et, à côté de la liberté négative
- l'absence de contrainte -, il faut définir une
liberté positive, qui mesure la force de volonté
d'un homme libre. La volonté intègre les instincts
concurrents en un tout cohérent. L'ordre intérieur
qu'elle réalise dans l'âme humaine correspond
à cet ordre extérieur que forme la culture.
L'erreur d'un certain libéralisme utopique est de
croire que l'individu est un tout isolé et une réalité
première, alors qu'il n'est rien sans l'héritage
culturel dont il a tiré son identité particulière.
Le libéralisme doit être identitaire, car l'homme
ne peut pas créer sa propre nature. Il la trouve
d'abord en lui-même (c'est son hérédité
biologique) ; ensuite dans la société qui
l'entoure (c'est son héritage culturel). L'équilibre
moral de chaque individu en particulier, et celui de la
société en général, dépendent
de la concordance entre le fonds génétique
et le milieu culturel, et c'est pourquoi les traditions
qui expriment l'âme d'un peuple prennent difficilement
racine dans des cultures différentes. Ces considérations
anthropologiques nous rappellent que l'identité individuelle
est indissociable de l'identité communautaire d'un
peuple et que, pour être libre, il faut d'abord être
quelqu'un ; la liberté présuppose l'identité.
Ce modèle très général
s'applique à tous les individus et à tous
les peuples, mais il n'a pas la même portée
pour tous. Il y a bien des types humains et bien des cultures.
Ainsi y a-t-il évidemment des degrés dans
l'ouverture au monde, selon les peuples et selon les individus.
A cet égard, la qualité morale qui caractérise
le mieux les peuples d'Occident et la culture qu'ils ont
créée est probablement l'énergie. D'autres
peuples sont tout aussi intelligents, tout aussi courageux,
certains sont plus tenaces, mais il n'en est pas de plus
énergique. Ce n'est pas qu'on ait en Occident des
instincts plus puissants qu'ailleurs, mais on y a des instincts
encore plus despécialisés, en sorte que l'Occidental
est plus "ouvert au monde" que tout autre type
humain. La culture de l'Occident a permis à la liberté
de l'individu de se déployer dans l'espace social
en distinguant le droit de la morale - alors qu'elle est,
par exemple, confinée dans la sphère domestique
par la théocratie musulmane. En contrepartie, l'Occidental
est doué au plus haut point du sens éthique.
Ce n'est pas la crainte qui est chez lui le principal ressort
de la morale, mais le sentiment de l'honneur.
En résumé, plus d'ouverture au
monde en Occident, donc plus d'énergie individuelle
et sociale, voilà le champ ouvert à la liberté.
L'homme libre, en Occident, est "seigneur de lui-même".
Il est "autodéterminé", non parce
qu'il est solitaire, mais parce qu'il est l'héritier
d'une riche culture.
On peut s'appuyer sur cette conception de l'homme
et de la société, fondée sur une analyse
scientifique, pour interpréter l'évolution
récente du monde occidental. En Occident, la liberté
va de pair avec l'identité. Finalement, c'est l'identité
qui est pour nous la valeur la plus générale,
et toutes les autres s'y rattachent. En effet, la liberté
individuelle, ainsi que la démocratie, "liberté-participation",
sont des produits typiques de la culture de l'Occident.
Réciproquement, ces deux formes de liberté
concourent au maintien de l'identité. La première,
parce que l'individu autonome défend son identité
particulière ; la seconde, parce que le peuple souverain
est fidèle à ses traditions.
En sens contraire, l'utopie égalitaire
qui s'exprimait autrefois dans le socialisme de forme marxiste
a donné naissance à un socialisme new look,
ou néosocialisme. C'est la nouvelle idéologie
dominante, qui se caractérise avant tout par son
cosmopolitisme. Elle est, bien sûr, hostile à
la nation. Elle est également l'adversaire de la
démocratie authentique. Et elle n'est pas moins contraire
à la liberté, si l'on admet que la liberté
authentique suppose non seulement la liberté négative,
mais aussi la liberté positive. (Par exemple, un
enfant ou un drogué ne sont pas vraiment libres quand
on n'exerce sur eux aucune contrainte. Cette prétendue
liberté serait dépourvue de valeur morale.)
De plus, la sécurité est la condition première
de la liberté. Or, la société multiculturelle
que prône l'idéologie cosmopolite est vouée
à l'insécurité. Il y a, en effet, une
loi d'hétérogénéité-violence,
en vertu de laquelle la violence croît parallèlement
à l'hétérogénéité
de la société.
Les élites deviennent un establishment
cosmopolite lorsqu'elles sont coupées du peuple.
Le racisme antifrançais, si répandu dans l'establishment,
traduit la détestation dans laquelle celui-ci tient
l'identité du peuple français. Pour répondre
aux aspirations du peuple, les forces politiques de droite
doivent militer pour les valeurs d'identité et lutter
contre les idées cosmopolites qui dominent dans l'establishment.
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