Ordre, religion et morale face à l'idéologie dominante

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Ordre, religion et morale face à l'idéologie dominante

par Henry de Lesquen

 

  Michel Leroy a montré en introduction que la culture de l'Occident se distinguait par la place qu'elle donne à la personne et la confiance qu'elle fait à l'homme. En Occident, l'homme veut être libre de ses actes, parce qu'il se sent apte à former des jugements moraux. Il s'ensuit qu'il peut participer au gouvernement de la cité et à la définition du droit. C'est pourquoi les sociétés occidentales ont connu des formes de vie démocratique à toutes les époques.

  Cette vigueur du sens moral et cet attachement aux libertés fondamentales impliquent que le droit soit distingué de la morale, le temporel du spirituel. Les sociétés occidentales sont restées jusqu'à présent rebelles à la tentation théocratique, qui veut réaliser la confusion des deux sphères. Or, nous assistons à une formidable offensive pour obscurcir cette distinction du droit et de la morale et subvertir la morale traditionnelle, en installant à la place une morale d'un nouveau genre, qui ferait plus appel aux mécanismes sociaux qu'à la responsabilité individuelle. Ainsi la société française connaît-elle paradoxalement un ordre moral d'un genre inédit dans une époque de laxisme moral. D'une part, le sens moral qui marque notre identité est sapé par une entreprise systématique de dénigrement. Mais, d'autre part, le terrorisme intellectuel qui s'exerce à travers les media interdit certains débats au nom de la morale, et le sentiment populaire est étouffé au profit de celui d'un establishment sans légitimité ? qu'il s'agisse, par exemple, pour s'en tenir à des sujets évidents, de l'immigration ou de la peine de mort.

  La morale traditionnelle est battue en brèche par une nouvelle morale, largement répercutée par les media. Cet état de la société est pathologique. La France souffre d'une maladie de l'âme qui met son identité en péril en sapant ses traditions. Pour lui trouver des remèdes, il nous faut porter un diagnostic aussi précis que possible, puis formuler un pronostic sur son évolution.


1. Diagnostic


  1) - Parmi les manifestations du mal, le nouvel ordre moral, dictature exercée sur les consciences au nom d'une morale bien particulière par un establishment coupé du peuple, n'est pas la moins importante. Sur beaucoup de sujets dits de société, le peuple ne peut faire entendre sa voix, parce que les "autorités morales" parviennent à imposer leur manière de voir. Dans une démocratie représentative, il peut se faire que la classe politique se transforme en oligarchie coupée du peuple. Les penseurs politiques ont signalé depuis longtemps ce danger. On a vu, cependant, cette classe politique dépossédée à son tour par la classe administrative : c'est ce qu'on a appelé la technocratie. Voici que surgit une autre déviation de la démocratie, et qu'au nom des droits de l'homme ou du refus de l'" exclusion" on prétend dépouiller le citoyen de ses droits et la nation de sa souveraineté, au profit des "autorités morales".

  L'affaire du code de la nationalité a été typique de cette confiscation du pouvoir qui s'effectue au nom de la morale. Le garde des sceaux déclarait, après le retrait de son projet de loi en décembre 1986 : "La majorité des Français était favorable à la réforme, mais elle a fait contre elle l'unanimité des autorités morales. " (1) Le régime où le sentiment populaire est subordonné au verdict des autorités morales, des docteurs de la loi, n'est pas la démocratie, mais une théocratie d'un nouveau genre, où la référence à Dieu est remplacée par quelque idole laïque : le Progrès, la raison, la Nature ou l'Humanité.

  C'est d'abord à la télévision, accessoirement dans la presse, que l'on célèbre le nouveau culte et que l'on enseigne la nouvelle morale, celle des grandes consciences qui disent au peuple ce qu'il doit croire et vénérer et, surtout, ce qu'il doit mépriser ; quels sont les bons et les méchants. Pour éliminer ses adversaires en culpabilisant les Français, l'establishment politico-médiatique déchaîne périodiquement des campagnes orchestrées qu'il faut bien qualifier d'hystériques, dans une atmosphère qui rappelle parfois la chasse aux sorcières des XVIe et XVIIe siècles... Il y avait eu, en 1979, l'absurde débat sur la nouvelle droite*. Un an plus tard, la gauche a exploité l'attentat de la rue Copernic pour "déstabiliser" le président Giscard d'Estaing. Le procès Barbie, en 1987, a donné lieu à un concert de flagellation collective. Il faut évoquer aussi les campagnes dirigées contre le Front national et son président, M. Jean-Marie Le Pen, à l'occasion de la phrase sur le point de détail, en 1987, ou du fameux calembour, en 1988. Cette agitation, qui entretient dans l'opinion des attitudes infantiles, est indigne de notre démocratie. La classe politique se trouve la première asservie, au sens de la théorie des systèmes, aux diktats de la classe médiatique. D'où un décalage grandissant entre les partis et l'opinion populaire, qui n'est pas pour rien dans la montée de l'abstention aux élections.


  On glorifie la génération morale qui suit les mots d'ordre de S.O.S.-Racisme ou de l'U.N.E.F.-I.D.. On ferait mieux de plaindre la majorité morale qui subit cette propagande. Car il est clair que la morale médiatique n'a pas grand-chose à voir avec la morale traditionnelle. Quelles que soient les différences entre morale laïque et morale chrétienne, notamment en matière de mariage et de divorce, on pouvait, à l'époque de Jules Ferry, ou quand Bruno écrivait Le Tour de la France par deux enfants - sous-titré : "Devoir et patrie" -, inculquer aux élèves des principes moraux que tout père de famille acceptait (2). On leur enseignait les vertus civiques et privées : l'amour de la patrie, l'esprit de sacrifice, le sens de l'honneur et le sentiment de la grandeur, ainsi que l'honnêteté, la pudeur, la décence, la tempérance. Ni Coluche, ni Jean-Paul Aron, ni Michael Jackson n'auraient été présentés comme des modèles à cette époque... Cette morale commune demeure celle de la grande majorité des Français, de la majorité morale, et c'est pourquoi nos compatriotes sont affligés du laxisme qu'ils subissent, et parfois qu'ils suivent, sans trop savoir comment lui résister.

  Certaines des "autorités morales" se sont autoproclamées, comme S.O.S.-Racisme, et ne tirent leur influence que de l'écho qu'on leur donne complaisamment dans les media. Mais d'autres, comme les évêques, représentent des institutions vénérables. Or, force est de constater que ceux-ci ne bénéficient de la faveur des media que dans la stricte mesure où leurs jugements s'alignent sur ceux de la classe médiatique. Lorsque les évêques appuient les thèses du lobby de l'immigration, on les applaudit. Lorsqu'ils se sont permis, en 1988, à propos du film de Martin Scorsese ou de la prévention du S.I.D.A., de défendre la foi et la morale traditionnelle de l'Église catholique, on les a accusés de rallumer les bûchers de l'Inquisition ! Les procédés employés contre les valeurs traditionnelles sont la provocation et la dérision. La provocation, qui est une surenchère dans l'outrage, acclimate le laxisme moral sur les affiches et les écrans. Au pays de François Rabelais, la dérision n'est pas un procédé moins efficace. Le rire peut être libérateur, sans doute. Mais il y a aussi un rire subversif, dont la fonction est d'avilir l'ancienne morale, pour faire place à la nouvelle. Le rire de Molière dénonce le pharisaïsme des faux dévots. Celui de Coluche est au service des nouveaux Tartuffes, qui, de nos jours, ne jettent plus l'interdit sur le sexe, mais sur la race ou sur ce qui s'y rapporte : l'hérédité, le "sang".

  Ce laxisme moral qui dissimule la dictature d'une nouvelle morale porte atteinte à l'ordre social. Il est à l'origine de la crise des institutions : la famille, l'Eglise, l'école... Le corps social demeure sans réaction face à la montée des périls, qu'il s'agisse de la chute de la natalité, de la montée de l'immigration, ou du maintien de l'insécurité, qui traduit le déclin de valeurs vitales pour l'avenir de notre communauté nationale : la générosité, l'amour de la patrie, le sens de l'honnêteté et de la responsabilité.

  Certains fléaux sociaux comme la drogue ou le S.I.D.A. illustrent cette subversion des valeurs, qui substitue une morale d'un nouveau genre à la morale traditionnelle. L'identité culturelle d'un peuple, telle qu'elle se traduit dans ses traditions et ses mœurs, ne se définit pas tellement par les valeurs qu'elle admet - il y a des valeurs universelles -, mais plutôt par la hiérarchie qu'elle établit entre celles-ci et la manière dont elle résout les conflits de valeurs. Dans le cas de la drogue, il s'agit de savoir si l'intempérance du drogué relève de son libre-arbitre et si la loi pénale ne doit frapper que les trafiquants, non les consommateurs. Ou si, au contraire, ce type de liberté ne mérite pas d'être protégé, parce que le consommateur de drogue est un être dépendant qui doit être puni pour le danger qu'il fait courir à autrui, autant que pour le mal qu'il se fait à lui-même. Le Japon, enraciné dans ses traditions, a réussi à éradiquer ce fléau en réprimant non seulement le trafic, mais aussi la consommation de la drogue.


  La polémique sur le S.I.D.A. témoigne plus encore du dérèglement des esprits. Un homme doit-il avoir la liberté de répandre la mort autour de lui ? Si cette maladie est moins dangereuse qu'on ne le dit, si elle ne menace que des populations limitées, alors les mesures adoptées en France par les gouvernements successifs sont probablement suffisantes. En revanche, si les spécialistes n'exagèrent pas, si le S.I.D.A. menace la société tout entière et peut causer des centaines de milliers de victimes au cours des prochaines années, il serait irresponsable de ne pas prévenir l'épidémie en empêchant les malades et séropositifs de contaminer les bien-portants, comme la loi républicaine a toujours prévu qu'on le fit dans des cas semblables. Il faut avoir une notion bien pervertie de la liberté pour soutenir que le porteur du virus a le droit de transmettre à d'autres la maladie dont il est atteint. L'État doit en priorité préserver la masse des individus sains des risques de contamination. Ici, le laxisme moral s'abrite derrière le prétexte démagogique du "refus de l'exclusion". En réalité, tout ordre social, dans ses divers aspects : droit, morale, institutions, communautés, repose sur des relations d'inclusion-exclusion. Vivre, en un sens, c'est exclure, pour préserver sa vie avec son identité.

  2) - Comment analyser ces symptômes apparemment contradictoires qui révèlent, pour ainsi dire, l'empire d'une morale immorale ? Nous allons voir que ce sont les deux faces de la lutte entre la morale traditionnelle et cette autre morale qu'il nous faut tenter de définir.

  La morale traditionnelle de l'Occident lui est propre. Certes, on observe des différences dans les mœurs, sinon dans l'éthique, entre l'Espagne et l'Allemagne, ou l'Italie et l'Angleterre, entre la France aussi et les pays qui l'entourent et même, à l'intérieur de la France, entre les diverses provinces. Pourtant, la culture de l'Occident, marquée par le christianisme, est une unité distincte des autres grandes cultures du monde, celles de l'Orient islamique, de l'Inde et de la Chine. Chacune de ces cultures dispose d'un code moral différent du nôtre. Que l'on songe à la place de la femme dans la société et à la forme de la famille. La morale traditionnelle de l'Occident fait partie de notre identité collective. En sapant ses fondements, l'idéologie dominante fait la preuve de son cosmopolitisme .

  Dans Étrangers à nous-mêmes, Julia Kristeva fait ressortir le conflit du cosmopolitisme avec la morale traditionnelle : "Le cosmopolite du XVIIIe siècle était un libertin - et, aujourd'hui encore, l'étranger demeure... cet insolent qui... défie pour commencer la morale de son pays, et provoque ensuite des excès scandaleux dans le pays d'accueil." (3) Remarquant que Zénon de Citium, fondateur du stoïcisme, rejetait "la convention contraignante inventée par les hommes, au profit d'un "logos pur", sans pudeur et sans retenue, faisant retour à la naturalité universelle des hommes", elle met en valeur son "idéal cosmopolite" : "Plus d'États ni de peuples distincts, mais une seule loi gouvernant le troupeau humain, heureux dans son pâturage. L'Amour y règne sur des hommes et des femmes qui s'appartiennent librement... L'anthropophagie, l'inceste, la prostitution, la pédérastie et bien entendu la destruction de la famille sont également admis parmi les traits de cet État idéal. On a l'impression que le cosmopolitisme surgit au sein d'une mouvement global qui fait table rase des lois, des différences et des interdits... que l'abolition de la frontière étatique implique... un franchissement des interdits qui garantissent l'identité sexuelle, individuelle, familiale." Et elle conclut : "Le cosmopolitisme sera soit libertaire, soit totalitaire, ou ne sera pas." (4)

  Cosmopolitisme est un mot du vocabulaire "branché" et une idée dont se réclame, notamment, la revue Globe, qui écrivait, dans le numéro de fondation : "Bien sûr, nous sommes résolument cosmopolites. Bien sûr, tout ce qui est terroir, béret, bourrées, binious, bref, "franchouillard" ou cocardier, nous est étranger, voire odieux." (5) Dans un autre éditorial de Globe, M. Pierre Bergé disait le dégoût que lui inspirent des mots comme "ordre", "morale", "famille", mais surtout "patrie". En arrivant à "patrie", il marquait même son indignation. "Patrie : c'est le plus dangereux... Nous sommes quelques-uns à ne plus nous reconnaître très bien dans cet hexagone égoïste, et à penser que la patrie a fait depuis longtemps éclater les frontières." (6)

  Nous avons trouvé, grâce à Globe, la définition que nous cherchions : la nouvelle morale est celle du cosmopolitisme. C'est une morale cosmopolite. "Cosmopolite" veut dire "citoyen du monde" (cosmos + politês). C'est une contradiction dans les termes, qui révèle le caractère utopique et fallacieux de l'idée que le mot prétend exprimer, car il ne peut y avoir de cité sans un dedans et un dehors, une relation d'inclusion-exclusion, une distinction entre le citoyen et l'étranger.

  La morale cosmopolite vulgarisée par les media est pauvre intellectuellement. Les slogans de S.O.S.-Racisme lui tiennent lieu de philosophie (c'est la "pote-philosophie"). Mais ses lignes de force sont assez claires. Elle est essentiellement négative et rejette la plupart des valeurs de la culture occidentale, ne laissant subsister (provisoirement ?) que celles de l'individualisme marchand. Dans la société multiculturelle, chacun se replie sur lui-même, s'enferme dans sa vie privée et dans sa vie professionnelle pour se protéger des autres, avec qui il ne peut rien partager d'essentiel, comme le héros du Bûcher des Vanités, Sherman Mc Coy (7). La morale cosmopolite propose une conception dévoyée de la liberté, en appelant à la "libération" vis-à-vis des normes traditionnelles. Elle entretient aussi le matérialisme en faisant de l'argent l'étalon des valeurs. La famille est particulièrement menacée. Les relations entre l'homme et la femme, entre les parents et les enfants, varient selon les cultures. Ici, un homme n'épouse qu'une seule femme. Ailleurs, deux, trois, quatre ou davantage. Les cultures de l'immigration, nous dit-on, auraient-elles moins de valeur que la nôtre ? En conséquence, l'institution du mariage est vidée de son contenu par une neutralisation progressive : l'évolution du droit civil efface la différence entre le mariage et le non-mariage, concubinage ou "union libre". La législation fiscale et sociale, quant à elle, favorise en général les non-mariés. La dislocation de la famille à laquelle nous assistons est le résultat de cette transformation du droit, qui agit sur les mentalités.


  Depuis l'élection de M. Mitterrand en 1981, le socialisme français a fait sa mue. On peut parler maintenant d'un néosocialisme, à moitié libéral en économie. Ce socialisme new look est une autre expression de l'antique utopie égalitaire et demeure viscéralement hostile aux communautés comme la famille et la nation, qui s'appuient sur des traditions et protègent l'homme contre les manipulations totalitaires. Peut-être même l'est-il davantage que l'ancien. Le cosmopolitisme est à la nation ce que le communisme est à la propriété. Il est le minimum doctrinal sur lequel les socialistes n'ont pas l'intention de transiger.

  La nation, ou la patrie, est odieuse aux cosmopolites. Dans nation il y a naissance (natio), comme dans patrie il y a père (pater) : la nation et la patrie sont un héritage. Le sentiment de fraternité qui rattache les uns aux autres les membres d'une communauté comme la nation est fonction de ce lien de parenté et de filiation qui existe entre eux et avec leurs ancêtres. Cela est insupportable à l'homme déraciné, qui tente d'assimiler la défense de l'identité à de la haine raciale, à du "racisme". L'antiracisme égalitaire, qui dissimule le racisme antifrançais, est la marque distinctive de la morale cosmopolite. Pourtant, si le racisme est condamnable, c'est bien dans la mesure où il atteint tel peuple, ethnie ou race dans son identité. Personne, en revanche, n'a reproché à Léopold Senghor ou à Aimé Césaire de faire l'éloge de la négritude en développant la conscience de race. Le racisme anti-français ou anti-occidental ne paraît pas moins dangereux qu'un autre.

  Le cosmopolite est un étranger dans sa propre cité. Il est même "étranger à lui-même", selon Julia Kristeva. C'est dire qu'il a perdu son identité. Il se fait un devoir de dénigrer les coutumes du peuple où le hasard l'a fait naître, qu'il juge arbitraires et barbares. C'est pourquoi le cosmopolite ne met pas les autres peuples au même niveau, il les met au dessus du sien. Non content de condamner la préférence nationale, il prône la préférence étrangère. Ici, nous touchons au cœur de la pensée cosmopolite, à son intuition fondatrice. Beaucoup plus que la négation abstraite de toute identité concevable, c'est la négation vécue de l'identité de la France et de celle de l'Occident, dont la nôtre participe, qui est le moteur du cosmopolitisme contemporain. On peut parler d'un racisme antifrançais et anti-occidental, certes, mais cela n'épuise pas la question, car le cosmopolitisme n'est pas seulement une attitude ou une idéologie, c'est aussi une religion, avec ses croyances et son culte. Le dogme central du cosmopolitisme n'est autre que la culpabilité collective de l'Occident vis-à-vis des autres peuples et des autres races.

  Dans L'Occident sans complexes, nous avons démonté les mécanismes de cette culpabilisation de l'Occident, qui donne de l'histoire une interprétation tronquée et unilatérale pour imputer à nos peuples des torts imaginaires ou démesurément grossis. L'Occident n'est pas coupable de tous les malheurs du tiers monde ! Ce sont au contraire les progrès scientifiques et matériels venus d'Occident qui ont permis à des pays pauvres de s'arracher à la misère. Pour retrouver la fierté de notre histoire, il fallait aussi rompre avec la légende noire du capitalisme, qui attribue aux progrès de l'industrie la misère des ouvriers au XIXe siècle. Il ne faut pas non plus laisser croire que la France serait passée en 1789 "de l'ombre à la lumière" (pour reprendre une expression que M. Jack Lang, ministre de la culture, avait appliqué à... l'élection d'un président socialiste, en 1981), et que l'ancien régime et le moyen âge ne nous auraient rien laissé d'admirable.


  En ce qui concerne la révolution, la révision est en cours, malgré la piété empesée des cérémonies officielles du bicentenaire : il suffisait, d'ailleurs, pour une large part, de prendre la peine de rééditer Hippolyte Taine ou de traduire Alfred Cobban (8). Il y a toutefois un domaine où la discussion paraît quasiment interdite, et où la moindre allusion irrévérencieuse par rapport à la vérité officielle suscite un tintamarre médiatique : c'est la Seconde guerre mondiale, et surtout, à l'intérieur de cette période, la persécution des juifs organisée par le gouvernement national-socialiste. Comme nous en avons déjà parlé au cours d'un colloque de janvier 1988, il n'y a pas lieu de s'étendre ici sur ce sujet ; disons simplement que si tout événement historique est singulier, il n'y a aucune raison pour ne pas mettre les crimes commis par les jacobins contre les Vendéens, ou ceux commis par les communistes contre les koulaks, sur le même plan que ceux commis par les nationaux-socialistes contre les juifs.

  Ceux qui prétendent qu'il ne faut pas "banaliser le racisme hitlérien" ne font pas autre chose que banaliser le totalitarisme stalinien (9). Finalement, la persécution des juifs par le gouvernement national-socialiste, désignée par un mot spécial, génocide, holocauste ou shoah, est devenue dans le discours ordinaire des media le principal vecteur de culpabilisation de l'Occident, parce que, après avoir mis à part ce crime commis par un certain gouvernement à une certaine époque, on le transforme en faute collective du peuple allemand, puis, par amalgames successifs, en faute imputable à l'Occident tout entier.

  Michel Leroy a bien exprimé dans L'Occident sans complexes le résultat de cette entreprise de culpabilisation : "Nous avons affaire à un véritable S.I.D.A. de l'esprit, qui enlève à l'Occident, et tout particulièrement à l'Europe, ses défenses immunitaires, qui l'empêche de défendre son identité et son intégrité face à la force d'expansion des autres nations et des autres civilisations." (10)


2. Pronostic

  Si l'on accepte ce diagnostic, le pronostic est simple à faire, parce que la maladie paraît mortelle, à moins que nous ne découvrions les remèdes. La "croissance de l'homme" demande un dressage de la personnalité grâce aux disciplines inculquées à l'enfant par ses parents et tout son milieu culturel (11). Il n'y a pas de réussite individuelle qui n'implique l'apprentissage de la volonté. Or, la société cosmopolite ne maintient que les disciplines du marché, en détruisant des institutions comme la famille qui forment les individus dont le marché a besoin. C'est pourquoi un libéralisme bien compris doit être identitaire et non cosmopolite.


  Le destin d'une communauté ne se réduit pas à une somme d'aventures individuelles. La morale contribue au bien commun au moins autant que le droit, parce que son objet est de régler les mœurs et que sans elle la société tombe dans le chaos des intérêts particuliers qui s'entre-déchirent. Adam Smith parlait de la "main invisible" qui fait concourir chacun, lorsqu'il poursuit ses propres fins, au bien de tous, à travers les mécanismes du marché, sans qu'il l'ait cherché. Les règles morales ont aussi la fonction, comme le Pr. Hayek l'a souligné, d'assurer la compatibilité des projets individuels à l'intérieur d'un ordre social (12). A cet égard, on peut se demander si la morale cosmopolite mérite le nom de morale, ou s'il ne faut pas y voir une pseudo-morale, et même une antimorale (comme on parle d'antimatière), car elle ne saurait s'établir durablement dans un pays sans détruire son identité. L'immigration que nous subissons actuellement est bien une invasion, une dépossession tranquille de notre territoire national par des nouveaux-venus que notre faiblesse enhardit. Dans la lutte pour la vie qui se déroule à l'échelon mondial entre des peuples jeunes et dynamiques d'une part, des peuples vieillissants et fatigués d'autre part, nous risquons de disparaître si nous ne réagissons pas à temps. La chute de la natalité et la montée de l'immigration ne sont que les symptômes les plus manifestes d'un désarroi général. La culpabilisation médiatique vise à rompre la chaîne de la tradition, qui passe des parents aux enfants, et des maîtres aux élèves. La France va-t-elle perdre son identité, comme un feu qui s'éteint peu à peu ?


3. Les remèdes

  Pour échapper à l'issue que nous promet l'évolution spontanée de cette maladie de langueur qui atteint notre identité, nous devons trouver des remèdes. Les uns sont de nature négative : nous devons lutter contre l'idéologie dominante. Les autres sont de nature positive : il faut réhabiliter la morale traditionnelle.

  1) - Deux conceptions du monde sont aux prises. C'est un combat politique, qui se déroule de manière symbolique à travers les media. Il faut donc adopter un langage et une stratégie appropriés, ce qui implique, en particulier, de mettre en accusation l'adversaire en montrant comment il trahit les valeurs universelles dont il se réclame : la liberté, les droits de l'homme. Sans identité, l'homme ne peut accéder à une liberté authentique, il devient la proie des machines totalitaires. C'est pourquoi les droits de l'homme sont ceux du citoyen - comme le rappelle l'intitulé de la Déclaration du 26 août 1789 -, et le citoyen n'est pas un homme de nulle part.

  Nous pouvons démasquer l'idéologie cosmopolite en faisant éclater sa duplicité fondamentale : cette subversion de la morale par une pseudo-morale relève du pharisaïsme et permet aux vices de prospérer impunément. La gauche a toujours exploité des victimes-symboles : Sacco et Vanzetti, Knobelspiess. Nous devrions utiliser les scandales du système socialiste, qui repose sur le népotisme, l'affairisme et la corruption, pour dévoiler son vrai visage. Il faudra aussi s'appuyer sur le peuple, qui est attaché à son identité - cela est vrai non seulement des électeurs de droite, mais encore d'une grande partie de ceux qui votent pour la gauche -, contre l'establishment cosmopolite qui domine la France grâce à son emprise sur l'État et les media. C'est ce qu'ont réussi en Angleterre Mme Thatcher et aux États-Unis M. Reagan, puis M. Bush. Et c'est parce que l'ex-majorité ne l'avait pas compris qu'elle a perdu le pouvoir en 1988.


  Mais le peuple ne peut pas se contenter d'attendre que les partis trouvent la stratégie qu'appelle aujourd'hui l'intérêt national. Quelles que soient les capacités personnelles de leurs dirigeants, ceux-ci subissent les pesanteurs du système. C'est pourquoi il faut agir sur les institutions, et cela de deux manières. En premier lieu, en introduisant dans notre pays le référendum d'initiative populaire, pour que les citoyens puissent se prononcer directement sur les "sujets de société" (13). En second lieu, en faisant en sorte que les media soient plus responsables. Vaste programme, sans doute ! Il n'y a pourtant pas de fatalité à ce que ceux-ci soient les vecteurs de l'idéologie cosmopolite. La droite anglo-saxonne a su les utiliser pour faire passer son message de redressement national. En France aussi, les media peuvent jouer pour le peuple et non contre lui, s'ils reviennent à leur vocation, qui est d'être des intermédiaires entre le public et des élites vraiment représentatives, et non d'être le lieu d'un pouvoir indépendant où un establishment manipule les consciences.

  Les media dépendent exagérément de l'État et des syndicats, pas assez de leurs clients, c'est-à-dire des citoyens. Il faut qu'ils obéissent davantage à la loi du marché, pour que le consommateur soit souverain, comme dans toute industrie de type capitaliste. On déplore parfois la baisse du niveau culturel qu'entraînerait la concurrence entre les chaînes de télévision. Mais, pour donner aux consommateurs les plus exigeants les émissions qu'ils espèrent, il n'est pas nécessaire de confier à des bureaucraties une responsabilité qui les dépasse et un pouvoir qu'elles mettent souvent au service d'un projet subversif. Mieux vaut créer des espaces de liberté, en favorisant la concurrence.

  Cependant, la loi du marché, si nécessaire pour développer en France de grands media populaires, n'est pas suffisante pour les rendre pleinement responsables. Il faudrait aussi que la justice protège mieux les droits des particuliers contre l'injure, la diffamation et la désinformation, et que les abus en la matière soient sanctionnés.

  2) - Pour secouer la tutelle de l'establishment, le peuple français doit reprendre foi dans ses valeurs traditionnelles et dans les communautés qui les conservent : la famille, la nation.... De ces valeurs, nous ne citerons que trois, qui paraissent d'une importance stratégique : la vérité, la décence et l'honneur.

- La vérité : certes, la liberté d'expression a nécessairement des limites - comme toute liberté au demeurant, puisque, selon l'article 4 de la Déclaration des droits de l'homme et du citoyen, "la liberté consiste à pouvoir faire tout ce qui ne nuit pas à autrui". Cependant, en matière de recherche scientifique ou historique, la liberté doit être totale. Et la liberté de recherche implique celle de communiquer le résultat de ses recherches. Qu'il s'agisse de la révolution française ou de la Seconde guerre mondiale, il ne saurait y avoir de dogme que l'on n'aurait pas le droit d'examiner. L'obscurantisme, qui paralyse la libre discussion, favorise la culpabilisation de l'Occident. En politique, comme en religion, c'est la vérité qui sauve.


- La décence : de peur d'être accusé d'esprit réactionnaire, on n'ose plus protester contre le racolage indécent qui envahit les panneaux publicitaires, les pages des journaux, les écrans de télévision, ou même des publications officielles patronnées par des ministres socialistes (14). Le libéralisme ne signifie pas l'irresponsabilité, il repose sur le règne du droit. Chacun peut demander à être protégé dans un lieu public contre les agressions en tout genre, y compris les agressions visuelles... Pour trouver un juste milieu entre la liberté des uns et celle des autres, il faut garder à l'esprit deux préoccupations essentielles. D'une part, les intérêts de l'enfance, qui doit être préservée de certaines images ou paroles. Un pays dont la jeunesse est corrompue n'a pas d'avenir. D'autre part, les particuliers ne doivent pas être blessés dans leurs sentiments intimes et notamment dans leurs convictions religieuses par des œuvres de fiction qui les provoquent en leur causant un trouble inadmissible, comme le film de Martin Scorsese. Cette forme de diffamation devrait être réprimée par les tribunaux, qui ont à soupeser dans chaque espèce les intérêts légitimes en présence (15). La liberté d'expression trouve ses limites dans le respect des particuliers. Elle ne peut être totale qu'en matière scientifique et historique.

- L'honneur : Mme Thatcher a défendu l'honneur de son pays dans la guerre des Malouines. En Nouvelle-Calédonie, le gouvernement français n'avait pas en 1988 à affronter l'armée argentine, mais une poignée d'agitateurs canaques, et il bénéficiait du soutien de la majorité des habitants. Il pouvait donc défendre son honneur sans courir aucun risque. M. Rocard a pourtant choisi de faire le jeu des indépendantistes et, en faisant amnistier les preneurs d'otages, assassins des gendarmes d'Ouvéa, il a humilié la France. La notion d'honneur semble appartenir à l'angle mort de cette intelligence pétillante qu'on prête à M. Rocard. Il ferait bien de relire ces belles pages où Vigny parlait de la "religion de l'honneur" :

"Que nous reste-t-il de sacré ?", écrivait Vigny en 1835. 
"Dans le naufrage universel des croyances, quels débris où se puissent rattacher encore les mains généreuses ? Hors l'amour du bien-être et du luxe d'un jour, rien ne se voit à la surface de l'abîme. On croirait que l'égoïsme a tout submergé...
"Oui, j'ai cru apercevoir sur cette sombre mer un petit point qui m'a paru solide...
"Ce n'est pas une foi neuve, un culte de nouvelle invention, une pensée confuse ; c'est un sentiment né avec nous, indépendant des temps, des lieux, et même des religions ; un sentiment fier, inflexible, un instinct d'une incomparable beauté... Cette foi... est celle de l'honneur. 
"L'honneur, c'est la conscience, mais la conscience exaltée. C'est le respect de soi-même et de la beauté de sa vie porté jusqu'à la plus pure élévation et jusqu'à la passion la plus ardente...
"L'honneur, c'est la pudeur virile." (16)

  Ces valeurs traditionnelles que sont la vérité, la décence, l'honneur, et beaucoup d'autres encore, la gauche les bafoue quotidiennement - même et surtout quand elle s'en réclame ! Pour qu'elles retrouvent dans notre société la place qu'elles n'auraient jamais dû perdre, il faut redonner de la vigueur à ces communautés et institutions où elles s'épanouissent : la famille et la nation, et aussi les provinces, l'armée, l'Église, l'école ! Nul n'a inventé la famille. C'est l'une de ces traditions qui nous vient du fond des âges ; elles obéissent à des règles apparemment arbitraires, qui correspondent en réalité au génie particulier de notre race. Pour garder cet héritage, nous devons accorder à l'institution familiale de justes privilèges, en affirmant la préférence familiale. La nation est de formation plus récente. C'est un mythe incarné dans l'histoire, qui propose aux citoyens un idéal de dépassement en les appelant au sacrifice et à la fraternité. Aujourd'hui, dans la France telle qu'elle est, et pour les Français, tels qu'ils sont, la nation est irremplaçable. Il faut nous attacher à la nation comme à notre bien le plus précieux, après la famille. Sans elle, la pseudo-morale cosmopolite triompherait tout à fait.


  Pour que la nation vive, comme la famille, les Français, membres de la communauté nationale, cette grande famille, doivent s'accorder mutuellement la préférence. La préférence nationale doit être la garantie de notre identité. L'idéologie dominante, vouée à la destruction de notre identité, ne veut à aucun prix de la préférence nationale. Mais il existe dans l'âme de notre peuple des forces latentes qu'on ne pourra pas indéfiniment refouler par le matraquage médiatique. La France a le droit de vivre. Elle vivra, pourvu que les Français le veuillent !

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(1) Cité dans l'enquête de Valeurs actuelles sur les autorités morales. Voir les numéros des 2 février, 9 février, 23 février, 2 mars et 16 mars 1987.

(2) La première édition du Tour de la France par deux enfants date de 1877. Voir la postface de Jean-Pierre Bardos à la réédition de la Librairie classique Eugène Belin, 1977.

(3) Julia Kristeva, Étrangers à nous-mêmes, Fayard, 1988

(4) J. Kristeva, op. cit., pp. 89-90

(5) Cité par Jean-Yves Le Gallou, "Les Cosmopolites contre le peuple", Le Monde, 7 janvier 1989. On pourrait aussi mentionner cette déclaration de M. Brice Lalonde, ministre de l'environnement, dans le numéro de mai 1989 de la revue Actuel : "Je suis un jouisseur cosmopolite, pas un écolo hystéro." (Cité par M. Jean Madiran dans Présent, 13 mai 1989)

(6) Cf. Globe, décembre 1986. En 1948, M. Pierre Bergé était le rédacteur en chef de La Patrie mondiale (cf. Minute, 12 mars 1987).

(7) Tom Wolfe, Le Bûcher des vanités, Sylvie Messinger, 1988

(8) Cf. Hippolyte Taine, Les Origines de la France contemporaine, 2 t., Robert Laffont, 1986 ; Alfred Cobban, Le Sens de la révolution française, Julliard, 1984 (l'édition originale est de 1964)

(9) Voir à ce sujet le livre du Club de l'Horloge, Penser l'Antiracisme, Ed. Godefroy de Bouillon, 1999

(10) Michel Leroy et le Club de l'Horloge, L'Occident sans complexes, Carrère, 1987, p. 16

(11) Henry de Lesquen et le Club de l'Horloge, La Politique du vivant, Albin Michel, 1979

(12) F.-A. Hayek, Droit, législation et liberté, P.U.F., t. 1, 1980, t. 2, 1981, t. 3, 1983

(13) Cf. Yvan Blot et le Club de l'Horloge, La Démocratie confisquée, Jean Picollec, 1989

(14) Voir l'intervention de M. Georges Tranchant à l'Assemblée nationale, le 9 mai 1984, à propos de la brochure J'aime et je m'informe

(15) Le cas du livre de Salman Rushdie, Les Versets sataniques, n'est pas le même que celui du film de Martin Scorsese, La dernière Tentation du Christ. D'une part, l'image est plus offensante que le texte. D'autre part, il est normal de faire bénéficier le christianisme d'une protection particulière dans notre pays, dont ne sauraient bénéficier des religions étrangères à notre identité. Certes, la France est un pays laïque, et elle entend le rester. Mais si l'on prétend qu'il ne faut faire aucune différence entre toutes les religions, d'où qu'elles viennent, on est proche du point où la laïcité devient laïcisme, c'est-à-dire anticléricalisme.


(16) Alfred de Vigny, Servitude et grandeur militaire, Jean de Bonnot, 1972, deuxième partie, pp. 203 à 212