Avant-propos

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par Jean-Louis Garello

 

  Dans sa chronique du Figaro-Magazine, Alain Griotteray proposait aux lecteurs, il y a peu, une devinette. Il fallait reconnaître l'auteur d'un discours politique incontestablement correct : s'agissait-il de Fabius, Chirac, Rocard ou Balladur, etc., la liste était encore plus longue ? Tous auraient pu l'écrire, précisait-il, car rien ne ressemble plus à un discours d'énarque social-démocrate qu'un discours d'énarque démocrate-social. Droite classique et gauche modérée se fondent peu à peu dans le même moule centriste. La droite a peur d'être à droite, la gauche, elle, n'a pas ces scrupules.
  Le recentrage se fait donc, on s'en doutait, vers la gauche. Bonnet rose et rose bonnet, Lionel Juppé et Alain Jospin, quelle différence ? La droite disparaissant, phagocytée par la gauche, le problème peut être examiné maintenant sous un autre angle. Entre les socialistes et le Front national, il n'y aura bientôt plus rien, a beau jeu de déclarer Jean-Marie Le Pen. Ce qui revient à dire que les socialistes sociaux-démocrates de gauche ont phagocyté les sociaux-démocrates de droite. Le clivage droite-gauche serait donc dépassé, parce que la gauche aurait avalé la droite.
  Claude Imbert, directeur et éditorialiste du Point, et Jacques Julliard, éditorialiste du Nouvel Observateur, ont publié un dialogue sous le titre : Droite-gauche, qu'est-ce-qui les distingue encore ?, ce qui laissait déjà imaginer que plus grand-chose ne les distinguait. M. Imbert estimait que le clivage était plutôt déplacé que dépassé. M. Julliard constatait, pour sa part, que les hommes de gauche se réclamaient volontiers de la gauche, tandis que les hommes de droite évitaient de se dire de droite. Ainsi, M. Julliard rejoint M. Griotteray : si la droite n'est plus la droite, c'est par défaut d'affirmation de soi.
  Permettez au psychiatre que je suis de préciser ce concept d'affirmation de soi et sachez que c'est le motif de consultation psychiatrique le plus fréquent, et de loin. La droite serait donc malade. Que l'affirmation de soi fasse défaut, et c'est la soumission, qu'elle soit excessive, et c'est l'agression. Dans les deux cas, c'est l'identité du sujet qui est atteinte. L'affirmation de soi, c'est la démarche identitaire, elle exige en corollaire la présence tout aussi affirmée de l'autre.

  Dès le début de leur dialogue, M. Julliard tente de circonvenir M. Imbert : c'est normal, c'est toujours dans ce sens-là que cela se passe. Il soutient que les trois différences majeures qui séparaient classiquement la droite de la gauche n'existent plus guère ; ce sont : la forme du régime, la question religieuse, la question sociale. Evidemment, de ce point de vue superficiel, il a raison : la Constitution est à peu près admise par tous, la religion est séparée de l'État, et la justice sociale est une aspiration commune à la droite comme à la gauche, si l'on entend par là le souci d'améliorer le sort des plus défavorisés. Le livre paraissait terminé dès la quatrième page et puis, chemin faisant, nos débatteurs rencontrent, à droite, le constat lucide que l'homme peut être un animal dangereux - en termes religieux, cela s'appelle le péché originel ; à gauche, le postulat subjectif d'un homme naturellement bon, Rousseau est passé par là. Ils rencontrent, à droite, une conception sceptique du monde et tragique du destin de l'homme ; à gauche, une vision utopique du monde et une image puérile de l'homme et de son destin radieux. A droite, la remarquable adaptabilité de l'esprit libéral ; à gauche, la rigidité du modèle planificateur. A droite, l'enracinement, avec le devoir de transmission ; à gauche, la table rase, le modèle imaginé. A droite, la prise en compte des inégalités originelles, avec le souci d'en tirer parti pour le bien de tous ; à gauche, la mythologie égalitaire, qui excite le ressentiment et l'envie. A droite, le refus intellectuel de l'esprit de système ; à gauche, le culte de l'idéologie. Cela commence à faire une belle liste de différences.
  Ainsi, on comprend que l'homme de droite, s'il peut se révolter, n'est pas intrinsèquement révolutionnaire. Alors que l'homme de gauche, parce qu'il est idéologue, est nécessairement révolutionnaire. Il ne sait pas, le pauvre, que la Révolution, qu'une révolution, c'est, définition du Littré : le retour d'un astre au point d'où il était parti. La typologie du tragique et celle de l'utopique ont été excellemment analysées par Jean-Antoine Giansily dans Le Pouvoir, le réel et l'illusoire. Le tragique, c'est le monde de la mémoire, il est d'essence réaliste. Il dégage le sens d'une vie enracinée dans laquelle le passé ne disparaît pas, mais, au contraire, nourrit l'héritage spirituel. L'utopique, lui, recouvre l'incapacité intellectuelle d'assumer l'héritage du monde par ceux qui veulent la révolution, c'est-à-dire le remplacement du réel par un système idéal, un ordre imaginé. Le tragique assigne à ceux qui en ont la charge le devoir de gérer le désordre de la réalité ; il exige un effort permanent d'adaptation pour inventer des solutions à la fois nouvelles et cohérentes. L'utopique, lui, engendre l'idéologique, qui est une déformation du réel, dont le seul projet est la prise de pouvoir. Il théorise d'autant plus facilement l'ordre qu'il est non pas réel, mais simplement imaginé. Le tragique est un désordre pris en compte, l'utopique est un ordre imaginé.
  Au caractère artificiel des idéologies s'oppose la pérennité des modèles enracinés. Les premières tracent l'épure de mondes imaginaires, les seconds synthétisent les traits durables d'une histoire, du psychisme des peuples, de la persistance des structures mentales. Modèle typiquement occidental qu'est le modèle trifonctionnel, modèle répétitif qui s'inscrit dans la structure mentale des Occidentaux. Trois ordres : ceux qui prient et qui légifèrent ; ceux qui combattent ; et ceux qui produisent. Georges Dumézil a mis au jour cette trifonctionnalité du corps social chez les peuples indo-européens. Ce schéma social imprègne la conscience du monde des Occidentaux. Il nourrit une vision tragique du réel, il ne peut être qu'a-révolutionnaire. Il balaie toutes croyances en une fin de l'histoire, en une victoire de quelque idéologie qui garantisse la promesse d'une humanité radieuse. Le modèle trifonctionnel n'est pas une utopie idéologique, en ce qu'il est un modèle expérimenté. Il ne s'est affirmé qu'après avoir subi l'épreuve du réel et du temps. Les idéologies, elles, se construisent dans le plus parfait mépris de la moindre vérification. Les utopistes fuient le monde réel pour s'en imaginer un idéal. Les tragiques affrontent le monde tel qu'il est, pour le faire évoluer.

  Utopistes ou tragiques, gauche ou droite, c'est donc bien une question de structure mentale, dont les conséquences sont omniprésentes et recouvrent tous les domaines de la pensée et de l'activité humaines. Dans mon champ professionnel, la médecine et la psychiatrie, c'est la méthode expérimentale. L'autre attitude, c'est celle de Sigmund Freud, qui procède par affirmation préalable et déduction logique. Il faut lire le livre du professeur Debray-Ritzen, La Psychanalyse, cette imposture, pour démonter ce mécanisme insidieux. La première, la méthode expérimentale, avance dans la connaissance des mécanismes intimes du fonctionnement cérébral et découvre les trois cerveaux : le paléo, le méso, le néocortex. La seconde, la psychanalyse, invente l'inconscient et puis dit comment il fonctionne. On conçoit la chose, on la nomme, donc elle est.
  Le modèle trifonctionnel, très bien présenté par le professeur Jean Haudry dans son remarquable "Que sais-je ?" sur Les Indo-Européens, se retrouve parfois comme un système de répartition tripartite du corps social en classes : la classe souveraine, la guerrière et la marchande, dans un ordre hiérarchique. La marchande étant subordonnée à la combattante, et la souveraine dominant les deux autres. Mais bien plus qu'une organisation sociale, la trifonctionnalité est une structure mentale individuelle, un modèle de pensée, une échelle hiérarchique de valeurs, un mode de perception du monde et de soi, relation harmonieuse entre trois instances sociales, entre trois instances de la personne, entre trois étages du cerveau. De même que la société est divisée en trois domaines d'activité, l'âme de l'individu est divisée en trois parties, nous apprend Platon : la partie rationnelle, la partie irascible, la partie appétitive ou productive. Platon déjà, comme Claude Bernard ou Georges Dumézil plus tard, nous aident à bien différencier l'utopique du tragique, la gauche de la droite.