L'énergie créatrice et les méfaits de l'État-providence

 

L'énergie créatrice et les méfaits de l'État-providence

par Yvan Blot

 

  L'attachement à la liberté, qui est très puissant dans notre civilisation, a permis l'épanouissement de l'énergie créatrice qui la caractérise tout particulièrement. L'homme est par nature un homme d'action et d'innovation. Mais il ne peut utiliser pleinement ses talents que dans un contexte social de liberté. L'État existe pour protéger cette liberté, pour assurer le minimum de sécurité sans lequel la liberté n'est qu'un vain mot. Il lui revient de protéger le groupe contre les attaques extérieures et d'assurer le respect des règles de juste conduite dégagées par la coutume, en faisant en sorte que les conflits entre citoyens ne dégénèrent pas en violence. Ces tâches d'affaires étrangères, de législation, de défense et de police visent au maintien de la paix, condition primordiale de la liberté.


1. La croissance de l'État

  Pour faire respecter la loi et protéger la communauté des honnêtes citoyens, l'État détient le monopole de la contrainte légitime et tire ses ressources de l'impôt. Ce monopole, produit d'une longue évolution historique, est sans doute indispensable, mais il est redoutable. Le contrôle de l'État est le problème central de la vie politique. Dans la tradition européenne, on cherche à éviter la concentration du pouvoir. En employant l'expression senatus populusque romanus, les Romains marquaient l'existence de deux autorités complémentaires, le sénat et le peuple. Les Germains pratiquaient, comme les anciens Grecs, la démocratie sur la place publique ; leurs chefs étaient élus et renversés par l'assemblée des guerriers. C'était notamment le cas des Francs (mot qui signifie homme libre), qui donnèrent leur nom à notre pays. Au moyen âge, l'Église et l'État ont joué le rôle de contre-pouvoir l'une envers l'autre. La monarchie dite absolue n'était point totalitaire, même au XVIIe siècle. Le roi devait respecter la morale catholique, les constitutions du royaume et les multiples libertés provinciales. N'oublions pas non plus le rôle des chartes municipales dans la garantie des libertés, surtout dans le Saint Empire romain germanique, en Flandre, en Hollande, le long du Rhin et de la mer du Nord, dans les Alpes et l'Italie du nord. Les parlements ont été créés, en Angleterre, aux États-Unis, puis en France, pour défendre les citoyens contre l'arbitraire de la puissance publique.


  Les excès de l'État-providence sont fort anciens. L'histoire de l'Europe est une suite de cycles au cours desquels évoluent l'ampleur du contrôle, l'expansion ou la limitation de l'État. Déjà, Luther reprochait aux princes allemands de pratiquer une générosité publique de mauvais aloi et d'encourager la mendicité au lieu d'inciter les pauvres à travailler. Cependant, le poids de l'État a gonflé considérablement à la fin du XIXe siècle et au XXe siècle. En effet, le déracinement produit par la révolution industrielle a donné naissance à un puissant courant socialiste qui a touché l'Europe entière. De 1870 à 1914, les partis socialistes sont passés de 5 à 40 % de l'électorat en Allemagne, en Grande-Bretagne et en France. Le dirigisme, favorisé par la logique de l'économie de guerre entre 1914 et 1918, 1939 et 1945, est devenu la règle dans les pays occidentaux après 1914, du fait de cette poussée socialiste. Aujourd'hui, en France, l'administration détient encore la clé du pouvoir, malgré un début de libéralisation. Dans la plupart des démocraties occidentales, l'État, influencé par le socialisme, ne s'est plus contenté de ses missions de souveraineté et de sécurité, qu'il a eu, au contraire, tendance à négliger. Il a préféré intervenir dans la création des richesses. Pour reprendre la terminologie de Georges Dumézil, comme nous l'avions fait dans Les Racines du futur, l'État ne se cantonnant plus dans le cadre des deux. premières fonctions (souveraineté et sécurité) a investi le domaine de la troisième fonction (fonction de production) (1). Dans ses périodes les plus socialistes, le gouvernement a même étendu sa main tutélaire sur la vie privée : en 1981, on a créé en France un ministère du temps libre...

  Le développement des interventions publiques a renforcé la bureaucratie. L'État prélève aujourd'hui par l'impôt et les cotisations sociales près de la moitié du produit national brut. D'un côté, les aides octroyées par l'État et les interdictions qu'il prononce transforment le citoyen responsable en assujetti. De l'autre, le poids des prélèvements obligatoires, qui réduit la compétitivité des entreprises et incite les individus à travailler moins, affaiblit notre appareil productif. Le chômage en est la conséquence.


2. Une mentalité arriérée

  Cette expansion de l'État hors de sa sphère, qui paralyse les énergies créatrices et réduit la liberté des citoyens, n'est pas le produit des circonstances, mais d'une mentalité arriérée qui se caractérise par trois croyances : l'égalitarisme, le "constructivisme", l'utopie de l' " homme nouveau".


  L'égalitarisme, selon le Pr. Friedrich-August von Hayek, prix Nobel d'économie, est le principal obstacle à la croissance de l'homme. C'est le moteur affectif du socialisme. En ne reconnaissant pas les talents et les mérites, en ne laissant pas l'individu "tenter sa chance" et prendre ses risques, il est créateur d'injustice, d'oppression et d'inefficacité. L'égalitarisme est à l'origine de l'étatisme, puisque l'État est chargé de réaliser par la force le projet égalitaire. Il cause le désordre en entravant les adaptations spontanées qui sont seules susceptibles de maintenir un ordre de liberté. Il conduit en particulier à l'insécurité en favorisant le laxisme pénal, qui permet le développement de la criminalité. Comme le Club de l'Horloge l'a montré dans Le grand Tabou, l'égalitarisme ne connaît que l'individu isolé et irresponsable, face à un État tutélaire qui incarnerait la raison supérieure de l'intérêt général (2). Toute communauté est suspecte, car source de "discriminations" et d'" exclusion" : les familles, les nations sont des obstacles au nivellement égalitaire.

  Le deuxième trait de cette idéologie qui paralyse l'énergie de l'homme est le "constructivisme". C'est l'illusion que l'on pourrait reconstruire la société selon un plan rationnel décidé a priori, en faisant table rase de l'ancienne, et en mettant en œuvre tous les moyens de l'État (contrainte, propagande). De même que l'égalitarisme tire parti de l'envie et du ressentiment, le constructivisme flatte la volonté de puissance en faisant accroire qu'on en sait davantage qu'en réalité : en cela, il relève de la superstition. Le Pr. Hayek en a fait une critique magistrale. Dans une société complexe, aucune personne ni aucun organe ne peut avoir la connaissance nécessaire pour coordonner de manière centralisée les actions de tous les individus. Ce sont les hommes eux-mêmes qui détiennent ces informations, et elles sont souvent implicites. C'est pourquoi les institutions qui contribuent à l'épanouissement de l'homme, comme la langue, la famille, l'entreprise, la nation, n'ont jamais été créées d'un seul coup par une volonté consciente, mais sont le produit d'une lente évolution. Les traditions incorporent le savoir de millions d'êtres qui l'ont puisé dans leur vie quotidienne. Il en va de même des prix qui s'établissent sur le marché libre ; grâce à eux, les agents économiques prennent, chacun pour son compte, des décisions bien supérieures globalement à celles que peut prendre un État, même si les planificateurs sont d'une intelligence exceptionnelle. La gauche, qui demeure foncièrement hostile aux traditions, qu'elle tient pour des résidus irrationnels et des facteurs d'inégalité (comme elle l'a été longtemps au marché), n'a pas compris cette découverte fondamentale.

  L'utopie de l'homme nouveau promet de changer l'homme par une éducation appropriée (ce n'est pas un hasard si le parti socialiste est tant représenté dans la profession enseignante...) et fixe un but ultime au nom duquel on foule aux pieds la dignité de l'homme éternel, de l'homme réel. Cette utopie préconise dans un premier temps le relâchement de toutes les disciplines, sous prétexte que l'homme, qui était corrompu par la société, pourrait recouvrer sa véritable nature s'il était abandonné à sa spontanéité ; mais elle en vient vite à justifier un pouvoir totalitaire, persuadée qu'il faut mettre les fers pour donner naissance à l'homme nouveau. Anarchisme et totalitarisme sont comme systole et diastole. Ils sont un danger mortel pour le destin de l'homme éternel, qui veut affirmer son identité par le moyen de sa liberté, dans le cadre des traditions propres à chaque aire culturelle.


  En France, une idéologie néosocialiste, qui se veut plus réaliste en économie et qui est d'orientation libertaire dans le domaine du droit et des mœurs, tend depuis quelque temps à supplanter le socialisme étatiste de type marxiste. Mais les prémisses sont toujours les mêmes : l'égalitarisme comme levier de contestation, le constructivisme comme justification de l'État-providence, l'attente d'un homme nouveau comme mythe mobilisateur. Ce système idéologique ne repose pas sur une appréhension saine de la réalité. L'égalitarisme, le constructivisme et le mythe de l'homme nouveau sont souvent présentés sous les habits flatteurs du cosmopolitisme, de l'intérêt général et de la liberté absolue. Le cosmopolitisme, sous prétexte de lutter contre le racisme et l'exclusion, ruine les communautés traditionnelles dans lesquelles l'homme a besoin de s'enraciner. En détruisant l'identité nationale et en transformant le peuple en masse, on espère pouvoir le manipuler plus facilement. La notion d'intérêt général et le mythe de la justice sociale servent de prétexte aux interventions de l'État. Pourtant, comme l'indique la crise de la notion de service public dans la jurisprudence administrative, l'État n'a pas le monopole de l'intérêt général trop souvent invoqué par la caste des hauts fonctionnaires pour justifier leur privilèges face à ce "Tiers-État" qu'est devenu le monde de l'entreprise privée : un boulanger ne remplit-il pas lui aussi une mission d'intérêt général en fournissant du pain ? L'idéologie de la liberté absolue, qui dénature la notion de droit de l'homme, sape les traditions pour préparer l'avènement de l'homme nouveau et mine les fondements de la véritable liberté.

  L'ordre public ne peut être maintenu si la répression légitime des crimes et délits est mise en cause comme relevant d'une "idéologie sécuritaire", si un criminel est relâché à la première occasion, si un terroriste peut compter sur l'amnistie. Le détournement des valeurs qui s'opère au nom de la liberté et des droits de l'homme, de l'intérêt général et de la justice sociale, de la fraternité universelle, débouche sur trois maux qui frappent cruellement notre pays : le laxisme, le dirigisme et le déracinement, ou encore, la délinquance, la fonctionnarisation et la colonisation par l'étranger. Ce sont autant de freins à l'épanouissement des talents et donc à la recherche de l'excellence, à la prospérité des citoyens, à l'épanouissement de l'homme, au rang de la France dans le monde.


4. Les conditions de la croissance de l'homme

  Malheureusement, l'idéologie égalitaire est majoritaire dans l'establishment politique, médiatique, "syndicratique" et technocratique. Est-ce à dire que nous sommes condamnés à vivre dans une social-démocratie molle, gérant des masses d'hommes assistés, selon la célèbre description de Tocqueville - Je ne le crois pas, car de puissantes forces s'exercent en sens inverse. Les valeurs de liberté (désir d'autonomie et sens des responsabilités) et les valeurs d'enracinement (la religion, la famille, la nation) progressent dans l'opinion publique des nations occidentales depuis une dizaine d'années au moins et plus de 60 % de nos concitoyens y sont aujourd'hui attachés selon des études telles que Francoscopie (3). C'est ici qu'on peut trouver "deux Français sur trois" (selon l'expression du président Giscard d'Estaing).


  Le Pr. Irenaus Eibl-Eibesfeldt, titulaire de la chaire d'éthologie humaine de la société Max Planck, nous met en garde dans L'Homme, un être risqué contre "l'excès du bien" (4). Certaines de nos tendances innées nous incitent, surtout lorsque nous ne sommes pas les payeurs (c'est le cas des hommes politiques, qui travaillent avec l'argent des autres), à pratiquer une générosité mal placée qui se retourne à la fois contre nous et contre ceux que l'on pensait aider. Il montre comment une aide maladroite a transformé des tribus de chasseurs Hottentots, primitifs, mais libres et dignes, en clochards assistés et alcooliques. Bien d'autres auteurs ont mis en évidence les ravages moraux de l'assistance, aux États-Unis comme en France, notamment le Pr. Philippe Bénéton (5). L'homme ne peut s'épanouir que dans le cadre de règles du jeu dégagées par la coutume. Le laxisme et l'assistance ruinent sa liberté et sa responsabilité.

  Pour créer les conditions politiques de la croissance de l'homme et lever les rigidités sociales qui s'y opposent, il faudrait libérer les forces du marché et du suffrage universel, afin que les citoyens fassent prévaloir leurs vues sur celles de l'establishment. On donnerait de la sorte davantage de liberté au consommateur et à l'électeur, ainsi qu'aux entrepreneurs, tant dans le domaine de l'économie que dans celui des idées et de l'action politique.

  En économie, l'État n'a pas à aider les entrepreneurs, mais à faire respecter les règles de juste conduite qui leur permettront de donner toute la mesure de leur énergie et de leur talent. Sans la liberté, la concurrence et la responsabilité, il n'est pas possible de parvenir à l'excellence. Et l'excellence est indispensable, non seulement pour soutenir la concurrence économique, internationale mais aussi pour développer l'homme en son entier.

  En politique, le citoyen ne doit plus être considéré comme un mineur sous tutelle auquel on concède le vote aux élections tous les cinq ou sept ans. "Nous devons, afin de préserver les valeurs fondamentales de la démocratie, lui donner une forme différente, écrit le Pr. Hayek, ou nous perdrons tôt ou tard complètement la faculté de nous débarrasser d'un gouvernement oppresseur ! (...) Une majorité de représentants du peuple fondée sur des marchandages à propos de revendications de groupes organisés ne peut en aucun cas représenter l'opinion de la majorité du peuple. Ainsi conçue, la liberté de la représentation nationale signifie l'oppression des citoyens. Elle est absolument en conflit avec la conception d'un pouvoir gouvernemental constitutionnellement limité, elle est inconciliable avec l'idéal d'une société d'hommes libres." (6) Il faut donc instituer en France le référendum d'initiative populaire, pour que les citoyens participent à l'élaboration des lois et au consentement de l'impôt, comme en Californie ou en Suisse (7).


  Nous devons améliorer notre démocratie. Mais moins d'État ne veut pas dire moins d'ordre ! Le Pr. Hayek distingue à cet égard l'" ordre spontané" de l'"organisation". Pour épanouir l'homme, il faut permettre aux institutions, nées de la tradition, d'évoluer librement sous la protection de l'État. Comme l'a dit excellemment un auteur suisse, le Pr. Jean-François Aubert : "Nos institutions suisses n'ont rien de cartésien. Elles procèdent moins de la raison que de l'expérience. Mais l'expérimentation, c'est parfois mieux que la raison..." (8) Le raisonneur socialiste n'imagine pas que l'ordre social puisse être spontané. Un voyageur soviétique voulait visiter la cathédrale de Chartres : il demanda l'autorisation du ministre des transports pour prendre le train, celle du ministre des affaires culturelles pour visiter la cathédrale, celle du ministre de l'agriculture pour aller au restaurant, sans oublier le visa du commissaire de police pour aller à l'hôtel... Lorsqu'il apprit qu'en France ces autorisations n'étaient pas nécessaires, il s'écria scandalisé : "Quelle pagaille, dans votre pays !" Et pourtant, l'expérience révèle que la liberté reconnue à chacun dans le respect des traditions évolutives est seule en mesure d'assurer l'ordre social et le progrès nécessaires à la croissance de l'homme.

  Je citerai, pour conclure, le poème d'un auteur suisse, Gian Antoni Huonder. Il reflète une santé morale à toute épreuve, même si on peut la trouver terre à terre. Écrit en romanche, il s'intitule Il pur suveran , "Le paysan souverain" :

"Ceci est mon rocher, ceci est ma pierre.
Sur eux, je pose mes pieds.
Hérité, je les ai de mon père,
Je n'en dit à personne merci !
Ceci est mon pré, ceci mon cellier,
Ceci ma propriété et mon droit.
Je n'en dois à personne gratitude,
Je suis chez moi-même le roi.
Ceci mes enfants, de mes artères le sang,
Car Dieu me les envoya.
Je les nourris de mon propre pain,
Ils dorment sous mon toit.
O ! Libre patrie, libre propriété,
Héritage de mes aïeux,
Je te défends avec courage
Comme la pupille de mes yeux.
Déjà libre, je suis né,
Sans peur, je veux dormir.
Et libre, j'ai grandi,
Et libre, je veux mourir !"
(9)


  Cet esprit d'enracinement et de responsabilité est bien propre à poser les fondations d'une société de liberté. Et puisque l'Europe est à l'ordre du jour, l'Europe, berceau d'une civilisation qui a tant fait pour la croissance de l'homme, on me permettra de souhaiter pour la France le mariage symbolique de Jeanne d'Arc, l'héroïne de l'identité nationale, et de Guillaume Tell, le héros combattant pour les libertés. C'est en conjuguant ces deux types de valeurs que l'on peut créer les conditions de la croissance de l'homme. Défendons ces valeurs, nos valeurs, sans faire aucun complexe, en reprenant à notre compte la devise du Guillaume Tell de Schiller : "Je fais ce qui est juste et je ne crains pas l'ennemi !"

(1) Cf. Jean-Yves Le Gallou et le Club de l'Horloge, Les Racines du futur - Demain la France, Masson, 1977 ; rééd. Albatros, 1984

(2) Cf. Philippe Baccou et le Club de l'Horloge, Le grand Tabou - L'économie et le mirage égalitaire, Albin Michel, 1980

(3) Gérard Mermet, Francoscopie, Larousse, 1988

(4) Irenaus Eibl-Eibesfeldt, Der Mensch, das riskierte Wesen, Piper, Munich-Zurich, 1988

(5) Philippe Bénéton, Le Fléau du bien, Robert Laffont, 1983

(6) Friedrich-August von Hayek, Droit, législation, liberté, t 3, "L'Ordre politique d'une nation libre", P.U.F., 1983

(7) J'ai créé dans ce but l'association pour le développement de la démocratie directe (A3D).

(8) Communication au colloque de l'A3D à Paris, le 7 janvier 1989

(9) Gian Antoni Huonder, 1867, cité par Henri Rougier, Les hautes Vallées du Rhin, Éd. Ophrys, Gap, 1980, p. 34