On sait qu'au
Palais-Royal la doctrine n'est pas particulièrement
cultivée. Vous vous souvenez sans doute de l'étincelante
chronique qu'avait donnée le professeur Rivero pour
faire l'apologie des faiseurs de système, égratignés
au passage par celui qui devait devenir le vice-président
Bernard Chenot. Ce dernier prônait à cette époque
ce qu'il appelait plaisamment "l'existentialisme juridique".
Il ne faut pas pousser trop loin le paradoxe : nous reconnaissons
l'utilité et même l'éminente fonction
sociale des faiseurs de système. Leur travail permet
d'abord d'exposer de manière intelligible ce qui ne
serait sans eux, disons-le, qu'un vaste magma jurisprudentiel,
mais surtout, il doit nous inciter à une réflexion
sur notre uvre de juridiction. Il est indispensable
de prendre une conscience claire des grands courants qui sous-tendent
la solution au coup par coup de dizaines de milliers d'affaires.
Autrement dit, il faut aussi savoir transcender le point de
vue existentiel.
Mon exposé vous paraîtra certainement terre à
terre. Je ne me risquerai pas à proposer une réponse
au grand point d'interrogation du thème principal de
ce colloque : "Le déclin du droit ?" Quant
au petit point d'interrogation que je suis chargé de
traiter : "La juridiction administrative victime de son
succès ?", mon ambition est seulement de vous
apporter quelques éléments qui vous permettront
peut-être d'y répondre vous-mêmes. Je puiserai
largement dans mon expérience contentieuse directe,
dans mes réflexions individuelles et aussi - tout en
gardant la réserve qui s'impose au fonctionnaire -
dans les réflexions collectives des groupes de travail
qui se sont récemment penchés sur les réformes
qu'exige la situation actuelle. Mon plan sera très
banal : le succès de la juridiction administrative
est certain, mais il ne doit pas dissimuler des dysfonctions
assez graves.
Ce succès de la juridiction administrative
est facile à constater par un prestige qui n'est
pas contesté. La première preuve de ce succès,
c'est l'influence numérique. Les justiciables affluent
au prétoire, ce qui suppose qu'ils espèrent
y trouver quelque chose qui leur donnera satisfaction. Je
vais, à mon tour, vous donner quelques chiffres indispensables.
L'ensemble des tribunaux administratifs tournait, de 1965
à 1970, autour de 19.000 affaires par an. De 1971
à 1976, ce chiffre est passé à 23.000
à peu près, en moyenne. En 1976-1977, il y
a eu plus de 30.000 affaires, mais on a dit que c'était
une exception, parce que c'était une année
d'élections municipales. Il est d'ailleurs exact
qu'il y a eu un léger reflux en 1977-1978, avec 29.000
affaires seulement. En 1978-1979, les statistiques d'ensemble
ne sont pas encore disponibles, mais les sondages faits
auprès de quelques tribunaux donnent des proportions
d'augmentation extrêmement inquiétantes : Paris
: + 17 %; Lyon : + 19 %; Lille : + 29 % sur l'année
précédente.
Au niveau du Conseil d'État, je prends
pour point de départ la réforme de septembre
1953 où celui-ci était au bord de l'asphyxie,
avec 6.000 affaires par an. Le lendemain de la réforme,
les statistiques sont très vite tombées à
3.000 environ et, pendant quinze ans, cela a bien marché.
Les statistiques se situaient entre 2.287, point le plus
bas, en 1968-1969, et 3.708, point le plus haut, en 1963-1964.
A partir de 1969, on assiste à une remontée
assez rapide, jusqu'à 4.000. Puis il y a un palier
entre 1972 et 1976; pendant quatre ans, on se situe autour
de 4.000 affaires par an. Enfin, depuis trois ans, on assiste
à une ascension vertigineuse :
4.950 en 1976-1977
4.843 en 1977-1978
5.736 en 1978-1979.
Ces chiffres sont dramatiques et, à eux
seuls, ils justifieraient le titre de mon intervention.
Pour l'instant, je les retiens seulement comme une sorte
de mesure quantitative du succès de la juridiction
administrative.
Deuxième élément, chacun
s'accorde à dire que le "produit vendu"
est de bonne qualité. Je n'insisterai pas outre mesure
sur ce point, pour ne pas tomber dans l'autosatisfaction,
mais disons qu'il est généralement admis que
l'uvre jurisprudentielle, dans son ensemble, depuis
un siècle, est "monumentale", c'est-à-dire
qu'elle a abouti à la création d'un droit
original, souple, novateur et, dans l'ensemble, cohérent.
Ces questions sont trop connues pour que j'aie à
entrer dans le détail. Rappelons quand même
les principales évolutions qui ont conduit de l'irresponsabilité
de l'État à une généralisation
de la responsabilité sans faute, à la notion
de détournement de pouvoir et au contrôle très
poussé de l'Administration qu'elle permet, à
des théories et des notions plus récentes
comme celle du bilan - le coût et les avantages en
matière de déclaration d'utilité publique
- ou celle des directives, catégorie juridique intermédiaire
entre la circulaire purement interprétative et le
règlement, qui a permis au Conseil d'État
de conférer aux ministres un pouvoir "infraréglementaire",
alors que, jusque-là, la jurisprudence leur déniait
tout pouvoir réglementaire.
On reconnaît aussi en général
que les décisions rendues dans chaque affaire - je
descends de la jurisprudence en général aux
cas particuliers -, non seulement par le Conseil d'État,
mais, dans l'immense majorité des cas, par les tribunaux
administratifs, sont de bonne qualité à la
fois dans leur contenu, c'est-à-dire que le droit
est correctement appliqué à des faits qui
sont pris dans toute leur complexité, et également
dans leur rédaction. A ce sujet, je me permettrai
d'ouvrir une parenthèse qui, sans doute, fera plaisir
au président Foyer pour exprimer mon attachement
quelque peu réactionnaire à la rédaction
par considérants. Elle a l'immense avantage d'obliger
le rédacteur à cerner avec exactitude son
expression, et je crois que les tribunaux judiciaires ont
le plus grand tort de l'abandonner - ce qui n'est pas encore
le cas, Dieu merci, des tribunaux supérieurs -, parce
qu'ils vont tomber dans les longues dissertations illisibles
à l'anglo-saxonne. Il ne manquerait plus que l'on
admette les opinions dissidentes et ce serait complet !
Enfin, il est reconnu, et c'est ce qu'il y a
de plus important, que le contrôle exercé par
la juridiction administrative sur l'Administration, dans
le cadre de sa soumission au droit bien sûr, est le
plus poussé du monde. Il est en particulier beaucoup
plus poussé que dans les pays qui ne connaissent
qu'un seul ordre de juridiction. Signalons le contrôle
des motifs, le contrôle du mobile même de l'action
administrative, le contrôle de la nécessité
ou de la possibilité d'une dérogation, le
contrôle de l'erreur manifeste d'appréciation,
qui nous a amenés récemment à annuler
l'inscription au P.O.S. d'une commune du littoral, d'un
parking qui était gagné sur la mer.
Le troisième élément qui
caractérise le succès de la juridiction administrative,
c'est ce que j'appellerai un chur de voix laudatives.
La doctrine française, depuis Hauriou et Jèze,
ne se prive pas de signaler ce qui lui paraît aberrant,
mais, dans l'ensemble, personne, à ma connaissance,
ne conteste le caractère extrêmement positif
du bilan. Ce qui me frappe le plus dans la démarche
des universitaires à l'égard de la juridiction
administrative, c'est l'intérêt passionné
qu'ils marquent pour son activité, d'où les
excellentes relations qui s'ensuivent entre les universitaires
et les magistrats administratifs - je n'aime pas ce mot,
mais il est commode pour l'instant -, non seulement à
Paris, mais également au niveau des tribunaux administratifs
et des universités de province.
A côté, il y a l'étranger.
Je ne rappellerai que pour mémoire le livre d'un
juriste britannique paru en 1954, entièrement consacré
au Conseil d'État et qui concluait nettement à
la supériorité du contrôle pour excès
de pouvoir sur les procédures existant dans son pays.
Citons aussi les imitations étrangères
: au XIXe siècle, les Conseils d'État italien,
grec, néerlandais, luxembourgeois; au XXe siècle,
les Conseils d'État turc, belge, égyptien
et libanais. Je ne cite pas ces pays dans l'ordre de leur
importance, mais dans l'ordre chronologique de l'apparition
de leur juridiction administrative. En Afrique d'expression
française, notons la création de chambres
administratives et de Cours suprêmes - et non de véritables
juridictions administratives spécialisées,
ne se justifiant pas sur ce continent - qui appliquent un
droit très fortement inspiré de la jurisprudence
du Conseil d'État, quand il n'est pas purement et
simplement décalqué sur elle.
Enfin, la Cour de justice des Communautés
européennes dont on entend beaucoup parler. Je me
bornerai à constater, sans porter de jugement de
valeur, qu'elle s'est grandement inspirée dans ses
procédures, dans ses techniques d'investigation juridique
et dans ses motivations, de la juridiction administrative
française. Certes, cette filleule s'est fortement
émancipée de son parrain, et disons qu'il
s'est institué entre eux une situation sinon conflictuelle,
du moins marquée par une certaine incompréhension
réciproque.
Il y a aussi des voix laudatives venant des
plus hautes autorités de l'État. Le général
de Gaulle a eu, lui, quelques démêlés
avec le Conseil d'État et je me souviens de telle
intervention télévisée où il
était question de "juristes engagés".
Ils n'étaient pas désignés autrement,
mais il était facile de voir de qui il s'agissait
! Mais le président Pompidou, l'un des nôtres,
a toujours manifesté la plus grande considération
envers la juridiction administrative. Et le président
Valéry Giscard d'Estaing a prononcé le 14
novembre 1979, devant notre assemblée générale,
une importante allocution dans laquelle il a notamment souligné
le "rôle décisif joué par le Conseil
d'État pour faire coïncider, par une sorte de
pédagogie historique, la liberté et la règle
de droit".
Je citerai encore les voix de la presse. Il
faut toutefois, et j'en demande pardon aux journalistes
qui sont ici, s'en méfier, à cause de son
goût pour les nouvelles à sensation et peut-être
aussi à cause de son goût un peu pervers pour
voir Guignol rosser le gendarme, autrement dit pour voir
la juridiction donner tort au gouvernement - par exemple,
l'illégalité du péage sur le bac qui
va à Oléron, cela fait un titre pour les journaux;
la légalité du port obligatoire de la ceinture,
elle, ne passe qu'en dernière page, quand elle passe
! Ici, je vais faire allusion, et je m'en excuse, à
une question tout à fait récente et politique
: j'ai été scandalisé par l'attitude
de la plus grande partie de la presse quand on a dit que
le Conseil d'État avait rendu au parti socialiste
le siège qui lui avait été frauduleusement
enlevé par une commission, bien entendu aux ordres
du pouvoir. Je crois d'ailleurs que l'assemblée du
contentieux et la commission de contrôle étaient
l'une et l'autre composées de membres du Conseil
d'État. Ils ont raisonné de la même
façon; ils se sont posés un difficile problème
juridique de conciliation de la jurisprudence antérieure
du Conseil d'État avec la loi sur les élections
européennes. Ils l'ont résolu de façon
différente, c'est vrai, mais ils l'ont fait dans
leur intime conviction, et non pas du tout pour qu'un député
d'un parti remplace un député d'un autre parti.
La plupart des commentaires, tant de la première
décision que de la seconde, m'ont paru comporter
à la fois un contresens total et une injustice profonde.
Dans ce chur laudatif, il commence cependant
à s'élever des voix discordantes, ce qui montre
bien qu'un problème se pose, non pas tellement en
public, parce que la majesté de l'institution en
impose encore, mais le plus souvent en privé. Je
pense aux avocats, qui ont parfois du mal à s'adapter
à une procédure totalement écrite et
à la direction un peu dictatoriale de l'instruction
par le juge, mais surtout qui n'osent plus - et combien
d'avocats me l'ont dit ! - conseiller à leurs clients
de faire appel à la juridiction administrative, parce
que c'est trop long, parce que c'est aléatoire et
que le résultat auquel on arrive, notamment en matière
d'indemnités, n'en vaut pas toujours la chandelle.
Je pense aussi aux parlementaires, qui sont parfois des
avocats - il y en a moins qu'autrefois, mais il y en a quand
même encore. Dans la mesure où ils s'intéressent
à la juridiction administrative, ce qui est une mesure
limitée, c'est souvent pour suggérer des transferts
de compétences aux juges judiciaires, peut-être
parce que ceux-ci sont supposés plus accessibles
et plus généreux dans les indemnisations.
Enfin, les hommes politiques se plaignent parfois - et cette
fois ce sera peut-être à propos de contentieux
électoral - qu'encore une fois la juridiction administrative
est trop longue, qu'elle verse dans le juridisme, qu'elle
est trop subtile et que ses solutions sont aléatoires.
Je me borne à signaler ces voix discordantes dans
un chur majestueux qui, dans l'ensemble, est très
favorable.
Quelles sont les causes de cette réussite
de la juridiction administrative ?
La première cause, la plus importante,
c'est que la juridiction administrative est une administration
qui se juge elle-même. Ce point me paraît essentiel
et je voudrais prendre le contre-pied de la position développée,
fort brillamment d'ailleurs, par le Pr. Yves Gaudemet dans
un rapport sur l'avenir de la juridiction administrative,
fait aux Journées de Nanterre en octobre 1978 et
publié à la Gazette du Palais en septembre
1979. Il développe fort bien le point de départ
: l'administration, soustraite au juge civil par la loi
des 16 et 24 août 1790, "s'est dotée d'une
sorte de conscience collective organisée en son sein
et qui a pris progressivement la forme juridictionnelle".
Mais, pour M. Gaudemet, il faut poursuivre jusqu'au bout
l'évolution et séparer presque complètement
la fonction de juridiction et celle d'action. Il lui paraît
choquant que le juge soit organiquement lié à
l'un de ses justiciables. Concrètement, il voudrait
en somme nous donner le statut de magistrats et rendre beaucoup
plus difficile le passage de l'administration active vers
la juridiction administrative et en sens inverse. Il écrit
:
"Il n'est pas possible d'attacher valeur
de dogme à la proposition souvent répandue
que le contrôle juridictionnel est forcément
meilleur et plus efficace parce qu'il émane de la
juridiction située à l'intérieur de
l'administration, finalement mal distinguée d'elle.
Toute l'évolution de la juridiction administrative
en France depuis 150 ans démontre le contraire."
J'en suis navré, mais ma position personnelle
sera diamétralement opposée. Je crois que
la tendance à pousser la "juridictionnalisation",
si j'ose dire, des juridictions administratives est un élément
précisément de la crise du droit en ce qui
nous concerne et des dysfonctions que je signalerai dans
un instant. La situation du Conseil d'État et des
tribunaux administratifs, plus du premier que des seconds
malheureusement - et c'est ce qui pose problème dans
l'organisation administrative -, le statut de leurs membres,
leur participation effective, soit à temps partiel
quand on préside des commissions ou qu'on rend des
conseils à l'administration ou qu'on anime la préparation
d'un projet de loi, soit par alternance dans le temps selon
les séjours dans les cabinets ministériels
- et je vous en parle par expérience personnelle
-, tout cela donc, donne aux membres des juridictions administratives
une meilleure connaissance des particularités, des
besoins et aussi des impossibilités de l'administration.
Certaines interprétations de la loi ont
pu surprendre les avocats, la loi allant tellement dans
l'autre sens. Nous savions très bien que l'administration
ne pourrait pas l'appliquer et nous avons préféré
distordre un peu le sens des mots plutôt que de donner
à l'administration un instrument inutilisable. Cela
procure surtout une meilleure acceptation des décisions
et un contrôle beaucoup plus efficace et beaucoup
plus raffiné, qui se rapproche du contrôle
hiérarchique. Je vais prendre un exemple que j'ai
vécu : le ministre de la culture avait inscrit à
l'inventaire des sites le bourg de Flavigny-sur-Ozerain,
aux environs de Dijon, avec beaucoup de terrains autour.
Il y a eu un recours disant : le bourg, d'accord, mais les
terrains non, aucun intérêt. Nous sommes allés
sur place et nous avons ensuite rendu un arrêt qui
disait ceci : l'arrêté ministériel est
annulé en tant qu'il concerne les terrains situés
au dehors d'une ligne définie par... et qui citait
un certain nombre de points sur la carte. Nous avons refait
l'arrêté ministériel. Croyez-vous qu'un
magistrat professionnel aurait pu le faire ?
Ici, je vais aller plus loin; il faut faire
la part de l'exagération dans ce que je vais dire,
et je vais choquer quelques-uns d'entre vous. J'irai jusqu'à
dire que, fondamentalement, la juridiction administrative
n'est pas le protecteur de l'administré et n'est
pas le défenseur des libertés qu'on a voulu
faire d'elle. Elle l'est de fait, mais c'est un sous-produit
de sa fonction fondamentale. Le Conseil d'État, et
après lui les tribunaux administratifs, sont avant
tout les régulateurs de l'administration et c'est
avant tout dans l'intérêt de l'administration
qu'ils la censurent quand besoin est. C'est son intérêt,
bien sûr pas immédiat, mais à long terme.
Nous sommes dans un État libéral soumis au
droit. Par conséquent, la régulation de l'administration
implique qu'on lui impose de respecter la liberté
et la règle de droit, mais c'est l'administration
que l'on cherche à protéger et l'on protège
l'administré par surcroît.
Encore un exemple : une petite commune des Deux-Sèvres
avait exproprié de vastes terrains pour construire
un aérodrome destiné à l'aviation de
tourisme. Le Conseil d'État a annulé cette
déclaration d'utilité publique ; cela a été
fort critiqué; il l'a fait, non pas du tout dans
l'intérêt des cultivateurs dont on prenait
les champs, car les magistrats les auraient indemnisés,
mais parce qu'il a estimé que cette création
était disproportionnée par rapport aux possibilités
financières de la commune. C'est un exemple-type
de la mission de la juridiction administrative, qui est
d'abord la protection de l'administration.
J'en veux aussi pour preuve que le Conseil d'État
fera toujours prévaloir la continuité et la
sécurité de l'État lorsqu'elles lui
paraîtront menacées, au besoin en prenant des
libertés avec la règle de droit. Je me réfère
à la théorie des "circonstances exceptionnelles",
qui a permis au préfet des Alpes-Maritimes de réglementer
la liberté d'aller et venir de certaines dames...
et qui a permis des choses beaucoup plus sérieuses.
Je me référerai aussi à la jurisprudence
que le Conseil d'État a adopté au moment des
événements d'Algérie sur les pouvoirs
exceptionnels conférés au gouvernement en
matière d'internement des personnes. Il a forcément
donné une très grande marge d'appréciation
à l'administration en réduisant pratiquement
son contrôle aux vices de forme et au détournement
de pouvoir. Je sais bien que ceux qui nous encensent quand
nous censurons le gouvernement nous accuseront d'être
"à sa botte" quand nous lui donnons raison...
Le problème suivant se pose donc : la juridiction
administrative est-elle indépendante ? Je crois honnêtement
que oui, à l'égard de tout ce qui est politique
politicienne, influence des partis. Oui, à l'égard
des éventuelles pressions des hauts personnages de
l'État, qui d'ailleurs n'existent pas. C'est une
indépendance qui n'est pas garantie par les textes;
elle est garantie par une tradition et un consensus. Elle
n'en existe pas moins. Par contre, j'oserai dire que nous
ne sommes pas indépendants intellectuellement quand
l'intérêt supérieur de l'État
nous paraît concerné. C'est notre raison d'être
qui est en cause à ce moment-là. Cela dit,
j'irai plus vite sur le reste.
Un juge largement affranchi de la règle
écrite, je crois que cela a son intérêt
et Maître Moore en parlait tout à l'heure en
citant une phrase de Maurice Garçon. Je ne ferai
pas l'injure à un public averti de m'étendre
sur ce point. Il y a des pans entiers du droit administratif
qui sont purement jurisprudentiels : le régime de
l'acte administratif, le régime des contrats administratifs,
celui des dommages de travaux publics, et, dans certains
cas, la jurisprudence a précédé le
législateur. La loi sur la garantie décennale
est de 1978. Or, depuis cinq ans déjà, le
Conseil d'État en avait fait une garantie de plein
droit. De même pour la loi sur les accidents du travail.
Le Conseil d'État prend parfois des libertés
avec les textes qui lui paraissent mauvais. C'est l'exemple
de l'arrêt d'Aillères sur l'existence du recours
en Cassation. Même lorsque le texte disait : aucun
recours, nous sommes manifestement allés au-delà
des intentions du Législateur, mais pour des raisons
qui nous paraissaient d'intérêt supérieur.
Troisième élément : un
examen sur mesure de chaque affaire. Autrement dit, la juridiction
administrative fait du travail d'artisanat d'art, par opposition
au travail de grande série que sont obligés
de faire les tribunaux judiciaires, compte tenu des statistiques
données tout à l'heure. L'examen est très
poussé. Au Conseil d'État, le dossier passe
par cinq stades et, à chaque fois, tout peut être
remis en cause : il y a l'examen par le rapporteur, puis
par le conseiller d'État réviseur, puis par
la sous-section, puis par le commissaire du gouvernement
et enfin par la formation de jugement. Même si le
nombre de stades n'est que de trois au tribunal administratif
- rapporteur, commissaire du gouvernement et débat
par le tribunal -, il y a quand même un examen extrêmement
poussé de chaque affaire. Reste à savoir si
nous pourrons continuer longtemps, et cela m'amène
à ma seconde partie : le succès ne doit pas
nous cacher l'apparition et le développement de dysfonctions
assez graves.
Les dysfonctions de la juridiction administrative
sont presque toutes liées à l'"hyper-inflation"
des requêtes. Je rappellerai les chiffres, qui sont
vertigineux. Tribunaux administratifs : on est passé
en dix ans de 20.000 à 30.000 par an, et, cette année,
l'augmentation est probablement de 15 à 20% par rapport
à l'année dernière. Conseil d'État
: de 3.000 à plus de 5.000 par an. Quelles sont les
causes de ce phénomène ? Le président
de la République disait dans son discours récent
:
"Je ne crois pas qu'il faille a priori regretter une
telle évolution. Elle tient à des facteurs
objectifs : mouvements antérieurs de la démographie,
multiplication des textes, accroissement des actes de toute
nature de la vie sociale, accroissement dans la société
de la proportion de ceux qui peuvent ou qui pensent pouvoir
saisir une juridiction pour faire reconnaître leurs
droits. D'ailleurs, les diverses causes de la croissance
du nombre des affaires contentieuses continueront à
jouer sans doute au cours des prochaines années."
Nous assistons à une double évolution.
D'une part, les relations juridiques et l'intervention de
la puissance publique sont d'une complexité croissante.
Les orateurs précédents se sont expliqués
là-dessus. D'autre part, les justiciables passent
de la mentalité de sujet à celle de citoyen
qui sait qu'il a des droits et qu'il peut les faire valoir
devant une institution ad hoc. La meilleure preuve en est
que le Médiateur, qui peut apparaître comme
une institution concurrente de la juridiction administrative,
connaît un nombre d'affaires maintenant presque aussi
élevé que celui du Conseil d'État.
Nous voilà en somme au cur du sujet
: la juridiction administrative est bel et bien victime
de son succès ou de sa bonne réputation et
de sa notoriété plus grande. Cela entraîne
un certain nombre de dysfonctions, dont la principale est
évidemment les délais de jugement. Je serais
presque tenté de dire, si l'on me demandait de citer
les défauts de la juridiction administrative : le
premier, c'est la lenteur du jugement, le deuxième,
c'est la lenteur du jugement, le troisième, c'est
la lenteur du jugement, et je commencerai à en citer
d'autres seulement ensuite !
En effet, face au rythme des entrées,
le rythme des sorties, c'est-à-dire des affaires
jugées, ou réglées d'une autre manière,
ne suit absolument pas. Pour les tribunaux administratifs,
en 1977-1978, face aux 29.000 entrées, il y a eu
seulement 25.000 affaires réglées. Donc un
stock qui augmente de 4.000 affaires en une seule année,
et qui est de 58.000 actuellement. Il y a, il est vrai,
des inégalités ; le tribunal de Limoges voit
son stock, qui était déjà faible, diminuer
; cela remet en cause le principe de son existence ou, en
tout cas, de sa zone juridictionnelle. Quatre tribunaux
voient leur stock diminuer légèrement, mais
pour tous les autres il augmente, et dramatiquement, notamment
à Paris, Versailles et Marseille. Au Conseil d'État,
en 1978-1979 il y a eu 5.736 affaires entrées et
4.847 réglées. L'évolution du stock
en cinq ans a été la suivante : 6.923 - 7.211
- 8.943 - 9.353 - 10.242. Chaque année un bon millier,
inexorablement. Résultat : la durée moyenne
des litiges augmente sans cesse.
Dans les tribunaux administratifs, au 15 septembre
1978, 16.000 affaires étaient enregistrées
depuis plus de deux ans. Donc, il est tout à fait
courant qu'un jugement de tribunal administratif demande
deux ans, trois ans ou même davantage. C'est très
inégal. Dans un tribunal administratif peu chargé,
l'excès de pouvoir simple peut prendre neuf ou dix
mois; à Paris, cela peut prendre trois ou quatre
ans. Dès qu'on est dans un plein contentieux un peu
compliqué, un de ces jolis litiges de travaux publics
où il y a en cause le maître d'ouvrage, deux
ou trois entrepreneurs, l'architecte, le bureau d'études,
une compagnie d'assurances et donc une bonne dizaine d'avocats
sur l'affaire, et dès lors qu'une expertise est indispensable,
les délais deviennent démentiels. Les auxiliaires
de la justice et les experts y sont pour quelque chose,
mais là, cela devient du dix ou douze ans assez facilement
!
Pour le Conseil d'État, je n'ai pas de
statistiques récentes, mais les chiffres que j'ai
cités montrent que le stock d'affaires représente
deux ans. On peut admettre en effet qu'il faut à
peu près deux ans pour faire juger une affaire au
Conseil d'État, dans le meilleur des cas, qui s'ajoutent
aux délais que je viens de citer devant les tribunaux
administratifs. La tendance est à l'accroissement,
bien entendu, et pourquoi s'en prendre, comme certains d'entre
nous le font, aux auxiliaires de la justice et aux ministères
qui, paraît-il, gardent trop longtemps les dossiers
? Pourquoi s'en prendre à eux, puisque si, par extraordinaire,
ils produisaient dans les délais impartis, nous serions
engorgés de dossiers prêts à être
jugés !
Or, il est évident qu'une annulation
prononcée deux, trois ou quatre ans après
les faits n'est pas une solution satisfaisante, soit qu'elle
ne serve à rien, sinon à faire progresser
la jurisprudence, mais cela fait plaisir à la doctrine
et aux magistrats et non aux requérants, soit, ce
qui est plus grave, qu'elle perturbe gravement la situation
de fait (quand on annule le permis de construire d'un immeuble
déjà construit et habité, quand on
oblige l'administration à refaire les tableaux d'avancement
sur quatre ou cinq années en arrière). Les
choses se présentent dans un autre contexte et l'application
des décisions du Conseil d'État est parfois
presque impossible. Qu'est-ce qu'une condamnation à
indemnité avec le taux de détérioration
de la monnaie que nous connaissons ? Il est vrai que la
réforme des taux d'intérêt compense
ce délai dans une certaine mesure, depuis que les
intérêts sont plus élevés qu'autrefois,
mais cela ne compense pas l'attente qu'a subie le justiciable.
Ce qui est encore plus grave, c'est que les
procédures dites d'urgence durent en réalité
beaucoup plus longtemps qu'il ne serait décent. C'est
un phénomène propre au Conseil d'État,
car devant les tribunaux administratifs, les magistrats
se débrouillent pour faire juger très vite,
en tout cas dans des délais raisonnables, tout ce
qui est référés, tout ce qui est demandes
de sursis à exécution et tout ce qui est élections.
D'ailleurs, pour les élections, ils sont bien obligés
: s'ils n'ont pas jugé au bout d'un certain temps,
ils sont dessaisis, ce qui est très désagréable
pour eux. L'organisation propre du Conseil d'État,
ce que j'ai appelé tout à l'heure de l'artisanat
d'art, ce circuit interne assez long, l'empêche d'adapter
commodément les procédures, malgré
quelques exemples spectaculaires. Je pense à l'affaire
Canal en 1962, jugée en quelques semaines, ou à
la dissolution du conseil municipal de Saint-Malo, où
le Conseil d'État a réussi à ordonner
le sursis avant l'élection partielle... cela devenait
un tour de force ! Ou bien l'exemple des élections
européennes, encore que l'on se soit étonné
que nous n'ayons pas rendu la décision en août
! Mais ces exemples se comptent sur les doigts de la main.
Malheureusement, le courant des affaires dites urgentes,
les appels de référés, les appels de
sursis ou de refus de sursis à exécution ou
encore le sursis direct demandé au Conseil d'État
en ce qui concerne les expulsions d'étrangers demandent
de huit à dix-huit mois - plus souvent huit ou dix
que dix-huit heureusement, mais dix-huit mois, cela peut
arriver -, ce qui est fondamentalement anormal. Comme les
tribunaux administratifs se sont arrangés pour juger
ces affaires vite, une réflexion pratique sur le
fonctionnement interne de la juridiction administrative
devrait pouvoir arriver à liquider ce problème.
Ce phénomène de la lenteur est
capital et l'on ne saurait assez y insister, parce qu'il
déconsidère la juridiction administrative
dans l'opinion et ruine son efficacité sociale. Mais
en luttant contre lui, en envisageant notamment la solution
qui vient à l'esprit, qui est d'augmenter le personnel
et les moyens matériels, ainsi que le rendement,
est-ce qu'on ne risque pas de créer des effets pervers
? Et j'en viens à une autre dysfonction : est-ce
encore l'administration qui se juge elle-même ?
Il y a, sans aucun doute, une certaine professionnalisation
de la fonction juridictionnelle à l'intérieur
de l'administration. La réforme de 1953 a évidemment
marqué un grand pas vers un corps de magistrats spécialisés,
puisque, désormais, on peut pendant toute sa carrière
ne faire que du contentieux administratif, depuis la sortie
de l'E.N.A. jusqu'à l'âge de la retraite. Je
ne suis pas sûr que ce soit excellent. Certes, l'obligation
de mobilité s'applique aux membres des tribunaux
administratifs comme à leurs camarades des ministères.
On peut aussi appartenir à des commissions de toute
nature, au niveau local. Mais j'observe, en lisant les rapports
des tribunaux administratifs, que les présidents
de ces juridictions se plaignent vivement de la mobilité
et de l'obligation d'appartenir à des commissions.
Evidemment, cela diminue le rendement proprement juridictionnel.
Heureusement peut-être, il y a un tour de l'extérieur
assez important qui permet d'injecter dans les tribunaux
administratifs des gens qui ont une réelle expérience
de l'administration. Reste à savoir si ce tour de
l'extérieur est convenablement utilisé et
c'est un autre point.
Au Conseil d'État, l'interpénétration
entre l'administration active et la juridiction reste beaucoup
plus grande. Le tour de l'extérieur est important
et le Conseil d'État joue traditionnellement une
fonction de vivier pour l'administration, voire les cabinets
ministériels. Dans l'ensemble, les carrières
harmonieusement partagées sont encore fréquentes,
mais il y a un risque, une tendance en pointillés,
c'est que parmi nos collègues, ceux qui en sortent
pour aller dans l'administration active fassent tout leur
possible pour ne jamais rentrer, parce qu'ils s'y trouvent
mieux probablement, et ceux qui, au contraire, n'arrivent
pas à sortir ou ne le souhaitent pas, cherchent à
rester pendant toute leur carrière le plus près
possible du contentieux. Il y aurait alors deux catégories
de membres du Conseil d'État, dont certains deviendraient
des spécialistes exclusifs du contentieux, voire
d'un contentieux : il y a des spécialistes réputés
qui sont si bien dans le contentieux fiscal qu'ils ne veulent
plus le quitter. Cela ne correspond guère à
l'idée initiale d'un juge administratif qui soit
au sein de l'administration "comme un poisson dans
l'eau".
Je signalerai aussi, au risque d'aborder des
questions délicates, qu'il y a un petit problème
politique : en effet, l'absence d'alternance au pouvoir
depuis de très longues années fait que les
membres du Conseil d'État dont les idées politiques
ne sont pas celles de la Majorité ont plus de difficultés
pour sortir que les autres. Je n'en fais pas reproche au
gouvernement, c'est la moindre des choses, la plupart de
ces postes étant choisis intuitu personae, mais ce
n'est pas sans poser des problèmes, ou cela pourrait
en poser.
Il y a aussi la féminisation des corps,
car le contentieux convient peut-être mieux à
la mère de famille, par ses horaires, par la moindre
présence obligatoire dans un bureau, et celle-ci
a une certaine tendance à y rester pour ne pas faire
d'administration active.
Conséquence - et je vais poser une question
un peu choquante - : est-ce que finalement nous ne faisons
pas trop de droit ? En un sens, la jurisprudence devient
extrêmement subtile. Il est vrai aussi que la prolifération
des textes et leur rédaction discutable incitent
à faire du droit. Il m'est arrivé, pas plus
tard que cette semaine, de conclure sur un décret
dont l'alinéa 1er de l'article 1er disait le contraire
de l'alinéa 3 ! Sans faire de juridisme, nous avons
été obligés d'annuler un des deux alinéas;
nous avons pris celui dont l'annulation paraissait causer
le moins de dégâts. Mais il ne faut pas aller
trop loin. Si c'est pour faire de l'exégèse
littérale des textes, à quoi sert un juge
à l'intérieur de l'administration ? Je ne
citerai pas d'exemples, parce que, pour ceux qui me viennent
à l'esprit, j'avais trop pris part aux actes pour
être objectif. Mais il y a des hypothèses où
des annulations spectaculaires auraient pu être évitées
si la formation de jugement ne s'était pas laissée
prendre au piège d'un raisonnement théoriquement
impeccable et avait tenu compte davantage des données
de l'affaire, sous l'angle des intérêts de
l'État en tant que tel, et non de tel ou tel ministre
ou de tel ou tel gouvernement.
Il en résulte que l'efficacité
du système est sérieusement en question. On
se détourne d'un juge trop lent. On ne s'en détourne
pas encore matériellement, puisque les statistiques
sont en inflation, hélas, mais on s'en désaffectionne,
si je puis dire. On cherche des procédures de remplacement
: comité de règlement amiable, médiateur,
arbitrage, transfert aux tribunaux judiciaires, etc..
Toujours dans le chapitre de l'efficacité,
la question est de savoir si les décisions sont exécutées
correctement. Je ferai une double réponse : les décisions
elles-mêmes, rendues dans un cas précis, sont
correctement exécutées, beaucoup plus qu'on
ne le pense. Les textes de 1964 ont institué une
commission du rapport qui peut être saisie par le
justiciable quand il estime que la décision n'est
pas correctement exécutée. Cette commission
est maintenant assez bien connue; elle est saisie d'une
centaine de recours par an. Dans 80 ou 85 % des cas, elle
arrive à régler l'affaire à la satisfaction
de l'intéressé. Dans les autres cas, elle
constate que la réclamation n'était pas justifiée.
C'est très peu par rapport aux milliers d'affaires
traitées. Il est rarissime que l'administration refuse
systématiquement d'exécuter les décisions,
mais elle se trouve souvent empêtrée inextricablement,
compte tenu de la rétroactivité de l'annulation,
et la commission du rapport aide l'administration de ses
conseils et va parfois jusqu'à suggérer une
solution qui n'est pas exactement la solution juridique,
mais qui arrange tout le monde. 0n doit parfois avoir recours
au législateur. Qu'on se souvienne du concours d'entrée
à Centrale, annulé plusieurs années
après que les intéressés en étaient
sortis ! Ou encore du péage de l'île d'Oléron...
(C'est un arrêt que je connais particulièrement,
puisque c'est moi qui ai conclu dans cette affaire. Il a
mis le département de la Charente dans un situation
impossible !) Par contre, la solution dégagée
a souvent du mal à être appliquée, et
il y a des cas où, par suite de la mauvaise volonté
du ministère des finances, nous sommes obligés
de rendre les même décisions et les mêmes
arrêts 400 fois de suite. C'est très facile,
cela améliore la statistique, mais cela fait perdre
du temps.
Tout cela m'amène à poser la question de savoir
si, entre l'administration active et la juridiction administrative,
nous ne nous dirigeons pas, sous l'impulsion de brillants
auteurs comme celui que je citais tout à l'heure,
vers un divorce par consentement mutuel. De la part de l'administration,
on rencontre de plus en plus une méconnaissance surprenante
de règles fondamentales : la non-rétroactivité
des actes administratifs ou l'interdiction des circulaires
à caractère réglementaire. Au ministère
des universités, où j'ai exercé, la
forme la plus élevée d'acte juridique que
l'on connaissait était la circulaire ! Un jour, un
fonctionnaire m'a dit : "Pour cette affaire, nous n'allons
pas prendre une circulaire, ce serait trop grave, nous allons
nous borner à un télex !" Cela démontre
un inquiétant manque de formation juridique ! M.
Giscard d'Estaing parlait de "l'affaiblissement des
préoccupations juridiques de l'administration".
C'est une réalité.
Mais ces règles ne sont-elles pas elles-mêmes
de plus en plus méconnues du fait qu'elles se compliquent,
qu'elles se raffinent et surtout que le juge administratif
apparaît de plus en plus étranger à
l'administration ? Si les fonctionnaires actifs ne nous
considèrent plus comme leurs collègues, leurs
conseillers et même comme leurs mentors, le fossé
ne va-t-il pas se creuser ? Et j'en reviens, une fois de
plus, à M. Gaudemet : c'est le vice fondamental de
sa thèse. Nous devons être un censeur vigilant,
certes, mais un censeur interne qui uvre dans l'intérêt
du service public. Devant nous, le service public ne peut
pas être et ne doit pas être un justiciable
que l'on traite exactement comme la partie adverse. Je suis
intimement convaincu que c'est l'intérêt même
des requérants.
En conclusion, ayant beaucoup critiqué
M. Gaudemet, je serai d'autant plus à l'aise pour
m'associer pleinement à l'une de ses idées-forces
: "Il faut se garder de l'esprit de système
pour adapter en permanence l'institution aux exigences de
l'administration active." Il n'y a aucune raison de
"ronronner" sur le passé, il faut faire
évoluer l'institution. Je me bornerai à tracer
quelques grandes lignes.
Bien entendu, des mesures quantitatives s'imposent : augmenter
le personnel et les moyens. On commence déjà
à le faire, puisque le corps des tribunaux administratifs
est passé de 170 à 240 membres, à 270
bientôt avec les prochains recrutements.
Diminuer le volume des affaires est plus difficile.
La seule solution efficace serait de transférer aux
tribunaux judiciaires des blocs entiers de compétence.
Cela présenterait deux inconvénients majeurs
: d'une part, les tribunaux judiciaires sont eux-mêmes
largement en danger, et, d'autre part, ils ne sont pas préparés
à aborder un contentieux aussi particulier sans causer
des dommages, si je puis dire, aux solutions nécessaires
au fonctionnement du service public. Je prends un exemple
: depuis qu'ils sont compétents pour les interventions
de voirie en matière routière, ces tribunaux
les abordent avec un point de vue de pénalistes,
alors que nous, dans les contraventions de grande voirie
qui sont restées de notre compétence, nous
nous moquons de l'aspect "amende"; ce que nous
cherchons, c'est la réparation du domaine public,
même s'il n'y a pas lieu de prononcer l'amende, même
s'il y a péremption, etc.. Quand j'étais conseiller
juridique à la direction des routes, pendant de longues
années, j'ai été obligé de constater
que les tribunaux de grande instance n'étaient pas
des juges satisfaisants pour les contraventions de voirie
routière. Je ne crois donc pas beaucoup à
ce type de solutions, sauf pour des contentieux qui reviennent
tout naturellement à ces tribunaux. En ce qui concerne
le contentieux des décisions de l'Inspection du travail,
par exemple, comme il s'agit de droit du travail, je ne
verrais aucun inconvénient à ce que tout passe
aux tribunaux judiciaires. Il y a des frontières
à tracer, afin d'éviter des renvois d'une
institution à l'autre et de façon à
avoir des systèmes moins subtils et plus accessibles.
A cet égard, il était beaucoup question, autrefois,
de la théorie des blocs de compétence. Je
ne sais si l'on va être amené à y revenir
; c'est une théorie simplificatrice un peu brutale,
mais c'est ce que l'on cherche dans la conjoncture actuelle.
Il y a aussi des directions de recherche qualitative.
Il faudra, malheureusement, passer de l'artisanat à
la grande série, tout au moins pour les affaires
que je qualifierai de "simples" et de "répétitives",
par exemple pour adopter le juge unique dans les tribunaux
administratifs ou la sous-section statuant seule au Conseil
d'État. On pourrait se dispenser, en effet, des conclusions
du commissaire du Gouvernement dans toute une série
d'affaires. On pourrait aussi simplifier la jurisprudence,
mais je crois qu'il faudrait surtout préserver et
même améliorer l'interpénétration
et les contacts entre l'administration active, le Conseil
d'État et les tribunaux administratifs.
Ce ne sont là que quelques axes de recherche.
Je n'étais chargé que de répondre à
une question : "la juridiction administrative victime
de son succès ?" La réponse que j'ai
proposée est, hélas, assez largement positive.
Oui, elle a du succès, mais oui, elle en est la victime.
Je suis cependant convaincu que c'est une victime qui peut
encore être réanimée, si je puis dire,
et même tout à fait sauvée. Nous sommes
en face d'une crise de croissance, plutôt que d'un
blocage irrémédiable.
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