"Magistrats
nouveaux, hommes nouveaux, auxquels nos ancêtres auraient
refusé l'entrée de la magistrature, vous y avez
le mépris aveugle des autres, la confiance excessive
en vous-mêmes et l'irrespect des anciens." Qui
dit cela ? Ce n'est pas un auteur fustigeant les membres du
syndicat de la magistrature, c'est un garde des sceaux de
l'Ancien Régime, en 1699, et il le fait dans l'une
de ces deux formes de l'éloquence traditionnelle des
magistrats : les mercuriales et les remontrances. En écoutant
cette parole, on s'interroge : y a-t-il véritablement
une crise de la magistrature ?
Si j'émets des doutes à ce sujet
pour introduire mon exposé, ce n'est pas que le système
judiciaire fonctionne d'une manière satisfaisante,
c'est qu'il ne peut y avoir de crise que lorsqu'il y a rupture,
et qui dit rupture donne à penser qu'il fut un temps
où la magistrature n'était pas en crise. Or,
depuis la Fronde, depuis tous les ennuis que les rois de France
eurent avec les magistrats, en particulier avec le parlement
de Rennes, pendant les deux derniers siècles de l'Ancien
Régime, il est apparemment dans la nature des choses
qu'il y ait une crise de la magistrature et, par conséquent,
celle-ci n'existerait pas à proprement parler, à
moins que l'on ne tienne à désigner ainsi le
conflit récurrent entre le pouvoir exécutif
et les magistrats. Mais nous laisserons cela de côté,
en écartant de plus ce qui concerne la juridiction
administrative, et nous verrons en quel sens il y a crise
de la magistrature, d'abord dans ses rapports avec l'opinion,
ensuite dans l'institution elle-même. C'est seulement
après avoir décrit le mal que l'on peut s'aventurer
sur le chemin périlleux des remèdes.
Y a-t-il une crise de la magistrature dans
l'opinion, à notre époque ? Les critiques
datent de la nuit des temps. L'une des plus fameuses se
trouve chez Rabelais, dans Le tiers Livre. Le juge Bridoie
avait réussi pendant quarante ans à rendre
2.309 sentences, et le voilà un jour appelé
en justice lui-même devant la juridiction du premier
président Trinquemal, parce qu'il avait utilisé
de mauvais dés pour juger ! Il n'avait pas utilisé
les petits dés, comme il le fallait, mais les gros,
pour choses faciles. Et le premier président Trinquemal
de lui dire : "Puisque vous jugez avec des dés,
pourquoi éprouvez-vous le besoin de lire tous ces
dossiers ?" Ce juge répondit finement que c'était
un moyen de sauvegarder les formes et que, de cette manière,
on rassurait quand même les plaideurs, de sorte que,
progressivement, la substance du procès se diluait.
Derrière cette satire de la magistrature,
on peut discerner une intuition plus sérieuse de
la part de l'irrationnel et du hasard dans la fonction judiciaire,
que l'on dénonce depuis des millénaires, ainsi
que la partialité des juges ou le fait que la justice
soit trop compliquée et archaïque. Cela ne suffit
pas ! Comme les contentieux ne cessent d'augmenter, toutes
ces critiques faites aux juges semblent être la conséquence
du fait que l'on croit à la justice. On critique
le médecin quand on a été mal soigné,
mais l'on croit toujours à la médecine. En
réalité, on critique les juges pour ne pas
avoir à critiquer la justice. Et tout nous y encourage,
par la force des choses et par la puissance du propos des
avocats, qui, s'ils gagnent, ont eu du génie et s'ils
perdent, ont perdu parce que les magistrats sont, d'après
eux, des imbéciles ! Ainsi, on transfère sur
les hommes le mécontentement qui résulte du
fonctionnement de la justice.
La magistrature, cependant, est-elle moins bien
traitée par l'opinion que l'administration ou la
police ? Notre époque est celle des sondages. Voici
le résultat de celui que l'I.F.O.P. avait fait en
1977 et dont le garde des sceaux a fait état :
"L'administration française s'adapte-t-elle
bien au monde moderne ?"
- Oui : 28 %
- Non : 53 %
- Ne se prononcent pas : 19 %
"La justice s'adapte-t-elle bien au monde
moderne ?"
- Oui : 24 %
- Non : 56 %
- Ne se prononcent pas : 30 %
La justice s'adapte un peu moins que l'administration,
mais la différence a peu de signification pour les
spécialistes des sondages.
Quand il s'agit de la police, voici les résultats
:
"La police s'adapte-t-elle bien au monde
moderne ?"
- Oui : 48 %
- Non : 29 %
- Ne se prononcent pas : 23 %
L'administration et la justice sont écrasées
! Quand il s'agit de la police, pour le profane, l'image
même du droit apparaît aussitôt... Elle
apparaît avec le glaive et non seulement avec la balance,
depuis la nuit des temps.
L'opinion manque de confiance envers le système
judiciaire, mais il est bien difficile de discerner entre
ce qui est ancien et ce qui est nouveau. La lenteur de la
justice ne date pas du XXe siècle. Mais qu'est-ce
que les Français en pensent aujourd'hui ? Ici, je
m'adresse particulièrement aux magistrats qui sont
dans l'auditoire. 86 % des Français interrogés
répondent qu'une affaire de loyer devient lente si
elle n'est pas réglée définitivement
en six mois. Quand il s'agit de divorce, on admet plus de
ménagements avec le temps ; et 80 % des Français
estiment qu'une affaire de ce genre doit être réglée
en moins d'un an. Je parle du divorce pour faute, dramatisé
à dessein par les plaideurs, et par leurs conseils
aussi parfois, disons-le carrément...
La crise de la magistrature dans l'opinion se
présente à notre époque sous un double
aspect.
D'abord, certaines critiques traditionnelles
prennent plus de vigueur parce que les justiciables sont
à la fois plus curieux et plus exigeants. C'est cela,
plus qu'une dysfonction de l'appareil judiciaire, qui est
source de mécontentement. Ces récriminations
concernant la dépendance des juges par rapport au
pouvoir, la différence entre les riches et les pauvres,
d'après La Fontaine et quelques autres, on les a
souvent entendues, mais elles sont plus vives parce que
le besoin est plus aigu.
Certaines critiques sont assez nouvelles. D'abord,
lorsque c'est la clémence des juges qui est critiquée.
Une autre catégorie de critiques concerne l'influence
des opinions politiques et syndicales des juges sur leurs
décisions. Lorsque l'on pose la question suivante
:
"Certains disent que les décisions
des magistrats sont influencées par l'appartenance
politique ou syndicale des magistrats qui prononcent les
jugements ; qu'en pensez-vous ?"
La réponse est la suivante :
- Oui : 44 %
- Non : 23 %
- Sans opinion : 33 %.
44 % des Français estiment que les décisions
des magistrats sont influencées par leur appartenance
politique ou syndicale. Dans ces conditions, ce n'est plus
tellement d'une crise dans l'opinion, mais d'une crise de
l'institution qu'il s'agit.
Ce qui a été dit par les orateurs
qui m'ont précédé sur la crise de l'institution
l'a été si bien que je vais pouvoir être
rapide. Les uns nous disent qu'il faut élargir le
pouvoir normatif du juge. D'autres s'en tiennent à
l'action législative. Il y a du vrai dans l'une et
l'autre thèse. La magistrature, quant à l'objet
de son activité, traverse à la fois une crise
de croissance et une crise de vieillesse. Beaucoup des lois
modernes, depuis une vingtaine d'années, n'ont fait
qu'accroître le pouvoir des juges en tous domaines.
Le juge ne dit plus seulement le droit; il est devenu un
redistributeur de richesses. Il a reçu ce que certains
ont appelé un pouvoir modérateur. Je me méfie
du pouvoir modérateur des juges. On a fait la révolution
contre l'équité des parlements, il faudra
peut-être la faire aussi contre l'équité
syndicale !
De plus, le nombre des affaires augmente tellement
que l'on ne peut plus les traiter toutes. Comment peut-on
dire : "Surtout, ne légiférez pas !"
Une bonne loi peut éliminer d'un seul coup tout un
contentieux. A mon avis, il faudra un jour se décider
à faire voter, quand les groupes de pression se seront
tus, une loi sur les accidents de la circulation, qui engendrent
des situations scandaleuses à notre époque.
On voit des contentieux artificiels occuper
à l'excès le travail des juges, tandis que,
dans d'autres domaines, ils ont vu échapper ce qui
était la source vive de l'existence de la nation.
Le monde judiciaire est resté à l'écart
de la vie économique. On s'obstine à ne pas
supprimer les tribunaux de commerce et l'on renforce certains
types de juridictions sur lesquelles la politique a prise.
Il y a crise de vieillesse, surtout, parce que certains
contentieux nouveaux ont été confiés
à d'autres. Le Conseil d'État, par un impérialisme
inouï, couvre le droit de la concurrence, alors qu'il
s'agit bien souvent des matières les plus difficiles
du droit des affaires. Je citerai, en outre, la commission
"Informatique et libertés". Qui est appelé,
en principe, à défendre les libertés,
sinon les magistrats du monde judiciaire ? Le droit des
clauses abusives aurait dû aussi échoir à
la magistrature. Si cela ne s'est pas fait, c'est parce
que nous en restons à l'héritage révolutionnaire,
et que nous opposons le pouvoir législatif, le pouvoir
exécutif et le pouvoir judiciaire, sans nous apercevoir
qu'il s'est créé un quatrième pouvoir
: le pouvoir économique. Les magistrats du monde
judiciaire ont bien voulu s'occuper des fraudes sur les
halles et les marchés, mais quand il s'est agi d'une
législation de masse, ils n'ont pas été
à même de surmonter leurs complexes d'infériorité,
face aux complexes de supériorité des magistrats
de l'ordre administratif, parce que les structures de leur
activité n'avaient pas été modernisées.
Après l'objet de ces activités,
intéressons-nous aux acteurs. On a beaucoup épilogué
ces temps-ci sur le recrutement des juges. Depuis la Révolution,
les juges sont nommés par le pouvoir exécutif.
Ils n'achètent pas leurs charges, ils ne sont pas
élus dans l'ordre des juridictions de droit commun,
nous ne sommes pas dans quelque pays voisin où les
juges sont cooptés par leurs pairs. De sorte que
je laisserai de côté ces problèmes de
recrutement.
Mais le type même du juge a évolué,
comme son origine sociale et le déroulement de sa
carrière. Cela implique une réforme profonde
de sa formation. Il faut remettre en cause l'implantation
de l'École de la magistrature à Bordeaux.
Soit, il faut décentraliser, mais pas lorsqu'il s'agit
d'une institution récente qui n'a pas pris racine.
Envoyez la Cour de cassation à Bordeaux, il y aura
moins de problèmes d'avancement ! Envoyez-y aussi
l'École polytechnique, peut-être... mais rapatrions
l'École de la magistrature et abandonnons cette idée
qui consiste à copier la formation des juges sur
celle des autres fonctionnaires.
Dans l'ordre des remèdes, on imagine
des solutions à court terme, à moyen terme
et à long terme.
A court terme, il faut appliquer la loi aux
juges. L'immense majorité des magistrats accomplit
les devoirs de son état avec une conscience et une
valeur exceptionnelles - mais, pour certains cas extrêmes
qui auraient suscité autrefois l'ire du chancelier
d'Aguesseau, cas rarissimes, je tiens à le dire,
je signale qu'il existe un article 183 du code pénal
tombé dans l'oubli, suivant lequel "tout juge
ou administrateur qui se sera décidé par faveur
pour une partie, ou par inimitié contre elle, sera
coupable de forfaiture et puni de la dégradation
civique"... On protège les consommateurs, pourquoi
ne pas protéger les justiciables. Après tout,
ils ont faim et soif de justice ! Le tout est d'appliquer
les textes, bien entendu, mais cela, à court terme,
ne suffit pas. Il faut redistribuer les contentieux et rendre
au judiciaire ce qui lui appartient.
Ce premier ordre de remèdes trouverait son prolongement,
à moyen terme, dans des réformes plus profondes.
L'on devrait repenser l'arbre judiciaire. Pourquoi, si la
justice est bien rendue au Conseil d'État, ne pas
fusionner celui-ci avec la Cour de cassation ? C'est une
idée qui cheminera, je l'espère. Il serait
temps de créer une Cour suprême en France,
et de "mixer" les hauts magistrats. Ensuite, demandons
que les avocats et les magistrats soient formés ensemble.
Des collèges juridico- universitaires, à l'image
des collèges hospitalo-universitaires, pourraient
nous éviter l'imitation servile de l'Ecole nationale
d'administration.
A long terme, n'hésitons pas à
nous aventurer sur le terrain de l'utopie : pourquoi ne
pas imaginer une justice à l'anglaise ? Une telle
évolution nous éviterait peut-être quelque
révolution. Si un jour, une nouvelle crise de société
ayant l'ampleur de celle de 1968 devait éclater,
ce serait du côté du monde judiciaire qu'on
verrait poindre les premiers symptômes du mal. Or,
les vraies causes de l'explosion universitaire tenaient
en réalité aux défauts de l'enseignement
secondaire. Alors, soignons les humanités. Pour faire
un bon juge, il faut avoir fait de bonnes humanités.
L'on critique le Conseil d'État ou la Cour de cassation,
alors que le mal vient d'en-bas.
Le poids de la quantité altère
la vie judiciaire et contribue notamment à alimenter
les critiques adressées à la magistrature,
les déceptions des justiciables, soucieux de préserver
leur croyance en la justice, les portant plutôt à
se plaindre de ceux qui la rendent. Ils sont semblables
à ces malades qui préfèrent critiquer
leur médecin que constater les limites de la médecine.
Les critiques de la magistrature ont jalonné toute
notre histoire. Si elles créent actuellement une
situation de crise, c'est à la fois parce que les
justiciables, mieux informés, sont plus curieux,
plus exigeants ; c'est aussi parce que l'opinion publique
s'est, en quelques circonstances, indignée de la
partialité ou de la politisation de certains juges.
Les espoirs que je fonde sur les perspectives
d'évolution et la nécessité de prévenir
une révolution m'incitent à conclure sur une
phrase d'historien : "Ces magistrats qui avaient, tout
au long des siècles de l'Ancien Régime, secoué
la royauté, rempli notre histoire de leurs débats
et leurs ambitions, de leur domination aussi, furent renversés
en un jour, sans trouver dans les trois ordres, ni la noblesse,
ni le clergé, ni le tiers État, une seule
voix pour les défendre ou pour les regretter !"
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