Le droit français
est-il en déclin ? Les débats d'aujourd'hui
montrent que la question est pertinente et que le problème
est posé. Différentes explications ont été
données. Elles sont de natures diverses. Certaines
relèvent de la technique juridique, d'autres de l'organisation
administrative. Je voudrais m'interroger brièvement,
quant à moi, sur un sujet trop ambitieux : celui de
l'influence des idées politiques sur l'évolution
du droit. Tant il est vrai que le droit, comme toute réalité
collective, est le reflet de la communauté humaine
qui l'a produit.
Au bouleversement social, institutionnel, idéologique
que la Révolution française a provoqué,
correspond, selon Michelet, un bouleversement juridique de
même ampleur. Comme il le dit dans son Histoire de la
Révolution française. "je définis
la Révolution par l'avènement de la loi, la
résurrection du droit". "Au gouvernement
de la faveur et à la relation de la grâce, ajoutait-il,
la Révolution a substitué le régime du
droit." C'est bien, en effet, une caractéristique
essentielle de l'État républicain que d'établir
le règne du droit. La République et le respect
du droit sont indissociables et presque équivalents.
Si donc il y a crise du droit, n'est-ce pas parce qu'il y
a crise de la République ? Si le droit est en déclin,
n'est-ce pas parce que les valeurs républicaines sont
elles-mêmes affaiblies et contestées ?
Le dépérissement de la morale civique
La République est fondée d'abord
sur l'idée de responsabilité du citoyen. Or,
l'idéologie qui voit en l'homme un produit de l'éducation
et du milieu social minimise la responsabilité individuelle,
qui est pourtant la pierre angulaire de notre droit civil
et de notre droit pénal. On ne veut plus sanctionner
les délits et les crimes et, comme le rappelait le
président Foyer, le magistrat s'efface derrière
le psychologue ou le sociologue, tandis que la culpabilité
individuelle est occultée au profit d'une culpabilité
collective et désincarnée, celle de la "Société".
L'humoriste Lauzier a bien saisi cette propension à
se décharger de la responsabilité individuelle
sur la Société. Dans l'un de ses albums, il
met en scène deux enfants à qui leurs parents
ont enseigné les maux engendrés par la société.
Et l'un dit à l'autre : "Tu sais, hier soir,
dans le noir, j'ai senti que la Société était
au fond du jardin et qu'elle me regardait dans l'ombre.
J'ai eu très peur." Cette conception de l'homme
irresponsable, car déterminé par son milieu,
conduit à ce curieux résultat : en France,
la société est dite capitaliste. Elle incarne
donc le mal. Toute défaillance individuelle sera,
dès lors, pardonnée. Seule la société
est coupable. Au contraire, dans les pays marxistes, la
société est juste et bonne par définition.
Toutes les défaillances du système seront
imputées à des trahisons ou à des perversions
individuelles. C'est ainsi que l'on justifie la société
qui a produit le Goulag, en stigmatisant les crimes de Staline.
Autrement dit, la même idéologie favorisera
à l'Ouest l'anarchie et à l'Est le totalitarisme.
L'affaiblissement du principe de responsabilité individuelle,
qui heurte les sentiments des Français, est une source
du déclin du droit par le laxisme qu'il entraîne.
Comment peut-on faire respecter le droit si l'on s'interdit
de considérer comme responsables ceux qui le transgressent
?
De surcroît, cette idéologie fataliste qui
nie la liberté individuelle abolit la notion de mérite
individuel, qui est une valeur essentielle de la République,
et met en cause par là-même l'égalité
des droits entre les citoyens, idée qu'il faut bien
distinguer de l'égalitarisme qui, lui, conduit au
nivellement. Comme l'écrit le Pr. François
Furet dans Penser la Révolution française,
l'égalité républicaine ne "signifie
pas que tous les hommes naissent égaux en force ou
en intelligence, mais qu'aucun n'a le droit de se soumettre
les autres, puisque chacun possède assez de raison
pour n'obéir qu'à lui-même". Cette
idée, en réalité très ancienne,
selon laquelle chacun est "seigneur de soi-même",
est le fondement de la liberté individuelle dans
notre droit français. Elle implique que chacun ne
puisse être jugé que pour ce qu'il est lui-même
et non par référence à son origine
sociale. Contrairement au Don Juan de Mozart pour qui un
gentilhomme, du seul fait qu'il est gentilhomme, ne peut
être suspecté de malhonnêteté,
l'idéal républicain exclut que l'on juge quelqu'un
en fonction de son appartenance à une catégorie
sociale. L'homme est un être à part entière,
il est irréductible à un quelconque déterminisme
du milieu. C'est en ce sens qu'il est libre et qu'il est
l'égal des autres membres de la communauté
nationale. Paradoxalement, le marxisme, qui juge les hommes
selon leur classe, rejoint à cet égard les
conceptions de l'Ancien Régime, qui répartissaient
les hommes en fonction de leur appartenance à un
ordre.
La perversion de la notion d'égalité
républicaine et de mérite individuel conduit
à un égalitarisme niveleur qui vise, non à
l'égalité des droits, mais à une égalité
des résultats et qui méprise le talent et
l'effort des individus. Dans cette perspective, on veut
façonner les structures de la société.
On veut donner à celle-ci une forme que l'on se fixe
à l'avance et l'on tente d'y parvenir par la réglementation.
Il ne s'agit plus de fixer de grands principes garantissant
la justice, la liberté et l'égalité
et à l'intérieur desquels les individus pouvaient
se déterminer librement. Il s'agit maintenant d'atteindre
un objectif social concret, et pour cela il faut multiplier
les règlements, entrer dans les cas particuliers,
prévoir toutes les possibilités d'échappatoire,
instituer des contrôles, des mécanismes régulateurs
de toutes sortes. Plus on veut façonner dans le détail
la société, plus on doit réduire la
liberté individuelle et plus il faut multiplier les
textes de droit.
Un exemple spectaculaire est celui des quotas
dont on commence à parler, mais dont, fort heureusement,
notre droit est encore préservé. Imposer un
quota de femmes, par exemple, dans la composition des listes
municipales, ce serait renoncer à l'un des principes
fondamentaux de la République : celui de l'égalité
d'accès aux fonctions publiques selon le mérite,
et cela créerait une précédent dangereux.
On sait d'ailleurs à quels abus et quels scandales
les quotas raciaux ont conduit aux États-Unis, en
introduisant des discriminations dans l'accès aux
universités. Et que dire des projets de quotas par
milieux sociaux évoqués par M. Mexandeau,
responsable au parti socialiste des problèmes d'éducation
? Le principe des quotas, c'est le rétablissement
des castes ou des ordres, c'est la recherche d'un objectif
social par l'utilisation de moyens arbitraires qui mettent
en cause l'égalité et la liberté des
individus.
La prolifération des textes juridiques
La volonté de façonner la société
par l'intermédiaire du droit est nocive. Ce n'est
pas par hasard si nos lois et nos règlements ne présentent
plus que rarement la belle ordonnance des textes anciens.
Ce n'est pas seulement en raison de la complexité
croissante de notre société, ce n'est pas
seulement, me semble-t-il, pour les causes qu'ont exposées
brillamment le président Foyer et Maître Moore,
c'est peut-être aussi parce que la démarche
est désormais différente et que l'on entend
façonner la société au lieu de définir
un cadre social dans lequel les individus se détermineraient
par eux-mêmes.
Notre droit est de moins en moins un droit de
principe. Le Législateur et, singulièrement,
le pouvoir réglementaire, s'acharnent à prévoir
tous les cas de figure. La prolifération des textes
qui en résulte est devenue un facteur d'insécurité
et d'arbitraire, qui tend à multiplier les juristes.
Le citoyen, usager ou professionnel, est inquiet devant
les formulaires, le maquis des textes, les aléas
de la jurisprudence et ne comprend plus la raison de mesures
qui lui paraissent souvent absurdes. L'entrepreneur se sent
ligoté par la bureaucratie et la marche des affaires
en est beaucoup ralenti.
"Les lois inutiles affaiblissent les lois
nécessaires", disait Montesquieu. L'inflation
des textes est telle qu'une partie d'entre eux n'est pas
appliquée. On peut citer, par exemple, le cas du
port obligatoire de la ceinture de sécurité
en ville. Afin de ne pas irriter les usagers, la police
a limité les contrôles. En prenant cette mesure
impopulaire et en se gardant de la faire appliquer, on encourage
le non-respect de la loi. Il en est sans doute de la loi
comme de la monnaie : à force d'être produite
en quantité toujours plus grande, elle perd peu à
peu de sa valeur. L'autorité de l'État s'en
ressent, et un État faible est incapable de faire
appliquer les lois.
L'affaiblissement de l'État républicain
Michelet a montré comment la faiblesse
de l'Ancien Régime l'a discrédité dans
les années précédant 1789. "Le
Roi est trop bon", disait-on, et, pour Michelet, cette
formule exprimait parfaitement l'absence de garanties qu'offrait
aux citoyens la vieille monarchie. Et il précisait
: "Si c'était de la conquête, par la tyrannie
d'un maître, que ce peuple périssait, il se
résignerait. Il périt par bonté ! Il
souffrirait peut-être la dureté d'un Richelieu,
mais comment supporter la bonté d'un Calonne, la
sensibilité des financiers, la philanthropie des
fermiers généraux ?" La faiblesse de
l'État, lorsqu'il renonce à faire appliquer
la loi, se retourne contre les citoyens les plus démunis.
Quand le système éducatif se dégrade,
c'est la famille la plus modeste, celle qui ne peut payer
les cours privés à ses enfants, qui supporte
le poids de ce déclin. De même, l'insécurité
dans le métro ne frappe que ceux qui prennent le
métro !
Le régime républicain ne peut
s'accommoder d'un État faible incapable d'établir
le règne du droit. L'État républicain
est, par nature, un État fort. Aujourd'hui, malgré
la prolifération et l'omniprésence de l'Administration,
malgré l'extension des domaines d'intervention de
l'État, ou peut-être à cause de cela,
l'État tend à s'affaiblir et c'est une cause
du déclin du droit. L'État multiplie les concessions
aux "féodalités" : groupes de pression,
associations diverses, syndicats, presse, corporations,
patronat, administration, qui n'ont qu'une légitimité
fractionnelle et non nationale. Le Législateur, ou
le pouvoir réglementaire, refuse souvent de trancher
entre les intérêts contradictoires, adoptant
un texte incohérent, complexe et ambigu, qui laisse
au tribunal le soin de trancher. Le général
de Gaulle parlait de "broussaille féodale".
L'expression pourrait s'appliquer à notre droit,
qui fait la part belle aux corporations. C'est un fait d'histoire
que les grandes périodes de codification du droit
autour de grands principes sont des périodes où
l'État est fort. Le droit perd de sa cohérence,
les normes se multiplient, et l'application du droit devient
incertaine quand les féodalités l'emportent
sur l'État. Rien n'était plus compliqué
que le droit de l'Ancien Régime. Rien n'est plus
compliqué que notre droit d'aujourd'hui. Le corporatisme
sévissait alors; il sévit aujourd'hui. Il
est illusoire d'espérer une amélioration de
la situation actuelle, sans une restauration de l'autorité
de l'État vis-à-vis des "féodalités",
qu'elles soient patronales ou syndicales, qu'elles soient
dans la presse ou dans l'Administration.
*
Ainsi, que ce soit dans son inspiration, dans
ses objectifs ou dans l'application, le droit français
tend à s'écarter des principes républicains.
Bien sûr, l'analyse qui vient d'être esquissée
reste schématique. Elle n'a pas la prétention
de tout expliquer. Elle a pour seule ambition de montrer
que les difficultés de notre droit ne sont pas seulement
d'ordre technique, mais qu'elles recouvrent un débat
fondamental, qui est celui des valeurs. Deux philosophies
politiques s'affrontent en France : d'une part, la conception
républicaine, qui reconnaît la liberté,
la responsabilité et le mérite individuels,
et qui défend l'autorité de l'État
légitimée par le suffrage universel national
; d'autre part, l'idéologie égalisatrice du
nivellement, issue d'un marxisme plus ou moins diffus, qui
croit dans les déterminismes sociaux et qui vise
à transformer la société par la réglementation
et la bureaucratie. Cette idéologie est celle d'une
intelligentsia de gauche qui est éloignée
du sentiment populaire, mais qui tire parti de l'influence
des groupes de pression ou de celle des appareils syndicaux
politisés.
Il ne peut y avoir de droit cohérent
et protecteur des libertés si l'éthique nationale
et républicaine ne l'emporte pas sur l'égalitarisme.
Ici, le débat proprement juridique atteint ses limites.
Le droit, à lui seul, ne signifie rien. Il n'est
qu'un cadre, un ensemble de règles. Il ne suffit
pas pour donner l'impulsion à une nation ou pour
combler l'homme. Soljénitsyne l'a bien compris, quand
il affirme avec fougue dans son Discours de Harvard :
"Moi qui ai passé toute ma vie sous
le communisme, j'affirme qu'une société où
il n'existe pas de balance juridique impartiale est une
chose horrible. Mais une société qui ne possède
en tout et pour tout qu'une balance juridique n'est pas,
elle non plus, vraiment digne de l'homme.
"Une société qui s'est installée
sur le terrain de la loi sans vouloir aller plus haut n'utilise
que faiblement les facultés les plus élevées
de l'homme. Le droit est trop froid et trop formel pour
exercer sur la société une influence bénéfique.
Lorsque toute la vie est pénétrée de
rapports juridiques, il se crée une atmosphère
de médiocrité morale qui asphyxie les meilleurs
élans de l'homme."
Et il conclut :
"Face aux épreuves du siècle
qui menacent, jamais les béquilles juridiques ne
suffiront à maintenir les gens debout."
Le droit n'est qu'un instrument au service de
la nation et des individus. Il importe qu'il soit adapté
à leurs ambitions et aspirations. Il nous importe
qu'il soit conforme à l'idéal républicain
et à notre tradition nationale.
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