Club de l'Horloge

Club de l'Horloge
UN RÉSERVOIR D'IDÉES POUR LA DROITE







logo

Accueil


Editoriaux

Le Club de l'Horloge

Nos ouvrages

Le prix Lyssenko

Agenda

Pour nous aider

Communiqués

Documents

Liens

Courriel

Mentions légales
PRIX LYSSENKO

UN LYSSENKISME GENERALISE

Qui donc oserait affirmer que de telles pseudo-sciences ne survivent ou ne se développent pas, aujourd'hui encore, dans d'autres domaines de la connaissance, et pas seulement chez les totalitaires ?


Jacques Monod
(préface à Jaurès Medvedev,
Grandeur et chute de Lyssenko, 1971)

 

  De 1937 à 1964, Lyssenko a régné sur la biologie soviétique, grâce à la faveur de Staline, puis à celle de Khrouchtchev. Il a interdit l'enseignement de la génétique et a pourchassé les disciples du "moine Mendel", parce que, selon lui, ils trahissaient le marxisme et son projet de créer l'homme nouveau. Le prix Nobel Jacques Monod estimait que Lyssenko avait raison sur ce point : la science, en effet, est incompatible avec le marxisme, à cause, justement, des prétentions scientifiques de celui-ci. L'histoire de Lyssenko est exemplaire : elle montre comment une idéologie dominante, fondée sur une fausse conception du monde, de l'homme et de la société ne peut conserver ses positions que par le terrorisme intellectuel, qui empêche la vérité de se faire jour. Ce n'est pas une simple coïncidence que le déclin du marxisme ait suivi de quelques années la chute de Khrouchtchev et de son protégé Lyssenko. Après 1964, la doctrine officielle de l'Union soviétique s'est trouvée privée de sa caution scientifique dans un domaine essentiel. Ainsi s'est ouverte une période de vingt-cinq ans pendant laquelle l'édifice du communisme international s'est lézardé de plus en plus, miné par le doute, pour finir par s'effondrer en 1989.
  Le progrès de la connaissance scientifique, non seulement en biologie, mais aussi en économie, est une des causes lointaines de ce formidable changement. Cependant, l'utopie égalitaire n'est pas morte avec le marxisme. Le néosocialisme cosmopolite, version modernisée de la vieille social-démocratie, est devenue la nouvelle idéologie dominante, qui s'alimente à la même source que l'ancienne. Comme celle-ci, elle présuppose une égalité naturelle entre les hommes et confond délibérément cette croyance, qui est absurde sur le plan scientifique, avec la doctrine républicaine de l'égalité civique, qui ne s'applique qu'à la politique et au droit. Cet égalitarisme va de pair avec un progressisme utopique qui rêve de la fin de l'histoire et du politique. L'humanité marcherait vers un monde où les hommes, libérés de la morale et des traditions, recouvreraient leur vraie nature.

  Cette vision utopique, au demeurant contraire au bon sens, est réfutée toujours davantage par le progrès des connaissances. Le Club de l'Horloge en avait fait la démonstration en 1979 dans La Politique du vivant, à propos des sciences de la vie, qui sont au cœur du débat. On peut généraliser cette conclusion : toutes les disciplines qui contribuent à préciser notre image de l'homme et sa place dans l'univers aboutissent au même résultat. Comme la preuve par neuf en arithmétique, elles ne sauraient établir que telle doctrine politique est juste, mais elles sont susceptibles, à l'inverse, de montrer qu'elle repose sur des prémisses erronées. C'est pourquoi l'utopie égalitaire, dans ses diverses versions idéologiques, ne peut prospérer qu'en refoulant la vérité scientifique, à l'aide du terrorisme intellectuel et par la persécution de ceux qui ont le courage de la faire connaître. Le néolyssenkisme fait des ravages dans de nombreux domaines de la connaissance, surtout ­ mais pas seulement ­ dans notre pays. On peut parler d'un lyssenkisme généralisé. Il entrave certaines recherches. Il fait en sorte que le grand public ne mesure pas à quel point l'égalitarisme, sous toutes ses formes, est incompatible avec la science.
  Après avoir rappelé l'histoire exemplaire de Lyssenko et en avoir indiqué la portée, nous verrons comment s'opère la subversion de la science, ce qui nous permettra de mieux cerner la notion de lyssenkisme et d'analyser les facteurs qui contribuent au renouveau actuel de cette pathologie de la science.


  I - L'HISTOIRE EXEMPLAIRE DE LYSSENKO

  Le favori de Staline et de Khrouchtchev

  L'histoire de Lyssenko a été décrite par Jaurès Medvedev, dans Grandeur et chute de Lyssenko (1971), et par Denis Buican, dans L'Eternel retour de Lyssenko (1978) et dans Lyssenko et le lyssenkisme (1988). Trophime Denissovitch Lyssenko (1898-1976) était un agronome ukrainien inconnu au début des années trente. Il se rendit célèbre en préconisant la "vernalisation", pratique qui permet d'obtenir des récoltes de céréales en hiver, après plantation en été. Dès 1935, il avait attiré l'attention de Staline en promettant monts et merveilles pour peu que ses recommandations fussent appliquées, et en dénonçant l'opposition des paysans russes, des "koulaks", à la vernalisation. Ses conceptions pseudo-scientifiques ont rencontré l'opposition du grand généticien soviétique, Nicolas Vavilov, et de beaucoup d'autres savants. Lyssenko engagea une campagne systématique, hargneuse et sournoise, contre ses adversaires, qu'il dénonçait comme des ennemis du peuple, et contre la génétique, qu'il qualifiait de science bourgeoise et raciste.

  Lyssenko l'emporta en 1937, après que Staline eut prononcé devant le comité central son fameux discours "sur les défaillances à l'intérieur du Parti et les mesures à prendre pour liquider les trotskistes et les traîtres". En 1938, Lyssenko devint président de l'Académie Lénine des sciences agronomiques. Vavilov fut arrêté en 1940 et mourut en prison en 1943. Cependant, la controverse continuait, et le triomphe de Lyssenko ne fut total qu'en août 1948, lors d'une fameuse séance plénière de l'Académie Lénine. Le rapport de Lyssenko "sur la situation de la science biologique" avait été approuvé par Staline, qui l'avait annoté de sa main. Dès lors, toute discussion était impensable. Des centaines de savants, les meilleurs et les plus qualifiés, furent congédiés ou rétrogradés, accusés d'être des idéalistes, des réactionnaires, des racistes... Après la mort de Staline, en 1953, Khrouchtchev accorda, lui aussi, toute sa confiance à Lyssenko, bien que ses positions fussent de plus en plus difficiles à tenir. A l'étranger, la biologie avait accompli des pas de géant. On avait découvert la structure en double hélice de l'A.D.N. et déchiffré le code génétique... Pourtant, en février 1964, Khrouchtchev présentait encore Lyssenko comme un savant idéal : "Qui veut suivre les méthodes de Lyssenko ne peut pas être perdant." (1)
  La disgrâce de Lyssenko suivit de peu celle de son protecteur, en octobre 1964. La biologie soviétique mit ensuite des années à se remettre au niveau de la science mondiale, et il n'est pas sûr qu'elle y soit tout à fait parvenue.

  La portée du lyssenkisme

  Le succès prodigieux de Lyssenko, qui parvint pendant près de trente ans à imposer ses conceptions antiscientifiques, peut paraître une énigme. Certes, il se targuait de certaines réalisations en agriculture, et ses assurances mirobolantes en ce domaine étaient bien faites pour plaire aux dirigeants soviétiques, toujours portés à faire crédit aux idées "volontaristes" et à soupçonner de "sabotage" les scientifiques qui donnaient des avis prudents. Mais comment ce "charlatan auto-didacte et fanatique" (Jacques Monod) a-t-il pu faire illusion si longtemps (2) ? L'explication essentielle est d'ordre idéologique. En soutenant que la génétique était incompatible avec le marxisme, Lyssenko se mettait en position de force. "Malgré les dénégations des généticiens russes, Lyssenko avait parfaitement raison, estimait Jacques Monod. La théorie du gène comme déterminant héréditaire invariant au travers des générations, et même des hybridations, est en effet tout à fait incompatible avec les principes dialectiques. C'est par définition une théorie idéaliste, puisqu'elle repose sur un postulat d'invariance." (3) Les lyssenkistes affirmaient : "Prétendre qu'il existe dans un organisme certaines particules universelles, les gènes, responsables de la transmission des caractères héréditaires, est une pure fantaisie, qui ne repose sur aucune base scientifique." (4) La biologie classique enseigne que des individus appartenant à la même espèce ont des caractères héréditaires différents, donc qu'ils sont inégaux par nature. Elle est en contradiction avec le marxisme et le socialisme en général, qui affirment que la seule cause de l'inégalité entre les hommes tient à l'organisation de la société et à la répartition des moyens de production. En montrant que l'identité d'un individu a son origine dans le patrimoine génétique, constitué dès le moment de la conception, la génétique réduit à néant la célèbre formule de Marx, pour qui "c'est l'être social des hommes qui détermine leur conscience" (5).
  Plus personne, à l'évidence, ne défend aujourd'hui les thèses de Lyssenko, sous la forme où elles ont été énoncées à l'origine. En ce sens, le lyssenkisme historique a disparu. Mais ceux qui s'attaquent aux théories jugées par eux politiquement réactionnaires, et dénoncent les auteurs qui les soutiennent dans les divers domaines de la science, sont fidèles à l'inspiration de Lyssenko, à défaut de s'attacher à la lettre de sa pensée. On a du reste la surprise de voir renaître les idées de Lyssenko dans le domaine de la biologie, sous un aspect à peine différent. Sans nier l'existence des gènes, certains s'efforcent d'occulter leur rôle dans le développement de l'individu (l'ontogenèse). "Les êtres sexués ne peuvent transmettre leurs caractères, dit Albert Jacquard. Ils ne transmettent, et encore partiellement, que leurs gènes." (6) "L'invention des gamètes (...) consiste à rompre la chaîne des êtres qui se succèdent de génération en génération. (...) Chaque être ne va plus être capable que de produire des êtres issus de lui, mais totalement différents de lui (...). Nous sommes tentés de voir une liaison biologique directe entre parents et enfants : "nos" enfants, ce possessif est très abusif." (7)

  La sélection intraspécifique était, aux yeux de Lyssenko, une théorie réactionnaire que Darwin avait emprunté au pasteur Malthus, la bête noire de Marx. Un décret du ministre soviétique de l'enseignement supérieur, Kaftanov, proclamait en 1949 : "La doctrine matérialiste de Mitchourine et de Lyssenko (...) nie la concurrence intraspécifique et reconnaît la concurrence interspécifique comme le facteur fondamental de l'évolution de la matière vivante." (8) "Comment expliquer, disait Lyssenko, (que) la biologie bourgeoise attache tellement de prix à la "théorie" de la concurrence intraspécifique ? (...) L'humanité tout entière appartient à une seule espèce biologique. Il a donc fallu que la science bourgeoise invente une lutte à l'intérieur de l'espèce. (...) Les capitalistes ont des millions, les travailleurs vivent dans la pauvreté, parce que les premiers, du fait de leur hérédité, sont supposés plus intelligents, plus capables que les seconds. (...) Grâce à la prétendue concurrence intraspécifique, cette "loi éternelle de la nature" qu'ils ont forgée de toutes pièces, ils essayent de justifier la lutte des classes, l'oppression des noirs par les blancs." (9) Il est difficile de ne pas trouver dans ce passage le prototype des diatribes contemporaines contre le "darwinisme social" et la sociobiologie. De surcroît, un biologiste aussi connu que Stephen Jay Gould reprend aujourd'hui la théorie de la sélection interspécifique. Sans nier la concurrence intraspécifique, il croit à "un type de sélection à un niveau supérieur sur des espèces elles-mêmes essentiellement statiques" (10). Dans son ouvrage magistral sur la théorie de l'évolution, L'Horloger aveugle, Richard Dawkins a remis à sa juste place à l'hypothèse de la sélection interspécifique : "Une théorie de l'évolution (doit) expliquer des mécanismes complexes et bien conçus comme le cœur, la main, l'œil et l'écholocalisation. Personne, même le plus ardent partisan de la sélection interespèces ne pense que (celle-ci) puisse le faire (...) (Elle) n'est pas une force significative dans l'évolution de cette machine complexe qu'est la vie." (11)
  Ces quelques exemples indiquent, déjà, que le lyssenkisme est loin d'avoir disparu. Il ne faut pas s'imaginer que cette notion est inapplicable à la France actuelle. La comparaison a ses limites, sans doute, mais il faut observer que les savants persécutés par Lyssenko s'en sont tirés relativement "à bon compte" dans les conditions d'un régime totalitaire. "Si les vrais biologistes furent honteusement persécutés, humiliés et chassés de leurs postes, dit Michel Tatu, ils ne furent tout de même pas exécutés. A l'exception de Vavilov, de plusieurs membres de son équipe et du généticien Lévit, qui périrent dans les grandes purges d'avant-guerre, on n'a signalé jusqu'à présent qu'une mort consécutive au triomphe de Lyssenko en 1948 : celle du savant Dimitri Sabinine, qui se donna la mort en 1951." (12) Les biologistes, même mendéliens, étaient donc moins exposés que les paysans, qui furent massacrés par millions. D'ailleurs, le fait que Lyssenko soit resté jusqu'à sa mort membre de l'Académie des sciences, alors qu'il était discrédité, témoigne, en un certain sens, du fait que les libertés académiques n'avaient pas tout à fait disparu en U.R.S.S.. Et il n'est pas certain qu'elles soient bien respectées dans notre pays, comme l'ont montré plusieurs affaires récentes.

  Lyssenko n'était peut-être pas un personnage aussi médiocre qu'on pourrait le croire en lisant Medvedev. Selon Pierre-Paul Grassé, qui l'avait rencontré en 1955, il était "fort intelligent" (13). S'il avait, sans nul doute, le génie de l'intrigue, il est peu vraisemblable qu'il n'ait jamais obtenu aucun résultat concret en agriculture, en dépit du réquisitoire de J. Medvedev, qui ne lui trouve pas le moindre mérite. Cela doit être dit, non pour réhabiliter Lyssenko ­ son procès n'est plus à faire ­, mais pour que l'on ne se fasse pas une image outrée du personnage, qui nous rendrait incapable de reconnaître autour de nous ses émules, ceux qui pratiquent comme lui, et pour des motifs semblables, la désinformation en matière scientifique ou historique, avec des méthodes et arguments idéologiques. Or, d'éminents scientifiques comme Burt, Shockley, Jensen, Wilson, ont été injuriés, diffamés, parfois agressés physiquement, dans les pays occidentaux (14). En France, la recherche en sociobiologie n'a quasiment pas droit de cité.
  La science et la politique devraient rester séparés. Ce n'est pas le cas. Un lyssenkisme plus ou moins diffus sévit dans de nombreuses branches de la connaissance. Certaines recherches sont mal considérées et il vaut mieux ne pas s'y consacrer, si l'on veut faire carrière. Lorsqu'on s'approche du noyau dogmatique de l'utopie égalitaire, on s'expose assez vite, comme les contradicteurs de Lyssenko, aux accusations de conservatisme et de racisme : les sciences de la vie sont particulièrement visées, qu'il s'agisse de la biologie, de la théorie de l'évolution, de la sociobiologie, de la génétique, de l'anthropologie, et notamment de la raciologie ­ l'étude des races humaines ­. Les sciences humaines ne sont guère mieux loties en général, qu'il s'agisse de la sociologie ou de la psychologie ­ domaine où la psychanalyse continue à faire des dégâts. Le recul du marxisme, cependant, autorise quelque espoir. En histoire, l'école des Annales n'exerce plus le même magistère qu'autrefois (15). En économie, on est revenu en grande partie à l'orthodoxie classique, bien que l'université française continue, comme si rien ne s'était passé dans le monde, à enseigner la plupart du temps un mélange de marxisme et de keynésianisme.
  Dans certaines sciences appliquées, comme la démographie ou la criminologie, les tendances lyssenkistes sont très fortes. C'est ainsi, par exemple, qu'une étude de l'I.N.E.D. réalisée en 1980 sous la direction d'Hervé Le Bras contenait des estimations grossièrement sous-estimées de la croissance de la population immigrée en France (16).


  II - LA SUBVERSION DE LA SCIENCE

  La recherche de la vérité

  L'affaire Lyssenko n'a pas fini de nous instruire sur les périls qui menacent la science à toutes les époques et sous tous les régimes. Le débat ne portait pas seulement sur la génétique, il concernait aussi les principes de la science. Celle-ci, dit Jacques Monod, admet le postulat d'objectivité de la nature (17). Le savant ne doit pas subordonner ses travaux à une philosophie préétablie, car le monde n'est pas construit a priori selon les sentiments des hommes. De plus, il n'a que faire des interprétations trop générales qui prétendent tout expliquer et qui ne pourraient jamais être vérifiées ni infirmées par les faits. "Une autre condition essentielle de l'hypothèse, dit Claude Bernard, est qu'elle soit aussi probable que possible et qu'elle soit vérifiable expérimentalement. En effet, si l'on faisait une hypothèse que l'expérience ne pût pas vérifier, on sortirait pour cela même de la méthode expérimentale pour tomber dans les défauts des scolastiques et des systématiques." (18) Pareto s'exprime dans le même sens :
  "Les théories scientifiques sont de simples hypothèses, qui vivent tant qu'elles sont d'accord avec les faits, et qui meurent et disparaissent quand de nouvelles études détruisent cet accord." (19)

  "Le continuel progrès des sciences expérimentales (...) nous conduisit ainsi aux théories rigoureusement logico-expérimentales, dans lesquelles les principes généraux ne sont que des abstractions créées pour représenter les faits ; tandis qu'on admet qu'il peut y avoir différentes théories également vraies, en ce sens qu'elles donnent une image également bonne des faits, et que parmi elles, le choix est arbitraire, entre certaines limites" (20).
  "Au contraire, dans les théories non logico-expérimentales, nous trouvons épars des principes qui sont admis a priori, indépendamment de l'expérience qu'ils dominent. (...) On les accepte sans s'inquiéter des faits, qui doivent nécessairement s'accorder avec les déductions tirées des principes ; et quand ils paraissent ne pas être d'accord, on essaie divers raisonnements, jusqu'à ce qu'il s'en trouve un qui rétablisse l'accord ; lequel ne saurait jamais être en défaut." (21)
  De ces hypothèses indépendantes des faits d'observation, certaines sont simplement superflues pour la science, ce qui ne signifie pas qu'elles soient sans valeur dans un autre domaine : c'est le cas des croyances religieuses et métaphysiques. Le positivisme étroit, qui les rejette par principe, n'est jamais lui-même qu'une opinion philosophique parmi d'autres. Certaines, en revanche, font obstacle au progrès de la connaissance, parce qu'elles sont de nature idéologique et qu'elles impliquent une épistémologie contraire au postulat d'objectivité. Ce sont toutes celles qui dérivent du dogme égalitaire.
  Chacun est en droit de souhaiter un monde où les hommes soient égaux par nature. La science n'a rien à dire là-dessus. Elle nous enseigne seulement que le monde réel n'a rien à voir avec celui-là et qu'il n'est pas dans notre pouvoir, en l'état actuel de nos connaissances, de le faire sortir de l'univers des songes. L'idéologie n'accepte pas le divorce impitoyable que la science établit entre les faits et les espérances. Le matérialisme dialectique de Marx et d'Engels, qui a été jusqu'à présent la production intellectuelle la plus élaborée issue de l'utopie égalitaire, a recours à ce que Jacques Monod appelle la "projection animiste". Elle consiste à opérer une "projection dans la nature inanimée de la conscience qu'a l'homme du fonctionnement intensément téléonomique de son propre système nerveux central" (22). Cette tendance, qui n'est pas propre au marxisme, explique la résistance aux idées de Darwin et les préjugés favorables aux idées de Lamarck, à l'hérédité des caractères acquis. L'intellectuel progressiste a du mal à admettre que le patrimoine génétique des êtres vivants, et celui de l'homme en particulier, soit fondamentalement invariant. Il est enclin à rejeter cette formule où Jacques Monod résume l'état de la question : "Le système tout entier (...) est totalement, intensément conservateur, fermé sur soi-même, et absolument incapable de recevoir quelque enseignement que ce soit du monde extérieur." (23)

  Les lyssenkistes d'hier et d'aujourd'hui refusent la distinction des jugements de valeur et des jugements de connaissance, qui est pourtant le critère de la méthode scientifique. Sans lui, la recherche sombre dans la superstition et l'idéologie. Richard Lewontin et alii écrivent ainsi : "Selon nous, les valeurs et le contenu de la connaissance sont étroitement liés dans le travail social d'élaboration de la science, tandis que les déterministes tendent à nier que de tels liens existent, ou prétendent que s'ils existent ils sont l'exception et relèvent de défauts qu'il s'agit d'éliminer. Pour nous, affirmer une telle séparation des faits et des valeurs, de la théorie et de la pratique, de la "science" et de la "société", c'est reprendre cette conception de la connaissance séparée qui a été l'élément central au siècle dernier, du mythe du "progrès scientifique"." (24) Cette conception obscurantiste inspire aujourd'hui le mouvement P.C. ("politiquement correct"), qui fait la loi dans certaines universités américaines et brime professeurs et étudiants considérés comme réactionnaires.
  Depuis la Renaissance, on a beaucoup reproché ­ non sans excès ­ à la scolastique du moyen âge de s'être inclinée devant l'autorité d'Aristote et des penseurs de l'Antiquité. Il serait cependant simpliste de croire que l'argument d'autorité pouvait tout à fait disparaître. Un chercheur est bien obligé d'accepter comme établis les résultats d'expériences faites par d'autres. Aussi étendues que soient ses connaissances, il ne peut dominer qu'une petite partie du champ de la science et il lui faut se résigner à tenir pour vraies, jusqu'à plus ample informé, quantité de théories qu'il n'a pas vérifiées.
  Ainsi l'argument d'autorité continue-t-il à régir le monde scientifique, mais d'une autre façon : l'autorité a été transférée à la collectivité scientifique. S'il est permis de faire confiance à des expériences que l'on n'a pas exécutées, à des faits que l'on n'a pas observés, à des théories que l'on n'a pas contrôlées, c'est parce que l'on croit à l'efficacité de la méthode expérimentale. On suppose qu'une théorie fausse sera tôt ou tard réfutée et remplacée par une théorie meilleure et qu'il est sage de continuer à s'appuyer sur celles que la communauté scientifique a retenues jusqu'à présent. La force de cet argument d'autorité bien particulier est lié au fait que la science est une activité ouverte. Si elle était réservée aux gardiens d'une orthodoxie quelconque, celle-ci deviendrait un dogme et perdrait le caractère scientifique. C'est pourquoi la liberté d'opinion doit être totale en matière scientifique. Un savant sérieux ne perdra pas son temps à étudier les élucubrations de ceux qui prétendent résoudre la quadrature du cercle ou prouver le mouvement perpétuel. Mais il est essentiel que les fous, les rêveurs et les utopistes puissent s'exprimer en toute liberté, parce que, parmi leur troupeau innombrable, se glisse de loin en loin un outsider génial.
  Il est tentant de tracer ici un parallèle entre la vérité et la justice. Nous ne connaissons pas la justice absolue, mais nous pouvons définir la justice humaine comme le respect intransigeant des règles de juste conduite, si nous suivons l'opinion de Hayek (25). De même, nous ne connaissons pas la vérité absolue, et le savant le plus éminent ne fait rien d'autre, la plupart du temps, que de se conformer à l'opinion des autres. Mais nous pouvons tenir pour vraie une théorie acceptée par la communauté scientifique, à condition que celle-ci ait obéie aux règles de liberté qui lui donnent sa légitimité. Ainsi, lorsqu'une opinion acquiert force de loi et qu'il est interdit de la remettre en cause, elle devient un dogme et sort du domaine de la science.

  Science progressiste et science réactionnaire

  L'erreur de Lyssenko, c'est l'idée qu'il existerait une science progressiste, opposée à une science réactionnaire, et que l'on pourrait séparer l'une de l'autre en fonction de leurs présupposés et de leurs implications. Cette "théorie des deux sciences" est inévitable pour un utopiste, lequel, comme un enfant, ne supporte pas que la réalité ne coïncide pas avec ses sentiments.

  Le national-socialisme de Hitler combattait la "science juive" au nom d'une "science aryenne". Lyssenko s'en prenait à la "science bourgeoise" au nom d'une prétendue "science prolétarienne" : ces deux attitudes relèvent au fond d'une même logique. Le Club de l'Horloge a montré que le fascisme et le national-socialisme (nazisme) étaient issus du socialisme et qu'ils étaient donc apparentés au marxisme et aux diverses formes du socialisme actuel (26). Le socialisme, comme le fascisme, refusent les théories "réactionnaires" qui contrarient leur projet de créer l'homme nouveau et la société idéale. L'utopie s'affranchit de la réalité, elle rompt les amarres à la manière de Jean-Jacques Rousseau, s'écriant, au début du Discours sur l'origine de l'inégalité : "Commençons par écarter tous les faits, car ils ne touchent point à la question." (27)
  La théorie des deux sciences est irrecevable, parce qu'elle est la négation de la méthode expérimentale. En disant cela, nous ne prétendons pas que la science ne soit influencée en aucune manière par des préoccupations extérieures. Les savants sont des hommes et ils ne sont pas motivés seulement par l'amour désintéressé de la vérité. Darwin, par exemple, était probablement animé d'intentions antireligieuses. Cela n'invalide pas ses opinions scientifiques. D'autres savants ont été influencés par des préoccupations plus positives, d'ordre métaphysique ou esthétique. Peu importe, car seul le résultat compte et celui-ci n'est garanti ­ dans la mesure relative où il peut l'être ­ que par le consensus de la communauté scientifique, ouverte à chacun, quelles que soient au demeurant ses opinions religieuses, morales ou métaphysiques, et ne reconnaissant d'autre loi que la méthode expérimentale.
  Le lyssenkiste, quant à lui, recourt systématiquement à deux types d'arguments : l'argument par les intentions et l'argument par les conséquences. Aucun des deux n'a la moindre valeur sur le plan scientifique. Ils apparaissent cependant souvent, et pas seulement dans des textes de vulgarisation, et même sous la plume de scientifiques de renom. Ce n'est pas parce que Lyssenko était marxiste qu'il avait raison, et ce n'est pas parce que Vavilov ne l'était pas qu'il avait tort. Il est possible que Stephen Gould soit dans le vrai lorsqu'il écrit : "Le racisme a eu souvent pour défenseurs des hommes de science présentant une apparence d'objectivité masquant les préjugés qui les guident." (28) Mais il n'y a de discussion scientifique authentique que si l'on fait abstraction des motivations, bonnes ou mauvaises, qui influencent les chercheurs, pour se borner à l'examen objectif des faits. L'argument par les conséquences n'est pas recevable non plus. La physique nucléaire n'est pas réfutée par Hiroshima. Si l'on démontrait qu'une maladie mentale, comme la schizophrénie, résultait essentiellement d'un défaut génétique, il faudrait peut-être perdre l'espoir de la guérir, dans l'état actuel de la médecine. Cette conséquence regrettable ne saurait être considérée comme une objection à la thèse.
  Lyssenko et ses disciples employaient abondamment ce genre d'arguments. En voici quelques exemples significatifs :
  "La société bourgeoise (...) estime qu'elle n'a rien à gagner à reconnaître la théorie du progrès. (Elle) préfère la théorie de l'immutabilité. (...) Cette "théorie" conduit à la contemplation passive des prétendus phénomènes éternels de la nature. Voilà pourquoi cette pseudo-science, lorsqu'elle tombe entre les mains d'un Hitler, devient un instrument parfait pour étayer une monstrueuse théorie raciste." (29)
  "La génétique bourgeoise (...) se fait la propagandiste de l'eugénisme et de la politique raciale. (Elle) sert de caution scientifique à une politique réactionnaire." (30)
  "Le courant weismanniste-mendélien-morganiste en biologie (...) décourage l'action. Il oriente l'homme vers la résignation devant les prétendues lois de la nature, vers la passivité (...)." (31)

  L'amalgame est un procédé habituel de la dialectique totalitaire. Ainsi Lyssenko et consorts assimilaient-ils la génétique classique, théorie scientifique, au national-socialisme, doctrine politique :
  "Ce qu'il faut, c'est assurer dans l'avenir la formation de la génétique, en tant que science, à partir de la théorie du développement, et non pas la convertir en domestique des services de Goebbels (...). Les darwiniens ne sont pas contre la génétique. Ils sont contre la déviation fasciste de la génétique, contre l'utilisation fasciste de la génétique dans des buts politiques ennemis du progrès de l'humanité." (32)
  On retrouve dans ce passage l'argument par les intentions ("des buts politiques ennemis du progrès de l'humanité") et l'argument par les conséquences ("la génétique... domestique des services de Goebbels" ; "l'utilisation fasciste de la génétique"), avec un appel à l'argument d'autorité, quand l'auteur se prétend "darwinien". Les mêmes raisonnements, à peine renouvelés, apparaissent dans les discussions contemporaines sur le darwinisme, la sociobiologie, etc.. Un auteur comme Albert Jacquard est coutumier du fait :
  "La sociobiologie représente la forme moderne d'un courant de pensée dont les origines sont fort lointaines (...). Une telle doctrine, dès qu'elle est appliquée à l'espèce humaine, est fondamentalement politique : c'est la façon d'organiser la cité qui est en cause. Affirmer que la xénophobie, le sens de la propriété, ou le besoin de dominer, sont "naturels", c'est prendre parti en faveur d'une certaine situation sociale." (33)
  Il n'est pas loin de considérer la génétique comme une science hitlérienne :
  "Le réflexe de beaucoup est de conclure à une inégalité : les hommes sont différents, "donc" certains sont supérieurs, d'autres inférieurs ; les juifs sont différents des Aryens, "donc" ils sont inférieurs et doivent être éliminés. Les tragédies passées montrent combien il est nécessaire de dénoncer les contresens à propos des données de la biologie." (34)
  Des auteurs plus importants n'ont pas su résister à ce genre d'excès. L'éminent zoologiste Pierre-Paul Grassé, qui n'a jamais admis la théorie darwinienne, écrit par exemple :
  "La doctrine sociobiologique, telle que l'ont conçue les savants américains, rappelle, à s'y méprendre, la base théorique du national-socialisme hitlérien." (35)
Ou bien :
  "Aujourd'hui, après la publication des Notebooks, on ne doute plus de l'athéisme de Darwin." (36)
  Cette remarque n'est-elle pas hors de propos ? Les idées de Pasteur n'étaient pas meilleures parce qu'il était chrétien. Celles de Darwin ne sont pas moins bonnes parce qu'il ne l'était pas (37).
  Ce parti pris d'hostilité au darwinisme n'empêchait pas Grassé de mesurer le danger de la déviation lyssenkiste : "Aujourd'hui, écrivait-il en 1976, le lyssenkisme poursuit sa carrière (...) dans des milieux mi-gauchistes, mi-marxistes. Il a passé de la biologie pure ou appliquée à la psychophysiologie et à une certaine sociologie. Sa nocivité s'accroît parce qu'il se dissimule et tait son nom." (38)

  Le lyssenkisme contemporain agit souvent de manière feutrée, en gardant une apparence scientifique trompeuse. Un procédé fréquent consiste à pratiquer l'hypercritique ­ c'est-à-dire à multiplier les objections au-delà du raisonnable ­ contre une théorie contraire au dogme, et à accepter sans examen sérieux une théorie qui va "dans le bon sens". Richard Lewontin et alii donnent un bon exemple d'hypercritique dans leur discussion de l'héritabilité de l'intelligence, quand ils contestent les conclusions des études réalisées sur des vrais jumeaux séparés, ou sur des enfants adoptés (39). Réciproquement, la fortune de certaines théories dont les bases empiriques sont faibles est due sans doute à des raisons idéologiques. "Il y a quelques années, dit le grand biologiste japonais Motoo Kimura, la surdominance, ou avantage de l'hétérozygote, a été proposée avec enthousiasme par de nombreux sélectionnistes comme le principal facteur responsable de l'ampleur du polymorphisme des protéines. Cependant, tant de preuves allant contre l'hypothèse de surdominance se sont accumulées ces dernières années, dont la découverte d'un polymorphisme répandu chez les organismes haploïdes, qu'elle ne peut plus être considérée comme une hypothèse scientifique valable." (40) La fortune étonnante d'une théorie qui reposait dès l'origine sur "des arguments peu solides" (41) s'explique peut-être par les conséquences politiques que certains voulaient en tirer en faveur du métissage universel et de la société multiraciale.
  Un autre procédé consiste à fausser l'interprétation d'une théorie. Dans sa préface à l'ouvrage de M. Kimura où celui-ci présente sa théorie de l'évolution moléculaire, Jacques Ruffié suggère qu'elle est une réponse au modèle darwinien, et il dénonce, comme P.-P. Grassé, les implications politiques de ce dernier :
  "La lutte entre groupes (...) semblait constituer la loi fondamentale du progrès.
"Sur elle reposent non seulement tout le processus d'évolution biologique, mais aussi des idéologies aussi différentes ­ sinon opposées ­ que le racisme de Galton, le libéralisme de Lloyd George (...), le socialisme matérialiste de Marx et d'Engels."
D'après le Pr. Ruffié, "Motoo Kimura est venu (...) remettre à sa juste place -bien plus modeste - le schéma sélectif", et "la distinction entre "bons" et "mauvais" gènes (...) sur laquelle reposèrent toutes les théories racistes, soi-disant scientifiques". Optant pour "un neutralisme quasi universel", le Pr. Ruffié conteste que les gènes aient "une réelle valeur de sélection". (42)
  Or, la théorie neutraliste n'a aucunement la portée que lui prête J. Ruffié. "La théorie neutraliste, dit son inventeur Kimura, n'est pas à l'opposé de l'idée si chère selon laquelle l'évolution des formes et des fonctions est gouvernée par la sélection darwinienne, mais elle révèle une autre facette des processus évolutifs en soulignant le rôle prépondérant de la pression de mutation et de la dérive aléatoire, au niveau moléculaire." (43) Richard Dawkins, qui ne connaissait apparemment pas la préface de J. Ruffié à la traduction française de l'ouvrage de Kimura, croyait pouvoir affirmer : "Même le neutraliste le plus ardent admet de bonne grâce que la sélection naturelle est responsable de la totalité des phénomènes d'adaptation." (44) La théorie neutraliste ne saurait en conséquence être une "solution de rechange" à celle de Darwin.


  III - L'ETERNEL RETOUR DE LYSSENKO

  Lyssenkisme et fondamentalisme

  Il va de soi que le lyssenkisme peut être classé "à gauche", selon le langage habituel de la politique. Or, la méthode scientifique est contestée aussi "sur sa droite", au nom, le plus souvent, d'une certaine interprétation de la religion. Les chrétiens fondamentalistes, au sens premier du terme, s'en tiennent à la lettre de la Bible. Nombreux sont ceux qui rejettent la théorie de l'évolution. Ce faisant, ils ne rendent pas service à la religion, qu'ils laissent assimiler, bien à tort, à un obscurantisme contraire à la science. Le débat sur le "créationnisme", opposé à l'évolutionnisme, est mal engagé. Pour un chrétien, qui croit que le monde a été créé par Dieu, la question est de savoir si chaque espèce vivante a fait l'objet d'une création séparée, ou si le monde a été créé "d'un seul coup", avec ses potentialités évolutives. Dans cette perspective, l'hypothèse de la phylogenèse est plus satisfaisante pour l'esprit et devrait mieux répondre à l'inquiétude métaphysique que l'hypothèse fixiste. Car si l'apparition des espèces ne s'est pas étalée sur quelques jours, comme il est dit dans la Genèse, mais sur des milliards d'années, il faut supposer des millions d'interventions divines à chaque époque géologique, c'est-à-dire un miracle permanent. Et il faut aussi imaginer un acte spécial de la Divinité pour créer les microbes, virus et autres agents pathogènes !
  Nous parlerons encore de fondamentalisme, au sens large, pour qualifier l'attitude des auteurs qui, sans nier la théorie de l'évolution, rejettent l'explication donnée par Darwin en lui opposant des objections d'ordre religieux ou philosophique. Il est possible que le couple mutation-sélection ne puisse rendre compte de la phylogenèse et que Darwin et ses disciples soient dans l'erreur, comme le soutenait Grassé. Mais ce dernier est sorti des limites de la déontologie scientifique dans ses attaques contre le darwinisme et les darwiniens, et il a confondu les genres.
  Le cas de Grassé montre qu'un certain fondamentalisme peut confiner au lyssenkisme. Ces deux attitudes partent cependant de principes radicalement différents. L'une défigure la science au nom de la science elle-même. L'autre, au contraire, invoque l'autorité de la Révélation et repousse certaines théories au nom des limites de la science.
  Le lyssenkisme est donc beaucoup plus dangereux pour la science que le fondamentalisme, parce qu'il en corrompt les méthodes, en déforme le contenu, en pervertit l'esprit. En tant qu'expression de l'utopie égalitaire, il est à la science ce que la gnose est à la religion : un parasite monstrueux qui la vide de son contenu et installe à la place une superstition déguisée en rationalisme.

  Le regain du lyssenkisme

  Le renouveau du lyssenkisme a été favorisé par les égarements de l'épistémologie. Sous prétexte que la vérité d'une hypothèse est insaisissable en dehors du consensus de la communauté scientifique, on a voulu la réduire à une réalité sociologique, et donc en faire un phénomène étranger à toute objectivité. Ainsi, Thomas Kuhn décrit ce qu'il appelle les "changements de paradigme" comme des événements quasi mystiques (45). Selon lui, il n'y aurait pas de preuves pour donner la préférence à la nouvelle théorie et justifier qu'elle supplante l'ancienne. D'autres auteurs, sans prétention philosophique, ont voulu montrer que les pratiques de la recherche étaient fort éloignées des principes qui sont censés la régir (46). Mais la supercherie scientifique, trop fréquente, ne saurait remettre en cause la notion d'objectivité. Ce n'est pas parce que Lyssenko a maquillé le résultat de ses expériences qu'il mérite une place à part dans l'histoire des sciences, mais c'est parce qu'il a mis à mal les critères de la vérité scientifique.

  La multiplication des scandales ­ "mémoire de l'eau", "fusion froide", etc. ­ témoigne cependant d'un relâchement de la déontologie qui favorise une politisation outrancière de la recherche et de l'enseignement. Les pressions extérieures à la communauté scientifique vont dans le même sens. En France, l'État favorise les tendances lyssenkistes dans l'université (47). Les media ont aussi une lourde responsabilité. D'une part, ils déforment souvent les résultats de la recherche en fonction d'une grille idéologique et abusent le grand public ; cela ne peut manquer d'agir en retour sur la communauté scientifique, laquelle est toujours plus ou moins sensible à l'opinion générale. D'autre part, les media font la popularité et servent les ambitions de certains auteurs d'orientation cosmopolite. L'affaire Le Bras, en 1990, a été exemplaire à cet égard (48).

*

  Comme l'a dit Abraham Lincoln, "on ne peut pas mentir à tout le monde tout le temps". C'est pourquoi la défaite du lyssenkisme paraît certaine, dans chacun des domaines où il sévit.
  D'ores et déjà, les résultats sont considérables. Nous avons insisté sur le cas de la biologie. Les attaques de Marx contre la science économique classique, et, dans une moindre mesure, celles de Keynes, relevaient également d'une démarche lyssenkiste. Le progrès des idées libérales est allé de pair avec un retour aux normes de l'objectivité scientifique en matière économique. Parmi les raisons qui ont été à l'origine de la débâcle du communisme, les facteurs intellectuels n'ont pas été les moindres. Le Club de l'Horloge poursuit avec confiance son combat pour la vérité, parce que celle-ci libère l'homme de la superstition socialiste.


(1) Jaurès Medvedev, op. cit., p. 264
(2) Jacques Monod, préface à Jaurès Medvedev, op. cit., p. 7
(3) Jacques Monod, Le Hasard et la nécessité, p. 52
(4) Jaurès Medvedev, op. cit., p. 188
(5) "Ce n'est pas la conscience des hommes qui détermine leur être, c'est au contraire leur être social qui détermine leur conscience." (Critique de l'économie politique, 1859) Cité dans le recueil de Thierry Maulnier, La Pensée marxiste, Fayard, 1948, p. 28. (Maximilien Rubel écrit, quant à lui, "existence" au lieu de "être", dans sa traduction des œuvres de Marx : Gallimard, La Pléiade, t. 1, 1972, p. 273.) - On peut être d'accord avec la première partie de la phrase, qui condamne l'existentialisme. Mais la conscience des hommes n'est pas "déterminée" par leur "être social", indépendamment de leur fonds génétique.
(6) Albert Jacquard, Moi et les autres, Seuil, 1983, p. 28
(7) Albert Jacquard, Inventer l'homme, Complexe, 1984, pp. 40 et 43
(8) Jaurès Medvedev, op. cit., p. 164
(9) Ibid, p. 143-4
(10) Stephen Jay Gould, Le Pouce du panda. Les grandes énigmes de l'évolution, Grasset, 1982, p. 13
(11) Richard Dawkins, L'Horloger aveugle, pp. 308-313
(12) Michel Tatu, "Il y a quarante Ans, le triomphe de Lyssenko", Le Monde, 31 juillet 1988
(13) Pierre-Paul Grassé, "La Biologie, révélation de l'homme", entretien avec Henry de Lesquen, L'Economie, 25 juin 1979. P.-P. Grassé a développé son opinion sur l'affaire Lyssenko dans La Défaite de l'amour, ou le triomphe de Freud, pp. 75-97
(14) Sur Shockley, voir par exemple l'article de Robert Solé, "Un prix Nobel hué à la Sorbonne" (Le Monde, 29 octobre 1983) et celui de Jean-Yves Nau : "Des Transistors à la génétique. Professeur Shockley, raciologue" (ibid.), ainsi que la correspondance d'Arthur R. Jensen, "Shockley defamed", Nature, vol. 344, 22 mars 1990. Sur Cyril Burt, voir Robert B. Joynson, The Burt Affair, Routledge, Londres, 1989, et le compte rendu de Robert Plomin, dans Behavior Genetics, vol. 19, n° 6, 1989. Il semble bien que la mémoire de Burt a été lavée des accusations de fraude portées contre lui après sa mort.
(15) Voir Hervé Coutau-Bégarie, Le Phénomène nouvelle histoire : grandeur et décadence de l'école des Annales
(16) Voir Philippe Bourcier de Carbon et Pierre Chaunu, "Un Génocide statistique", Histoire, économie et société, n° 1, 1986
(17) Jacques Monod, Le Hasard et la nécessité, pp. 115 et 181
(18) Claude Bernard, Introduction à l'étude de la médecine expérimentale, p. 66
(19) Vilfredo Pareto, Traité de sociologie générale, par. 52
(20) Ibid., par. 64
(21) Ibid., par. 56. On voit que Karl Popper n'a rien inventé, lorsqu'il a proposé le critère de "réfutabilité" (falsifiability) pour distinguer les théories scientifiques de celles qui ne le sont pas.
(22) Jacques Monod, op. cit., pp. 43-44. "Téléonomique" signifie "orienté vers un but".
(23) Ibid., p. 125
(24) Nous ne sommes pas programmés, p. 26
(25) Friedrich-August von Hayek, Droit, législation et liberté
(26) Club de l'Horloge, Socialisme et fascisme, une même famille ?
(27) Jean-Jacques Rousseau, Œuvres complètes, Gallimard, La Pléiade, t. 3, 1979, p. 132. Voir le commentaire de Jean Starobinski, pp. LIII-LIV
(28) Le Pouce du panda, op. cit., p. 169
(29) Cité par Jaurès Medvedev, op. cit., pp. 155-6
(30) Ibid., p. 155
(31) Ibid., p. 155
(32) Ibid., pp. 80-1
(33) L'Héritage de la liberté, Seuil, 1986, p. 11
(34) Le Monde, 19 juillet 1979
(35) Pierre-Paul Grassé L'Homme en accusation, p. 12
(36) Ibid., p. 15
(37) Il est vrai que certains darwiniens s'imaginent que la théorie de l'évolution réfute la preuve dite "physico-théologique" de l'existence de Dieu. D'où le titre que R. Dawkins a donné à son livre de synthèse : L'Horloger aveugle. C'est confondre science et philosophie.
(38) La Défaite de l'amour, ou le triomphe de Freud, p. 97
(39) Op. cit., pp. 124-147. Nous avons vu ce qu'il fallait penser de l'"affaire Burt".
(40) Motoo Kimura, Théorie neutraliste de l'évolution, p. 109
(41) Ibid., p. 24
(42) Préface à M. Kimura, op. cit., pp. VIII et IX
(43) Op. cit., p. XIII. Voir aussi pp. XIX, XX, et 420
(44) Richard Dawkins, op. cit., p. 351
(45) Thomas Kuhn, La Structure des révolutions scientifiques. La notion centrale du livre, celle de "paradigme", reste obscure. L'auteur l'emploie dans les sens les plus variés. Le flou de l'expression paraît avoir contribué à son étonnant succès.
(46) Cf. William Broad et Nicholas Wade, La Souris truquée. Enquête sur la fraude scientifique ; Michel de Pracontal, L'Imposture scientifique en dix leçons. Ces deux ouvrages reprennent à tort les accusations portées contre Burt.
(47) Catherine Vincent rend compte dans Le Monde du 12 juin 1991 d'un congrès international sur le thème "darwinisme et société", organisé "avec le concours du ministère de l'environnement et du ministère de la recherche et de la technologie". "Son objet, dit-elle, (était de) combattre par des répliques scientifiques les déviances inégalitaires et racistes de la théorie darwinienne."
(48) Rappelons qu'Hervé Le Bras, démographe, a mis en cause la direction de l'I.N.E.D. (institut national d'études démographiques), qu'il accusait d'"idéologie nataliste".


REFERENCES BIBLIOGRAPHIQUES

Claude Bernard, Introduction à l'étude de la médecine expérimentale, 1865 ; Flammarion, 1984
William Broad, Nicholas Wade, Betrayers of the Truth, 1982 ; trad. fr. : La Souris truquée - Enquête sur la fraude scientifique, Seuil, 1987
Denis Buican, L'éternel Retour de Lyssenko, Copernic, 1978
Lyssenko et le lyssenkisme, P.U.F., coll. "Que sais-je ?", 1988
Yves Christen, L'Heure de la sociobiologie, Albin Michel, 1979
Club de l'Horloge, Socialisme et fascisme : une même famille ?, Albin Michel, 1984
Hervé Coutau-Bégarie, Le Phénomène nouvelle histoire : grandeur et décadence de l'école des Annales, Economica, 1989
Maurice Cusson, Le Contrôle social du crime, P.U.F., 1983
Délinquants, pourquoi ?, Armand Colin, 1981
Richard Dawkins, L'Horloger aveugle, Laffont, 1989
Pierre Debray-Ritzen, La Scolastique freudienne, Fayard, 1972,
La Psychanalyse, cette imposture, Albin Michel, 1991
René Descartes, Discours de la méthode, 1637 ; précédé de Descartes inutile et incertain, par Jean-François Revel, L.G.F./Le Livre de poche, 1978
Didier Eribon, Faut-il brûler Dumézil ?, Flammarion, 1992
Pierre-Paul Grassé, L'Homme en accusation - De la biologie à la politique, Albin Michel, 1980
La Défaite de l'amour, ou le triomphe de Freud, Albin Michel, 1976
Friedrich-August von Hayek, Droit, législation et liberté, 3 t., P.U.F., coll. "Libre échange", 1980, 1981, 1983
Motoo Kimura, The neutral Theory of molecular Evolution, 1983 ; trad. fr. : Théorie neutraliste de l'évolution (sic), préface de Jacques Ruffié, Flammarion, 1990
Thomas Kuhn, La Structure des révolutions scientifiques, 1962 ; Flammarion, 1983
Gustave Le Bon, Psychologie des foules, 1985 ; P.U.F., 1971
Henry de Lesquen et le Club de l'Horloge, La Politique du vivant, Albin Michel, 1979 ; Ed. du Bastion, 1999
Richard C. Lewontin, Steven Rose, Léon J. Kamin, Not in our Genes. Biology, Ideology and Human Nature, 1984 ; trad. fr. : Nous ne sommes pas programmés. Génétique, hérédité, idéologie, préface d'Albert Jacquard, La Découverte, 1985
Bernard Lugan, Afrique : l'histoire à l'endroit, Perrin, 1989
Fritz Machlup, Essais de sémantique économique, Calmann-Lévy, 1971
Jaurès Medvedev, Grandeur et chute de Lyssenko, préface de Jacques Monod, Gallimard, 1971
Jules Monnerot, Désintox. Au secours de la France décérébrée, Albatros, 1987
Jacques Monod, Le Hasard et la nécessité. Essai sur la philosophie naturelle de la biologie moderne, Seuil, 1970
Vilfredo Pareto, Traité de sociologie générale, 1916 ; préface de Raymond Aron, Droz, Genève, 1968
Henri Poincaré, La Science et l'hypothèse, 1902 ; Flammarion, 1968
Michaël Polanyi, La Logique de la liberté, 1951 ; P.U.F., coll. "Libre échange", 1989
Karl Popper, La Logique de la découverte scientifique, 1934 ; préface de Jacques Monod, Payot, 1973 ; rééd., 1982 ; L'Univers irrésolu. Plaidoyer pour l'indéterminisme, Hermann, 1984
Michel de Pracontal, L'Imposture scientifique en dix leçons, La Découverte, 1986
Jean Rostand, Science fausse et fausses sciences, Gallimard, 1958
Arthur Schopenhauer, L'Art d'avoir toujours raison, Circé, 1990
Reynald Secher, La Vendée-Vengé, P.U.F., 1986
Jean-Claude Soyer, Justice en perdition, Plon, 1982
Philippe de Villiers, Lettre ouverte aux coupeurs de tête et aux menteurs du Bicentenaire, Albin Michel, 1989
Gérard Zwang, La Statue de Freud, Laffont, 1985



Accueil - Retour - Haut de page