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UN
LYSSENKISME GENERALISE
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Qui donc oserait
affirmer que de telles pseudo-sciences ne survivent
ou ne se développent pas, aujourd'hui encore, dans
d'autres domaines de la connaissance, et pas seulement
chez les totalitaires ?
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Jacques Monod
(préface à Jaurès Medvedev,
Grandeur et chute de Lyssenko, 1971)
De 1937 à 1964, Lyssenko
a régné sur la biologie soviétique, grâce
à la faveur de Staline, puis à celle de Khrouchtchev.
Il a interdit l'enseignement de la génétique
et a pourchassé les disciples du "moine Mendel",
parce que, selon lui, ils trahissaient le marxisme et son
projet de créer l'homme nouveau. Le prix Nobel Jacques
Monod estimait que Lyssenko avait raison sur ce point : la
science, en effet, est incompatible avec le marxisme, à
cause, justement, des prétentions scientifiques de
celui-ci. L'histoire de Lyssenko est exemplaire : elle montre
comment une idéologie dominante, fondée sur
une fausse conception du monde, de l'homme et de la société
ne peut conserver ses positions que par le terrorisme intellectuel,
qui empêche la vérité de se faire jour.
Ce n'est pas une simple coïncidence que le déclin
du marxisme ait suivi de quelques années la chute de
Khrouchtchev et de son protégé Lyssenko. Après
1964, la doctrine officielle de l'Union soviétique
s'est trouvée privée de sa caution scientifique
dans un domaine essentiel. Ainsi s'est ouverte une période
de vingt-cinq ans pendant laquelle l'édifice du communisme
international s'est lézardé de plus en plus,
miné par le doute, pour finir par s'effondrer en 1989.
Le progrès de la connaissance scientifique,
non seulement en biologie, mais aussi en économie,
est une des causes lointaines de ce formidable changement.
Cependant, l'utopie égalitaire n'est pas morte avec
le marxisme. Le néosocialisme cosmopolite, version
modernisée de la vieille social-démocratie,
est devenue la nouvelle idéologie dominante, qui s'alimente
à la même source que l'ancienne. Comme celle-ci,
elle présuppose une égalité naturelle
entre les hommes et confond délibérément
cette croyance, qui est absurde sur le plan scientifique,
avec la doctrine républicaine de l'égalité
civique, qui ne s'applique qu'à la politique et au
droit. Cet égalitarisme va de pair avec un progressisme
utopique qui rêve de la fin de l'histoire et du politique.
L'humanité marcherait vers un monde où les hommes,
libérés de la morale et des traditions, recouvreraient
leur vraie nature.
Cette vision utopique, au demeurant contraire
au bon sens, est réfutée toujours davantage
par le progrès des connaissances. Le Club de l'Horloge
en avait fait la démonstration en 1979 dans La Politique
du vivant, à propos des sciences de la vie, qui sont
au cur du débat. On peut généraliser
cette conclusion : toutes les disciplines qui contribuent
à préciser notre image de l'homme et sa place
dans l'univers aboutissent au même résultat.
Comme la preuve par neuf en arithmétique, elles ne
sauraient établir que telle doctrine politique est
juste, mais elles sont susceptibles, à l'inverse, de
montrer qu'elle repose sur des prémisses erronées.
C'est pourquoi l'utopie égalitaire, dans ses diverses
versions idéologiques, ne peut prospérer qu'en
refoulant la vérité scientifique, à l'aide
du terrorisme intellectuel et par la persécution de
ceux qui ont le courage de la faire connaître. Le néolyssenkisme
fait des ravages dans de nombreux domaines de la connaissance,
surtout mais pas seulement dans notre pays. On
peut parler d'un lyssenkisme généralisé.
Il entrave certaines recherches. Il fait en sorte que le grand
public ne mesure pas à quel point l'égalitarisme,
sous toutes ses formes, est incompatible avec la science.
Après avoir rappelé l'histoire exemplaire
de Lyssenko et en avoir indiqué la portée, nous
verrons comment s'opère la subversion de la science,
ce qui nous permettra de mieux cerner la notion de lyssenkisme
et d'analyser les facteurs qui contribuent au renouveau actuel
de cette pathologie de la science.
I - L'HISTOIRE EXEMPLAIRE DE LYSSENKO
Le favori de Staline et de Khrouchtchev
L'histoire de Lyssenko a été décrite
par Jaurès Medvedev, dans Grandeur et chute de Lyssenko
(1971), et par Denis Buican, dans L'Eternel retour de Lyssenko
(1978) et dans Lyssenko et le lyssenkisme (1988). Trophime
Denissovitch Lyssenko (1898-1976) était un agronome
ukrainien inconnu au début des années trente.
Il se rendit célèbre en préconisant la
"vernalisation", pratique qui permet d'obtenir des
récoltes de céréales en hiver, après
plantation en été. Dès 1935, il avait
attiré l'attention de Staline en promettant monts et
merveilles pour peu que ses recommandations fussent appliquées,
et en dénonçant l'opposition des paysans russes,
des "koulaks", à la vernalisation. Ses conceptions
pseudo-scientifiques ont rencontré l'opposition du
grand généticien soviétique, Nicolas
Vavilov, et de beaucoup d'autres savants. Lyssenko engagea
une campagne systématique, hargneuse et sournoise,
contre ses adversaires, qu'il dénonçait comme
des ennemis du peuple, et contre la génétique,
qu'il qualifiait de science bourgeoise et raciste.
Lyssenko l'emporta en 1937, après que Staline
eut prononcé devant le comité central son fameux
discours "sur les défaillances à l'intérieur
du Parti et les mesures à prendre pour liquider les
trotskistes et les traîtres". En 1938, Lyssenko
devint président de l'Académie Lénine
des sciences agronomiques. Vavilov fut arrêté
en 1940 et mourut en prison en 1943. Cependant, la controverse
continuait, et le triomphe de Lyssenko ne fut total qu'en
août 1948, lors d'une fameuse séance plénière
de l'Académie Lénine. Le rapport de Lyssenko
"sur la situation de la science biologique" avait
été approuvé par Staline, qui l'avait
annoté de sa main. Dès lors, toute discussion
était impensable. Des centaines de savants, les meilleurs
et les plus qualifiés, furent congédiés
ou rétrogradés, accusés d'être
des idéalistes, des réactionnaires, des racistes...
Après la mort de Staline, en 1953, Khrouchtchev accorda,
lui aussi, toute sa confiance à Lyssenko, bien que
ses positions fussent de plus en plus difficiles à
tenir. A l'étranger, la biologie avait accompli des
pas de géant. On avait découvert la structure
en double hélice de l'A.D.N. et déchiffré
le code génétique... Pourtant, en février
1964, Khrouchtchev présentait encore Lyssenko comme
un savant idéal : "Qui veut suivre les méthodes
de Lyssenko ne peut pas être perdant." (1)
La disgrâce de Lyssenko suivit de peu celle
de son protecteur, en octobre 1964. La biologie soviétique
mit ensuite des années à se remettre au niveau
de la science mondiale, et il n'est pas sûr qu'elle
y soit tout à fait parvenue.
La portée du lyssenkisme
Le succès prodigieux de Lyssenko, qui parvint
pendant près de trente ans à imposer ses conceptions
antiscientifiques, peut paraître une énigme.
Certes, il se targuait de certaines réalisations en
agriculture, et ses assurances mirobolantes en ce domaine
étaient bien faites pour plaire aux dirigeants soviétiques,
toujours portés à faire crédit aux idées
"volontaristes" et à soupçonner de
"sabotage" les scientifiques qui donnaient des avis
prudents. Mais comment ce "charlatan auto-didacte et
fanatique" (Jacques Monod) a-t-il pu faire illusion si
longtemps (2) ? L'explication essentielle
est d'ordre idéologique. En soutenant que la génétique
était incompatible avec le marxisme, Lyssenko se mettait
en position de force. "Malgré les dénégations
des généticiens russes, Lyssenko avait parfaitement
raison, estimait Jacques Monod. La théorie du gène
comme déterminant héréditaire invariant
au travers des générations, et même des
hybridations, est en effet tout à fait incompatible
avec les principes dialectiques. C'est par définition
une théorie idéaliste, puisqu'elle repose sur
un postulat d'invariance." (3) Les lyssenkistes
affirmaient : "Prétendre qu'il existe dans un
organisme certaines particules universelles, les gènes,
responsables de la transmission des caractères héréditaires,
est une pure fantaisie, qui ne repose sur aucune base scientifique."
(4) La biologie classique enseigne que des
individus appartenant à la même espèce
ont des caractères héréditaires différents,
donc qu'ils sont inégaux par nature. Elle est en contradiction
avec le marxisme et le socialisme en général,
qui affirment que la seule cause de l'inégalité
entre les hommes tient à l'organisation de la société
et à la répartition des moyens de production.
En montrant que l'identité d'un individu a son origine
dans le patrimoine génétique, constitué
dès le moment de la conception, la génétique
réduit à néant la célèbre
formule de Marx, pour qui "c'est l'être social
des hommes qui détermine leur conscience" (5).
Plus personne, à l'évidence, ne
défend aujourd'hui les thèses de Lyssenko, sous
la forme où elles ont été énoncées
à l'origine. En ce sens, le lyssenkisme historique
a disparu. Mais ceux qui s'attaquent aux théories jugées
par eux politiquement réactionnaires, et dénoncent
les auteurs qui les soutiennent dans les divers domaines de
la science, sont fidèles à l'inspiration de
Lyssenko, à défaut de s'attacher à la
lettre de sa pensée. On a du reste la surprise de voir
renaître les idées de Lyssenko dans le domaine
de la biologie, sous un aspect à peine différent.
Sans nier l'existence des gènes, certains s'efforcent
d'occulter leur rôle dans le développement de
l'individu (l'ontogenèse). "Les êtres sexués
ne peuvent transmettre leurs caractères, dit Albert
Jacquard. Ils ne transmettent, et encore partiellement, que
leurs gènes." (6) "L'invention
des gamètes (...) consiste à rompre la chaîne
des êtres qui se succèdent de génération
en génération. (...) Chaque être ne va
plus être capable que de produire des êtres issus
de lui, mais totalement différents de lui (...). Nous
sommes tentés de voir une liaison biologique directe
entre parents et enfants : "nos" enfants, ce possessif
est très abusif." (7)
La sélection intraspécifique était,
aux yeux de Lyssenko, une théorie réactionnaire
que Darwin avait emprunté au pasteur Malthus, la bête
noire de Marx. Un décret du ministre soviétique
de l'enseignement supérieur, Kaftanov, proclamait en
1949 : "La doctrine matérialiste de Mitchourine
et de Lyssenko (...) nie la concurrence intraspécifique
et reconnaît la concurrence interspécifique comme
le facteur fondamental de l'évolution de la matière
vivante." (8) "Comment expliquer,
disait Lyssenko, (que) la biologie bourgeoise attache tellement
de prix à la "théorie" de la concurrence
intraspécifique ? (...) L'humanité tout entière
appartient à une seule espèce biologique. Il
a donc fallu que la science bourgeoise invente une lutte à
l'intérieur de l'espèce. (...) Les capitalistes
ont des millions, les travailleurs vivent dans la pauvreté,
parce que les premiers, du fait de leur hérédité,
sont supposés plus intelligents, plus capables que
les seconds. (...) Grâce à la prétendue
concurrence intraspécifique, cette "loi éternelle
de la nature" qu'ils ont forgée de toutes pièces,
ils essayent de justifier la lutte des classes, l'oppression
des noirs par les blancs." (9) Il est
difficile de ne pas trouver dans ce passage le prototype des
diatribes contemporaines contre le "darwinisme social"
et la sociobiologie. De surcroît, un biologiste aussi
connu que Stephen Jay Gould reprend aujourd'hui la théorie
de la sélection interspécifique. Sans nier la
concurrence intraspécifique, il croit à "un
type de sélection à un niveau supérieur
sur des espèces elles-mêmes essentiellement statiques"
(10). Dans son ouvrage magistral sur la
théorie de l'évolution, L'Horloger aveugle,
Richard Dawkins a remis à sa juste place à l'hypothèse
de la sélection interspécifique : "Une
théorie de l'évolution (doit) expliquer des
mécanismes complexes et bien conçus comme le
cur, la main, l'il et l'écholocalisation.
Personne, même le plus ardent partisan de la sélection
interespèces ne pense que (celle-ci) puisse le faire
(...) (Elle) n'est pas une force significative dans l'évolution
de cette machine complexe qu'est la vie." (11)
Ces quelques exemples indiquent, déjà,
que le lyssenkisme est loin d'avoir disparu. Il ne faut pas
s'imaginer que cette notion est inapplicable à la France
actuelle. La comparaison a ses limites, sans doute, mais il
faut observer que les savants persécutés par
Lyssenko s'en sont tirés relativement "à
bon compte" dans les conditions d'un régime totalitaire.
"Si les vrais biologistes furent honteusement persécutés,
humiliés et chassés de leurs postes, dit Michel
Tatu, ils ne furent tout de même pas exécutés.
A l'exception de Vavilov, de plusieurs membres de son équipe
et du généticien Lévit, qui périrent
dans les grandes purges d'avant-guerre, on n'a signalé
jusqu'à présent qu'une mort consécutive
au triomphe de Lyssenko en 1948 : celle du savant Dimitri
Sabinine, qui se donna la mort en 1951." (12)
Les biologistes, même mendéliens, étaient
donc moins exposés que les paysans, qui furent massacrés
par millions. D'ailleurs, le fait que Lyssenko soit resté
jusqu'à sa mort membre de l'Académie des sciences,
alors qu'il était discrédité, témoigne,
en un certain sens, du fait que les libertés académiques
n'avaient pas tout à fait disparu en U.R.S.S.. Et il
n'est pas certain qu'elles soient bien respectées dans
notre pays, comme l'ont montré plusieurs affaires récentes.
Lyssenko n'était peut-être pas un
personnage aussi médiocre qu'on pourrait le croire
en lisant Medvedev. Selon Pierre-Paul Grassé, qui l'avait
rencontré en 1955, il était "fort intelligent"
(13). S'il avait, sans nul doute, le génie
de l'intrigue, il est peu vraisemblable qu'il n'ait jamais
obtenu aucun résultat concret en agriculture, en dépit
du réquisitoire de J. Medvedev, qui ne lui trouve pas
le moindre mérite. Cela doit être dit, non pour
réhabiliter Lyssenko son procès n'est
plus à faire , mais pour que l'on ne se fasse
pas une image outrée du personnage, qui nous rendrait
incapable de reconnaître autour de nous ses émules,
ceux qui pratiquent comme lui, et pour des motifs semblables,
la désinformation en matière scientifique ou
historique, avec des méthodes et arguments idéologiques.
Or, d'éminents scientifiques comme Burt, Shockley,
Jensen, Wilson, ont été injuriés, diffamés,
parfois agressés physiquement, dans les pays occidentaux
(14). En France, la recherche en sociobiologie
n'a quasiment pas droit de cité.
La science et la politique devraient rester séparés.
Ce n'est pas le cas. Un lyssenkisme plus ou moins diffus sévit
dans de nombreuses branches de la connaissance. Certaines
recherches sont mal considérées et il vaut mieux
ne pas s'y consacrer, si l'on veut faire carrière.
Lorsqu'on s'approche du noyau dogmatique de l'utopie égalitaire,
on s'expose assez vite, comme les contradicteurs de Lyssenko,
aux accusations de conservatisme et de racisme : les sciences
de la vie sont particulièrement visées, qu'il
s'agisse de la biologie, de la théorie de l'évolution,
de la sociobiologie, de la génétique, de l'anthropologie,
et notamment de la raciologie l'étude des races
humaines . Les sciences humaines ne sont guère
mieux loties en général, qu'il s'agisse de la
sociologie ou de la psychologie domaine où la
psychanalyse continue à faire des dégâts.
Le recul du marxisme, cependant, autorise quelque espoir.
En histoire, l'école des Annales n'exerce plus le même
magistère qu'autrefois (15). En économie,
on est revenu en grande partie à l'orthodoxie classique,
bien que l'université française continue, comme
si rien ne s'était passé dans le monde, à
enseigner la plupart du temps un mélange de marxisme
et de keynésianisme.
Dans certaines sciences appliquées, comme
la démographie ou la criminologie, les tendances lyssenkistes
sont très fortes. C'est ainsi, par exemple, qu'une
étude de l'I.N.E.D. réalisée en 1980
sous la direction d'Hervé Le Bras contenait des estimations
grossièrement sous-estimées de la croissance
de la population immigrée en France (16).
II - LA SUBVERSION DE LA SCIENCE
La recherche de la vérité
L'affaire Lyssenko n'a pas fini de nous instruire
sur les périls qui menacent la science à toutes
les époques et sous tous les régimes. Le débat
ne portait pas seulement sur la génétique, il
concernait aussi les principes de la science. Celle-ci, dit
Jacques Monod, admet le postulat d'objectivité de la
nature (17). Le savant ne doit pas subordonner
ses travaux à une philosophie préétablie,
car le monde n'est pas construit a priori selon les sentiments
des hommes. De plus, il n'a que faire des interprétations
trop générales qui prétendent tout expliquer
et qui ne pourraient jamais être vérifiées
ni infirmées par les faits. "Une autre condition
essentielle de l'hypothèse, dit Claude Bernard, est
qu'elle soit aussi probable que possible et qu'elle soit vérifiable
expérimentalement. En effet, si l'on faisait une hypothèse
que l'expérience ne pût pas vérifier,
on sortirait pour cela même de la méthode expérimentale
pour tomber dans les défauts des scolastiques et des
systématiques." (18) Pareto
s'exprime dans le même sens :
"Les théories scientifiques sont de
simples hypothèses, qui vivent tant qu'elles sont d'accord
avec les faits, et qui meurent et disparaissent quand de nouvelles
études détruisent cet accord." (19)
"Le continuel progrès des sciences
expérimentales (...) nous conduisit ainsi aux théories
rigoureusement logico-expérimentales, dans lesquelles
les principes généraux ne sont que des abstractions
créées pour représenter les faits ; tandis
qu'on admet qu'il peut y avoir différentes théories
également vraies, en ce sens qu'elles donnent une image
également bonne des faits, et que parmi elles, le choix
est arbitraire, entre certaines limites" (20).
"Au contraire, dans les théories non
logico-expérimentales, nous trouvons épars des
principes qui sont admis a priori, indépendamment de
l'expérience qu'ils dominent. (...) On les accepte
sans s'inquiéter des faits, qui doivent nécessairement
s'accorder avec les déductions tirées des principes
; et quand ils paraissent ne pas être d'accord, on essaie
divers raisonnements, jusqu'à ce qu'il s'en trouve
un qui rétablisse l'accord ; lequel ne saurait jamais
être en défaut." (21)
De ces hypothèses indépendantes
des faits d'observation, certaines sont simplement superflues
pour la science, ce qui ne signifie pas qu'elles soient sans
valeur dans un autre domaine : c'est le cas des croyances
religieuses et métaphysiques. Le positivisme étroit,
qui les rejette par principe, n'est jamais lui-même
qu'une opinion philosophique parmi d'autres. Certaines, en
revanche, font obstacle au progrès de la connaissance,
parce qu'elles sont de nature idéologique et qu'elles
impliquent une épistémologie contraire au postulat
d'objectivité. Ce sont toutes celles qui dérivent
du dogme égalitaire.
Chacun est en droit de souhaiter un monde où
les hommes soient égaux par nature. La science n'a
rien à dire là-dessus. Elle nous enseigne seulement
que le monde réel n'a rien à voir avec celui-là
et qu'il n'est pas dans notre pouvoir, en l'état actuel
de nos connaissances, de le faire sortir de l'univers des
songes. L'idéologie n'accepte pas le divorce impitoyable
que la science établit entre les faits et les espérances.
Le matérialisme dialectique de Marx et d'Engels, qui
a été jusqu'à présent la production
intellectuelle la plus élaborée issue de l'utopie
égalitaire, a recours à ce que Jacques Monod
appelle la "projection animiste". Elle consiste
à opérer une "projection dans la nature
inanimée de la conscience qu'a l'homme du fonctionnement
intensément téléonomique de son propre
système nerveux central" (22).
Cette tendance, qui n'est pas propre au marxisme, explique
la résistance aux idées de Darwin et les préjugés
favorables aux idées de Lamarck, à l'hérédité
des caractères acquis. L'intellectuel progressiste
a du mal à admettre que le patrimoine génétique
des êtres vivants, et celui de l'homme en particulier,
soit fondamentalement invariant. Il est enclin à rejeter
cette formule où Jacques Monod résume l'état
de la question : "Le système tout entier (...)
est totalement, intensément conservateur, fermé
sur soi-même, et absolument incapable de recevoir quelque
enseignement que ce soit du monde extérieur."
(23)
Les lyssenkistes d'hier et d'aujourd'hui refusent
la distinction des jugements de valeur et des jugements de
connaissance, qui est pourtant le critère de la méthode
scientifique. Sans lui, la recherche sombre dans la superstition
et l'idéologie. Richard Lewontin et alii écrivent
ainsi : "Selon nous, les valeurs et le contenu de la
connaissance sont étroitement liés dans le travail
social d'élaboration de la science, tandis que les
déterministes tendent à nier que de tels liens
existent, ou prétendent que s'ils existent ils sont
l'exception et relèvent de défauts qu'il s'agit
d'éliminer. Pour nous, affirmer une telle séparation
des faits et des valeurs, de la théorie et de la pratique,
de la "science" et de la "société",
c'est reprendre cette conception de la connaissance séparée
qui a été l'élément central au
siècle dernier, du mythe du "progrès scientifique"."
(24) Cette conception obscurantiste inspire aujourd'hui le
mouvement P.C. ("politiquement correct"), qui fait
la loi dans certaines universités américaines
et brime professeurs et étudiants considérés
comme réactionnaires.
Depuis la Renaissance, on a beaucoup reproché
non sans excès à la scolastique
du moyen âge de s'être inclinée devant
l'autorité d'Aristote et des penseurs de l'Antiquité.
Il serait cependant simpliste de croire que l'argument d'autorité
pouvait tout à fait disparaître. Un chercheur
est bien obligé d'accepter comme établis les
résultats d'expériences faites par d'autres.
Aussi étendues que soient ses connaissances, il ne
peut dominer qu'une petite partie du champ de la science et
il lui faut se résigner à tenir pour vraies,
jusqu'à plus ample informé, quantité
de théories qu'il n'a pas vérifiées.
Ainsi l'argument d'autorité continue-t-il
à régir le monde scientifique, mais d'une autre
façon : l'autorité a été transférée
à la collectivité scientifique. S'il est permis
de faire confiance à des expériences que l'on
n'a pas exécutées, à des faits que l'on
n'a pas observés, à des théories que
l'on n'a pas contrôlées, c'est parce que l'on
croit à l'efficacité de la méthode expérimentale.
On suppose qu'une théorie fausse sera tôt ou
tard réfutée et remplacée par une théorie
meilleure et qu'il est sage de continuer à s'appuyer
sur celles que la communauté scientifique a retenues
jusqu'à présent. La force de cet argument d'autorité
bien particulier est lié au fait que la science est
une activité ouverte. Si elle était réservée
aux gardiens d'une orthodoxie quelconque, celle-ci deviendrait
un dogme et perdrait le caractère scientifique. C'est
pourquoi la liberté d'opinion doit être totale
en matière scientifique. Un savant sérieux ne
perdra pas son temps à étudier les élucubrations
de ceux qui prétendent résoudre la quadrature
du cercle ou prouver le mouvement perpétuel. Mais il
est essentiel que les fous, les rêveurs et les utopistes
puissent s'exprimer en toute liberté, parce que, parmi
leur troupeau innombrable, se glisse de loin en loin un outsider
génial.
Il est tentant de tracer ici un parallèle
entre la vérité et la justice. Nous ne connaissons
pas la justice absolue, mais nous pouvons définir la
justice humaine comme le respect intransigeant des règles
de juste conduite, si nous suivons l'opinion de Hayek (25).
De même, nous ne connaissons pas la vérité
absolue, et le savant le plus éminent ne fait rien
d'autre, la plupart du temps, que de se conformer à
l'opinion des autres. Mais nous pouvons tenir pour vraie une
théorie acceptée par la communauté scientifique,
à condition que celle-ci ait obéie aux règles
de liberté qui lui donnent sa légitimité.
Ainsi, lorsqu'une opinion acquiert force de loi et qu'il est
interdit de la remettre en cause, elle devient un dogme et
sort du domaine de la science.
Science progressiste et science
réactionnaire
L'erreur de Lyssenko, c'est l'idée qu'il
existerait une science progressiste, opposée à
une science réactionnaire, et que l'on pourrait séparer
l'une de l'autre en fonction de leurs présupposés
et de leurs implications. Cette "théorie des deux
sciences" est inévitable pour un utopiste, lequel,
comme un enfant, ne supporte pas que la réalité
ne coïncide pas avec ses sentiments.
Le national-socialisme de Hitler combattait la
"science juive" au nom d'une "science aryenne".
Lyssenko s'en prenait à la "science bourgeoise"
au nom d'une prétendue "science prolétarienne"
: ces deux attitudes relèvent au fond d'une même
logique. Le Club de l'Horloge a montré que le fascisme
et le national-socialisme (nazisme) étaient issus du
socialisme et qu'ils étaient donc apparentés
au marxisme et aux diverses formes du socialisme actuel (26).
Le socialisme, comme le fascisme, refusent les théories
"réactionnaires" qui contrarient leur projet
de créer l'homme nouveau et la société
idéale. L'utopie s'affranchit de la réalité,
elle rompt les amarres à la manière de Jean-Jacques
Rousseau, s'écriant, au début du Discours sur
l'origine de l'inégalité : "Commençons
par écarter tous les faits, car ils ne touchent point
à la question." (27)
La théorie des deux sciences est irrecevable,
parce qu'elle est la négation de la méthode
expérimentale. En disant cela, nous ne prétendons
pas que la science ne soit influencée en aucune manière
par des préoccupations extérieures. Les savants
sont des hommes et ils ne sont pas motivés seulement
par l'amour désintéressé de la vérité.
Darwin, par exemple, était probablement animé
d'intentions antireligieuses. Cela n'invalide pas ses opinions
scientifiques. D'autres savants ont été influencés
par des préoccupations plus positives, d'ordre métaphysique
ou esthétique. Peu importe, car seul le résultat
compte et celui-ci n'est garanti dans la mesure relative
où il peut l'être que par le consensus
de la communauté scientifique, ouverte à chacun,
quelles que soient au demeurant ses opinions religieuses,
morales ou métaphysiques, et ne reconnaissant d'autre
loi que la méthode expérimentale.
Le lyssenkiste, quant à lui, recourt systématiquement
à deux types d'arguments : l'argument par les intentions
et l'argument par les conséquences. Aucun des deux
n'a la moindre valeur sur le plan scientifique. Ils apparaissent
cependant souvent, et pas seulement dans des textes de vulgarisation,
et même sous la plume de scientifiques de renom. Ce
n'est pas parce que Lyssenko était marxiste qu'il avait
raison, et ce n'est pas parce que Vavilov ne l'était
pas qu'il avait tort. Il est possible que Stephen Gould soit
dans le vrai lorsqu'il écrit : "Le racisme a eu
souvent pour défenseurs des hommes de science présentant
une apparence d'objectivité masquant les préjugés
qui les guident." (28) Mais il n'y
a de discussion scientifique authentique que si l'on fait
abstraction des motivations, bonnes ou mauvaises, qui influencent
les chercheurs, pour se borner à l'examen objectif
des faits. L'argument par les conséquences n'est pas
recevable non plus. La physique nucléaire n'est pas
réfutée par Hiroshima. Si l'on démontrait
qu'une maladie mentale, comme la schizophrénie, résultait
essentiellement d'un défaut génétique,
il faudrait peut-être perdre l'espoir de la guérir,
dans l'état actuel de la médecine. Cette conséquence
regrettable ne saurait être considérée
comme une objection à la thèse.
Lyssenko et ses disciples employaient abondamment
ce genre d'arguments. En voici quelques exemples significatifs
:
"La société bourgeoise (...)
estime qu'elle n'a rien à gagner à reconnaître
la théorie du progrès. (Elle) préfère
la théorie de l'immutabilité. (...) Cette "théorie"
conduit à la contemplation passive des prétendus
phénomènes éternels de la nature. Voilà
pourquoi cette pseudo-science, lorsqu'elle tombe entre les
mains d'un Hitler, devient un instrument parfait pour étayer
une monstrueuse théorie raciste." (29)
"La génétique bourgeoise (...)
se fait la propagandiste de l'eugénisme et de la politique
raciale. (Elle) sert de caution scientifique à une
politique réactionnaire." (30)
"Le courant weismanniste-mendélien-morganiste
en biologie (...) décourage l'action. Il oriente l'homme
vers la résignation devant les prétendues lois
de la nature, vers la passivité (...)." (31)
L'amalgame est un procédé habituel
de la dialectique totalitaire. Ainsi Lyssenko et consorts
assimilaient-ils la génétique classique, théorie
scientifique, au national-socialisme, doctrine politique :
"Ce qu'il faut, c'est assurer dans l'avenir
la formation de la génétique, en tant que science,
à partir de la théorie du développement,
et non pas la convertir en domestique des services de Goebbels
(...). Les darwiniens ne sont pas contre la génétique.
Ils sont contre la déviation fasciste de la génétique,
contre l'utilisation fasciste de la génétique
dans des buts politiques ennemis du progrès de l'humanité."
(32)
On retrouve dans ce passage l'argument par les
intentions ("des buts politiques ennemis du progrès
de l'humanité") et l'argument par les conséquences
("la génétique... domestique des services
de Goebbels" ; "l'utilisation fasciste de la génétique"),
avec un appel à l'argument d'autorité, quand
l'auteur se prétend "darwinien". Les mêmes
raisonnements, à peine renouvelés, apparaissent
dans les discussions contemporaines sur le darwinisme, la
sociobiologie, etc.. Un auteur comme Albert Jacquard est coutumier
du fait :
"La sociobiologie représente la forme
moderne d'un courant de pensée dont les origines sont
fort lointaines (...). Une telle doctrine, dès qu'elle
est appliquée à l'espèce humaine, est
fondamentalement politique : c'est la façon d'organiser
la cité qui est en cause. Affirmer que la xénophobie,
le sens de la propriété, ou le besoin de dominer,
sont "naturels", c'est prendre parti en faveur d'une
certaine situation sociale." (33)
Il n'est pas loin de considérer la génétique
comme une science hitlérienne :
"Le réflexe de beaucoup est de conclure
à une inégalité : les hommes sont différents,
"donc" certains sont supérieurs, d'autres
inférieurs ; les juifs sont différents des Aryens,
"donc" ils sont inférieurs et doivent être
éliminés. Les tragédies passées
montrent combien il est nécessaire de dénoncer
les contresens à propos des données de la biologie."
(34)
Des auteurs plus importants n'ont pas su résister
à ce genre d'excès. L'éminent zoologiste
Pierre-Paul Grassé, qui n'a jamais admis la théorie
darwinienne, écrit par exemple :
"La doctrine sociobiologique, telle que l'ont
conçue les savants américains, rappelle, à
s'y méprendre, la base théorique du national-socialisme
hitlérien." (35)
Ou bien :
"Aujourd'hui, après la publication
des Notebooks, on ne doute plus de l'athéisme de Darwin."
(36)
Cette remarque n'est-elle pas hors de propos ?
Les idées de Pasteur n'étaient pas meilleures
parce qu'il était chrétien. Celles de Darwin
ne sont pas moins bonnes parce qu'il ne l'était pas
(37).
Ce parti pris d'hostilité au darwinisme
n'empêchait pas Grassé de mesurer le danger de
la déviation lyssenkiste : "Aujourd'hui, écrivait-il
en 1976, le lyssenkisme poursuit sa carrière (...)
dans des milieux mi-gauchistes, mi-marxistes. Il a passé
de la biologie pure ou appliquée à la psychophysiologie
et à une certaine sociologie. Sa nocivité s'accroît
parce qu'il se dissimule et tait son nom." (38)
Le lyssenkisme contemporain agit souvent de manière
feutrée, en gardant une apparence scientifique trompeuse.
Un procédé fréquent consiste à
pratiquer l'hypercritique c'est-à-dire à
multiplier les objections au-delà du raisonnable
contre une théorie contraire au dogme, et à
accepter sans examen sérieux une théorie qui
va "dans le bon sens". Richard Lewontin et alii
donnent un bon exemple d'hypercritique dans leur discussion
de l'héritabilité de l'intelligence, quand ils
contestent les conclusions des études réalisées
sur des vrais jumeaux séparés, ou sur des enfants
adoptés (39). Réciproquement,
la fortune de certaines théories dont les bases empiriques
sont faibles est due sans doute à des raisons idéologiques.
"Il y a quelques années, dit le grand biologiste
japonais Motoo Kimura, la surdominance, ou avantage de l'hétérozygote,
a été proposée avec enthousiasme par
de nombreux sélectionnistes comme le principal facteur
responsable de l'ampleur du polymorphisme des protéines.
Cependant, tant de preuves allant contre l'hypothèse
de surdominance se sont accumulées ces dernières
années, dont la découverte d'un polymorphisme
répandu chez les organismes haploïdes, qu'elle
ne peut plus être considérée comme une
hypothèse scientifique valable." (40)
La fortune étonnante d'une théorie qui reposait
dès l'origine sur "des arguments peu solides"
(41) s'explique peut-être par les
conséquences politiques que certains voulaient en tirer
en faveur du métissage universel et de la société
multiraciale.
Un autre procédé consiste à
fausser l'interprétation d'une théorie. Dans
sa préface à l'ouvrage de M. Kimura où
celui-ci présente sa théorie de l'évolution
moléculaire, Jacques Ruffié suggère qu'elle
est une réponse au modèle darwinien, et il dénonce,
comme P.-P. Grassé, les implications politiques de
ce dernier :
"La lutte entre groupes (...) semblait constituer
la loi fondamentale du progrès.
"Sur elle reposent non seulement tout le processus d'évolution
biologique, mais aussi des idéologies aussi différentes
sinon opposées que le racisme de Galton,
le libéralisme de Lloyd George (...), le socialisme
matérialiste de Marx et d'Engels."
D'après le Pr. Ruffié, "Motoo Kimura est
venu (...) remettre à sa juste place -bien plus modeste
- le schéma sélectif", et "la distinction
entre "bons" et "mauvais" gènes
(...) sur laquelle reposèrent toutes les théories
racistes, soi-disant scientifiques". Optant pour "un
neutralisme quasi universel", le Pr. Ruffié conteste
que les gènes aient "une réelle valeur
de sélection". (42)
Or, la théorie neutraliste n'a aucunement
la portée que lui prête J. Ruffié. "La
théorie neutraliste, dit son inventeur Kimura, n'est
pas à l'opposé de l'idée si chère
selon laquelle l'évolution des formes et des fonctions
est gouvernée par la sélection darwinienne,
mais elle révèle une autre facette des processus
évolutifs en soulignant le rôle prépondérant
de la pression de mutation et de la dérive aléatoire,
au niveau moléculaire." (43)
Richard Dawkins, qui ne connaissait apparemment pas la préface
de J. Ruffié à la traduction française
de l'ouvrage de Kimura, croyait pouvoir affirmer : "Même
le neutraliste le plus ardent admet de bonne grâce que
la sélection naturelle est responsable de la totalité
des phénomènes d'adaptation." (44)
La théorie neutraliste ne saurait en conséquence
être une "solution de rechange" à celle
de Darwin.
III - L'ETERNEL RETOUR DE LYSSENKO
Lyssenkisme et fondamentalisme
Il va de soi que le lyssenkisme peut être
classé "à gauche", selon le langage
habituel de la politique. Or, la méthode scientifique
est contestée aussi "sur sa droite", au nom,
le plus souvent, d'une certaine interprétation de la
religion. Les chrétiens fondamentalistes, au sens premier
du terme, s'en tiennent à la lettre de la Bible. Nombreux
sont ceux qui rejettent la théorie de l'évolution.
Ce faisant, ils ne rendent pas service à la religion,
qu'ils laissent assimiler, bien à tort, à un
obscurantisme contraire à la science. Le débat
sur le "créationnisme", opposé à
l'évolutionnisme, est mal engagé. Pour un chrétien,
qui croit que le monde a été créé
par Dieu, la question est de savoir si chaque espèce
vivante a fait l'objet d'une création séparée,
ou si le monde a été créé "d'un
seul coup", avec ses potentialités évolutives.
Dans cette perspective, l'hypothèse de la phylogenèse
est plus satisfaisante pour l'esprit et devrait mieux répondre
à l'inquiétude métaphysique que l'hypothèse
fixiste. Car si l'apparition des espèces ne s'est pas
étalée sur quelques jours, comme il est dit
dans la Genèse, mais sur des milliards d'années,
il faut supposer des millions d'interventions divines à
chaque époque géologique, c'est-à-dire
un miracle permanent. Et il faut aussi imaginer un acte spécial
de la Divinité pour créer les microbes, virus
et autres agents pathogènes !
Nous parlerons encore de fondamentalisme, au sens
large, pour qualifier l'attitude des auteurs qui, sans nier
la théorie de l'évolution, rejettent l'explication
donnée par Darwin en lui opposant des objections d'ordre
religieux ou philosophique. Il est possible que le couple
mutation-sélection ne puisse rendre compte de la phylogenèse
et que Darwin et ses disciples soient dans l'erreur, comme
le soutenait Grassé. Mais ce dernier est sorti des
limites de la déontologie scientifique dans ses attaques
contre le darwinisme et les darwiniens, et il a confondu les
genres.
Le cas de Grassé montre qu'un certain fondamentalisme
peut confiner au lyssenkisme. Ces deux attitudes partent cependant
de principes radicalement différents. L'une défigure
la science au nom de la science elle-même. L'autre,
au contraire, invoque l'autorité de la Révélation
et repousse certaines théories au nom des limites de
la science.
Le lyssenkisme est donc beaucoup plus dangereux
pour la science que le fondamentalisme, parce qu'il en corrompt
les méthodes, en déforme le contenu, en pervertit
l'esprit. En tant qu'expression de l'utopie égalitaire,
il est à la science ce que la gnose est à la
religion : un parasite monstrueux qui la vide de son contenu
et installe à la place une superstition déguisée
en rationalisme.
Le regain du lyssenkisme
Le renouveau du lyssenkisme a été
favorisé par les égarements de l'épistémologie.
Sous prétexte que la vérité d'une hypothèse
est insaisissable en dehors du consensus de la communauté
scientifique, on a voulu la réduire à une réalité
sociologique, et donc en faire un phénomène
étranger à toute objectivité. Ainsi,
Thomas Kuhn décrit ce qu'il appelle les "changements
de paradigme" comme des événements quasi
mystiques (45). Selon lui, il n'y aurait
pas de preuves pour donner la préférence à
la nouvelle théorie et justifier qu'elle supplante
l'ancienne. D'autres auteurs, sans prétention philosophique,
ont voulu montrer que les pratiques de la recherche étaient
fort éloignées des principes qui sont censés
la régir (46). Mais la supercherie
scientifique, trop fréquente, ne saurait remettre en
cause la notion d'objectivité. Ce n'est pas parce que
Lyssenko a maquillé le résultat de ses expériences
qu'il mérite une place à part dans l'histoire
des sciences, mais c'est parce qu'il a mis à mal les
critères de la vérité scientifique.
La multiplication des scandales "mémoire
de l'eau", "fusion froide", etc. témoigne
cependant d'un relâchement de la déontologie
qui favorise une politisation outrancière de la recherche
et de l'enseignement. Les pressions extérieures à
la communauté scientifique vont dans le même
sens. En France, l'État favorise les tendances lyssenkistes
dans l'université (47). Les media
ont aussi une lourde responsabilité. D'une part, ils
déforment souvent les résultats de la recherche
en fonction d'une grille idéologique et abusent le
grand public ; cela ne peut manquer d'agir en retour sur la
communauté scientifique, laquelle est toujours plus
ou moins sensible à l'opinion générale.
D'autre part, les media font la popularité et servent
les ambitions de certains auteurs d'orientation cosmopolite.
L'affaire Le Bras, en 1990, a été exemplaire
à cet égard (48).
*
Comme l'a dit Abraham Lincoln, "on
ne peut pas mentir à tout le monde tout le temps".
C'est pourquoi la défaite du lyssenkisme paraît
certaine, dans chacun des domaines où il sévit.
D'ores et déjà, les résultats
sont considérables. Nous avons insisté sur le
cas de la biologie. Les attaques de Marx contre la science
économique classique, et, dans une moindre mesure,
celles de Keynes, relevaient également d'une démarche
lyssenkiste. Le progrès des idées libérales
est allé de pair avec un retour aux normes de l'objectivité
scientifique en matière économique. Parmi les
raisons qui ont été à l'origine de la
débâcle du communisme, les facteurs intellectuels
n'ont pas été les moindres. Le Club de l'Horloge
poursuit avec confiance son combat pour la vérité,
parce que celle-ci libère l'homme de la superstition
socialiste.
(1) Jaurès Medvedev,
op. cit., p. 264
(2) Jacques Monod, préface à
Jaurès Medvedev, op. cit., p. 7
(3) Jacques Monod, Le Hasard et la nécessité,
p. 52
(4) Jaurès Medvedev, op. cit., p. 188
(5) "Ce n'est pas la conscience des hommes
qui détermine leur être, c'est au contraire leur
être social qui détermine leur conscience."
(Critique de l'économie politique, 1859) Cité
dans le recueil de Thierry Maulnier, La Pensée marxiste,
Fayard, 1948, p. 28. (Maximilien Rubel écrit, quant
à lui, "existence" au lieu de "être",
dans sa traduction des uvres de Marx : Gallimard, La
Pléiade, t. 1, 1972, p. 273.) - On peut être
d'accord avec la première partie de la phrase, qui
condamne l'existentialisme. Mais la conscience des hommes
n'est pas "déterminée" par leur "être
social", indépendamment de leur fonds génétique.
(6) Albert Jacquard, Moi et les autres, Seuil,
1983, p. 28
(7) Albert Jacquard, Inventer l'homme, Complexe,
1984, pp. 40 et 43
(8) Jaurès Medvedev, op. cit., p. 164
(9) Ibid, p. 143-4
(10) Stephen Jay Gould, Le Pouce du panda.
Les grandes énigmes de l'évolution, Grasset,
1982, p. 13
(11) Richard Dawkins, L'Horloger aveugle,
pp. 308-313
(12) Michel Tatu, "Il y a quarante Ans,
le triomphe de Lyssenko", Le Monde, 31 juillet 1988
(13) Pierre-Paul Grassé, "La
Biologie, révélation de l'homme", entretien
avec Henry de Lesquen, L'Economie, 25 juin 1979. P.-P. Grassé
a développé son opinion sur l'affaire Lyssenko
dans La Défaite de l'amour, ou le triomphe de Freud,
pp. 75-97
(14) Sur Shockley, voir par exemple l'article
de Robert Solé, "Un prix Nobel hué à
la Sorbonne" (Le Monde, 29 octobre 1983) et celui de
Jean-Yves Nau : "Des Transistors à la génétique.
Professeur Shockley, raciologue" (ibid.), ainsi que la
correspondance d'Arthur R. Jensen, "Shockley defamed",
Nature, vol. 344, 22 mars 1990. Sur Cyril Burt, voir Robert
B. Joynson, The Burt Affair, Routledge, Londres, 1989, et
le compte rendu de Robert Plomin, dans Behavior Genetics,
vol. 19, n° 6, 1989. Il semble bien que la mémoire
de Burt a été lavée des accusations de
fraude portées contre lui après sa mort.
(15) Voir Hervé Coutau-Bégarie,
Le Phénomène nouvelle histoire : grandeur et
décadence de l'école des Annales
(16) Voir Philippe Bourcier de Carbon et
Pierre Chaunu, "Un Génocide statistique",
Histoire, économie et société, n°
1, 1986
(17) Jacques Monod, Le Hasard et la nécessité,
pp. 115 et 181
(18) Claude Bernard, Introduction à
l'étude de la médecine expérimentale,
p. 66
(19) Vilfredo Pareto, Traité de sociologie
générale, par. 52
(20) Ibid., par. 64
(21) Ibid., par. 56. On voit que Karl Popper
n'a rien inventé, lorsqu'il a proposé le critère
de "réfutabilité" (falsifiability)
pour distinguer les théories scientifiques de celles
qui ne le sont pas.
(22) Jacques Monod, op. cit., pp. 43-44.
"Téléonomique" signifie "orienté
vers un but".
(23) Ibid., p. 125
(24) Nous ne sommes pas programmés,
p. 26
(25) Friedrich-August von Hayek, Droit, législation
et liberté
(26) Club de l'Horloge, Socialisme et fascisme,
une même famille ?
(27) Jean-Jacques Rousseau, uvres complètes,
Gallimard, La Pléiade, t. 3, 1979, p. 132. Voir le
commentaire de Jean Starobinski, pp. LIII-LIV
(28) Le Pouce du panda, op. cit., p. 169
(29) Cité par Jaurès Medvedev,
op. cit., pp. 155-6
(30) Ibid., p. 155
(31) Ibid., p. 155
(32) Ibid., pp. 80-1
(33) L'Héritage de la liberté,
Seuil, 1986, p. 11
(34) Le Monde, 19 juillet 1979
(35) Pierre-Paul Grassé L'Homme en
accusation, p. 12
(36) Ibid., p. 15
(37) Il est vrai que certains darwiniens
s'imaginent que la théorie de l'évolution réfute
la preuve dite "physico-théologique" de l'existence
de Dieu. D'où le titre que R. Dawkins a donné
à son livre de synthèse : L'Horloger aveugle.
C'est confondre science et philosophie.
(38) La Défaite de l'amour, ou le
triomphe de Freud, p. 97
(39) Op. cit., pp. 124-147. Nous avons vu
ce qu'il fallait penser de l'"affaire Burt".
(40) Motoo Kimura, Théorie neutraliste
de l'évolution, p. 109
(41) Ibid., p. 24
(42) Préface à M. Kimura, op.
cit., pp. VIII et IX
(43) Op. cit., p. XIII. Voir aussi pp. XIX,
XX, et 420
(44) Richard Dawkins, op. cit., p. 351
(45) Thomas Kuhn, La Structure des révolutions
scientifiques. La notion centrale du livre, celle de "paradigme",
reste obscure. L'auteur l'emploie dans les sens les plus variés.
Le flou de l'expression paraît avoir contribué
à son étonnant succès.
(46) Cf. William Broad et Nicholas Wade,
La Souris truquée. Enquête sur la fraude scientifique
; Michel de Pracontal, L'Imposture scientifique en dix leçons.
Ces deux ouvrages reprennent à tort les accusations
portées contre Burt.
(47) Catherine Vincent rend compte dans Le
Monde du 12 juin 1991 d'un congrès international sur
le thème "darwinisme et société",
organisé "avec le concours du ministère
de l'environnement et du ministère de la recherche
et de la technologie". "Son objet, dit-elle, (était
de) combattre par des répliques scientifiques les déviances
inégalitaires et racistes de la théorie darwinienne."
(48) Rappelons qu'Hervé Le Bras, démographe,
a mis en cause la direction de l'I.N.E.D. (institut national
d'études démographiques), qu'il accusait d'"idéologie
nataliste".
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