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JEAN-NOËL
JEANNENEY, PRIX LYSSENKO EN 1990
pour son action comme président de la mission du Bicentenaire
1°) Jean-Noël Jeanneney a orienté
la commémoration du bicentenaire de la révolution
française dans un sens résolument cosmopolite,
qui a culminé avec la grande parade du 14 juillet mise
en scène par Jean-Paul Goude ("La Fête des
tribus planétaires").
"Nous voulions que la fête ait un sens civique
clair", devait préciser M. Jeanneney (1).
Ce "civisme" n'est pas celui des citoyens de la
nation française. Comme l'ont déclaré
les jeunes membres de l'"association pour la déclaration
du 26 août 1989" (AD89), venus de quatre-vingts
pays, il est "le désir ardent d'être actuellement
des citoyens du monde" (2). Citoyen
n'en retenir que sa dimension planétaire. Elle a commémoré
Valmy, et non le "Vive la Nation !" des soldats
de l'an II. De Valmy, l'auteur de "Léon Blumdu
monde ? C'est ce que signifie, d'après son étymologie,
le mot "cosmopolite" (cosmos, en grec, c'est le
monde, et politês, le citoyen).
La mission du bicentenaire a gommé la dimension nationale
de la ré-volution française, pour ou la fidélité"
n'entendait célébrer que les "noces de
l'armée et de la république et l'Armée
nouvelle de Jaurès" (3).
La mission a aussi passé sous silence l'élan
donné par la révolution française au
mouvement des nationalités en Europe et dans le monde.
J.-N. Jeanneney a réduit le message révolutionnaire
à l'affirmation de l'idéologie cosmopolite qui
subvertit les droits de l'homme : "Le 26 août sera
la fête des droits de l'homme", déclarait-il
dès octobre 1988 (4), escamotant le
fait que la déclaration de 1789 proclame aussi ceux
du citoyen. Historien, J.-N. Jeanneney ne pouvait ignorer
que la révolution française enracinait les droits
de l'homme dans l'espace national, ni que l'article 3 de la
Déclaration des droits de l'homme et du citoyen précise
: "Le principe de toute souveraineté réside
essentiellement dans la nation. Nul corps, nul individu ne
peut exercer d'autorité qui n'en émane expressément."
Souveraineté, autorité, nation, tels sont les
maîtres mots de la révolution française
que la mission du bicentenaire a cherché à effacer.
La commémoration officielle n'a pas non plus mis en
évidence la dimension libérale de la Déclaration
: l'article 2 range la propriété parmi les "droits
naturels et imprescriptibles de l'homme", aux côtés
de la liberté, de la sûreté et de la résistance
à l'oppression, et l'article 17 dit que la propriété
est "un droit inviolable et sacré". Il est
en effet difficile de concilier ces aspects de la Déclaration
avec le socialisme et la "société d'économie
mixte" chère au président Mitterrand.
Sur ces points essentiels, la désinformation est incontestable
et l'on ne peut l'attribuer seulement à la mauvaise
organisation de la mission, ou à la distraction de
ses responsables.
J.-N. Jeanneney a affirmé sans équivoque ce
qu'il nommait sa "ligne civique" : "Nous avions
travaillé de très près avec Goude et
les siens, en bonne harmonie. Le message de syncrétisme
d'une "musique mondiale" représente bien
l'adhésion quasi universelle aujourd'hui au message
de 1789. La représentation symbolique, dans le défilé,
de l'ensemble des peuples de la planète, conjuguant
la spécificité de leurs cultures et de leurs
systèmes politiques propres, a été bien
comprise : tolérance et enrichissement mutuel dans
la différence." (5)
La mission présidée par J.-N. Jeanneney a donné
une orientation délibérément cosmopolite
à certaines manifestations. Ainsi, l'hymne du bicentenaire
joué pour la première fois le 9 juillet à
Versailles avait été conçu par son créateur,
Eric Lipmann, comme devant représenter "une version
métisse, à mi-chemin du rock et de la samba"
(6). Cette volonté de détourner
la commémoration devait apparaître particulièrement
avec la grande parade du 14 juillet 1989. Comme devait le
préciser J.-N. Jeanneney, "il n'était pas
indifférent de faire chanter la Marseillaise par une
Américaine noire" (7).
Ce parti pris cosmopolite a dénaturé la signification
donnée par la révolution française au
principe de fraternité, qui reposait sur l'identité
et la citoyenneté, non sur le brassage des cultures.
J.-N. Jeanneney était donc mal placé pour se
réclamer des "grandes valeurs républicaines".
Inspirées par l'amour de la patrie et un civisme authentique,
celles-ci sont la négation du cosmopolitisme. Certes,
la nation française a eu l'orgueil de se donner en
modèle aux peuples de la planète. L'identité
est une valeur universelle, et le droit des peuples à
disposer d'eux-mêmes, ou "principe des nationalités",
est la traduction de la souveraineté nationale qu'affirmait
l'article 3 de la Déclaration des droits de l'homme
et du citoyen. J.-N. Jeanneney a confondu sciemment la portée
universelle des idéaux de la révolution française
avec l'expression du dogme cosmopolite. "Protégeons-nous
contre tout gallo-centrisme", telle était sa ligne
de conduite avouée (8) : ce thème
servit de toile de fond à la cérémonie
pour les droits de l'homme organisée le 13 juillet
au Trocadéro ; au cours du spectacle, certains récitants
n'hésitèrent pas à déclarer que
la France avait vécu jusqu'alors "en égoïste
sa révolution", ajoutant que "désormais
la liberté est universelle" ; ou encore que les
droits de l'homme figuraient "au centre d'un globe et
(que) tous les citoyens du monde en sont à égale
distance" (9).
2°) La mission du bicentenaire a mis l'accent arbitrairement
sur certains hommes de la révolution, promus au rang
de figures emblématiques de l'idéologie cosmopolite
censée résumer l'idéal de 1789.
J.-N. Jeanneney a orienté la commémoration autour
de l'abbé Grégoire, "à cause de
sa lutte pour l'intégration des juifs et des protestants
(en réalité : pour leur assimilation, et non
pour on ne sait quelle intégration équivoque),
puis des noirs", malgré les réticences
de l'Eglise catholique, qui n'a pas oublié la responsabilité
de Grégoire dans la constitution civile du clergé
; de Condorcet, car "il y a chez ce dernier une volonté
de ne pas dissocier la morale et la politique" ; de Monge,
pour illustrer l'apport de la révolution au progrès
de la science", et de Toussaint-Louverture, "qui
sera la personnalité emblématique de deux grandes
manifestations... dont le nom rappelle que la révolution,
même si l'on est ensuite revenu en arrière, a,
pour la première fois, aboli l'esclavage", sans
paraître gêné par le fait que le chef des
révoltés d'Haïti était un ennemi
de la France (10).
La mission du bicentenaire a établi un panthéon
très orienté en vue de donner une résonance
historique aux mots d'ordre néosocialistes : l'abbé
Grégoire incarnant la "lutte contre l'exclusion",
Condorcet personnifiant le gouvernement des "autorités
morales", et Toussaint- Louverture promu apôtre
des droits des immigrés. Elle n'a pas hésité
à patronner la "Fête des potes" de
S.O.S.-Racisme, organisée le 16 juin 1989 "autour
du personnage" de Toussaint-Louverture.
L'invocation aux sciences apparaît tout aussi significative
de l'effort déployé par J.-N. Jeanneney pour
promouvoir une lecture tronquée de la révolution
française, puisqu'en célébrant la mémoire
de Monge on cachait l'ombre de Lavoisier, au destin plus cruel.
En présentant arbitrairement la révolution
française comme l'affirmation de l'idéologie
cosmopolite, réduite au tolérantisme et à
la lutte contre les exclusions, J.-N. Jeanneney se condamnait
à gommer tout ce qui pouvait assombrir ce tableau avantageux.
Lors du colloque des "Archives de la révolution
française" à la Sorbonne, le 15 janvier
1988, François Mitterrand avait donné le ton
: "Pour parler clair, sans chasser de mon champ de vision
les massacres de septembre et les colonnes infernales, la
loi des suspects, la guillotine, je constate que l'année
1792 vit, entre autres choses, la chute de la monarchie de
droit divin et la première élection directe
au suffrage universel, l'année 1793 l'instauration
du principe de l'enseignement gratuit et obligatoire, 1794
l'abolition de l'esclavage et la victoire de Fleurus, 1795
la première loi d'ensemble sur l'instruction publique,
ainsi que la séparation de l'Église et de l'État."
(11) En réalité, la monarchie
de droit divin est tombée en 1789, lorsqu'il fut proclamé
que la nation est souveraine, en lieu et place du roi. Quant
au suffrage universel, François Furet aurait pu apprendre
au président de la République que "la Convention,
élue déjà par intimidation, n'était
plus à partir du 2 juin qu'une assemblée-croupion,
purgée des "girondins" (12).
J.-N. Jeanneney devait renchérir sur ce balancement
circonspect qui prétendait mélanger des faits
de portée inégale. Pour lui, évoquer
à propos de la révolution française le
problème de la violence était "obsessionnel
et largement anachronique". Et il devait ajouter :
"Quelles que soient les horreurs qui ont été
commises pendant la guerre de Vendée, il ne s'agissait
pas d'un système d'extermination, mais d'une affreuse
aberration condamnée par les révolutionnaires
eux-mêmes.
"Toute linéarité du type Robespierre -
Staline - Hitler - Pol-Pot est fallacieuse." (13)
J.-N. Jeanneney feint d'ignorer que la logique de la violence
et de la terreur fait partie intégrante du processus
révolutionnaire, et la mise en lumière, par
l'historiographie contemporaine, de la portée exemplaire
du génocide vendéen. De Robespierre à
Pol-Pot, l'utopie engendre toujours l'impuissance ou la terreur
et l'on voit mal ce qui pouvait pousser J.-N. Jeanneney à
vouloir cacher cette problématique, sinon la passion
idéologique.
3°) J.-N. Jeanneney a fait uvre de partisan en
plaçant la commémoration du bicentenaire de
la révolution française au service des mots
d'ordre cosmopolites de l'idéologie néosocialiste.
L'inauguration de la première grande manifestation
parisienne du bicentenaire, "La grande fête des
Tuileries 89", eut lieu le 10 mai 1989, comme pour bien
marquer la filiation de son entreprise. Faut-il voir aussi
un symbole dans le fait que la mission s'est installée
dans les locaux qui avaient servi à la campagne présidentielle
de François Mitterrand en 1988, avenue Franco-Russe
?
Ce faisant, J.-N. Jeanneney a détourné l'esprit
qui animait les premiers présidents de la commission
de commémoration du bicentenaire, Michel Baroin et
Edgar Faure. La commémoration de la révolution
française s'inspirait à l'origine du souci de
la continuité historique et de l'unité nationale.
Michel Baroin déclarait qu'il fallait "faire réfléchir,
travailler, vivre et par une coordination habile des
cérémonies nationales et locales provoquer
un appel en direction de la France, en faisant visiter de
ville en ville, de fête en fête, depuis Paris,
ce pays généreux dont le destin est d'être
le drapeau de la liberté de l'homme, de la fraternité
et de la paix" (14). La mission avait d'ailleurs à
l'origine pris pour logotype "1789 souligné par
un épi de blé tricolore qui traverse 1989 sans
le transpercer et constitue ainsi un symbole d'union et de
continuité" (15).
Edgar Faure entendait reprendre cette orientation : "Je
vais peut-être ajouter ou modifier certaines formules,
mais les idées générales nous sont communes",
devait-il préciser (16). Il voulait
faire du bicentenaire une "fête de la réconciliation
nationale" (17) : "Il faut maintenant
que les descendants des Vendéens et ceux des combattants
de Valmy voient qu'ils étaient tous des hommes de sacrifice,
des hommes de l'intérêt national, de l'intérêt
humain", ajoutait-il. (18) J.-N. Jeanneney,
lui, a refusé d'organiser le colloque sur la Vendée
qui lui était demandé par Reynald Secher, l'auteur
de Le Génocide franco-français. La Vendée-Vengé.
Michel Baroin et Edgar Faure entendaient commémorer
la portée du message de la révolution sans rompre
avec l'identité et l'histoire nationales. J.-N. Jeanneney
s'est écarté de cette logique de l'unité
et de l'enracinement national, insistant au contraire sur
la discontinuité révolutionnaire ("Ce qui
se prépare autour de juin sera un hommage à
la naissance de la souveraineté populaire, à
cette rupture définitive" (19))
et la réduction des idéaux de 1789 au credo
cosmopolite.
Au lieu de promouvoir l'unité de la nation et la réconciliation
des Français, dans le respect des convictions de chacun,
il a fait uvre de militant. "Je n'ai pas du tout
l'intention, devait-il déclarer en 1988, pour rallier
je ne sais quel opposant virtuel aux principes de la révolution
et finalement de la république, d'attiédir le
message ; c'est-à-dire qu'on va lui conserver toute
sa virulence." (20) Et il devait ajouter
plus tard : "Pas question de se replier sur je ne sais
quel plus petit commun dénominateur autour duquel il
serait facile de se mettre unanimement d'accord. Pour donner
son plein contenu à l'événement, il faudrait
mettre l'accent d'abord sur le plus dérangeant pour
nous, dans le message, sur tout ce qui restait encore à
conquérir." (21)
J.-N. Jeanneney s'est fait le propagandiste du parti au pouvoir.
Au passage, dans un esprit sectaire, il avoue avoir provoqué
les électeurs de ce qu'il appelle "un parti politique
d'extrême droite nettement xénophobe" (22).
4°) Dans l'intention de rompre avec l'identité
nationale, J.-N. Jeanneney a enfin engagé la commémoration
du bicentenaire dans un parti pris de provocation gratuite
et spectaculaire. Il avait précisé qu'il y aurait
"du farfelu, du cocasse, de l'inattendu, de la rencontre
entre l'imprévisible ni vous, ni moi ne pouvons
prévoir et ce que nous sommes en train de préparer"
(23). Cette propension au farfelu ne résultait
pas du hasard, mais d'une volonté délibérée.
La commémoration a constitué le prétexte
des manifestations débridées du mauvais goût
provocateur. J.-N. Jeanneney s'est félicité
d'avoir réussi à obtenir un "concentré
médiatique performant", preuve, selon lui, que
ses initiatives ont "su répondre aux aspirations
d'une sensibilité contemporaine" (24).
Comme l'expliquait Olivier Passelecq, ancien chef de cabinet
d'Edgar Faure, J.-N. Jeanneney a trahi l'esprit qui animait
la commémoration : "La vérité est
que Jean-Paul Goude a démontré que la France
était devenue incapable de trouver en elle-même
les sources de son inspiration. Profondément marqué
lui-même, on le sait, par l'influence américaine,
il n'a su que faire appel à des produits d'importation,
à une caricature de ce que les cultures étrangères
sont en réalité... Comme si la France n'était
plus en mesure de produire de grands spectacles dignes de
son histoire et de son rayonnement." (25)
Jean-Paul Goude reconnaît avoir exprimé dans
son défilé sa fascination pour "la culture
afro-américaine, dont les productions époustouflent"
(26).
La mission a semblé se complaire dans une démesure
lourde et assez ridicule, comme en témoignent par exemple
les étranges "Tours de la liberté"
de l'exposition "Tuileries-89" dédiées
par leurs architectes "à tous ceux qui n'ont que
l'asile pour univers, les handicapés profonds"
(27) ou bien encore le dépôt
du texte de la Déclaration des droits de l'homme et
du citoyen sur les plus hauts sommets d'Europe, d'Amérique,
du Kenya, d'U.R.S.S., du Népal ou de la Chine.
Dans sa démesure, la mission du bicentenaire n'a d'ailleurs
pas hésité à placer à son actif
les événements de l'Europe de l'est, réputés
donner "une nouvelle dimension à cette année
du bicentenaire de la révolution française,
patrimoine commun de l'humanité" (28).
***
Le bicentenaire de la révolution française
méritait mieux qu'une manipulation idéologique,
agrémentée de boursouflure ridicule (29).
(1)Le Monde des 27 et 28 août 1989
(2) Ibidem
(3) Le Monde du 7 octobre 1988
(4) Ibidem
(5) Le Monde des 27 et 28 août 1989
(6) La Lettre de Magazine-Hebdo du 16 juin
1989
(7) Le Débat, n° 57, novembre/décembre
1989
(8) Le Monde du 7 octobre 1988
(9) Le Monde du 14 juillet 1989
(10) Le Monde du 7 octobre 1988
(11) Le Monde des 17 et 18 janvier 1988
(12) Le Débat, n° 57, novembre/décembre
1989
(13) Le Monde des 27 et 28 août 1989
(14) Le 2 février 1987, lors de l'installation
de la mission de commémoration du bicentenaire
(15) Michel Baroin, le 2 février
1987
(16) Le Monde du 12 mars 1987
(17) Le Figaro du 27 mai 1987
(18) Le Monde du 12 mars 1987
(19) Le Monde du 7 octobre 1988
(20) Le Quotidien de Paris du 13 juillet
1988
(21) Le Débat n° 57, novembre/décembre
1989
(22) Ibidem
(23) Le Quotidien de Paris du 13 juillet
1988
(24) Le Débat n° 57, novembre/décembre
1989
(25) Le Quotidien de Paris du 10 novembre
1989
(26) Le Débat n° 57, novembre/décembre
1989
(27) Le Monde du 11 mai 1989
(28) Conseil des ministres du 3 janvier
1990
(29) Pour un point de vue différent
mais tout aussi critique sur le bicentenaire,
voir la brochure de Michel Fromentoux, L'Adieu au Bicentenaire,
Les Documents d'Action française, 1989.
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