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29 septembre 1992
ROBERT
BADINTER, PRIX LYSSENKO EN 1992
pour sa contribution théorique et pratique à la lutte contre
le crime
Dans un ouvrage collectif publié en 1976,
Robert Badinter affirmait que l'humour était l'un des
"signes par lesquels on reconnaît une société
libre" . Il ne devrait donc pas s'émouvoir que
des adversaires déterminés de la politique qu'il
a incarnée comme ministre de la justice, de 1981 à
1986, tournent contre lui l'arme de la dérision, en
prenant la liberté de le comparer à l'abominable
Lyssenko...
L'agronome ukrainien était adulé
par Staline, puis par Khrouchtchev. Notre ancien garde des
sceaux a été le favori du président Mitterrand.
Lyssenko était vénéré en son temps
par les communistes et leurs "compagnons de route".
Robert Badinter est considéré par les socialistes
comme la "conscience de la gauche". L'un comme l'autre,
ils ont été le symbole d'une certaine idéologie.
Si l'on veut bien se souvenir que le communisme et le socialisme
sont les deux branches d'un même courant de pensée,
qu'ils sont tous deux l'expression d'une même utopie
égalitaire, on ne s'étonnera pas de découvrir
que les idées de Lyssenko ne sont pas sans affinités
avec celles de Robert Badinter, et qu'elles témoignent,
au fond, d'une même conception de l'homme. C'est ce
que nous allons démontrer.
Le prix Lyssenko est attribué à
une personnalité "qui a, par ses écrits
ou par ses actes, apporté une contribution exemplaire
à la désinformation en matière scientifique,
avec des méthodes et arguments idéologiques".
Robert Badinter l'a mérité plus que quiconque.
Il est vrai que sa "contribution théorique"
à la politique pénale est dépourvue d'originalité.
Mais l'ancien garde des sceaux a été l'avocat
talentueux et le porte-parole éloquent, auprès
du grand public, de la doctrine de la "défense
sociale nouvelle", dont il n'a cessé de se réclamer.
Il s'est même défini comme le "fils spirituel"
du criminologue Marc Ancel, le chef de file de cette école,
qui est mort en 1990 .
R. Badinter a mis en uvre les idées
de la "défense sociale nouvelle" quand il
a été au gouvernement, en faisant preuve à
cet égard d'une obstination remarquable, d'un esprit
de système inébranlable, que l'expérience
n'est jamais parvenue à décourager. Les hommes
politiques tiennent souvent des propos démagogiques
quand ils sont dans l'opposition; en général,
cependant, ils prennent la mesure de leurs responsabilités
quand ils arrivent au pouvoir, tel Clemenceau qui avait prôné
le laxisme judiciaire et qui, devenu ministre de l'intérieur,
s'est métamorphosé pour devenir "le premier
flic de France". Avec R. Badinter, rien de tel. Utopiste
et irresponsable dans l'opposition, il le demeure au gouvernement.
Bien qu'il ne soit au fond qu'un modeste disciple de Marc
Ancel sur le plan des idées, il a été
tellement fidèle à la pensée de son inspirateur,
comme ministre de la justice, qu'il est permis de qualifier
désormais de "badintérisme" la doctrine
de la "défense sociale nouvelle". Celle-ci,
au demeurant, ne mérite guère son nom. Elle
est de moins en moins nouvelle, puisqu'elle remonte à
1954 année où parut la première
édition de l'ouvrage de Marc Ancel . Et surtout,
elle usurpe l'appellation de "défense sociale",
tant elle paraît vouloir défendre le criminel
contre la société, plutôt que la société
contre le criminel.
I - Origines et principes du "badintérisme"
1) Le "badintérisme" tel que
nous l'entendons, autrement dit la doctrine de Marc Ancel,
dite de la "défense sociale nouvelle", et
qui existait bien avant d'être illustrée par
Robert Badinter, est fondée sur une optique médicale
du crime. Le criminel, le délinquant est un malade
. Il ne doit donc pas être puni, mais soigné.
Le juge est invité à se transformer en thérapeute.
Sa fonction ne sera plus de fixer la peine qui est justifiée
par l'acte délictuel, mais d'ordonner le traitement
approprié à la personnalité du délinquant.
Selon Marc Ancel, c'est "par son refus de s'enfermer
dans un cadre exclusivement juridique que la défense
sociale s'oppose d'abord au droit pénal traditionnel
et à la doctrine du prétendu libéralisme
néo-classique du XIXe siècle" . Et il ajoute
que "le délinquant doit être "traité"
par la sanction qui lui est appliquée et (que) cette
sanction doit être individualisée, non plus d'après
les antécédents judiciaires extérieurs
ou d'après les circonstances objectives de l'infraction,
mais d'après la nature et les besoins profonds du sujet
considéré en lui-même et dans son milieu"
. C'est ce que l'auteur appelle encore "la substitution
du traitement à la répression" .
Concrètement, ce badintérisme propose
le triptyque : prévention, individualisation, réinsertion.
La prévention est censée agir sur les causes
sociales du crime. L'individualisation implique que le juge
ait un pouvoir discrétionnaire pour décider
du traitement approprié à chaque cas ; qu'il
puisse choisir, par exemple, entre la prison, les travaux
d'intérêt général, le retrait du
permis de conduire, etc. ; et qu'il puisse mettre un terme
à tout moment à la sanction, s'il estime que
le délinquant est maintenant "réhabilité",
en prononçant, par exemple, l'élargissement
du détenu. Quant à la réinsertion, elle
est l'objectif du "traitement" : lorsque celui-ci
a réussi, le délinquant doit revenir dans le
circuit normal de la vie sociale. Pour l'y préparer,
il faut que la "peine" soit abrégée,
allégée, et que le détenu conserve ses
liens avec le monde extérieur. Il faut donc lui donner
des permissions de sortie, lui accorder le régime de
la semi-liberté (emprisonnement durant la nuit ou pendant
le week-end) et améliorer le confort de la prison.
Ainsi entendu, le traitement de réinsertion affaiblit
la répression, en faisant en sorte que la peine soit
moins redoutable.
2) Cette doctrine est fondée sur plusieurs
postulats. Elle suppose tout d'abord que le traitement est
possible, c'est-à-dire que la criminologie est une
science assez perfectionnée pour déterminer
les causes du crime et pour fournir des procédés
efficaces de réhabilitation. Sur ce plan, Marc Ancel
et son école sont les héritiers du positivisme
des auteurs italiens du XIXe siècle, comme Lombroso
et Ferri. Trois autres hypothèses sont admises plus
ou moins clairement, dans ce système. En premier lieu,
on estime que le crime est déterminé par des
causes sociales, contrairement par exemple, à la théorie
du criminel-né de Lombroso. En deuxième lieu,
on postule que tout délinquant peut être "guéri"
et qu'il n'y a donc pas de criminel incorrigible ou irrécupérable.
En troisième lieu, on proclame que la peine n'est pas
dissuasive. Dans ces conditions, la sanction doit obéir
uniquement à l'optique du traitement, puisqu'elle n'a
pas pour objet d'intimider les individus tentés par
la délinquance et encore moins de neutraliser définitivement,
d'éliminer, les criminels les plus dangereux.
3) Ces hypothèses sont-elles fondées
scientifiquement ? Il n'en est rien. Un criminologue canadien,
Maurice Cusson, les a passées au crible dans un remarquable
ouvrage sur le "contrôle social du crime"
. Il démontre tout d'abord qu'aucune des nombreuses
formes de "traitement" de la délinquance
qui ont été essayées n'a donné
le moindre résultat : c'est ce qu'il appelle l'"effet
zéro". "Quelle que soit la nature de la mesure
thérapeutique utilisée (...), dit-il, le niveau
de récidive auquel nous pouvons nous attendre, compte
tenu des caractéristiques initiales des sujets, restera
pratiquement inchangée (...) : l'introduction de mesures
thérapeutiques dans le système pénal
n'a aucun effet sur la récidive."
Les autres hypothèses du badintérisme
s'écroulent avec la première. S'il n'existe
pas de traitement efficace en général, on ne
peut espérer en particulier "guérir"
les criminels les plus déterminés. Il faut en
revenir à la distinction classique entre les "délinquants
d'occasion" et les "délinquants d'habitude",
au lieu de confondre, par égalitarisme, des catégories
d'individus qui n'ont pas du tout la même propension
au crime.
De plus, si le crime est évidemment un
phénomène social et si, par conséquent,
le comportement criminel est nécessairement conditionné
en partie par des facteurs sociaux, force est de conclure
que ceux-ci ne sont pas encore connus avec précision.
Maurice Cusson se plaint de l'"état lamentable
de la théorie criminologique" . Le professeur
Jean-Claude Soyer observe, quant à lui, que "la
criminologie, science du crime, en ignore les causes, et risque
de les ignorer longtemps encore" . Peut-on, dès
lors, soutenir que l'étude du crime est une science
? On est frappé de la banalité des conclusions
auxquelles parvient Maurice Cusson, après avoir écarté
des théories aberrantes et contraires au bon sens :
"La délinquance sera moins fréquente là
où elle est blâmée énergiquement,
affirme-t-il par exemple. Là où on réprouve
le vol et l'agression, les interdits conservent toute leur
vigueur et par conséquent suscitent chez les gens un
plus grand respect de la loi." En criminologie, plus
encore que dans d'autres domaines, le travail exemplaire de
Maurice Cusson montre que, si un peu de science éloigne
du sens commun, beaucoup de science y ramène au contraire.
C'est ainsi que les études empiriques démontrent
que la peine est dissuasive. Conformément à
une opinion déjà ancienne, qui remonte à
Beccaria, au XVIIIe siècle, la "certitude"
de la peine c'est-à-dire la probabilité
d'être puni est, à cet égard, plus
importante que sa sévérité. Cela se comprend
aisément : le délinquant accepte plus volontiers
de prendre des risques que le commun des mortels. S'il a peu
de chances d'être pris par la police, ou bon espoir
d'être relâché par la justice, il aura
tendance à négliger la possibilité d'être
puni, à moins que le châtiment ne soit d'une
sévérité exceptionnelle.
Certains auteurs américains ont effectué
une "analyse économique du crime", en admettant
que le délinquant procédait, comme tout un chacun,
au calcul des avantages et des inconvénients de ses
actes et que ses décisions étaient rationnelles.
Ils ont évalué une "élasticité
de l'offre du crime" par rapport à l'importance
ou sévérité de la peine d'une part, à
la probabilité d'arrestation et à la certitude
de la peine d'autre part. Selon Philippe d'Arvisenet, "il
est apparu que, d'une manière générale,
la certitude de la peine (probabilité d'être
appréhendé, puis puni) avait un impact plus
fort que la sévérité de la peine elle-même"
. En particulier, d'après les calculs d'I. Ehrlich,
la peine de mort est fortement dissuasive, puisqu'une exécution
supplémentaire réduirait de 7 ou 8 le nombre
des meurtres commis au cours d'une année.
Il ne faut pas sous-estimer, cependant, les difficultés
méthodologiques qui sont inévitables dans l'étude
du crime. Puisque la répression est considérée
par l'opinion commune comme une réponse à la
criminalité, on peut escompter un renforcement de la
répression lorsque la criminalité augmente.
Observant, par exemple, que la peine de mort existe aux États-Unis,
mais non en France, alors qu'un Français a beaucoup
moins de risques qu'un Américain d'être victime
d'un meurtre, un "lyssenkiste" en conclura, par
un impudent sophisme, que la peine de mort n'est pas dissuasive
. De même, il est certain que le taux de récidive
est d'autant plus élevé que le délinquant
a passé plus de temps en prison. La raison en est que
les délinquants les plus endurcis effectuent en général
des peines plus lourdes. Mais le lyssenkiste, qui connaît
l'art de faire mentir les statistiques, en déduira
que la prison n'a pas pour effet de réduire le crime.
II - Une politique désastreuse
1) On peut dire que toutes les réformes
intervenues depuis 1954 ont été inspirées
par la doctrine de Marc Ancel, mis à part une courte
parenthèse de trois ans, entre 1978 et 1981, lorsqu'Alain
Peyrefitte a été garde des sceaux, et qu'il
s'est appuyé, dans sa politique pénale, sur
les conseils d'éminents spécialistes, comme
les professeurs André Decocq et Jean-Claude Soyer.
Ceux-ci ont été les inspirateurs de la loi "Sécurité-liberté",
promulguée en février 1991, quelques mois avant
le changement de majorité. Dans une étude remarquable
publiée en 1982, Jean-Claude Soyer développait
les analyses qu'il avait présentées dans ses
éditoriaux du Figaro et poussait un cri d'alarme, que
le gouvernement socialiste et son ministre de la justice se
sont malheureusement refusés à entendre . Le
nombre des crimes et délits avait déjà
augmenté de plus de 50 % en vingt ans, de 1971 à
1981. Pour Paris et sa banlieue, notamment, les chiffres officiels
étaient confondants : deux fois plus de cambriolages,
quatre fois plus de vols avec violence, cinq fois plus de
vols à la tire, etc.. Les socialistes ont coutume d'attribuer
au chômage la montée de la délinquance.
Ce n'est nullement vérifié par les faits. De
1967 à 1976, alors que le chômage était
encore peu élevé, le nombre des crimes et délits
commis en France a doublé, tandis que les vols à
main armée étaient multipliés par cinq
et les hold-up par vingt !
2) L'ouvrage du professeur Soyer dénonçait
par avance, avec une lucidité exemplaire, ce qui devait
arriver. Le nouveau ministre de la justice nommé par
le président Mitterrand en 1981, Robert Badinter, allait
en effet "pousser les feux", pour démolir
les digues que la société opposait encore au
crime. "L'impuissance a été forgée
pièce par pièce, et comme allègrement,
constatait Jean-Claude Soyer en mars 1983. La liste est longue
des mesures qui sapaient toute force d'intimidation contre
le crime : amnistie largement favorable à la violence,
train de grâces spectaculaires, suppression des Q.H.S.
(quartiers de haute sécurité), abolition de
la peine de mort, anéantissement de la Cour de sûreté
de l'État, réduction corrélative de six
à deux jours de la garde à vue, même en
cas de terrorisme, malaise entretenu dans la police, quasi-suppression
des contrôles d'identités, mise en veilleuse
de la loi "Sécurité-liberté",
sans même attendre son abrogation légale."
Robert Badinter s'est comporté comme un véritable
Attila judiciaire, détruisant tout sur son passage.
Les résultats ont été à la hauteur
de ses exploits. Le nombre des crimes et délits, qui
était de 2.627.000 en 1980, avant R. Badinter, atteignait
3.681.000 en 1984, soit 1.000.000 de plus, après trois
ans de "badintérisme aggravé". Les
chiffres officiels étaient en réduction pour
1985 : 3.579.000, mais cette baisse apparente était
due à la diminution du nombre des procédures
pénales engagées contre les auteurs de chèques
sans provision. Mis à part ce poste, qui était
statistiquement fort important, la criminalité continuait
d'être en hausse en 1985. Elle n'a commencé à
baisser légèrement qu'en 1986, après
que M. Badinter eut quitté le gouvernement .
L'ancien garde des sceaux voulait vider les prisons.
Il les a remplies, au contraire. Et, tant qu'il a été
en place, le nombre des prévenus présumés
innocents a dépassé celui des condamnés
reconnus coupables au sein de la population carcérale.
Certains commentateurs en tirent argument pour conclure que
le "laxisme judiciaire" est une légende .
Il est vrai que les juges ont été obligés
de réagir à la montée de la criminalité
par une sévérité croissante : c'est ce
qui peut expliquer la décrue relative de la criminalité
après 1986. Mais, comme nous l'avons vu, l'incertitude
de la peine réduit sa force dissuasive. Lorsque les
jugements sont rendus, pour ainsi dire, "à la
tête du client", on peut parler de laxisme judiciaire,
si certains criminels ou délinquants bénéficient
d'une indulgence coupable. "La clémence qui pardonne
aux assassins n'est qu'une meurtrière ." (Shakespeare)
III - Un lyssenkisme judiciaire
1) Le badintérisme est donc une imposture,
comme l'a fortement marqué le professeur Soyer . Il
repose sur une série d'affirmations pseudo-scientifiques
qui ne résistent pas à l'analyse. Il est, dans
le domaine de la criminologie, l'équivalent du lyssenkisme
proprement dit dans celui de la biologie : ce sont, l'un comme
l'autre, deux expressions d'une fausse conception de l'homme
et de la société : l'utopie égalitaire.
L'égalitarisme impute à la société
et non à l'homme la responsabilité du crime.
La société est "coupable", en ce sens
qu'elle est mal constituée. Robert Badinter écrivait
ainsi, en 1976 : "Les causes profondes de la criminalité
s'appellent chômage, désespérance des
jeunes, villes-dortoirs, obsession de la consommation. Ces
maux sont les sous-produits de la société de
profit. (...) Les socialistes savent que la lutte contre la
délinquance, c'est d'abord la lutte contre ses causes.
On peut arrêter les criminels. On n'arrête pas
le crime. On ne le réduit qu'en s'attaquant à
ses racines. Et celles-ci sont enfouies au cur même
de notre société." Et il en appelait à
"une transformation radicale de la société,
atteignant dans ses sources la criminalité" .
Il rejoignait ici précisément la pensée
de Marc Ancel, estimant qu'il faut, à notre époque,
"construire rationnellement la Société
moderne" . La théorie selon laquelle il est possible
et souhaitable de construire une société idéale
selon des vues arrêtées a priori et en faisant
table rase du passé est au cur de la pensée
socialiste : c'est ce que Hayek appelle le constructivisme
.
Robert Badinter n'a pas varié sur ce point.
Dans son dernier ouvrage, La Prison républicaine, où
il étudie la politique pénale de 1871 à
1914 en tentant de faire croire, par des procédés
sophistiques, que la baisse de la criminalité à
cette époque aurait été la conséquence
d'un adoucissement de la répression , il dénonce
les hommes d'État qui entendaient faire preuve de rigueur
envers les récidivistes : "Plutôt que de
s'attaquer en profondeur aux racines du crime, ce qui ne pouvait
que déboucher sur la critique radicale de l'ordre social
existant, il paraissait plus aisé de renforcer les
défenses pénales opposées aux classes
dangereuses." Prétention dérisoire : R.
Badinter aurait reconnu les vraies causes de la criminalité
et les moyens d'y porter remède. Il a été
pourtant au pouvoir, avec ses amis socialistes, depuis 1981.
Et il ne semble pas qu'il ait su "s'attaquer en profondeur
aux racines du crime"...
2) Le lyssenkisme judiciaire de R. Badinter est
un scientisme. A ce titre, il élimine la morale et
le droit.
Il élimine tout d'abord la morale en diluant
la responsabilité de l'individu. Marc Ancel a eu le
talent de donner une allure respectable à des idées
qui étaient, quant au fond, des utopies extrémistes.
C'est ainsi qu'il feint d'accepter la notion de responsabilité.
Mais il la vide de toute substance. Il paraît la réduire,
d'un côté, au "sentiment de responsabilité"
(est-ce à dire qu'un criminel endurci, qui n'éprouve
aucun remords, n'est pas responsable ?). D'un autre côté,
il admet que la responsabilité s'identifie avec la
notion d'État dangereux ...
La criminologie sera peut-être une science,
le jour où elle saura mesurer l'influence statistique
que certains facteurs généraux peuvent exercer
sur la criminalité. Mais il est exclu qu'elle puisse
donner au juge ou au psychosociologue les moyens de prévoir
avec assurance le comportement du délinquant. La connaissance
des hommes relève nécessairement de l'intuition,
de l'art, parce que nous sommes, fort heureusement, bien trop
complexes pour nous laisser enfermer dans des formules scientifiques.
C'est au demeurant dans cette incertitude que nous offrons
aux autres et à nous-mêmes que réside
notre liberté, et notre responsabilité.
En faisant du juge un personnage tout-puissant,
doté d'une capacité d'appréciation indéfinie,
la "défense sociale nouvelle" élimine
aussi le droit, dans la mesure du moins où celui-ci
donne à l'individu des garanties contre l'arbitraire.
L'"État de droit" (expression traduite de
l'allemand Rechtsstaat) est sans doute une notion équivoque,
puisque l'État est un phénomène politique,
avant d'être une
entité juridique. Mais elle a l'avantage de poser que
les hommes de l'État, et les juges en particulier,
ne doivent agir qu'en fonction de règles préétablies.
Le système de l'arbitraire du juge qui est propre au
badintérisme est contraire aux principes de l'État
de droit et institue un mélange bizarre d'anarchie
et de despotisme. Le laxisme judiciaire, qui laisse tant de
criminels en liberté, ne résulte que des concessions
accordées par le juge ou l'administration, selon leur
bon vouloir.
Il est révélateur que Marc Ancel
tienne le juge des enfants pour le modèle de la justice
. Privé de sa responsabilité, nié comme
être libre et autonome, l'homme n'est plus qu'un éternel
mineur, sujet obéissant de l'État-providence.
Pour celui qui est passé sous la dépendance
du juge, le système est objectivement totalitaire.
Si l'on découvrait un jour un traitement
efficace du comportement criminel qui fait défaut
à l'heure actuelle , faudrait-il en faire usage
? Nous ne le pensons pas. L'État n'a pas le droit de
faire subir un "lavage de cerveau" à un être
humain. Il dispose d'autres moyens pour mettre les criminels
hors d'état de nuire.
3) Il n'y a pas de lyssenkisme sans terrorisme
intellectuel, sans procédés d'intimidation.
Le badintérisme ne fait pas exception. Sur ce point,
Marc Ancel a donné le ton. Il ne répond pas
aux objections décisives, d'ordre empirique, qui ont
été opposées à son système
: il préfère excommunier ses adversaires. "La
défense sociale nouvelle, affirme-t-il, ne heurte que
les idéologies enfermées dans un dogmatisme
simpliste, et qui, expressément ou obscurément,
tendent à l'asservissement de l'homme." Il faut
beaucoup d'impudence pour attribuer aux défenseurs
du droit pénal et du libéralisme judiciaire
l'intention secrète de "tendre à l'asservissement
de l'homme", surtout quand on propose soi-même
un système qui asservit le condamné à
l'arbitraire du juge, au lieu de lui demander d'expier sa
faute en accomplissant la peine qui a été fixée
par la loi. Marc Ancel ajoute, plus loin, à propos
des adversaires de sa doctrine : "L'objectif réel
est un droit pénal autoritaire, sinon déjà
totalitaire, exprimant une conception également autoritaire
du pouvoir, qui ne s'embarrasse plus du respect des droits
de l'homme, qui rejette l'humanisme de la tradition "judéo-chrétienne",
et dont certains partisans sont prêts, comme l'était
tel chef nazi, à tirer leur revolver dès que
l'on parle de "culture"." Cet amalgame est
typique du lyssenkisme, qui dénonce toujours la science
réactionnaire, "nazie", et qui se prétend,
comme le marxisme lui-même, une expression de l'humanisme.
C'est là une énorme contre-vérité
: il n'y a rien d'humaniste dans ces doctrines qui refusent
à l'homme sa véritable nature d'être responsable
et ne veulent voir en lui qu'un nud de relations sociales.
Robert Badinter s'était attaqué,
en 1980, avec l'ensemble de la gauche judiciaire, au projet
de loi "Sécurité-liberté" présenté
par Alain Peyrefitte . "La gauche cria à l'obscurantisme,
au passéisme, indique Jean-Claude Soyer, alors que
c'est elle-même qui en faisait preuve en la circonstance.
Elle suivait ainsi l'exemple fameux de Lyssenko : pour que
triomphe sa doctrine faussement scientifique et démentie
par tous les faits, ce "savant" officiel de l'U.R.S.S.
fit mettre en disgrâce ses ennemis, présentés
comme rétrogrades et contre-révolutionnaires.
Et, tout comme Lyssenko qui promettait des moissons fabuleuses,
la gauche suscita l'espoir que sa politique garantirait le
progrès des libertés et du droit."
Conclusion : responsables, mais pas coupables
La gauche n'a pas de valeurs, elle n'a que des
utopies. Et lorsqu'elle est fidèle à son idéologie,
c'est-à-dire lorsqu'elle est vraiment elle-même,
sa politique est désastreuse. En matière économique,
le pouvoir socialiste avait dû renoncer, peu après
1981, à "rompre avec le capitalisme". C'est
ainsi que R. Badinter a été promu "conscience
de la gauche", par un phénomène psychologique
de compensation. Il symbolisait la "pureté"
d'une gauche accrochée à ses chimères
en raison de la volonté maniaque qu'il a mise en uvre
pour faire passer dans la politique pénale les théories
aberrantes de la "défense sociale nouvelle".
Des millions de délits et de crimes auraient pu être
évités par une autre politique. Celle-ci avait
été définie dans la loi "Sécurité-liberté".
Il aurait fallu poursuivre dans la même voie. Au lieu
de cela, le gouvernement socialiste et son garde des sceaux
ont délibérément sacrifié la sécurité
des Français à leur dangereuse utopie. Ils n'en
ont eu apparemment aucun remords. Selon une formule justement
célèbre, les socialistes se sentent quelquefois
responsables, mais jamais coupables !
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