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29 septembre 1993
CARLO
GINZBURG ET JEAN-PAUL DEMOULE,
PRIX LYSSENKO EN 1993 pour leur contribution aux études indo-européennes
Après la biologie, la démographie
et la criminologie, le jury du prix Lyssenko s'est intéressé,
cette année, aux études indo-européennes
et a décidé d'"honorer" un historien
italien, Carlo Ginzburg, et un archéologue français,
Jean-Paul Demoule, qui ont tenté de discréditer
l'uvre de Georges Dumézil, en portant contre
celui-ci les accusations les plus graves. Le dossier de ce
"prix" a été présenté
dans un passionnant ouvrage de Didier Eribon : Faut-il brûler
Dumézil ? . Avant d'en résumer les conclusions,
il nous faut dire un mot de l'uvre de Georges Dumézil,
en la situant dans l'ensemble des études indo-européennes.
I - Georges Dumézil et les études
indo-européennes
Georges Dumézil (1898-1986) est sans doute
un des plus grands savants de ce siècle. Malgré
les nombreuses controverses que ses travaux ont soulevées,
en raison de leur originalité, il a été
couvert d'honneurs : professeur au Collège de France
de 1949 à 1968, il est élu à l'Académie
française en 1978. Depuis son passage à l'émission
"Apostrophes", en 1986, son nom n'est plus inconnu
du public cultivé, qui n'a peut-être pas, cependant,
une claire notion de ce que sont les études indo-européennes.
On a compris au XVIIIe siècle que beaucoup
des langues de l'Inde, et notamment le sanscrit, la langue
sacrée des textes védiques, avaient de remarquables
concordances avec les langues anciennes de l'Europe, comme
le grec et le latin. Ces rapprochements étaient si
forts qu'ils ne pouvaient s'expliquer qu'en termes de parenté.
De même que le latin s'est répandu en Europe,
pour donner naissance aux langues romanes (le français,
l'italien, l'espagnol, etc.), il fallait supposer que le latin,
le grec et le sanscrit étaient issus, à leur
tour, d'une langue mère dont nous n'avons pas de traces
écrites, et que l'on a appelée, par convention,
l'indo-européen (ou le proto-indo-européen),
puisque ses rejetons se trouvaient en Inde et en Europe.
La grammaire comparée des langues de la
famille indo-européenne a connu un essor spectaculaire
au XIXe siècle, avec Franz Bopp (1791-1867), et l'on
peut dire que toute la linguistique moderne est sortie de
là. On sait, aujourd'hui, que la plupart des langues
de l'Europe sont "indo-européennes", en ce
sens qu'elles dérivent d'une langue primordiale parlée
il y a quelque 5.000 ans. Outre les langues romanes, déjà
mentionnées, qui en sont les héritières
par l'intermédiaire du latin, il faut citer les langues
germaniques (anglais, allemand, etc.), les langues celtiques
(breton, irlandais...), les langues slaves (russe, polonais...),
les langues baltiques (lithuanien, letton), ainsi que le grec
moderne et l'albanais. (Ne font exception, en Europe, que
le basque et les langues finno-ougriennes, comme le finnois
et le hongrois.) La famille indo-européenne est représentée,
en Asie, par les langues indo-iraniennes (langues de l'Inde,
dites indo-aryennes, et langues de l'Iran, comme le persan),
ainsi que par l'arménien.
Dès le début des études indo-européennes,
on a pensé que les concordances linguistiques devaient,
à un autre niveau, être accompagnées de
concordances culturelles. Le langage, en effet, n'est que
la forme du discours et la transmission de la langue est un
vecteur de l'influence culturelle ; c'est ce qui se passe,
verticalement, en quelque sorte, d'une génération
à l'autre, au sein d'une famille, et aussi, "horizontalement",
d'un groupe social à l'autre ou d'un peuple à
l'autre. Les Gallo-Romains n'ont pas reçu seulement
la langue latine, mais aussi quantité de principes
et d'institutions qui sont une composante essentielle de l'identité
de la France.
Cependant, les tentatives faites pour retrouver
un fonds commun indo-européen dans la religion, la
mythologie, les rites et légendes, n'ont guère
été fructueuses pendant longtemps. Le mérite
immortel de Georges Dumézil a été de
mettre au jour un héritage commun que ses devanciers
avaient cherché en vain. Il y est parvenu en faisant
passer au second plan les méthodes qui avaient si bien
réussi à la linguistique. Il ne s'agissait plus
de rapprocher les noms des dieux romains ou grecs de ceux
des dieux indiens, par exemple, et d'établir entre
eux des "équations onomastiques", mais de
comprendre les idées sous-jacentes et d'observer qu'elles
font système, qu'il y a dans les traditions de l'Inde,
de Rome et de l'Islande des "structures" communes.
La principale de ces structures a été
reconnue par Dumézil en 1938 ; c'est ce qu'il a appelé
l'idéologie tripartie des Indo-Européens. On
peut aussi parler du "modèle des trois fonctions".
Ainsi, selon la plus ancienne tradition des Indo-Européens,
une société équilibrée est fondée
sur trois fonctions, bien distinctes et hiérarchisées,
qui se rapportent, respectivement, à la "souveraineté"
(première fonction), à la guerre, dans la défense
comme dans l'attaque (deuxième fonction), à
la production et à la reproduction (troisième
fonction). La première fonction, dite de souveraineté,
selon Dumézil, possède elle-même deux
aspects antagonistes, mais complémentaires : l'un,
fondateur et inquiétant, que l'on peut qualifier de
"royal" (il correspond au personnage de Romulus,
dans l'histoire des origines de Rome), l'autre, régulateur
et rassurant, que l'on peut qualifier de "sacerdotal"
(il correspond à Numa Pompilius).
A vrai dire, ce modèle des trois fonctions
était connu depuis longtemps, puisqu'il est exposé,
avec force détails, dans La République de Platon,
c'est-à-dire dans l'ouvrage le plus célèbre
du philosophe le plus célèbre (qui ne distingue
pas, cependant, deux aspects dans la première fonction)...
Il apparaît aussi, très clairement, dans la conception
des trois états ou des trois ordres, qui a prévalu
à l'époque féodale, à partir du
XIe siècle, et qui s'est perpétuée sous
l'Ancien Régime, jusqu'à la Révolution
. Il a servi en outre à organiser le système
des castes en Inde. Mais Dumézil a montré le
premier que ce modèle, dans ses diverses variantes,
était hérité d'un prototype ancestral
spécifiquement indo-européen. Il a en outre
compris assez vite que l'on ne pouvait pas conclure de la
"fonction" à l'"organe", des idées
aux faits, de l'idéologie à la situation sociale,
et que, contrairement à ce que pourraient suggérer
les trois exemples cités, rien ne permettait d'affirmer
que les plus anciennes sociétés indo-européennes
étaient divisées en trois classes sociales.
L'existence aux deux extrémités du monde indo-européen,
en Irlande et en Inde, de corps sacerdotaux très organisés
(druides et brahmanes) est sans doute, ajouterons?nous, le
résultat de la suprématie d'une minorité
conquérante, qui s'est donné les moyens institutionnels
de conserver ses traditions. Auparavant, la fonction sacerdotale
revenait, peut-être, tout simplement au chef de famille,
à certaines époques de l'année, au cours
des cérémonies religieuses. De même, la
fonction guerrière était plutôt l'affaire
d'une classe d'âge, des jeunes hommes, et non celle
d'un groupe social particulier. Tant il est vrai que, pour
assurer la sécurité de la communauté,
le service militaire, universel et obligatoire, comme on dit
aujourd'hui, peut être préférable à
l'armée de métier.
L'uvre de Georges Dumézil est immense. On doit
pour une approche rapide, consulter la précieuse anthologie
établie par Hervé Coutau-Bégarie, Mythes
et Dieux des Indo-Européens . Pour aborder, dans son
ensemble, le vaste champ des études indo-européennes,
il faut lire le petit livre, irremplaçable, du professeur
Jean Haudry, Les Indo-Européens (coll. "Que sais-je
?") . On pourra ainsi apprécier les exploits des
savants qui, comme Dumézil, ont su, par la méthode
comparative, repousser les limites de la recherche historique
et approfondir la connaissance du passé.
Les travaux de Dumézil ont été
souvent mal reçus par les spécialistes de Rome
comme Piganiol ou Carcopino , qui supportaient
mal cette intrusion dans leur domaine. Les études indo-européennes
et, par dessus tout, les découvertes duméziliennes
remettaient en cause le préjugé académique
selon lequel il n'y aurait rien de bien intéressant
avant la naissance de Rome et le "miracle grec".
A ces objections érudites, Dumézil
a répondu par un surcroît d'érudition,
tout en améliorant sans cesse ses analyses. Au demeurant,
et bien que la discussion ait été souvent vive,
parfois même marquée d'une regrettable animosité,
de la part des contradicteurs de Dumézil, elle est
restée longtemps dans un registre scientifique normal.
C. Ginzburg et J.-P. Demoule nos deux "lauréats"
n'ont pas hésité, quant à eux,
à utiliser des arguments d'une autre nature.
Carlo Ginzburg a engagé contre Dumézil
un procès en sorcellerie dans un article publié
en 1984, sous le titre "Mythologie germanique et nazisme.
Sur un ancien livre de Georges Dumézil" . En se
référant à ce que Dumézil écrivait
en 1939 dans Mythes et Dieux des Germains , C. Ginzburg affirmait,
ou plutôt insinuait, que Dumézil aurait eu des
sympathies pour le national-socialisme allemand et que toute
son uvre, entachée de ce péché
originel, aurait été marquée d'un biais
idéologique.
Jean-Paul Demoule, quant à lui, avait mis
en doute en 1980, dans la revue L'Histoire, l'existence d'un
peuple indo-européen . Comme il est assez difficile
d'imaginer qu'une langue n'ait pas été parlé
par un peuple ou par un groupe social quelconque, il avait
cherché à masquer la faiblesse de sa théorie
par des arguments de nature idéologique, bien dignes,
en effet, de Lyssenko. Il reprochait ainsi à Dumézil
d'avoir été, "avant-guerre, intellectuellement
proche de l'Action française" et d'avoir donné
matière à "une douteuse exaltation de la
suprématie de la "race blanche européenne",
dans le cadre d'une idéologie qui, depuis un quart
de siècle, était tombée dans un discrédit
certain". J.-P. Demoule reprend, et aggrave, ses attaques
dans deux articles publiés en 1991, cinq ans après
la mort de Dumézil .
II - Le plaidoyer de Didier Eribon
Georges Dumézil avait répliqué
à ses calomniateurs d'une manière qu'il pouvait
espérer définitive . Mais, après sa mort,
la rumeur prit de l'ampleur. "Pareils aux accusations
de sorcellerie étudiées par Mary Douglas, explique
Didier Eribon, il existe dans le monde intellectuel des phénomènes
de rumeur, qui (...) peuvent conduire à vouer au bûcher
un savant et son uvre (...). Depuis quelques années,
Georges Dumézil est l'objet d'une rumeur de ce genre
: on raconte qu'il aurait eu de la sympathie pour le nazisme,
dans les années trente, et que son livre publié
en 1939, Mythes et dieux des Germains, porterait des "traces
évidentes" d'une telle inclination politique.
On raconte même (...) que cet ouvrage aurait "mystérieusement
disparu" des bibliothèques après la guerre."
Toutes ces attaques, ainsi que le montre D. Eribon, ont une
origine commune : l'article de C. Ginzburg, reproduit dans
Mythes, emblèmes et traces. Dumézil a eu la
chance insigne de trouver un avocat talentueux qui l'a définitivement
lavé de tout soupçon : D. Eribon a mené,
pour ce faire, une véritable enquête policière.
Faisant écho à C. Ginzburg, Blandine
Barret-Kriegel avait écrit dans Libération que
Dumézil aurait fait disparaître des bibliothèques
son livre de 1939. D. Eribon a pris la peine de vérifier
que Mythes et dieux des Germains se trouvait dans toutes les
bibliothèques où il devait être : au Collège
de France, à la Bibliothèque nationale, à
la bibliothèque Sainte-Geneviève, etc.. Nous
pouvons témoigner, pour notre part, qu'il est disponible
à l'Ecole normale supérieure (l'exemplaire est
dédicacé par le maître). Voilà
donc un exemple d'affabulation. Mais Dumézil avait-il
quelque chose à cacher, comme l'insinuait B. Barret-Kriegel,
après C. Ginzburg ? L'accusation se nourrit de certains
passages, comme celui-ci :
"Le troisième Reich n'a pas eu à créer
ses mythes fondamentaux : peut-être au contraire est-ce
la mythologie germanique, ressuscitée au XIXe siècle,
qui a donné sa forme, son esprit, ses institutions
à une Allemagne que des malheurs sans précédent
rendaient merveilleusement malléable ; peut-être
est-ce parce qu'il avait d'abord souffert dans les tranchées
que hantait le fantôme de Siegfried qu'Adolf Hitler
a pu concevoir, forger, pratiquer une Souveraineté
telle qu'aucun chef germain n'en a connu depuis le règne
fabuleux d'Odhinn. La propagande "néo-païenne"
dans l'Allemagne nouvelle est certes un phénomène
intéressant pour l'historien des religions : mais elle
est volontaire, à quelque degré artificielle.
Beaucoup plus intéressant, en tout cas, est le mouvement
spontané par lequel les chefs et la masse allemande,
après avoir éliminé les architectures
étrangères, ont coulé naturellement leur
action et leurs réactions dans des moules sociaux et
mystiques dont ils ne savaient pas toujours la conformité
avec les plus anciennes organisations, les plus anciennes
mythologies des Germains. (...) C'est cette sorte d'accord
préétabli entre le passé et le présent,
plutôt que les cas d'imitation consciente du passé,
qui constitue l'originalité de l'actuelle expérience
allemande."
Pour comprendre ce passage, pour l'interpréter
correctement, il ne faut pas l'extraire de son contexte, mais
il faut se reporter au début de la conclusion, où
Dumézil insiste sur le "glissement fonctionnel"
qui caractérise la mythologie germanique, par rapport
à l'idéologie tripartie dont elle a héritée
: "Cette mythologie, ces dieux, ont évolué
dans le sens militaire. En particulier, le souverain magicien
Odhinn a développé les puissances guerrières
que son prototype indo-européen ne contenait qu'à
l'état de germes. (...) Peut-être est-ce cette
"militarisation", déjà préhistorique,
de la mythologie qui lui a assuré une fortune à
peu près unique : car elle n'est pas morte avec les
formes extérieures du paganisme ; ou, ce qui revient
au même, elle a ressuscité au XIXe siècle,
elle a repris une valeur qu'il n'est pas excessif de qualifier
de religieuse et nous la voyons, de nos yeux, reprendre possession
des Germains continentaux, les disputer aux disciplines et
aux habitudes chrétiennes, avec toute la frénésie
d'une revanche."
Ici, Dumézil s'exprime sur un ton dépassionné,
presque neutre, comme le veut la loi du genre, dans un ouvrage
scientifique. Il croit pouvoir retrouver, dans l'identité
de l'Allemagne, des constantes guerrières, militaristes,
qui représentent une "déviation" à
l'égard de l'archétype indo-européen.
D. Eribon n'a aucun mal à montrer que l'auteur est
loin d'admirer les tendances qu'il prête à l'âme
germanique. De formation maurrassienne, Dumézil est
rempli de suspicion, et même d'aversion, envers "l'Allemagne
éternelle", que l'école d'Action française
tient pour plus ou moins barbare. A la même époque,
il écrit sous pseudonyme, dans le quotidien Le Jour,
des articles de politique étrangère qui sont
violemment anti-allemands. A l'inverse de ce que soutiennent
ses censeurs, Dumézil n'admire pas l'hitlérisme,
il le décrit au contraire comme une force brutale,
lourde de dangers pour ses voisins, marquée par l'hybris,
la démesure que stigmatisait les anciens.
Dumézil est d'autant moins suspect de nazisme
et d'antisémitisme qu'il a eu de nombreux maîtres,
protecteurs et amis qui étaient juifs. C'est ainsi
que sa candidature au Collège de France a été
présentée par Emile Benveniste et qu'il a été
reçu à l'Académie française par
Claude Lévi-Strauss...
Didier Eribon paraît ne rien ignorer de
la vie de Dumézil, en sorte que le dossier impressionnant
qu'il a réuni ne laisse aucune prise à l'accusation.
L'uvre de Dumézil est purement scientifique.
Elle ne servait aucune cause, bonne ou mauvaise, dans l'esprit
de son auteur. Et, si elle nous passionne aujourd'hui, c'est
en quelque sorte malgré lui.
Réflexions finales
Les rapports de la science avec la politique sont
trop souvent mal compris. Le procès fait à Dumézil
nous met en garde contre certains contresens. Les doctrines
politiques, quelles qu'elles soient, partent toujours de présupposés,
de croyances, d'opinions hypothétiques, vraies ou fausses.
En ce sens, elles s'exposent à la réfutation.
En matière économique, par exemple, le socialisme
et le libéralisme admettent des théories contraires.
L'expérience a tranché, en révélant
que la planification centralisée était beaucoup
moins efficace, pour la création de richesses, que
le régime de la propriété privée
et de la liberté d'entreprise. Cette observation doit
être généralisée. Les idées
de gauche, qui prennent leur source dans l'utopie égalitaire,
peuvent être réfutées par un examen objectif
des faits. C'est pour cela que le lyssenkisme s'efforce d'empêcher
la vérité de se faire jour dans les divers domaines
de la science, par les procédés du terrorisme
intellectuel. Et c'est aussi pour cela que le combat contre
le lyssenkisme et pour la vérité scientifique
est un combat décisif : il permettra, tôt ou
tard, de faire justice des mensonges de l'égalitarisme.
Il ne faut pas sauf à tomber dans
le scientisme s'imaginer, pour autant, que la science
suffise à fonder une politique. Elle est comme la preuve
par neuf en arithmétique, qui peut démontrer
qu'une opération est fausse, mais non pas qu'elle est
juste. Les doctrines politiques, en effet, n'impliquent pas
seulement des jugements de connaissance, elles font aussi
appel à des jugements de valeur. Prenons un exemple.
On sait, depuis Le Bon et Pavlov, que les foules peuvent être
manipulées et que les hommes peuvent être conditionnés.
Ces découvertes ont ouvert un large champ à
la tyrannie, au totalitarisme. Il serait absurde, cependant,
de nier les réflexes conditionnés, sous prétexte
de défendre la liberté !
Une autre observation s'impose, à propos
de Georges Dumézil. C'est qu'un grand savant n'est
pas maître de son uvre. Celle-ci lui échappe,
aussitôt qu'il l'a créée. "La seule
vraie question est la suivante, croit pouvoir affirmer D.
Eribon : trouve-t-on au point de départ de l'uvre
de Dumézil une source d'inspiration raciste ? "
Nous sommes bien heureux que ce ne soit pas le cas. Mais la
question n'a pas, au fond, l'importance que lui prête
D. Eribon. Pour juger de la validité d'une uvre
scientifique, on ne devrait faire entrer en ligne de compte
ni l'"argument par les intentions" ni l'"argument
par les conséquences". Imaginons hypothèse
d'école ! que Dumézil ait suivi la même
évolution politique que certains autres maurrassiens,
comme les collaborateurs de Je suis partout, Brasillach, Rebatet,
etc., et qu'il ait eu des accointances avec le nazisme : il
y a fort à parier que son uvre scientifique n'en
aurait guère été affectée. Et
quand même elle l'aurait été, les objections
d'ordre idéologique auraient encore été
hors de propos dans la discussion de ses conclusions.
La science repose tout entière sur le postulat
que l'on peut séparer les jugements de valeur des jugements
de connaissance. Le lyssenkisme et l'obscurantisme commencent,
à vrai dire, quand on conteste cette distinction cruciale,
qui est le critérium de la démarche scientifique.
Les conséquences que l'on peut tirer d'un
travail scientifique dans d'autres domaines, par exemple dans
celui de la politique, ne sont pas plus pertinentes pour apprécier
sa validité intrinsèque que les motifs qui ont
inspiré son auteur. La physique nucléaire n'est
pas réfutée par Hiroshima. De même, les
découvertes de Dumézil n'auraient pas été
objectivement compromises, même si l'Allemagne hitlérienne
avait tenté de les exploiter à des fins de propagande,
ce qui, au demeurant, n'a pas eu lieu. A fortiori est-il permis
d'y trouver un précieux enseignement sur les permanences
de notre histoire et sur notre identité la plus profonde.
N'en déplaise à Didier Eribon, dont l'essai
atteint ici ses limites, Michel Poniatowski avait raison de
souligner l'importance de l'héritage indo-européen
dans son ouvrage de 1978, L'Avenir n'est écrit nulle
part, et de déplorer que le fait indo-européen
soit méconnu .
Comme le Club de l'Horloge l'a écrit dans
Les Racines du futur, le modèle des trois fonctions
est une clé pour comprendre la crise des sociétés
occidentales au XXe siècle. Celles-ci ont perdu le
sens du sacré et de l'héroïsme dimensions
propres aux deux premières fonctions et sont
devenues des sociétés unifonctionnelles, matérialistes
et sans âme . Pour retrouver la hiérarchie des
valeurs que demande l'équilibre social, il est bon
de se ressourcer dans notre héritage le plus ancien.
La France, en effet, est triplement indo-européenne,
puisqu'elle est née de la symbiose de trois peuples
de cette famille : les Romains, qui lui ont apporté
sa langue, ses institutions, sa religion (celle de l'Eglise
catholique et romaine) ; les Francs, qui lui ont donné
son nom, ses traditions monarchiques et seigneuriales ; les
Gaulois, qui ont déterminé son tempérament
national et la plupart de ses coutumes. Ici aussi, la science
vient en renfort de la tradition. Nous ne devons pas avoir
peur du progrès des connaissances. Il est riche de
promesses pour notre avenir.
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