|
29 juin 1994
JOHN
KENNETH GALBRAITH, PRIX LYSSENKO EN 1994
pour sa défense du salaire minimum et
des politiques socialistes de lutte contre le chômage
A première vue, le parcours de John Kenneth
Galbraith ne présente pas d'anomalie particulière.
Né en 1908 au Canada, cet homme du siècle mène
aux États-Unis une brillante et double carrière
d'universitaire et de haut fonctionnaire de l'administration
fédérale, passant, comme l'a fait Keynes en
son temps, de l'une à l'autre, au vu des circonstances
et de ses relations. En tant qu'universitaire, il fut professeur
d'économie politique à la prestigieuse université
d'Harvard, et fut élu, au début des années
soixante-dix, président de l'American Economic Association
qui regroupe la plupart des économistes américains.
En tant que haut fonctionnaire, il occupa plusieurs postes
importants à Washington, et notamment celui d'ambassadeur
en Inde, sous l'administration Kennedy, expérience
dont il tira, entre autres, deux ouvrages : le Journal d'un
ambassadeur, et un roman intitulé Le Triomphe (1968,
traduction française chez Gallimard, 1969).
Ce parcours presque exemplaire ne mériterait
pas les honneurs du prix Lyssenko, si l'on ne s'en tenait
qu'aux apparences. En revanche, au delà des fonctions
assurées par J.K. Galbraith, il y a sa pensée,
exprimée dans de nombreux ouvrages et articles dont
l'analyse révèle un auteur lyssenkiste de premier
plan.
Au delà de ses fonctions officielles,
J.K. Galbraith s'est toujours fait le porte-parole de la gauche
radicale américaine, celle constituée par ceux
que l'on appelle parfois, malheureusement, des "libéraux",
le terme américain liberal n'ayant en l'occurrence
rien à voir avec sa signification européenne.
Ainsi, s'il a présidé l'American Economic Association,
Galbraith était aussi le président de l'A.D.A.,
"Les Américains pour l'action démocratique",
l'une des organisations les plus influentes de cette gauche
radicale américaine. De même, son roman tiré
de son expérience d'ambassadeur est une satire impitoyable
des aspects les plus noirs de la diplomatie américaine,
en même temps qu'un fervent plaidoyer pour ces blanches
colombes que sont les révolutionnaires marxistes d'Amérique
latine.
Cela dit, on n'est pas nécessairement lyssenkiste
parce que l'on est engagé idéologiquement à
gauche, même si cet engagement y prédispose.
Le lyssenkisme de Galbraith ressort en fait de ses écrits
qualifiés d'économiques qui, depuis la fin de
la Seconde guerre mondiale, alimentent, avec succès,
le marché des idées. Ces écrits présentent,
en effet, une démarche typique qui justifie le choix
d'aujourd'hui du jury du Club de l'Horloge. Dans un premier
temps, Galbraith dénonce la science économique
comme Lyssenko combattait la génétique, en accusant
les économistes d'être idéologiquement
biaisés par leur foi dans le marché, de défendre
une science réactionnaire justifiant le conservatisme
et l'inégalité. Dans un second temps, et comme
l'a fait Lyssenko, Galbraith développe sa propre analyse,
une vision du monde et des relations économiques inspirée
de la vulgate marxiste et qui, à défaut de fondements
scientifiques, repose sur une rhétorique et des arguments
idéologiques. Cette démarche est tellement caractéristique,
que si le prix Lyssenko n'existait pas, on pourrait délivrer
un prix Galbraith... dont Lyssenko serait un des premiers
lauréats !
Dès 1952, J.K. Galbraith publie deux ouvrages
significatifs. D'une part, A Theory of Price Control , dans
lequel, pour lutter contre l'inflation, il propose, au lieu
de l'approche monétariste qualifiée de "mystique",
une fixation administrative du prix et des salaires, comme
si le blocage du thermomètre empêchait le malade
d'avoir la fièvre. D'autre part, est publié
la même année Le Capitalisme américain
: le concept du pouvoir compensateur (traduction française
en 1955), dans lequel il développe la thèse
selon laquelle toute concentration de pouvoirs en suscite
une autre qui lui fait contrepoids : les grandes entreprises
suscitent de puissants syndicats, et les deux favorisent une
importante administration publique, cette nouvelle trinité
galbraithienne étant considérée comme
"sainte", puisqu'elle intègre l'extension
de l'Etat. Cette thèse a été démontée
notamment par George Stigler (A.E.R., mai 1954), qui a montré
que grandes entreprises et grands syndicats ne sont pas toujours
en rapport d'opposition, et que ces deux groupes peuvent s'entendre
ensemble sur le dos des consommateurs ; en outre, l'extension
de l'Etat n'est pas la conséquence de l'existence de
ces grands groupes, mais ce sont plutôt ceux-ci qui
sont la résultante d'une économie administrée
; enfin, on constate que la plus grande concentration du pouvoir
syndical se trouve dans les secteurs où le pouvoir
des employeurs est peu concentré.
Mais les faits sont le dernier souci de notre
auteur, dont les concepts clés, tel celui du pouvoir
compensateur, sont difficilement testables et procèdent
de simplifications et de généralisations abusives.
Dans ces deux premiers ouvrages de 1952, la manière
galbraithienne est déjà bien au point. La pensée
se développe suivant la "rhétorique du
sarcasme", qui présente les opposants de façon
si ridicule que l'on se dispense d'une réfutation logique
de leurs arguments, le dénigrement allant jusqu'à
des attaques ad hominem, les accusant de défendre des
intérêts acquis à travers leurs absurdes
doctrines.
Cette rhétorique se retrouve dans l'ouvrage
le plus célèbre de J.K. Galbraith : L'Ere de
l'opulence, paru en 1958, comme dans son ouvrage sans doute
le plus ambitieux, Le nouvel Etat industriel, publié
en 1968. L'auteur y abandonne pratiquement le thème
du pouvoir compensateur, mais continue à prôner
les avantages d'une extension des pouvoirs économiques
de l'Etat sur la base d'arguments renouvelés, toujours
aussi peu scientifiques, non testables, et où l'affirmation
idéologique l'emporte sur la recherche de la vérité.
Dans L'Ere de l'opulence, sont dénigrés
les goûts des gens ordinaires, supposés être
manipulés par la publicité des grands groupes
industriels. Dans Le nouvel Etat industriel, le concept de
"technostructure" remplace celui de pouvoir compensateur
comme élément de régulation de la société.
Ces deux ouvrages ont connu un succès médiatique
et une popularité d'autant plus surprenante que leurs
thèses ne résistent pas à l'analyse.
Ainsi, la notion d'opulence n'est jamais précisément
définie, alors même qu'elle exige, d'après
Galbraith, une nouvelle analyse économique. L'erreur
épistémologique étant ici de croire que
la science économique dépend d'un quelconque
niveau de richesse ou de pauvreté, alors que le degré
de généralité de ses lois la rend indépendante
de ce niveau. De même, s'il est vrai, et même
banal, de constater que l'utilité marginale des biens
décroît pour les agents dont le revenu augmente,
il est faux de penser, comme le fait Galbraith, que cette
utilité marginale est quasi nulle. Sa décroissance
ne dit rien sur son niveau, et si le point de satiété
était atteint, les échanges économiques
n'auraient sans doute plus lieu. L'argument selon lequel ces
échanges sont artificiellement maintenus par la publicité
des grands groupes n'est pas démontré. Le déterminisme
naïf de Galbraith, en la matière, laisse ouverte
la question de savoir pourquoi la publicité n'influence
pas notre auteur. Et s'il a le droit ne de pas avoir les mêmes
goûts que ceux de la plupart des gens, il n'a pas celui
d'imposer aux autres ses propres préférences.
C'est pourtant ce qu'il voudrait faire en confiant à
l'Etat l'éducation des goûts des individus, pour
les sortir des griffes de la publicité des producteurs.
La désinformation est là typiquement lyssenkiste,
car, en réalité, ce n'est pas la publicité,
mais Galbraith lui-même qui tient à supprimer
le libre choix des consommateurs, et c'est lui qui voudrait
imposer un nouvel ordre artificiel de préférences
par l'action coercitive de la puissance publique. En fait,
Galbraith ignore délibérément la distinction
entre le marché économique et le marché
politique, entre le contrat et la contrainte.
Ce dénigrement de la souveraineté
du consommateur sera renforcé par la vision du "nouvel
Etat industriel", où des technocrates gestionnaires
aidés par l'Etat sont supposés commander à
l'économie moderne. D'après Galbraith, celle-ci
est dominée par des groupes géants contrôlés
par une "technostructure" recherchant la croissance
plutôt que le profit, et reléguant l'actionnaire
à un rôle purement passif. Et de terminer son
allocution présidentielle, lors de la conférence
annuelle de l'American Economic Association en 1972, par ces
mots : "Si L'Etat est la commission exécutive
du capital concentré et planifié, c'est en partie
parce que l'économie néo-classique fait taire
ceux qui soupçonnent qu'il en est ainsi..."
La vision de l'économie moderne proposée
par Galbraith n'est qu'une répétition du thème
marxiste de la concentration croissante des entreprises, agrémentée
de quelques idées de Thorstein Veblen et de James Burnham.
Il s'agit d'une vision idéologique, qui ne repose sur
aucune base empirique. Au contraire, les travaux du professeur
britannique John Jewkes, comme ceux du professeur américain
Harold Demsetz, montrent que "presque toutes les observations
recueillies de façon systématique infirment
cette doctrine". Aucun indice n'a pu être trouvé
du fait que la maximisation des ventes se substitue à
la maximisation du profit, et le rôle des marchés
financiers, que tout le monde peut constater, contredit la
thèse d'un actionnariat passif. Des savants aussi différents
que R. Solow, M. Friedman ou J. Meade ont rejeté la
vision galbraithienne pour manque de réalisme et de
preuve, et un spécialiste de la structure de l'industrie
aussi renommé que le professeur G.C. Allen n'a pas
hésité à démissionner de l'American
Economic Association lorsqu'il apprit la présidence
de Galbraith, afin de protester contre l'élection d'un
penseur dogmatique trop éloigné des critères
de scientificité.
Dans une conférence prononcée en
1976 devant l'Institute of Economic Affairs de Londres, Milton
Friedman n'hésitait pas à déclarer que
Galbraith ne doit pas être considéré comme
un savant recherchant des explications, mais plutôt
comme un missionnaire cherchant à recruter des adeptes.
L'important n'est pas son hypothèse mais son idéologie,
car son interprétation de l'économie dérive
de sa perspective idéologique et non l'inverse.
A ce titre, il mérite amplement le prix
Lyssenko.
ANNEXE
J.K. GALBRAITH ET LA DEFENSE DU SALAIRE MINIMUM
L'analyse économique élémentaire
démontre qu'un salaire minimum, imposé par la
puissance publique, est un facteur de chômage. En effet,
en limitant la flexibilité des salaires sur le marché
du travail, il ne permet pas à l'offre et à
la demande de main-d'uvre de s'équilibrer librement.
L'O.C.D.E. a encore rappelé cette évidence en
1994, en soulignant, en ce qui concerne la France, que le
niveau élevé du salaire minimum était
une des causes les plus importantes du chômage des travailleurs
peu qualifiés et notamment des plus jeunes.
J.K. Galbraith, quant à lui, s'est toujours
déclaré chaud partisan du salaire minimum, notamment
dans son allocution de 1972, devant l'American Economic Association.
Il a réitéré récemment, dans un
article publié par Le Monde le 29 mars 1994 sous le
titre : "Si vous baissez les salaires, vous augmenterez
le chômage." L'auteur y emploie des arguments typiquement
lyssenkistes, déclarant notamment : "Les gens
qui veulent baisser les salaires (...) veulent, en fait, économiser
de l'argent ; leur argument est un habillage superficiel de
la traditionnelle exploitation des salariés, y compris
des plus jeunes. Je soutiens fermement le salaire minimum.
Sans aucun compromis possible."
Comme à l'accoutumée, J.K. Galbraith
multiplie les affirmations sans preuve, en dénaturant
l'opinion de ses adversaires. Les économistes qui se
prononcent pour la suppression du salaire minimum ne souhaitent
pas la baisse des salaires. Ils pensent seulement qu'il n'appartient
pas à l'Etat de les fixer de manière autoritaire.
On peut même estimer que les salaires seront probablement
plus élevés, à terme, dans un pays qui
se sera débarrassé de ce genre de réglementations,
puisqu'il sera plus prospère.
REFERENCES BIBLIOGRAPHIQUES
Ouvrages de John Kenneth Galbraith
Le Triomphe, Gallimard, 1969
Journal d'un ambassadeur, Denoël, 1970
L'Ere de l'opulence, Calmann-Lévy, 1972
La Science économique et l'intérêt
général, Gallimard, 1974
Le nouvel Etat industriel. Essai sur le système
économique américain, Gallimard, 1979
Chroniques d'un libéral impénitent, Gallimard,
1981 (inclut, pp. 351-368, l'allocution présidentielle
de 1972 devant l'American Economic Association, "L'Economiste
face à la question du pouvoir")
Anatomie du pouvoir, Le Seuil, 1985
Capitalisme, communisme et coexistence : de l'antagonisme
à l'entente (avec Stanislav Menchikov), Interéditions,
1988
Accueil - Retour
- Haut de page
|