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7 décembre 1995
JEAN-PIERRE
CHRETIEN, PRIX LYSSENKO EN 1995 pour son analyse des ethnies
africaines, décrites comme un fantasme inventé par la colonisation
par Bernard Lugan
Dans les Afriques des savanes, des déserts,
des fleuves ou des hautes terres,
vivent de nombreux peuples divisés en ethnies, en tribus
et en clans. Cette réalité inscrite dans la
nuit des temps est, dans tous les cas, antérieure à
la colonisation européenne.
Jean-Pierre Chrétien, directeur de recherches
au C.N.R.S. et membre du Centre de recherches africaines de
l'université Paris I, soutient depuis bientôt
trente années que ce serait au contraire la colonisation
qui aurait, en amplifiant des caractéristiques secondaires
ou mouvantes, créé l'ethnisme et qui serait
donc responsables des sanglants événements que
connaît aujourd'hui le continent noir.
Autour de Jean-Pierre Chrétien se sont rassemblés
deux ou trois dizaines de chercheurs français et africains
qui ont entrepris d'élargir à d'autres régions
du continent les postulats primitivement énoncés
pour les Tutsi et les Hutu du Rwanda et du Burundi.
Depuis deux décennies, ces chercheurs ont
obtenu le quasi-monopole de l'accès aux revues scientifiques
françaises. Avec les massacres du Rwanda, ce monopole
a été étendu aux media ; le tout dans
la plus pure tradition lyssenkiste d'exclusivité donnée
à l'idéologie officielle. Dans l'ex-U.R.S.S.,
elle était définie par le politburo ; en France,
elle l'est par la trentaine de journalistes qui dirigent en
réalité le monde médiatique.
I - Les ethnies : un fantasme colonial ?
> Le schéma théorique de J.-P. Chrétien
repose sur deux postulats énoncés avec constance
depuis bientôt trente ans dans plusieurs livres, et
deux ou trois dizaines d'articles, publiés soit dans
des revues spécialisées, soit dans la "grande
presse" (voir la bibliographie jointe).
1) - Premier postulat : les affrontements qui
ensanglantent le Rwanda et le Burundi depuis 1959 ont des
causes historiques qui remontent aux représentations
raciales ou ethniques caricaturales élaborées
à l'époque coloniale.
2) - Second postulat : cette "obsession ethnique",
selon l'expression de Chrétien, repose sur une profonde
méconnaissance de la réalité régionale,
où les classiques oppositions Hutu-Tutsi sont sociales,
avant d'être ethnico-raciales.
Deux des publications de J.-P. Chrétien (1976 et 1985)
permettent de cerner l'ensemble de ses propositions.
Dans Les Fratricides légitimés (1976),
il écrit que la spécificité des violences
au Rwanda et au Burundi a été trahie par le
discours gobinien colonial reposant sur le mythe hamitique
(la supériorité des Tutsi) qui caricatura les
rapports sociaux pour en faire un stéréotype
racio-féodal.
Dans Hutu et Tutsi au Rwanda et au Burundi (1985),
Chrétien reprend ses précédentes affirmations
: les Hutu et les Tutsi ne sont pas des ethnies, puisqu'ils
ont en commun la langue, la culture, l'histoire et l'espace
géographique. Ce qui les sépare est économique
: les Tutsi sont pasteurs et les Hutu agriculteurs. En revanche,
la cristallisation ethnique qui a conduit aux massacres est
contemporaine. L'ethnicité a, en effet, été
inventée, ou amplifiée, par l'administration
coloniale et les missionnaires catholiques, en vue d'objectifs
stratégiques importés.
Le thème le plus fréquent que l'on
retrouve dans les publications de Jean-Pierre Chrétien
est donc celui des origines coloniales du conflit Hutu-Tutsi.
Dans le seul article cité ci-dessous (1985), l'on retrouve
les mots ou membres de phrase suivants : "fantasmes entretenus
et diffusés à l'ombre du colonialisme"
; "racialisation" de l'histoire" ; "schéma
historique de type médiéval", etc..
Car J.-P. Chrétien va jusqu'à parler
explicitement de "fantasme". Il le fait aussi bien
dans des publications spécialisées : "L'ethnicité
se réfère moins à des traditions locales
qu'à des fantasmes plaqués par l'ethnographie
occidentale sur le monde dit coutumier" (1985), que dans
des quotidiens. Son préféré semble être
Libération, du moins si l'on s'en tient à la
fréquence des billets qu'il y signe :
"Rwanda : la démocratie des quotas
"En fait, les colonisateurs avaient fantasmé
durant soixante ans sur la supériorité jugée
naturelle des "pasteurs hamites", les Tutsis, considérés
comme des alliés faits pour gouverner les "paysans
nègres bantous", les Hutus. L'unité de
langue, de culture et d'histoire fut traitée comme
un détail : seul comptait le critère somatique,
la fréquence de traits définis selon une typologie
ressassée sur une mode plus esthétique que biologique."
Chrétien ne va pas jusqu'à nier
la totalité des différences Tutsi-Hutu. Comment
le pourrait-il, d'ailleurs, à moins de décider
de se crever les yeux et de détruire l'ensemble des
sources de l'histoire régionale ? Sa démarche
est, en effet, plus subtile, dans la mesure où c'est
une théorie qu'il avance ; une théorie qu'il
est d'ailleurs bien incapable de fonder, mais qui, ancrée
sur le substrat de la prétendue culpabilité
coloniale, lui permet de progresser avec bonne conscience,
tout en étant écouté avec bienveillance
par les partisans de la thèse du passif colonial.
Ainsi, avec les Tutsi et les Hutu, "nous sommes en présence
du phénomène classique de la rencontre de populations
d'origines différentes, aboutissant, en général,
à la fusion et à la naissance de peuples nouveaux."
(Mais,) "quand, à la fin du XIXe siècle,
se présentèrent les premiers Européens,
les oppositions historiques furent "gelées"
et consolidées artificiellement au détriment
de l'unité nationale." (1967 :11).
L'idéologie sous-entendue dans cette citation
est claire : rien de fondamental, d'essentiel, de définitif,
ne séparait Tutsi et Hutu, qui étaient en phase
de fusion dans le "melting pot" national. Hélas,
cette belle harmonie sociale en gestation n'allait pas survivre
à la colonisation.
Le colonisateur transcrivit, en effet, au Rwanda
et au Burundi, des schémas féodaux européens
: il observa à travers un regard faussé par
la lumière d'Afrique ce qu'il pensa être des
différences physiques, culturelles et politiques, là
où n'existaient que paix et concorde entre sujets différents
certes, mais égaux et presque frères d'une monarchie
unificatrice des énergies nationales.
C'est ainsi que les concepts Hutu-Tutsi, qui n'avaient
rien d'inné, puisqu'ils recouvraient d'abord une spécialisation
économique, donc momentanée, entre agriculteurs
et éleveurs, furent figés (Chrétien écrit
"gelées) et maintenus sur des bases incomprises
(Chrétien écrit "consolidées artificiellement")
par les missionnaires et les agents coloniaux. Ceux-ci en
firent des castes (fermées et héréditaires)
fondées sur les artificielles différences raciales
qu'ils croyaient déceler entre les deux populations.
Ainsi, grâce à cette dissociation ethnico-raciale
volontariste, la puissance coloniale réussit-elle à
imposer facilement sa présence, ce qui aurait demandé
davantage d'efforts dans le cas d'une résistance nationale.
Ce postulat énoncé par J.-P. Chrétien
allait rapidement être étendu à d'autres
parties de l'Afrique. L'école révisionniste
de la Crête Congo-Nil entra même dans la célébrité
quand une africaniste de renom, Catherine Coquery-Vidrovitch,
professeur à l'université de Paris VII, fit
connaître ses propositions à l'ensemble des étudiants
africains et à ceux de leurs camarades français
qui suivaient un enseignement en histoire africaine et qui
n'avaient à leur disposition que son propre ouvrage,
largement popularisé par le ministère de la
Coopération et par les media (Coquery-Vidrovitch, 1985).
Dans ce livre, l'auteur ne craint en effet pas d'affirmer
que c'est durant la période coloniale que "l'ethnie
fut largement fabriquée à des fins de contrôle,
non seulement administratif et politique, mais aussi religieux"
.
Et quand la colonisation ne créa pas les
ethnies, elle en figea l'évolution vers la création
d'un tout commun supérieur : "(...) l'ethnographie
coloniale fut trop contente de figer ces réalités
mouvantes à l'intérieur de territoires stables,
propres à faciliter dénombrements, levée
de l'impôt et recrutements de travailleurs : les "ethnies"
devinrent "tribus" - ce qui permettait doublement
d'évacuer l'idée de "nation", domaine
réservé de l'État occidental. D'autre
part, le rejet du monde blanc incita les Africains à
entrer dans ce jeu : l'oppression favorisa la quête
désespérée d'un réenracinement
identitaire ; le sentiment ethnique devint revendication de
leur différence ; il se rigidifia, voire s'inventa
comme autonome et ancien." (Coquery-Vidrovitch, Le Monde
Diplomatique, juillet 1994)
II - Les Tutsi : une création coloniale
?
Dans toute la région interlacustre de
l'Afrique orientale, et notamment au Rwanda et au Burundi,
existaient, avant l'arrivée des Européens, des
royaumes dominés par une aristocratie pastorale tutsi,
hima, hinda, bito ou encore cwezi.
Quand les premiers Européens pénétrèrent
au Burundi et au Rwanda, à partir de 1892 et de 1896,
ils y observèrent la coexistence de plusieurs "races"
dans ces royaumes, dominés par celle qui avait la stature
la plus élevée et les apparentements somaliens
ou galla les plus visibles. Une taille élevée,
un port altier et même arrogant, tels apparurent les
Tutsi aux premiers voyageurs. Le "paraître"
tutsi impressionna à ce point tous les voyageurs de
cette époque qu'il leur sembla naturel de voir cette
"race" commander à la masse de la population,
à l'évidence, selon eux, d'une autre origine.
Au Rwanda et au Burundi, le modèle morphologique
tutsi était particulièrement recherché.
C'est ainsi que, pour que les enfants puissent l'approcher,
les grands-mères et les mères agissaient sur
leur physique : élongation de la colonne vertébrale,
application de cordelettes et de compresses d'herbes chaudes
destinées à produire un crâne à
la "belle" dolichocéphalie et au front bombé.
Peut-on sérieusement prétendre que cette recherche
d'un morphotype codifié serait une conséquence
artificielle résultant de la présence coloniale
et non un idéal traditionnel ? Evidemment non.
Les Tutsi véhiculaient leur propre idéologie,
liée à une différence intrinsèque
antérieure à la venue des Blancs. Elle se manifestait
essentiellement par un orgueil racial et une revendication
de supériorité. S'affirmant d'essence divine,
les Tutsi ne pouvaient que commander aux Hutu ! Leur origine
est relatée dans le mythe de Kigwa, ancêtre de
Gihanga, premier roi du Rwanda. Il date du XIIe siècle.
La colonisation n'y est donc pour rien !
Siècle après siècle, les Tutsi avaient
réussi à persuader les Hutu :
- de leur infériorité de nature ;
- de la supériorité innée des Tutsi,
de leur courage et leur invincibilité.
Cette supériorité des Tutsi face
à l'humble soumission des Hutu ne doit cependant pas
cacher qu'au-delà de la domination d'une "race"
sur une autre Tutsi et Hutu adhéraient au même
système de valeurs dépendant du bétail
bovin et qu'ils formaient, en principe, une nation linguistiquement
unie sous l'autorité d'un seul souverain. Tout le génie
politique des Tutsi est là : les dominés adhéraient
à la domination qui les enserrait définitivement,
car, au-delà de la division en pasteurs et en agriculteurs,
les barrières étaient quasiment infranchissables
entre Tutsi et Hutu. Et ce, même si, au début
du XXe siècle, quelques Tutsi "déchus"
cultivaient la terre, cependant que d'assez nombreux Hutu
possédaient en propre du bétail. Mais un Tutsi
sans vaches demeurait un Tutsi et un Hutu qui possédait
un troupeau ne devenait pas Tutsi pour autant. Le roi pouvait
néanmoins hisser à la "tutsité"
quelques rares Hutu qui s'étaient particulièrement
distingués au combat ou dans toute autre circonstance.
La faible fréquence de ces "anoblissements"
est d'ailleurs établie par les traditions, qui conservent
la mémoire de quelques exemples durant chaque règne
.
Contrairement à ce que veut faire croire
J.-P. Chrétien, la différence entre les Tutsi
et les Hutu était raciale et non économique.
Selon lui, et tout au contraire, dans les anciens
Rwanda et Burundi, les riches avaient pour nom Tutsi et les
pauvres celui de Hutu. Le passage d'un groupe à un
autre était permanent et ce sont les colonisateurs
qui codifièrent avec des a priori racialistes une réalité
à dominante économique.
Plus encore que par la possession de bovins, en
définitive accessibles aux Hutu par le moyen du commerce
(Lugan, 1976 ; 1983), les Tutsi protégeaient, garantissaient
leur différence et, par voie de conséquence,
leurs privilèges, par la sélection "raciale"
des femmes tutsi : "(...) dont la fonction (...) était
de reproduire les différences racialo-sociales. La
supériorité stratégique de l'aristocratie
reposait sur le fait qu'elle pouvait "améliorer"
la qualité de ses femmes et en dernier ressort du morphotype
Tutsi en les choisissant dans un pool de variabilité
morphologique élargi." (Desmarais, 1977, p. 219)
Dès lors, la transmission du type physique
idéal par accentuation des traits Hima-Tutsi ne se
faisait qu'au sein du monde pastoral tutsi et les Hutu en
étaient donc totalement et automatiquement écartés.
Ils pouvaient posséder des vaches, mais ils ne risquaient
pas pour autant de devenir Tutsi. Leur seule chance d'avoir
accès à la "race dirigeante" était
d'épouser une fille tutsi qui transmettrait à
ses enfants quelques-uns des traits physiques "idéaux".
La vache cédait le pas à la jeune fille tutsi.
"Pour devenir Tutsi, il faudra désormais ajouter
à la possession de vaches la naissance d'une femme
de qualité et l'héritage de traits distinctifs.
Survalorisées, les femmes Tutsi feront l'objet d'une
sélection. Celles qui possédaient le physique
caractéristique seront prises par le roi et les nobles
de la Cour, sans dot, ou échangées entre Tutsi
puissants." (Desmarais, 1977, p. 89)
Peut-on sérieusement soutenir que cette recherche "morphotypique"
hima-tutsi soit le résultat d'une présence coloniale
de quelques décennies à peine ? Bien évidemment
non, mais J.-P. Chrétien refuse de l'admettre, ce qui
dénote un singulier aveuglement.
III - Une méthodologie insolite et déroutante
Comme l'écrit R. Lemarchand, professeur
d'anthropologie Outre-Atlantique et spécialiste du
Rwanda et du Burundi, le problème avec J.-P. Chrétien
est que l'"on ne sait jamais très bien où
finit le plaidoyer et où commence l'analyse scientifique
; où se situe l'exhortation, la vindicte ou l'affirmation
gratuite (...) et où s'amorce le discours de l'historien-politiste".
(Lemarchand, 1990, p. 242)
Pour tenter de le savoir, il importe donc de nous pencher
plus avant sur la méthode de Chrétien. Elle
repose sur trois piliers.
1) - Sa thèse, avancée en opposition
à celle qu'il dénonce, est toujours présentée
sous forme de genèse de l'évolution de l'idée
qu'il combat.
Mélangeant les références
à des auteurs sérieux à d'autres puisées
à des sources obsolètes ou même contestables,
il fait l'histoire de l'histoire de la question qu'il traite,
ce qui lui suffit, en mettant en évidence des cas extrêmes,
à réfuter l'opinion adverse. Un peu comme si
l'on refaisait l'histoire de l'histoire de la découverte
de la théorie de la gravitation, en soulignant les
extravagances liées à un moment de l'évolution
des connaissances, pour nier la découverte de Newton,
en refusant de voir que le progrès de l'esprit humain
conduisant aux découvertes se fait généralement
par tâtonnement.
C'est pourtant très exactement ainsi que
Chrétien procède avec les écrits des
premiers missionnaires catholiques installés dans ces
régions et dans lesquels il n'a évidemment aucun
mal à trouver les références bibliques
qui vont lui permettre, pense-t-il, de ridiculiser et de réduire
à néant toute opinion ultérieure allant
à l'encontre de son propre postulat.
L'une de ses cibles favorites est de R.P. Van
Der Burgt, qui publia, en 1903, le premier ouvrage descriptif
consacré aux peuples et à l'histoire du Burundi,
ainsi qu'une grammaire de la langue rundi.
Certes, et il est heureux qu'il en soit ainsi,
car le progrès des connaissances est une réalité,
le style du dictionnaire ethnologique du R.P. Van Der Burgt
a considérablement vieilli et ses hypothèses
sont aujourd'hui totalement démodées. Au lieu
de considérer ces écrits comme un moment de
l'historiographie régionale, Chrétien les présente,
au contraire, comme l'illustration des fantasmes coloniaux
projetés sur le corps social du Burundi.
Dès lors, en discréditant leur auteur,
ce sont ces mêmes fantasmes qui sont dénoncés
et Chrétien parle du R.P. Van Der Burgt comme d'un
"étrange personnage", comme d'un "évangélisateur
peu inspiré", "volontiers baroudeur",
comme d'un "autodidacte confus", etc..
2) - Un refus constant des faits objectifs.
Placée à la confluence de la méthode
Coué et du plus absurde négationnisme, la méthode
de J.-P. Chrétien pâtit de son obsession à
vouloir nier le caractère héréditaire
des différences entre les Tutsi et les Hutu.
Afin d'occulter les preuves scientifiques, il utilise un procédé
très lyssenkyste, qui, par sa constance et par son
acharnement répétitif, tend à devenir
efficace : il affirme que tout ce qui va à l'encontre
de son opinion n'a pas de sens, que tous les chercheurs ou
observateurs ont été abusés ou ont abusé
l'opinion et que lui seul a tout compris.
Comme Albert Jacquard, autre lauréat du
prix Lyssenko, qui nie l'existence des races, Chrétien
nie l'existence innée des caractères ethniques.
Comme Albert Jacquard, il se réfugie dans le négationnisme
sémantique. Pour ces deux chercheurs, certains mots
sont proscrits : notamment hérédité et
race, qui ne sont que des mirages et des fantasmes. Chrétien
veut alors nous persuader que nous sommes trompés par
nos sens, car nous voyons que les ethnies existent, alors
qu'elles n'existent pas ou qu'elles n'existent pas comme nous
croyons qu'elles existent... puisque c'est notre propre idéologie
plaquée sur l'Afrique qui leur a donné naissance.
Fidèle héritier de Jean-Jacques
Rousseau qui, au début du Discours sur l'origine de
l'inégalité, s'écriait : "Commençons
par écarter tous les faits, car ils ne touchent point
à la question", J.-P. Chrétien est régulièrement
contredit par la réalité, ce qui ne l'engage
à aucun moment à remettre en cause ses certitudes.
Deux exemples permettent de mettre en évidence cette
exceptionnelle obstination.
a) - En 1986, Chrétien et Le Jeune (1986 : 337) décrivent
le Rwanda et le Burundi comme "représentant aujourd'hui
une sorte d'oasis de calme et de sérieux", notamment
au Burundi, où "le principe affirmé est
celui du dépassement des clivages ethniques, le refus
de ce que l'on appelle le tribalisme".
Moins de deux années plus tard, en août 1988,
de terribles massacres se produisaient au Burundi, coûtant
la vie à des milliers de Tutsi et probablement à
plusieurs dizaines de milliers de Hutu, tués dans des
représailles militaires.
b) - 1993, une erreur d'analyse de plus.
Ces faits tragiques n'entamèrent pas les certitudes
de Chrétien, puisque, cinq années plus tard,
et alors que la guerre Tutsi-Hutu faisait rage au Rwanda depuis
1990 et qu'au Burundi l'on procédait à un regroupement
ethnique, donc à une partition de fait, il accordait
un long entretien à la revue Marchés Tropicaux,
dans lequel il reprenait l'essentiel de ses postulats.
"Tournant historique au Burundi et au Rwanda.
"M. Jean-Pierre Chrétien, directeur
de recherches au C.N.R.S., appartenant au centre de recherches
africaines de l'université de Paris I, et dont les
travaux sur la région des Grands Lacs sont remarqués,
fait pour nos lecteurs le point de l'évolution politique
capitale qui s'est produite au Burundi et au Rwanda ces derniers
mois :
"En deux mois, de juin à août
1993, le Burundi et le Rwanda ont vécu des événements
inimaginables il y a quelques années et dont l'éventualité
laissait encore incrédules nombre d'observateurs au
début de l'année. Ils entrent en principe dans
une ère nouvelle de leur vie politique et sociale.
Mais ce tournant spectaculaire n'est que l'accélération
d'une évolution sociale et culturelle plus profonde.
"Si elle se confirme, la marche simultanée
vers plus de démocratie et plus de paix, à laquelle
aspirent sans aucun doute la quinzaine de millions d'habitants
concernés, représente un tournant remarquable,
surtout quand on voit les déchirements et les impasses
dans lesquels se débattent actuellement tant de pays
d'Afrique noire. Ayant en tête les crises violentes
qui, depuis leur indépendance, ont frappé le
Rwanda et le Burundi (encore en août 1988, en novembre
1991 et en avril 1992 dans ce pays), beaucoup de commentateurs
ont tendance à ne lire la conjoncture actuelle qu'en
termes de confrontations ou de rééquilibrages
"ethniques". Le rôle des réfugiés
tutsi dans le mouvement armé des inkotanyi (les "bagarreurs")
du FPR a inspiré des divagations nourries des clichés
du début du siècle : revanche des "féodaux",
soif de domination tutsi sur la région des sources
du Nil, etc..
"La démocratisation du pays, amorcée
au lendemain de la crise sanglante de Ntega-Marangara en 1988,
a été liée en son principe à la
résolution de la question dite ethnique. Depuis les
massacres de 1972, qui avaient débouché sur
une exclusion politique de fait des Hutu, pourtant composante
majoritaire de la population, la société burundaise
se trouvait piégée par la hantise d'une véritable
guerre raciale. Les efforts indéniables de développement
économique et social et même de reconstruction
d'une unité nationale à l'époque de la
IIe République (1976-1987) n'avaient pas débloqué
une situation marquée par la poursuite d'une pratique
sécuritaire tutsi.
"Ce climat de violence fait ressortir dramatiquement
l'enjeu de la crise. Elle n'oppose pas des "communautés
ethniques", comme s'obstinent à le laisser croire
les amis traditionnels du régime de Kigali (par exemple
la démocratie-chrétienne belge), (...) rejointe
apparemment par certains milieux français qui, encore
en février-mars dernier, résumaient la situation
en un "plan de domination hima-tutsi" sur la région
à partir du sanctuaire ougandais. Il s'agit d'un débat
politique entre un courant démocratique, à plusieurs
visages, et un courant conservateur qui exploite un racisme
interne pour prolonger la dictature."
Six mois après la publication de cet article,
au printemps 1994, commençait le génocide rwandais,
dans lequel 500.000 hommes, femmes et enfants furent dépecés
à la machette, parce qu'ils étaient Tutsi, cependant
que, venus du "sanctuaire" ougandais, 15.000 guerriers
tutsi mettaient en déroute 35.000 soldats hutu et s'emparaient
d'un pouvoir détenu par leur peuple depuis un millénaire
et perdu durant une brève parenthèse post-coloniale
(1959-1994).
J.-P. Chrétien n'a donc décidément
pas de chance avec l'Histoire : surtout quand elle est inscrite
dans la longue durée. Il est vrai que le recul séculaire
permet de remettre à leur vraie place les événements,
en évitant les pièges de ces anachronismes constants
qui caractérisent tant sa méthodologie.
3) - De la "logique fasciste des ethnies"
à la "nuit de cristal africaine" : une méthodologie
qui repose sur l'amalgame et l'anachronisme.
L'amalgame et la confusion des genres constituent
un élément essentiel de toute dialectique totalitaire.
C'est ainsi que Lyssenko assimilait la génétique
classique, théorie scientifique, au national-socialisme,
doctrine politique (Club de l'Horloge, 1993).
J.-P. Chrétien procède de même
et cet aspect de sa méthodologie en fait davantage
encore un digne récipiendaire du prix Lyssenko. Il
est cependant consternant de voir un universitaire, un chercheur
au C.N.R.S., commettre ainsi la plus grave faute que l'on
puisse reprocher à quiconque prétend faire de
l'histoire d'une manière scientifique : l'erreur de
contexte historique, l'anachronisme, dont l'article qui suit
constitue un véritable cas d'école.
"Un nazisme tropical"
"L'Europe est aveugle face à la tragédie
rwandaise. Ces archaïques "affrontements interethniques",
que cautionne une lecture ethnographique d'un autre âge,
sont en fait de très modernes génocides, menés
par des extrémistes hutus inspirés, au Rwanda
et au Burundi, par une même idéologie de type
nazi.
"Plus grave, depuis quelques mois, tout bascule vers
une véritable Shoah africaine, et je pèse mes
mots, avec tout le respect dû à l'unicité
de l'holocauste des juifs. (...)
"La logique fasciste des ethnismes a explosé dans
les années 80, comme une arme pour neutraliser ou confisquer
les ouvertures démocratiques. (...)
"La violence raciste des sections d'assaut de l'ancien
parti unique (...).
"Les liens entre les courants extrémistes hutus
du Rwanda et du Burundi, responsables des génocides,
sont notoires, et d'abord une même idéologie
de type nazi. "L'antihamitisme" mis en formules
et en action dans ces deux pays a tous les relents de l'antisémitisme
(...)
"Ce nazisme bantou a trouvé une clientèle
dans toute une jeunesse à demi-scolarisée, déboussolée
et manipulable à coups d'argent, de bière et
de chanvre indien. (...)
"ces nuits de Cristal africaines (...)
"Espérons surtout que les élites démocratiques
africaines seront plus clairvoyantes que nous sur "la
bête immonde" qui gagne leur continent (...)."
Les faits sont têtus et, comme ils prennent
à contre-pied ses postulats, Chrétien se réfugie
donc derrière le complaisant paravent que lui tend
le politiquement correct "à la française".
Protégé par lui, l'historien militant ou le
militant-historien peut alors, tout à loisir, continuer
à jongler avec les anachronismes, ce qui semble d'ailleurs
une constante de sa pensée. N'affirmait-il pas en effet,
en 1981, que :
"La conscience néo-ethnique, forgée à
l'ombre des bons pères et des agents territoriaux,
n'est pas éloignée de la politique bantoue développée
dans le contexte sud-africain de l'apartheid." (Chrétien,
1981 : 111)
Il ne craignait pas non plus de dénoncer
la mystification "historique des aspects mythiques ou
racistes de l'ethnologie coloniale, caution fréquente
des débordements tribalistes". (Chrétien,
1981 : 115)
Ainsi, le rideau de fumée se met-il lentement,
mais sûrement, en place. Il vise à masquer cette
grande réalité africaine qui est l'ethnisme.
Désormais, toutes les erreurs de l'Afrique pourront
être attribuées à des facteurs exogènes,
et d'abord au colonialisme. Chrétien va jusqu'à
avancer l'exemple de l'Ouganda d'Amin Dada. Sous sa plume,
le tyran fut d'abord une victime du :
"(...) discours ethnique pris à la
lettre : Amin ne devait-il pas au début restaurer la
position des Baganda face aux autres groupes de langue bantu
et à ceux de langue nilotique ? Ensuite, par éliminations
successives au sein de l'administration et surtout de l'armée,
il se retrouva entouré seulement de gens de sa petite
ethnie des Kakwa et, en guise de compensations, de militaires
étrangers (anciens rebelles du Soudan du sud et Palestiniens).
Le cercle vicieux des règlements de comptes ethniques
ne faisait que baliser la trajectoire d'une tyrannie très
moderne, non celle d'un "chef traditionnel" (malgré
les délires de certains auteurs), mais celle d'un ancien
sous-officier de troupes coloniales." (Chrétien,
1981 : 113)
Suivons bien le raisonnement de J.-P. Chrétien
: deux personnalités cohabitaient dans l'énorme
carcasse d'Amin Dada, l'africaine, naturellement innocente,
et l'européenne, évidemment perverse et malfaisante.
Les nombreux excès du dictateur ne sont dus qu'à
sa seconde personnalité, l'ancien sergent des King's
African Rifles ayant été dressé à
faire le mal par ses instructeurs britanniques, qui se servaient
de ce régiment pour asseoir le pouvoir colonial, générateur
de misères et de malheurs. En définitive, le
vrai responsable des massacres perpétrés par
Amin Dada est le bien le système colonial ! C.Q.F.D.
!
Voulant tout ramener à son postulat, Chrétien
quitte même le domaine africain, élargissant
son idée fixe, pour ne pas dire son obsession, au continent
américain, démarche qui l'entraîne à
écrire à peu près n'importe quoi, ainsi
quand il évoque :
"(...) l'historien Walter Rodney, assassiné, lui
aussi, pour avoir voulu réaliser en Guyane une entente
entre Noirs et Indiens soigneusement dressés les uns
contre les autres par les intérêts nord-américains.
Les liens entre tribalisme et impérialisme seraient
à méditer." (Chrétien, 1981 : 115)
C'est pour toutes ces raisons que le jury a décidé
d'accorder le prix Lyssenko à Monsieur Jean-Pierre
Chrétien, qui a bien mérité cette haute
et symbolique distinction. Rarement les faits sociaux objectifs
ont été à ce point volontairement ignorés
ou même méprisés que dans ses travaux
ou dans ses interventions journalistiques.
Les centaines de milliers de Tutsi et de Hutu
massacrés depuis 1959 au Rwanda et au Burundi peuvent
reposer en paix dans les charniers qui leur servent de dernière
demeure, puisque leurs "frères" noirs qui
les ont mis à mort ne savaient pas qu'en les dépeçant
ils chevauchaient les fantasmes des anciens colonisateurs.
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