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10 décembre 1997
PASCAL
PERRINEAU, PRIX LYSSENKO EN 1997 pour son analyse de la vie
politique française
par Henry de Lesquen
La politologie, ou science politique, a un rapport
très particulier avec la politique, puisque celle-ci
est justement l'objet de ses études. Mais, en tant
que discipline scientifique, elle a tout autant vocation à
l'objectivité que l'entomologie, par exemple. Le politologue,
s'il tient à mériter ce nom, ne doit pas prendre
parti, sous peine de perdre son statut d'observateur pour
devenir un acteur au sein du phénomène observé.
Il nous semble que ces remarques, qui devraient être
banales, s'imposent, quand on prend connaissance des études
que Pascal Perrineau a consacré à l'électorat
du Front national et qui lui ont valu le prix Lyssenko de
la désinformation scientifique.
Certes, il est plus difficile sans doute de rester
impartial quand on traite de questions d'actualité.
Le politologue est aussi un citoyen, et se sent donc concerné,
d'une autre façon, par la matière sur laquelle
il se penche. Il manque de distance par rapport à celle-ci,
et il sait que ses conclusions sont un enjeu politique, puisqu'elles
peuvent servir à influencer, voire à manipuler
l'opinion. Il est soumis à des pressions qui compromettent
son indépendance, dans des institutions où l'avancement,
la carrière et la réputation sont conditionnés
par la conformité de ses analyses à ce qui est
attendu de lui. La fameuse interaction entre l'observateur
et le phénomène observé est ici portée
à son maximum.
Le professeur Perrineau, cependant, revendique
le statut de savant objectif, lorsqu'il écrit : "(...)
le phénomène Le Pen a fait l'objet d'enquêtes
de qualité. Pour le reste, il y a une littérature
abondante qui hésite entre les deux pôles complémentaires
de l'hagiographie et de la stigmatisation. Sur cet objet "brûlant",
il est difficile d'éviter entièrement la logique
de la conviction. Cependant, (...) on peut avoir l'impression
que le moment est venu de penser, loin du "bruit et de
la fureur", le problème, d'analyser le profil
de ces millions d'électeurs qui votent pour le F.N.
et son leader, et d'interpréter ce phénomène
atypique au regard de notre histoire électorale et
de notre espace européen comme étant un symptôme
de l'état de notre système politique et social."
Nous verrons qu'en réalité notre lauréat
n'échappe nullement à la logique de conviction,
et même que l'ensemble de son travail sur le Front national
peut être considéré comme une légitimitation
idéologique de l'exécration dont ce parti est
l'objet dans de larges secteurs de la classe intellectuelle.
Il était difficile, au demeurant, de soutenir
cette prétention à l'objectivité, après
avoir posé, d'emblée, que le vote F.N. était
le "symptôme" d'une pathologie sociale. P.
Perrineau fait volontiers usage du vocabulaire médical.
Dans le titre et le sous-titre de son dernier ouvrage, il
parle non seulement de "symptôme Le Pen",
mais aussi de "radiographie des électeurs du Front
national", qui sont sans doute bien malades, à
moins qu'ils ne soient eux-même les agents de la maladie,
et il n'hésite pas à les comparer à un
"kyste", parlant d'un "enkystement frontiste
dans les tissus sociaux et politiques en voie de délitement"
On ne tiendrait pas des propos semblables sur les électeurs
du R.P.R., de l'U.D.F., du P.S. ou même du P.C.. Le
vote des électeurs du F.N. n'est pas le comportement
normal d'un citoyen, c'est, selon lui, un signe pathologique
qui relève de ce qu'il appelle le "traitement
politique du lepénisme" et de l'administration
des "antidotes" appropriés .
Ainsi, le politologue qui raisonne comme M. Perrineau
disserte sur le Front national avec la même sympathie
qu'un médecin éprouve pour la maladie. Comme
le médecin, ce genre de politologue vise à un
but pratique, qui est l'éradication du mal. Il ne s'agit
pas tant de connaître que de soigner. Dans cette optique
typiquement lyssenkiste, le "bon" politologue est
celui qui alimente une propagande hostile au parti dont on
souhaite la disparition - ou peut-être, de manière
plus subtile, que l'on veut instrumentaliser pour que l'exécration
dont il est victime affecte, dans le sens souhaité,
les discours et les politiques. Alors que le vote F.N. est
une réponse discutable, mais normale, et non pathologique,
à des problèmes réels et sérieux,
il est interprété, à travers la grille
de politologues partisans, comme une marque d'infamie, qui
permet de diaboliser certaines pensées et de censurer
certaines politiques, dans le domaine, notamment, de l'immigration
et de l'insécurité.
L'apparition et l'enracinement du Front national
dans le paysage politique français, depuis 1984, est
évidemment d'un grand intérêt pour la
politologie, au même titre que le déclin du P.C.,
et il est plus important, sans aucun doute, que le succès
épisodique des partis écologistes. Il est donc
naturel que les études sur le Front national ait une
grande place dans la "science politique" actuelle.
Le professeur Perrineau est souvent considéré
comme le meilleur spécialiste de la question. Ses conclusions
ont pourtant été remises en cause, en 1996,
par une étude de Pierre Martin, sur laquelle nous nous
appuierons . M. Martin ne paraît pas moins hostile au
Front national que l'auteur qu'il conteste, mais ses sentiments
affectent moins ses analyses.
Selon P. Perrineau, le vote Front national est
une énigme dont il assure avoir la clé. Ce vote
qui semble incompréhensible, tellement il est scandaleux,
s'expliquerait par la "crise des sociétés
postindustrielles", par un malaise diffus qui témoignerait
de l'anomie dont souffrirait la société française.
Dans cette perspective, l'immigration et l'insécurité
ne seraient pour les électeurs F.N. que des prétextes
pour exprimer leur mal de vivre sous forme de fantasmes.
A notre avis, l'explication du vote Front national
est beaucoup plus simple, dans ses grandes lignes. L'immigration
ou l'insécurité ne sont pas des fantasmes, mais
des réalités, que la classe politique traditionnelle
n'a pas prises en compte de façon adéquate.
Elle a laissé ainsi un espace politique pour une formation
nouvelle qui propose à une partie des Français
un programme qui répond à leurs aspirations.
C'est cela qui est inédit dans l'histoire
de France, depuis l'institution du suffrage universel en 1848.
Par exemple, à la fin du XIXe siècle, devant
l'accroissement de l'insécurité, les partis
républicains au pouvoir n'ont pas hésité
à adopter une législation très rigoureuse
(les vagabonds étaient envoyés en Guyane) qui
a eu un résultat spectaculaire, puisqu'il a fallu fermer
des prisons. De même, après la crise de 1929,
lorsque le chômage a augmenté, tous les partis,
à l'exception des communistes, qui se sont abstenus,
ont voté en 1932 une loi de préférence
nationale qui ordonnait au gouvernement de fixer un quota
maximum de travailleurs immigrés par branche de l'économie
et qui s'est traduite par l'expulsion manu militari de centaines
de milliers d'étrangers italiens ou polonais. Autrement
dit, la coupure entre le pays légal et le pays réel
dont parlait Maurras était une légende à
l'époque, alors qu'elle est maintenant une réalité.
C'est essentiellement là, n'en doutons pas, qu'il faut
voir la raison des succès du Front national, et non
dans les interprétations obscures de M. Perrineau.
En dépit de ses prétentions à
l'objectivité, les études politiques de M. Perrineau
sur le Front national apparaissent avant tout comme le discours
de propagande d'un observateur engagé. En particulier,
les deux principales thèses qu'il défend, l'une
sur le prétendu "effet de halo" de l'immigration,
l'autre sur le "gaucho-lepénisme", ne résistent
pas à l'analyse et servent d'alibi à ceux qui
se refusent à tirer les conséquences de l'évidente
"droitisation" de la société française.
I - Vous avez dit "extrême droite". Le
discours de propagande d'un observateur engagé.
Un scientifique soucieux d'impartialité
et d'objectivité s'appliquerait à n'utiliser
qu'un vocabulaire neutre, dégagé du bruit et
de la fureur dont parlait M. Perrineau. Sous la plume de ce
dernier, au contraire, on ne cesse de trouver des termes péjoratifs,
à propos du Front national et de ses électeurs,
qui trahissent un parti pris d'hostilité et expriment
un système d'exécration. Il ne voit, dans l'objet
de son étude, que des attitudes de "rejet",
d'"exclusion", de "rancur" ; quand
on dit amour de la patrie, fidélité à
l'héritage, sens de la nation, il entend "régression
identitaire" . Ailleurs, le nationalisme du F.N. est
qualifié de "cocardier", de "recroquevillé",
manifestant une "rétraction" ou un "repli"
. Mais, bien entendu, l'imprécation majeure, qui revient
à chaque ligne, c'est le qualificatif d'"extrême
droite". La cause est entendue, aux yeux de M. Perrineau
: le Front national a beau refuser l'expression, il est d'extrême
droite. Les scientifiques ont pour règle déontologique
de définir les termes dont ils font usage. Mais M.
Perrineau ne s'arrête pas à des scrupules aussi
mesquins et vous ne trouverez nulle part, dans sa "somme"
sur le Front national, de définition de l'extrême
droite, non plus, d'ailleurs que des autres concepts qu'il
emploie pour les besoins de sa dialectique, et qui auraient
pourtant bien besoin d'être définis, comme "l'exclusion"
et "l'intégration". Notre auteur préfère
le flou, l'équivoque, qui sont souvent précieuses
dans la littérature, mais qui font mauvais ménage
avec la science.
Il est certain que le Front national est souvent
classé à l'extrême droite dans l'usage
courant, malgré ses dénégations. Mais
depuis quand la science devrait-elle s'en tenir à la
sagesse populaire, dont on ne cesse de nous dire qu'elle est
trompeuse ? D'ailleurs, s'agit-il vraiment de sagesse populaire,
ou bien d'une terminologie imposée par une pression
médiatique constante fondée sur un postulat
d'exécration ? Que l'on ne dise pas, non plus, qu'il
n'y a pas d'autre mot pour le caractériser. M. Perrineau,
lui-même, parle à l'occasion de droite populiste,
de parti populiste. Si ce mot ne lui convenait pas, il pouvait
en inventer un autre, et il faut dire qu'il n'est pas avare
de créations sémantiques.
L'argument topologique ne vaut rien, lui non plus.
Il est vrai que le Front national est la plus à droite
des formations importantes. Vous remarquerez, cependant, que
l'on dit rarement "extrême gauche" pour le
parti communiste, et que l'on réserve en général
le terme à des formations marginales. Dans notre langue,
l'"extrême" est une limite, et si le Front
national était vraiment d'extrême droite, on
ne pourrait pas être plus à droite que lui. Or,
nous connaissons d'excellentes personnes, par exemple des
royalistes, qui ne sont, eux, ni démocrates ni républicains,
et qui sont donc "encore plus à droite" que
le parti de Jean-Marie Le Pen et que, cependant, on aurait
tort de mettre à l'extrême droite, car ce sont
des gens raisonnables.
Le mot "extrême" a des connotations
négatives. Ce qui est extrême est excessif, outré,
déraisonnable. C'est la première raison pour
laquelle les adversaires du F.N. clament qu'il est d'"extrême
droite". Mais il y a une deuxième raison, plus
profonde et plus grave. La notion d'extrême droite participe
d'une vision hallucinatoire imposée par les communistes
au lendemain de la Seconde guerre mondiale et qui continue
à servir à leurs héritiers. Dans un ressassement
sénile de certains événements tragiques,
on nous annonce sans cesse le retour de la "bête
immonde". L'antiracisme médiatique réalise,
selon le mot de Jules Monnerot, un "escamotage pyramidal",
en interdisant tout débat sérieux sur l'immigration,
grâce à, dit-il, une magistrale orchestration
sur le thème : "Nous sommes menacés par
un grave danger : le racisme. Souvenez-vous de Hitler, il
revient. Il est prioritaire que les Français se mobilisent
contre le fantôme de Hitler. Le siècle est hanté."
Le communisme a beau avoir tué beaucoup
plus de monde que le national-socialisme de Hitler, il vaut
beaucoup mieux être d'extrême gauche que d'extrême
droite, parce que le fascisme et le national-socialisme sont
censés appartenir à la droite et définir
même l'essence de l'extrême droite, dans une série
d'amalgames qui témoignent d'un étonnant rétrécissement
du champ de vision : extrême droite = nazisme = chambres
à gaz. La prétendue extrême droite ne
manque pas seulement de compassion, elle est moralement complice
de la tentative d'extermination des juifs... Les chambres
à gaz sont peut-être un détail de l'histoire
de la Seconde guerre mondiale, on peut en débattre
(on devrait pouvoir en débattre), mais certainement
pas un détail de l'histoire des vingt dernières
années, compte tenu de la focalisation qui s'est faite
sur l'horrible persécution dont les juifs ont été
les victimes.
La tâche du sociologue ou du politologue,
à ce propos, ne devrait-elle pas être, plutôt
que de tenter de psychanalyser le président et les
autres dirigeants du Front national, de s'interroger sur l'écho
disproportionné que de tels débats reçoivent
dans les media ? Il est probable, en effet, que cette volonté
de ressassement dénote un projet politique. De cela,
notre politologue n'a rien vu. La vraie science ne vénère
aucun totem et ne respecte aucun tabou. Dans les ouvrages
de M. Perrineau, on est à cent lieues de cette exigence
de lucidité et d'impartialité qui fait l'honneur
de la science ; c'est ainsi qu'il ne craint pas d'écrire
: "Dans les tranches d'âge où ne fonctionnent
plus les tabous historiques liés à l'Holocauste,
le vote en faveur du F.N. ne rencontre souvent plus aucun
interdit, sauf lorsque la culture a pu réactiver le
souvenir des dérives des extrêmes droites des
années 30 et 40. (...) Il s'agit bien, au travers du
maintien et de la construction sans cesse renouvelée
de la mémoire, d'empêcher, comme l'écrit
Daniel Sibony (...), "qu'un peuple soit victime d'une
amputation de mémoire"" Cet étonnant
passage est un appel au conditionnement des esprits par l'école
et les media, au nom d'une pseudo-mémoire orientée,
qui cultive les mythes et les fantasmes pour asservir la démocratie
à une volonté politique. Ici, on baigne dans
la pensée totalitaire.
La notion d'extrême droite est utilisée
pour le moins sans précaution, par M. Perrineau et
par d'autres, sur la base d'un postulat de continuité
; l'extrême droite, ce serait tout ce qui a été
rejeté aux franges du système politique, depuis
les débuts de la IIIe République : le boulangisme,
l'Action française, les ligues, le fascisme, le nazisme,
Vichy, la collaboration, le poujadisme, l'O.A.S. et l'Algérie
française, et maintenant le Front national. C'est pour
le moins simpliste. La liste de tous ces mouvements ou courants
est d'une grande hétérogénéité
et ils ne sauraient, en réalité, être
tous classés à droite. Certains sont démocratiques
et républicains, d'autres non, et, dans cette seconde
catégorie, le fascisme doit être nettement distingué
de la droite conservatrice et autoritaire. C'est une erreur
de situer le fascisme à droite, a fortiori à
l'extrême droite. Mussolini a d'abord été
l'un des principaux chefs du parti marxiste italien. Quant
à Hitler, n'oublions pas qu'il dirigeait le parti national-socialiste
des ouvriers allemands, et qu'il a fait une politique socialiste.
En nous appuyant, notamment, sur les travaux de Zeev Sternhell,
nous avons démontré, dans Socialisme et fascisme
: une même famille ?, que le fascisme était bel
et bien une branche du socialisme. A ce titre, il se rapproche
davantage de la gauche que de la droite .
Le Front national a-t-il eu des précurseurs
? Il appartient, semble-t-il, à la tradition "bonapartiste",
au même titre que le boulangisme et le gaullisme. Paradoxalement,
sur les grands sujets nationaux, comme l'immigration ou l'Europe,
c'est M. Le Pen qui apparaît aujourd'hui comme le meilleur
héritier du général de Gaulle, qu'il
avait combattu autrefois, à l'époque de l'Algérie
française. Le "nationalisme d'exclusion"
que M. Perrineau attribue au F.N. et dont il fait un critère
de la prétendue "extrême droite", il
pourrait le reconnaître beaucoup mieux dans les propos
rapportés par Alain Peyrefitte, qui montrent un de
Gaulle résolu à empêcher l'islamisation
de la France.
Pascal Perrineau, au demeurant, est bien en peine
de vérifier son postulat de continuité, et avoue
qu'il ne retrouve, entre le Front national et les autres mouvements
qui sont censés l'avoir précédé,
aucune continuité concrète, ni géographique,
ni sociologique, ni même idéologique, si l'on
se réfère du moins aux opinions et motivations
des électeurs . Il ne lui reste alors qu'à reconnaître
qu'"il faut abandonner la logique des filiations politiques"
. Pourquoi, alors, s'obstiner à parler d'extrême
droite ?
II - L'"effet de halo", ou l'occultation de la
réaction populaire à l'immigration
D'après Pascal Perrineau, l'immigration
ne serait pas un facteur important du vote Front national.
C'est une thèse surprenante, très paradoxale,
car chacun sait que la plupart des électeurs du F.N.
sont exaspérés par la présence massive
de l'immigration non européenne dans notre pays, et,
de surcroît, que le discours du F.N. donne une place
essentielle à ce sujet.
Certes, dit notre auteur, la corrélation
entre le vote F.N. et l'immigration est observée au
niveau du département, mais elle disparaît au
niveau local : "On doit noter, cependant, que l'effet
de la présence étrangère sur le vote
en faveur du F.N. n'est pas un effet direct et que la corrélation
établie au plan départemental disparaît
au plan cantonal ou communal. Souvent, ce n'est pas dans les
quartiers ou les communes où il y a le plus d'étrangers
qu'on vote le plus en faveur du F.N., mais dans les zones
qui jouxtent les plus fortes concentrations étrangères.
Pour que le fantasme d'exclusion de l'étranger puisse
fonctionner, il faut que l'étranger soit dans les parages
sans être connu dans le contexte immédiat. Il
faut qu'un minimum de distance entretienne le sentiment d'inquiétante
étrangeté de l'étranger." Ainsi,
ajoute-t-il, "la présence étrangère
semble structurer le vote d'extrême droite au travers
d'un "effet de halo"", et "le rejet de
l'immigré - vecteur du vote frontiste - n'est pas le
plus intense au contact direct des étrangers et des
immigrés" . L'hostilité à l'égard
des immigrés ne serait que la conséquence de
l'ignorance et ressortirait au fantasme.
Le vote F.N. aurait d'autres causes : "Le
F.N., avec son message d'exclusion et de rejet, apparaît
comme la seule force politique en phase avec les inquiétudes
et les rancurs distillées par la crise de la
société urbaine et par le constat d'impuissance
du politique à répondre aux défis de
la crise économique." "Le passage (...) d'un
capitalisme industriel d'assistance à un capitalisme
postindustriel postindividualiste s'est accompagné
d'un véritable bouleversement du monde marqué
par la fragmentation sociale (...). L'émergence de
l'extrême droite dans les années 80 et la confirmation
de son implantation dans les années 90 sont une réponse
directe à ces mutations." Les immigrés
ne sont que des ""boucs émissaires"
des effets pervers du changement" "La réalité
de l'immigration est souvent transformée en fantasme
de l'invasion. (...) La figure de l'immigré joue le
rôle de bouc émissaire des angoisses de cet électorat
qui ont nom chômage, crise, violence, isolement."
"La crise économique et sociale (a) ouvert un
espace aux thèmes de la dénonciation de l'immigration
et de l'insécurité." Ainsi, le coupable,
c'est la "crise", l'immigration n'est pas responsable
du vote des électeurs du Front national ; s'ils s'en
prennent aux immigrés, c'est une manière d'exprimer,
dans un langage fantasmatique, un malaise social, qui, au
fond, n'a rien à voir avec la réalité
de l'immigration.
Dans son livre de 1989, P. Perrineau donnait à
la thèse du fantasme une version extrême : "Il
ne restait à J.-M. Le Pen et au F.N. qu'à offrir
un débouché politique à toutes ces angoisses
: crainte du chômage, hostilité vis-à-vis
de l'immigré, sentiment d'insécurité.
Toutes les études ont montré que celles-ci relevaient
plus du fantasme que de l'inquiétude objectivement
fondée. Chômage, mais surtout immigration et
insécurité sont souvent "démonisés"
par des électeurs à la recherche de boucs émissaires
pour calmer leurs angoisses. Ce monde urbain, inquiet et sujet
au fantasme, traduit un véritable état d'anomie
sociale." Il est navrant qu'un chercheur d'une certaine
réputation ose affirmer, dans un ouvrage scientifique,
que le chômage, l'immigration et l'insécurité
sont des fantasmes, et plus désolant encore que son
autorité n'ait pas été atteinte par des
assertions aussi aberrantes. D'ailleurs, dans son dernier
livre, il reconnaît que l'augmentation de l'insécurité
est réelle, ce qu'il est, en effet, difficile de nier,
devant l'évidence des chiffres. Mais, pour ce qui est
de l'immigration, il n'a fait aucun progrès. Et il
se pose encore moins la question, politiquement incorrecte,
de savoir si l'immigration ne pourrait pas être l'un
des facteurs de l'insécurité.
Les conséquences politiques de cette théorie
sont importantes. Il ne servirait à rien de renforcer
la législation en vue de diminuer le nombre des immigrés
ou même de le stabiliser. D'ailleurs, s'il est vrai
que la connaissance des immigrés réduit les
préventions qu'on peut avoir contre eux, on pourrait
être tenté, paradoxalement, d'ouvrir davantage
les frontières pour faire reculer le Front national...
"Si le point de vue de Perrineau est le bon, écrivait
Olivier Pognon dans Le Figaro en janvier 1997, l'immigration
n'étant pas le principal moteur du vote Le Pen, ni
la droite R.P.R.-U.D.F. ni, a fortiori, la gauche ne devraient
hésiter à se démarquer fortement du F.N.
sur ce sujet. C'est en trouvant enfin les moyens économiques
de résorber le chômage et de réduire la
"fracture sociale" que majorité et gauche
peuvent espérer regagner le terrain perdu."
Mais l'invocation rituelle à la "crise"
et aux "mutations" de la "société
postindustrielle" n'est qu'une échappatoire qui
n'explique rien, parce qu'elle s'accommode de tout. La thèse
de P. Perrineau n'est pas plus vraie qu'elle n'est vraisemblable.
Pierre Martin écrit à ce propos : "La liaison
entre les performances électorales du Front national
et l'immigration est une question très disputée.
De crainte que les immigrés ne soient transformés
en boucs émissaires, nombreux sont ceux qui (la) récusent.
Il est pourtant manifeste (qu'elle) existe." Certes,
la corrélation du vote Le Pen et de la présence
étrangère s'atténue quand on passe au
niveau géographique le plus fin, mais cela est assez
facile à comprendre. Il y a, tout d'abord, un effet
de composition : la population étrangère n'est
pas le bon paramètre, ce qui compte, c'est le nombre
des immigrés d'origine non européenne, essentiellement
des musulmans, Maghrébins et Turcs, qu'ils soient de
nationalité française ou étrangère
. Comme les immigrés de nationalité française
votent rarement pour le Front national, leur présence
fait baisser ses résultats. Il y a aussi un effet d'éviction
: ceux qui sont le plus rebutés par la cohabitation
avec les immigrés et les plus susceptibles de voter
F.N. sont les premiers à quitter un quartier envahi
par ceux-ci et sont les derniers à s'y installer. De
plus, le contact avec les immigrés n'a pas lieu seulement
auprès du logement, mais aussi sur le lieu de travail
et dans les transports en commun.
Une enquête de la S.O.F.R.E.S. diligentée
par le M.R.A.P. renverse les conclusions hasardeuses de notre
lauréat. "Les Français n'ayant pas de lien
de proximité avec les immigrés font preuve d'une
assez large tolérance, dit Muriel Humberjean. Les plus
fortes préventions à l'égard des immigrés
sont exprimées par les personnes qui subissent le contact
des immigrés à leur travail ou dans leur voisinage.
Chez ceux-ci, se manifestent des réactions "d'allergie"
qui dépassent le simple constat des difficultés
de cohabitation pour prendre des connotations idéologiques
et politiques d'une réelle violence."
Comme le dit Pierre Martin, "le lien avec l'immigration
apparaît sous trois aspects : l'utilisation du thème
de l'immigration dans le discours politique du F.N., les déclarations
des électeurs du F.N. dans les sondages et la géographie
électorale du F.N.." Nous avons vu, en ce qui
concerne les deux premiers aspects, que Pascal Perrineau prétendait
mieux connaître les motivations des électeurs
du F.N. qu'eux-mêmes et qu'il les accusait de fantasmer.
Le moins que l'on puisse dire, c'est qu'il n'a pas apporté
la preuve de ses allégations aventurées, puisque
le seul argument tangible, tiré des corrélations,
s'évanouit quand on l'examine. La référence
à la psychanalyse, autre pseudo-science, et aux "troubles
de l'identité masculine" dont seraient victimes
les malheureux électeurs du F.N. ne méritent
pas d'être pris au sérieux, si ce n'est qu'ils
révèlent des tendances inquiétantes :
l'hôpital psychiatrique n'est pas loin, pour ces individus
déviants en mal de rééducation . La géographie
électorale suffit, du reste, à régler
la question. La carte du vote F.N. correspond, en effet, précisément,
au niveau du département, à celle de l'immigration
maghrébine et turque, ainsi que le souligne Pierre
Martin .
M. Perrineau, dans le livre qu'il vient de faire
paraître, un an après la publication de l'étude
de M. Martin, ne prend même pas la peine de répondre
à ce dernier. M. Perrineau ignore aussi que les sociétés
multiculturelles sont multiconflictuelles. Il n'a entendu
parler ni du Liban ni de la Bosnie, pour ne citer que ces
deux cas. Il ne sait pas que les sociologues américains
de l'école de Chicago, pourtant marqués à
gauche, ont montré, dans les années 1920, qu'il
y avait, dans les villes américaines, un "tipping
point", point de retournement ou seuil de tolérance,
à partir duquel un quartier où les noirs ont
commencé à s'installer se vide de sa population
blanche. Que cela plaise ou non, ce sont des faits que l'idéologie
n'a pas à censurer. Il n'est donc pas étonnant
qu'en France la corrélation du vote et de l'immigration
ne soit pas très forte au niveau du quartier.
M. Perrineau plaque, en outre, sur le débat
politique de l'immigration, une grille de lecture totalement
fallacieuse. Ce qu'il appelle le "nationalisme d'exclusion",
qui refuse la transformation de la France en société
multiculturelle est, en réalité, le modèle
républicain traditionnel de l'assimilation. Ceux qui,
comme lui, utilisent le terme piégé et non défini
d'"intégration" dissimulent le fait qu'ils
ont renoncé à faire de l'assimilation des individus
une condition pour l'acquisition de la nationalité
française et pour l'installation définitive
sur notre sol, et opté, sans le dire, pour la société
multiculturelle, qui est la négation de l'idéal
républicain.
L'imposture est maximum, lorsque notre auteur
s'efforce de démontrer, sur la base d'un sondage biaisé,
comportant des questions ambiguës qui confondent "nation"
et "société", que les électeurs
du Front national sont justement ceux, parmi les Français,
qui sont en faveur de la société multiculturelle
! A l'évidence, ces électeurs souhaitent le
départ des immigrés venus du tiers monde, parce
qu'ils sont sceptiques sur leur aptitude à s'assimiler.
Sur ce dernier point, P. Perrineau devrait leur donner raison,
puisque il est un adepte de la prétendue intégration.
III - Le "gaucho-lepénisme", ou le brouillage
de l'opposition droite-gauche
Pascal Perrineau avance encore une thèse
importante, et moins évidemment absurde que la précédente,
sur ce qu'il appelle le "gaucho-lepénisme"
: les nouveaux électeurs du F.N. viendraient principalement
de la gauche. "L'apparition massive de ce "gaucho-lepénisme"
est sensible à plusieurs niveaux, écrivait-il
en 1995. (...) La corrélation, établie au niveau
des départements, entre l'évolution de l'électorat
socialiste (...) et celle de l'électorat lepéniste
de 1988 à 1995 est de - 0,78. Les nouveaux électeurs
lepénistes semblent venir massivement d'un électorat
socialiste déçu." Pourtant, dans la même
étude, il citait un sondage selon lequel 25 % seulement
des électeurs du F.N. se déclarait en faveur
du "maintien des acquis sociaux", moins que ceux
de M. Chirac et de M. Balladur !
Dans son ouvrage de 1997, il essaye de prouver
que les électeurs F.N. sont dans un "entre-deux
idéologique", c'est-à-dire situés
entre la droite et la gauche (ce qui, remarquons-le au passage,
ne le conduit pas à renoncer à les étiqueter
d'extrême droite...), en se fondant sur un seul sondage,
partiellement contredit, du reste, par une autre enquête
qu'il cite plus loin, où l'on voit que, sur les inégalités
sociales et la place de l'Etat dans l'économie, ces
électeurs ont des opinions voisines de celles des électeurs
de l'ex-majorité . En réalité, de nombreux
sondages de la S.O.F.R.E.S. indiquent que les électeurs
F.N. sont les plus libéraux : ils sont les plus nombreux
à souhaiter la suppression du S.M.I.C., du R.M.I. et
de l'A.N.P.E., le remplacement de la Sécurité
sociale par un système d'assurances privées,
la réduction des subventions et des dépenses
publiques, la baisse des impôts, à marquer leur
hostilité aux syndicats et aux grèves. Comme
l'écrit fortement Philippe Baccou : "Sur un échantillon
très varié de questions posées récemment
(fin 1994 - début 1995), les sympathisants de M. Le
Pen prennent des positions au moins autant libérales
et anti-bureaucratiques que les sympathisants de MM. Barre,
Chirac et Balladur, et souvent plus libérales que ces
derniers. A tous ces points de vue, les sympathisants de M.
Le Pen se distinguent nettement de ceux de la gauche par leur
bien plus fort degré de libéralisme. Le "gaucho-lepénisme",
s'il existe, est un phénomène très marginal."
Ce qui donnait une certaine plausibilité
à la thèse du gaucho-lepénisme, c'est
que l'électorat du Front a beaucoup changé depuis
1984, devenant moins "bourgeois" et plus "populaire",
comme le montre, par exemple, son recul dans le XVIe arrondissement
de Paris ou à Neuilly-sur-Seine, et sa progression
dans le Nord-Pas de Calais, d'où la corrélation
négative relevée par M. Perrineau. Mais, comme
le révèle Pierre Martin par une analyse statistique
plus fine, la réalité est complexe. "Il
y a, à la fois, transferts de la gauche vers la droite
U.D.F.-R.P.R. et transferts de l'U.D.F.-R.P.R. et de la gauche
vers le F.N.." La progression du Front national chez
les ouvriers entre 1988 et 1995 résulte de la progression
générale de la droite dans cette catégorie
sociale. "Cette hypothèse (du gaucho-lepénisme),
dit encore Pierre Martin, n'est confirmée ni par l'évolution
électorale, ni par les motivations des électeurs
F.N., ni par l'analyse des reports de voix au second tour."
En ce qui concerne les reports de voix en faveur de la droite
classique, leur dégradation en 1997 paraît refléter
la détérioration des relations entre celle-ci
et le F.N., et le durcissement de ce dernier, plutôt
que la "gauchisation" de son électorat.
Là encore, les conséquences politiques
de la théorie de M. Perrineau sont importantes, et
l'on peut dire que M. Juppé en a été
la première victime. Selon Alexis Brézet, les
experts de l'ancienne majorité considérait,
en février 1997, que le F.N. avait pratiquement fait
le plein de ses voix, que sa marge de progression était
faible et qu'elle s'effectuerait autant aux dépens
de la gauche que de la droite, donc qu'elle ne pouvait modifier
l'équilibre politique. L'un des proches collaborateurs
d'Alain Juppé, François Coppé, chargé
de la rédaction du projet R.P.R. pour les législatives,
déclarait ainsi : "La conclusion se tire d'elle-même.
Notre marge de progression ne se situe pas sur notre droite
mais au centre et au centre gauche." Une telle analyse
stratégique était grosse de l'échec qui
est survenu.
Selon Olivier Pognon, la gauche pourrait à
son tour être victime de la théorie du gaucho-lepénisme
: "Si le point de vue de Perrineau est le bon, (...)
elle ne saurait espérer retrouver les électeurs
gagnés au lepénisme en transigeant sur ses idées
ou sur son programme, puisque ces électeurs demeurent
attachés aux thèses de la gauche." La gauche
n'a sans doute pas beaucoup d'électeurs à reprendre
au Front national, mais la thèse de M. Perrineau a
pour effet d'occulter la droitisation de la société
française. Heureusement pour lui, M. Jospin a de meilleurs
experts électoraux que l'ex-majorité, et il
est difficile de leur faire prendre des vessies pour des lanternes.
Voilà pourquoi, par exemple, il n'a pas abrogé
les lois Pasqua et Debré, dont le laxisme avéré
pouvait lui convenir. (Rappelons que sous l'empire de ces
lois "rigoureuses", 20 % seulement des arrêtés
de reconduite à la frontière sont exécutés.)
La dernière victime du mythe du gaucho-lepénisme
pourrait être le Front national lui-même. Le "ni
droite ni gauche" qui est devenu plus ou moins la ligne
officielle du mouvement ? Pascal Perrineau l'en félicite,
ce qui est mauvais signe ? brouille, en effet, le clivage
droite-gauche traditionnel et prive ce parti de toute perspective
stratégique réaliste, car il ne parviendra pas
au pouvoir sans alliés et il est sûr qu'il ne
les trouvera pas à gauche.
En conclusion, nous pouvons dire que les principales
thèses de Pascal Perrineau sont pour le moins fragiles
et même indéfendables, qu'il s'agisse de l'effet
de halo ou du gaucho-lepénisme, et qu'elles paraissent
être des arguments "instrumentaux", visant
un effet politique. Ses erreurs analytiques, aussi graves
soient-elles, pourraient être jugées innocentes,
si elles ne baignaient pas dans le discours de propagande
d'un observateur engagé et partisan. Son langage et
sa dialectique mêlent en permanence l'affectif et le
démonstratif, les jugements de valeur et les jugements
de connaissance ; ils témoignent d'une véritable
exécration envers l'objet de son étude. Ainsi
le professeur Pascal Perrineau a-t-il bien mérité
le prix Lyssenko de la désinformation scientifique.
Citant un passage, certes polémique et
discutable, mais intéressant, de l'un des dirigeants
du Front national (Jean-Yves Le Gallou) à propos de
la guerre du Golfe, Pascal Perrineau assène : "Dans
ce texte où s'exhale la haine de l'Autre, que celui-ci
soit l'autre sexe, l'autre culture, l'autre race, on se trouve
au cur de l'immense machine à exclure qu'est
le F.N.." Pour notre part, nous n'avons trouvé
aucune haine dans ces lignes de Jean-Yves Le Gallou, mais
il nous semble que le commentaire de Pascal Perrineau exprime
de la haine à l'égard du Front national et peut-être
aussi, au delà des limites des partis, à l'égard
de ceux qui veulent que la France reste française.
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