|
16 décembre 1998
APIERRE
BOURDIEU, PRIX LYSSENKO EN 1998
pour l'ensemble de son œuvre
par Henry de Lesquen
Le sociologue Pierre Bourdieu est devenu
célèbre en 1964, quand il a publié Les
Héritiers (en collaboration avec Jean-Claude Passeron),
livre où il faisait le procès de l'école
républicaine, qu'il décrivait, dans une perspective
néo-marxiste, comme un instrument de la classe dominante
conçu pour perpétuer les inégalités
sociales. Depuis, il est devenu un notable de la République,
un contestataire installé au cur du pouvoir :
professeur au Collège de France, directeur d'études
à l'école des hautes études en sciences
sociales, directeur de revue, directeur de collections, ses
thèses sont enseignées dans les lycées
et il est devenu un chef d'école dont les disciples
assurent ardemment la promotion. Comme si cela ne suffisait
pas, il a multiplié les "interventions" dans
le "mouvement social", pour reprendre son vocabulaire,
depuis 1995 et les grandes grèves du secteur public,
se pose en conscience de la gauche, gardien de sa pureté
idéologique contre les dérives du "néo-libéralisme"
(ce que nous appelons, quant à nous, la social-démocratie)
et il est l'inspirateur d'une gauche intégriste (une
"gauche de gauche" ). En 1998, Pierre Bourdieu a
suscité dans la presse une avalanche de commentaires,
en raison, notamment, de deux événements éditoriaux
: la publication, en août, de l'essai de Jeannine Verdès-Leroux,
Le Savant et la politique. Essai sur le terrorisme sociologique
de Pierre Bourdieu , et, en septembre, d'un nouveau brûlot
de notre lauréat, La Domination masculine , où
il s'en prend, cette fois, à la famille et à
la morale.
Pierre Bourdieu est dans cette situation confortable,
classique dans notre pays, de l'intellectuel qui se déclare
l'avocat des "dominés", alors qu'il est lui-même,
ô combien, un "dominant", qui jouit de tous
les avantages attribués aux membres les plus en vue
de nos classes dirigeantes. Est-ce en raison de cette position
de pouvoir qu'il occupe au sein de l'université, des
milieux éditoriaux et médiatiques, au centre
de réseaux d'influence prompts à manier l'excommunication,
qu'il a fallu attendre si longtemps une critique globale de
son uvre ? Jeannine Verdès-Leroux paraît
le penser, lorsqu'elle écrit : "J'avais longtemps
espéré que des collègues (...) mènent
la critique (...). Je ne vois rien venir. Aussi je me décide
(...)." Il faut saluer son audace, mais aussi son mérite,
car elle a fait l'effort de lire quasiment tout ce qu'a écrit
Pierre Bourdieu, plus de dix mille pages, écrites souvent
dans un sabir abscons qui en a découragé plus
d'un.
Je ne résiste pas à l'envie de vous
donner un échantillon de cette prose, tiré de
l'avant-propos de son livre de 1970, La Reproduction, édité
dans une collection dirigée par P. Bourdieu lui-même,
et dénommée "Le sens commun", par
une ironie involontaire (la phrase fait quatorze lignes dans
le texte original) : " Définir l'arbitraire culturel
par le fait qu'il ne saurait être déduit d'aucun
principe, c'est seulement se donner, grâce à
ce constructum logique dépourvu de référent
sociologique et, a fortiori, psychologique, le moyen de constituer
l'action pédagogique dans sa vérité objective
et, du même coup, de poser la question sociologique
des conditions sociales capables d'exclure la question logique
de la possibilité d'une action qui ne peut atteindre
son effet propre que si se trouve objectivement méconnue
sa vérité objective d'imposition d'un arbitraire
culturel, cette question pouvant à son tour se spécifier
dans la question des conditions institutionnelles et sociales
qui font qu'une institution peut déclarer expressément
sa pratique pédagogique en tant que telle sans trahir
la vérité objective de cette pratique."
Comme chacun sait, ce qui se conçoit bien s'énonce
clairement. P. Bourdieu mérite qu'on lui applique à
lui-même la réflexion de Rousseau qu'il a eu
la candeur de reproduire en exergue du premier livre de La
Reproduction : "On pourrait, pour élaguer un peu
les tortillages et les amphigouris, obliger tout harangueur
à énoncer au commencement de son discours la
proposition qu'il veut faire." Ce passage, cependant,
n'est pas totalement dépourvu de sens ; comme vous
l'avez compris, l'auteur affirme que la pédagogie a
pour fonction d'inculquer des normes arbitraires (qui perpétuent
les rapports de domination), c'est ce qu'il appelle l'"arbitraire
culturel", et qu'elle n'y réussit que dans la
mesure où l'on ignore qu'elle a cette fonction. Il
aurait pu le dire plus simplement, mais il a choisi un style
abscons qui a, lui, pour "fonction" de faire croire
qu'il y a des vérités profondes derrière
le brouillard des mots. Remarquez, en particulier, son goût
de la redondance : pour lui, une question est "logique",
une vérité est "objective" (qu'est-ce
qu'une vérité subjective ?) ; si l'on en juge
d'après son vocabulaire, notre lauréat est féru
d'objectivité ; nous verrons qu'en réalité
c'est ce qui lui manque le plus.
J. Verdès-Leroux consacre l'essentiel de
son travail à l'analyse des procédés
rhétoriques de P. Bourdieu, qu'elle démystifie.
Elle conclut que "sa sociologie, malgré toutes
ses proclamations de scientificité, (n'est) qu'un discours
idéologique" . Selon elle, faute que ses travaux
aient abouti à des résultats tangibles, notre
sociologue multiplie les programmes de recherche utopiques.
Il accumule des observations de détail dans un invraisemblable
bric-à-brac, sans que cela ajoute quoi que ce soit
de sérieux à ses postulats, qu'il ne remet jamais
en question. Tout ce qu'il dit n'est pas faux, certes, mais
il présente la plupart du temps des lieux communs comme
des découvertes sensationnelles qui lui appartiendraient
en propre, par exemple cette "loi sociale" selon
laquelle "le capital culturel va au capital culturel"
: autrement dit, vous avez d'autant plus de chances d'être
cultivé que vos parents le sont.
Cependant, à côté de "banalités
sentencieuses", il y a aussi beaucoup de "choses
fausses" . Car "cette théorie repose sur
une vue fantasmatique du monde" . "... cette sociologie
qui se dit scientifique (...) s'appuie sur une vision catastrophique
du monde social, des relations sociales." Il s'agit,
en effet, d'une "reprise sophistiquée et très
partielle du marxisme-léninisme" .
Après Marx et Freud, P. Bourdieu utilise,
pour répondre aux critiques, un procédé
de polémique que l'on peut appeler l'effet boumerang.
Il consiste à présenter lesdites critiques comme
autant de preuves en faveur de sa théorie. Par exemple,
Marx prétendait que les économistes qui contestaient
ses analyses de la valeur, etc., étaient les avocats
de la classe dominante, et que la vigueur de leurs réactions
démontraient la puissance de celle-ci et la réalité
de l'exploitation. Selon Freud, ceux qui l'accusaient de pansexualisme,
parce qu'il faisait tout dériver de l'instinct sexuel,
révélaient l'importance du refoulement, principe
placé au centre de son système. De même,
Bourdieu insiste beaucoup sur la fonction de "dévoilement"
de sa sociologie : les rapports de domination ne peuvent se
perpétuer, ou, comme il dit, se "reproduire",
que si les hommes ignorent le mécanisme de cette perpétuation
; la classe dominante a donc tout intérêt à
faire taire le sociologue héroïque qui dévoile
le pot-aux-roses : d'où les "résistances"
à la théorie bourdieusienne. Plus on la critique,
plus cela prouve qu'elle est juste...
(Au passage, signalons à Pierre Bourdieu
et à ses collègues qui ont reçu, avant
lui, le prix Lyssenko, que l'effet boumerang peut aussi être
mis au service de la vérité ; un lauréat
comme Hervé Le Bras, qui multiplie les attaques contre
le Club de l'Horloge, adopte le même type de comportement
que le regretté Lyssenko lui-même, lorsqu'il
traitait ses adversaires, les biologistes et généticiens
classiques, de suppôts du capitalisme, de fascistes
ou de nazis.)
L'ouvrage de Jeannine Verdès-Leroux est d'un grand
intérêt. C'est un acte de salubrité publique
dans le domaine intellectuel. Avouons, cependant, qu'il nous
laisse sur notre faim, car il ne va pas assez au fond des
choses. Il fait surtout une critique de la forme du discours
bourdieusien, sans vraiment discuter le fond. J. Verdès-Leroux
ignore les critiques les plus importantes qui ont été
faites, avant elle, à Pierre Bourdieu par d'éminents
auteurs, comme Raymond Boudon, Philippe Bénéton
ou Jean-Louis Harouel. Si Pierre Bourdieu devait recevoir
le prix Lyssenko, ce n'était pas tant à cause
de ses procédés littéraires, souvent
détestables, mais en raison de l'orientation fondamentale
de sa théorie, vulgate néo-marxiste qui refuse
la nature humaine.
I - Une vulgate néo-marxiste...
La théorie de Pierre Bourdieu
se ramène tout entière à un schéma
fort simple, et typiquement marxiste, que l'on peut énoncer
ainsi : les institutions sociales ont pour fonction cachée
de "reproduire" les rapports de domination inscrits
dans un ordre social intrinsèquement injuste ; elles
sont au service de la classe dominante et permettent l'exploitation
des "dominés", qu'elles aliènent par
la "violence symbolique", en leur faisant accepter
comme naturel et légitime ce qui n'est qu'un odieux
"arbitraire culturel". Cette vision manichéenne
fondée sur l'opposition des "dominants" et
des "dominés" est appliquée à
l'école, à la culture, à l'Etat, à
la famille... Comme l'expliquent Raymond Boudon et François
Bourricaud, à la question "A quoi sert (telle
institution) ?", P. Bourdieu et ses disciples répondent
mécaniquement : "A reproduire les structures de
domination."
C'est Max Weber qui a introduit le concept de
domination dans le langage de la sociologie. Pierre Bourdieu
en fait un usage inconsidéré. "(Selon la
définition de Weber), disent Raymond Boudon et François
Bourricaud, le concept de domination ne s'applique qu'à
certaines situations (...). Au contraire, dans les variantes
néo-marxistes de la sociologie de l'éducation,
de la médecine ou de l'urbanisme, le concept de domination
tend à devenir la clef de l'analyse sociologique, dont
il constitue le principe par lequel est censé être
expliqué le fonctionnement de toutes les institutions.
Il ne s'agit pas seulement d'une généralisation
abusive d'une notion au-delà du domaine où son
usage est pertinent. Il s'agit aussi d'une dénaturation
de la notion, puisque, à son sens manifeste pour les
acteurs, est substituée une fonction latente supposée,
au niveau de la Société prise comme entité
et totalité autosubsistantes. Pour ces deux raisons
au moins, l'usage qui est fait trop souvent de la notion de
domination doit être qualifié d'idéologique."
La sociologie de P. Bourdieu appartient à
la tradition fonctionnaliste, ce qui n'est pas déshonorant
en soi. Une théorie est "fonctionnaliste"
quand elle postule que les institutions ont pour fonction
de perpétuer ou de "reproduire" les structures
sociales. Le maintien, au fil du temps, de l'identité
collective d'un peuple implique un certain fonctionnalisme,
n'en déplaise aux tenants de l'individualisme méthodologique,
qui sont trop souvent aveugles aux propriétés
de système des sociétés humaines. Dans
sa forme classique, le fonctionnalisme est donc plutôt
situé à droite. Il est d'ailleurs enraciné
dans les traditions les plus vénérables, puisque
l'idéologie tripartie des Indo-Européens mise
au jour par Georges Dumézil (le mot idéologie
signifie ici "conception du monde"), qui reconnaît
dans la société trois fonctions fondamentales
hiérarchisées (fonctions souveraine, guerrière,
productive), était déjà, sous une forme
proto-scientifique, un modèle fonctionnaliste. Mais
notre lauréat défend une variante néo-marxiste
du fonctionnalisme, dans laquelle la "reproduction"
des structures sociales est conçue comme un processus
essentiellement pervers et aliénant. Il ne se rend
pas compte, au demeurant, que la perfection quasi absolue
qu'il prête à ce mécanisme de reproduction
ne permet pas de comprendre les conflits sociaux... ni même
l'apparition d'une sociologie contestataire : la sociologie
de Pierre Bourdieu ne permet pas d'expliquer Pierre Bourdieu,
qui est, objectivement, un "raté" de la reproduction,
capable de s'élever par ses propres forces à
la véritable compréhension des phénomènes
sociaux (pas plus, au demeurant, que le marxisme ne permettait
d'expliquer Marx, théoricien révolutionnaire
issu de la bourgeoisie : on voit qu'en matière d'idéologie
contradiction n'est pas mortelle) !
Ici, le postulat explicatif est inséparable
d'un jugement implicite de réprobation et de condamnation.
P. Bourdieu revendique cette confusion de la science et de
l'éthique, caractéristique des idéologies
pseudo-scientifiques dérivées de l'utopie égalitaire,
à commencer par le marxisme, sans s'apercevoir qu'elle
ruine ses prétentions à l'objectivité
scientifique. Selon lui, la science ne peut pas s'abstenir
des jugements de valeur, et "il n'est pas question d'exclure
de la science (...) la motivation individuelle ou collective
que suscite l'existence d'une mobilisation politique et intellectuelle"
. Ou encore : "... une science réflexive de la
société implique ou inclut une éthique."
L'un de ses commentateurs autorisés, Loïc Wacquant,
vend plus clairement la mèche : "Pour Bourdieu,
la sociologie est une science éminemment politique."
Or, il n'y a pas de science authentique qui ne parte du "postulat
d'objectivité de la nature" (Jacques Monod) et
de la distinction cardinale des jugements de connaissance
et des jugements de valeur. Avec P. Bourdieu, nous n'avons
donc pas affaire à de la science, mais bel et bien
à une idéologie camouflée sous les oripeaux
d'une pseudo-science.
La sociologie de P. Bourdieu témoigne,
en outre, par rapport au marxisme originel, d'un recul méthodologique
qui est significatif de l'impasse intellectuelle où
se trouve engagée la gauche aujourd'hui. Marx et Engels,
quant à eux, emportés par l'enthousiasme scientiste
du XIXe siècle, ne doutaient de rien et avaient l'ambition
de fonder une science globale, un matérialisme dialectique
qui expliquait l'univers, et qui intégrait un matérialisme
historique destiné, quant à lui, à rendre
compte des faits sociaux. La sociologie de Marx est donc inséparable
de son analyse économique, empruntée à
Ricardo et axée sur la valeur-travail, d'où
découlaient les théories de la plus-value, de
l'exploitation, de la paupérisation, de la baisse tendancielle
du taux de profit... De plus, Marx croyait pouvoir s'appuyer
sur les découvertes de Darwin relatives à l'évolution
: dans la lutte des classes, il croyait retrouver l'équivalent
de la sélection naturelle à l'intérieur
d'une espèce animale . Engels adopta avec enthousiasme
les idées de Lewis Morgan sur le communisme primitif.
En un mot, les fondateurs du marxisme tâchaient de faire
leur miel en empruntant aux diverses disciplines scientifiques,
telles qu'elles étaient constituées à
leur époque. Mais cela n'est plus possible aujourd'hui,
car les progrès de la science, depuis un siècle
et demi, ont fait de plus en plus apparaître l'inanité
de la conception de l'homme, de la société et
du monde qui est inséparable de l'utopie égalitaire
.
L'une des conséquences de cette situation
est la naissance du courant post-moderne, qui a cru sortir
des contradictions apparues entre la gauche et la science
par une plongée dans l'obscurantisme ; en décrétant
que la science n'est qu'un discours parmi d'autres, relatif
au groupe social dont il émane, et que l'objectivité
est un mythe, on immunise l'idéologie à son
égard, on renverse le rapport établi entre la
connaissance objective et les jugements de valeur qui s'appuient
sur celle-ci. C'est désormais l'idéologie qui
se fait juge de la science, et non l'inverse. Pierre Bourdieu
ne va pas jusqu'à ces extrémités, mais
il n'en est pas très loin. Il a fondé, en effet,
une sociologie autiste, presque totalement fermée aux
autres disciplines. Ce sociologisme refuse dédaigneusement
d'être informé par ce qui n'est pas sociologique.
P. Bourdieu ne veut rien savoir de la biologie
et de la génétique, et il ne s'abaisse pas à
discuter de la sociobiologie, cette "nouvelle synthèse"
fondée par Edward Wilson qui a pour ambition d'éclairer
l'analyse des sociétés animales et humaines
à la lumière de la théorie darwinienne
de l'évolution. Il justifie ce parti-pris, dans une
note en bas de page (!), à la fin des Héritiers
: "... la recherche sociologique se doit de suspecter
et de déceler méthodiquement l'inégalité
culturelle socialement conditionnée sous les inégalités
naturelles apparentes puisqu'elle ne doit conclure à
la "nature" qu'en désespoir de cause. Il
n'y a donc jamais lieu d'être certain du caractère
naturel des inégalités que l'on constate entre
les hommes dans une situation sociale donnée et, en
la matière, tant qu'on n'a pas exploré toutes
les voies par où agissent les facteurs sociaux d'inégalité
et qu'on n'a pas épuisé tous les moyens pédagogiques
d'en surmonter l'efficacité, il vaut mieux douter trop
que trop peu." Voilà comment, par un beau sophisme,
on se débarrasse de l'hypothèse de l'inégalité
biologique (qui est un peu plus qu'une hypothèse...)
et que l'on fait du postulat idéologique de l'égalité
naturelle un présupposé épistémologique
de l'enquête sociologique. P. Bourdieu ignore quasiment
la psychologie (le quotient intellectuel est un instrument
qu'il dédaigne) et se contente de quelques allusions
à la psychanalyse, c'est-à-dire justement à
la théorie psychologique la moins scientifique, comme
l'a montré le professeur Debray-Ritzen . A part une
vague référence à Marx - mais plus personne,
aujourd'hui, ne défend la valeur-travail et l'analyse
économique marxiste orthodoxe ?, on ne voit pas à
quelle théorie économique P. Bourdieu se réfère
pour condamner le "néo-libéralisme"
; et que devient la théorie de l'exploitation, s'il
n'y a pas de plus-value ? P. Bourdieu isole dans le marxisme
sa théorie de la reproduction des rapports de domination,
il en fait l'alpha et l'oméga de toutes ses investigations
et de tous ses commentaires, et s'enferme dans sa sociologie
comme dans une citadelle assiégée.
L'idéologie égalitaire
exploite, dans la réalité, certaines données
qui peuvent alimenter le ressentiment social, mais elle ne
retient que celles qui lui paraissent exploitables et, au
fond, elle méprise les faits et les laissent de côté
quand ils la contredisent. La croissance de l'économie
pendant la première moitié du XIXe siècle
avait permis celle de la population et la formation d'une
énorme population ouvrière, concentrée
dans les villes : c'est ce qui a fait naître la "légende
noire du capitalisme", accusé d'avoir réduit
à la misère des hommes qui, en réalité,
n'aurait tout simplement pas vécu sans lui, parce que
la population n'aurait pas pu augmenter. En fait, quand Marx
écrit Le Capital (1867), le niveau de vie des ouvriers
s'est déjà sensiblement amélioré
. Cela ne l'empêche pas de formuler sa thèse
de la paupérisation du prolétariat, selon laquelle
celui-ci sera de plus en plus pauvre, au fur et à mesure
que s'approfondiront les contradictions du capitalisme. Il
est inutile d'insister sur les démentis que la réalité
a apportés à cette prophétie. Pierre
Bourdieu, quant lui, ne voit que des "héritiers"
et des "exclus", il soutient que l'origine sociale
est le seul facteur déterminant des inégalités
et s'en tient à cette explication monocausale, en refusant
d'envisager d'autres hypothèses. La mobilité
sociale est pourtant une réalité. Philippe Bénéton
fournissait, par exemple, dans Le Fléau du bien, des
données éloquentes ; dans une grille à
trois catégories (supérieure, moyenne, populaire),
il apparaissait que 41 % des enfants de la catégorie
supérieure demeuraient dans cette catégorie,
et que les autres, soit, 59 % "descendaient" dans
la catégorie moyenne ou la catégorie populaire
; et que 41 % des membres de la catégorie supérieure
étaient issus de parents de la catégorie moyenne,
25 % de parents de la catégorie populaire . "L'existence
d'une forte inégalité des chances n'est pas
exclusive d'un renouvellement profond des catégories
sociales d'une génération à l'autre,
en particulier des catégories supérieures, conclut
Ph. Bénéton. La majorité des membres
de ces catégories supérieures (66 % exactement)
n'en proviennent pas."
Didier Maupas remarque, quant à lui, dans
L'Ecole en accusation, que la théorie de la reproduction
est muette sur les différences de réussite scolaire
qui surviennent entre les enfants d'une même famille,
et qui sont cependant considérables . Plus qu'un éventuel
favoritisme des parents, n'est-il pas logique d'invoquer,
dans ce cas, l'inégalité des dons et des tempéraments
(au regard de l'intelligence, de la mémoire, de l'ardeur
au travail...), sans oublier la part du hasard ? Mais si l'inégalité
des dons existe, comment ne jouerait elle pas, aussi, entre
les individus de familles différentes ?
Ainsi, la sociologie de P. Bourdieu est aveugle
aux faits qui la dérangent, fussent-ils aussi élémentaires
que celui que nous venons d'évoquer. Elle repose sur
une vision tronquée de la réalité, sur
un image déformée du monde social, où
elle recherche inlassablement tout ce qui pourrait conforter
ses a priori. Dans ces conditions, la méthode de Pierre
Bourdieu, qu'il ne cesse de célébrer et de proposer
en exemple, est singulièrement cavalière et
conduit à une interprétation arbitraire des
faits sociaux. L'accumulation des petites observations ne
débouche pas sur de grandes découvertes, mais
ne sert qu'à enrober l'éternel ressassement
d'un discours idéologique de dénonciation. Comme
le disent Frédéric Bon et Yves Schemeil, "il
suffit de lire avec un peu d'attention les uvres de
Pierre Bourdieu pour remarquer la surprenante désinvolture
avec laquelle il traite le matériel empirique. (...)
Ainsi, l'observation n'a pas pour tâche de contrôler
la validité des hypothèses, mais seulement d'illustrer
un développement théorique."
P. Bourdieu n'a apparemment aucune idée
de ce qu'est une preuve scientifique. Chez lui, on ne trouve
pas de démonstration à proprement parler, car
les éléments qu'il invoque, et qu'il interprète
arbitrairement, ne servent qu'à illustrer une thèse
arrêtée d'avance, et qu'il répète
indéfiniment, comme si la répétition
avait valeur de preuve. Mais il le fait avec art, en sorte
que son habileté rhétorique réussit assez
bien à masquer ses insuffisances théoriques.
Il écrit, par exemple : "On peut poser, par hypothèse,
que le degré de productivité spécifique
de tout travail pédagogique autre que le travail pédagogique
réalisé par la famille est fonction de la distance
qui sépare l'habitus qu'il tend à inculquer
(sous le rapport considéré ici, la maîtrise
savante de la langue savante) de l'habitus qui a été
inculqué par toutes les formes antérieures de
travail pédagogique et, au terme de la régression,
par la famille (c'est-à-dire, ici, la maîtrise
de la langue maternelle)." En clair, si vos parents ont
fait des études supérieures, vous êtes
avantagé par rapport à un camarade dont les
parents ont arrêté leurs études avant
le baccalauréat. Sans doute. Mais la position de P.
Bourdieu est doublement contestable. D'une part, il prétend
expliquer entièrement l'inégalité des
chances par l'inégalité de l'héritage
culturel, sans chercher à mesurer le poids des autres
facteurs, comme l'inégalité de l'héritage
biologique. S'il avait raison, les différences devraient
apparaître surtout dans les matières littéraires
(français, langues, histoire...) et s'effacer dans
les matières scientifiques, notamment pour les mathématiques,
qui ne font guère partie de l'"héritage
culturel" de la famille (sauf, peut-être, pour
les enfants de professeurs de mathématiques...). Or,
ce n'est pas le cas, et notre lauréat peine, à
travers des raisonnements tarabiscotés, à rendre
compte de ce phénomène, qui suffirait à
lui seul à abattre sa théorie de la reproduction.
D'autre part, sa thèse "scientifique" est
étroitement liée à un jugement moral
qui condamne cet héritage culturel, source des inégalités.
Nous pensons, quant à nous, que l'héritage culturel
transmis par la famille est un bien et que celui que chacun
de nous reçoit de ses parents n'est pas pris sur les
autres ; c'est la pensée égalitaire, fondée
sur le ressentiment, qui condamne les inégalités
liées à la diversité des cellules familiales,
au demeurant inévitables.
P. Bourdieu constate que c'est dans les catégories
sociales supérieures que le langage familial est le
plus élaboré et le plus proche du langage académique
qu'il faut maîtriser pour réussir dans les études.
Il en conclut que l'école a été façonnée
dans l'intérêt des classes supérieures.
A aucun moment, il n'envisage l'éventualité
d'une causalité de sens inverse : s'il faut parler
un langage académique pour réussir dans les
études et si les études influencent la réussite
professionnelle, il est normal que les membres des catégories
supérieures maîtrisent mieux, en général,
le langage académique. Un sociologue vraiment épris
d'objectivité scientifique aurait envisagé tour
à tour les deux hypothèses, en demandant aux
faits de les départager, si possible, avant, sans doute,
de proposer un modèle où l'école et l'élite
s'influenceraient réciproquement. Il faudrait alors
reconnaître que les institutions, comme le système
scolaire, jouissent d'une certaine autonomie, et qu'elles
ne sauraient être considérées comme de
simples instruments au service de la classe dominante. De
plus, c'est vraiment se moquer du monde que d'ignorer ce fait
majeur, si justement déploré par les hommes
de droite, que l'enseignement est aujourd'hui largement acquis
aux idées contestataires et subversives de la gauche,
ce qui cadre mal avec le dogme de la reproduction. Nous retrouvons
la contradiction que nous avons signalée : la théorie
de P. Bourdieu ne permet pas de comprendre que cet auteur
soit enseigné dans les écoles secondaires...
P. Bourdieu énonce une prétendue
"loi universelle de l'ajustement des espérances
aux chances, des aspirations aux possibilités"
, ou "d'intériorisation des probabilités
objectives en espérances subjectives" . Les dominés,
constatant la faible réussite des membres de la catégorie
à laquelle ils appartiennent, ajusteraient leurs ambitions
en conséquence. Ce facteur peut jouer dans une certaine
mesure, mais il paraît osé de lui donner une
importance essentielle, sans la moindre preuve. S'il a sans
doute eu quelque poids jadis, on peut penser que la démocratisation
de l'enseignement a beaucoup réduit celui-ci. Ce qui
détermine l'espérance subjective de l'élève,
c'est d'abord et avant tout les résultats individuels
qu'il obtient, et ce sont ses espérances subjectives,
à leur tour, qui conditionnent les probabilités
objectives : à nouveau, la causalité est réciproque,
alors que P. Bourdieu ne la voit que dans un seul sens.
P. Bourdieu s'est défendu, dans La Reproduction,
de vouloir créer un langage artificiel, avant de soutenir
que c'était une nécessité pour éviter
les pièges du langage commun. En réalité,
malgré le recours récurrent à un vocabulaire
ésotérique, souvent emprunté au grec
ou à l'allemand, qui lui permet de se lamenter sur
la mauvaise lecture que l'on fait de son uvre, laquelle
dépasse, selon lui, l'entendement du vulgaire, la terminologie
bourdieusienne est plutôt conçue, en général,
pour être en apparence immédiatement compréhensible,
tout en étant chargée de connotations idéologiques,
et donne lieu à des définitions floues et équivoques,
qui frappent les raisonnements d'indétermination. Il
parle, par exemple, de "violence symbolique" pour
décrire l'effet de la pédagogie ; il est exact
que l'enseignement ne va pas sans une certaine contrainte,
mais le terme de violence révèle une intention
de dénigrement qui n'a rien à faire avec la
science. La culture devient "arbitraire culturel",
ce qui n'est guère moins péjoratif. Nous avons
déjà parlé du concept de domination,
qui est central dans la théorie, et qui n'est pas mieux
défini que les autres. P. Bourdieu prétend avoir
forgé une terminologie scientifique, propre à
exprimer sa théorie. C'est une imposture : l'auteur
mène en réalité double jeu, en se situant
sur deux plans, celui d'un raisonnement para-scientifique
passablement embrouillé, d'une part ; celui des affects
et des insinuations idéologiques, d'autre part. "L'inexplicable
fortune de sa prose pâteuse, émaillée
de concepts allemands non traduits, hérissée
de néologismes dissonants, secouée de tics linguistiques
repris sans humour ni limite par des disciples obséquieux
(...), vient sans doute de l'appel répété
à la pitié, de cette irruption des bons sentiments
dans une sociologie prétendument objective, descriptive
ou scientifique", écrit Jean Védrines .
II - ... qui refuse la nature humaine
Représentant archétypique de la
pensée égalitaire, et lointain disciple de Marx,
Pierre Bourdieu est logiquement environnementaliste, en ce
sens qu'il nie, ou qu'il tend à nier les différences
ou inégalités qui résultent de la génétique.
De surcroît, il ne prend en compte que l'environnement
social, ce qui est tentant pour un sociologue, mais qui laisse
de côté les facteurs déterminants de l'environnement
biologique, comme l'alimentation, sans parler des incidences
de l'environnement intra-utérin pendant la grossesse
et des effets cérébraux que peut provoquer un
accouchement difficile. Selon Marx, c'est l'être social
des hommes qui détermine leur conscience. P. Bourdieu
dit à peu près la même chose : "...
le réel est relationnel : ce qui existe dans le monde
social, ce sont des relations - non des interactions ou des
liens intersubjectifs entre des agents, mais des relations
qui existent "indépendamment des consciences et
des volontés individuelles", comme disait Marx."
Ce qu'il exprime encore plus brutalement : "C'est leur
position présente et passée dans la structure
sociale que les individus entendus comme personnes physiques
(sic) transportent avec eux, en tout temps et en tout lieu,
sous la forme des habitus qu'ils portent comme des habits
et qui, comme les habits, font le moine (sic), c'est-à-dire
la personne sociale (...)."
Ce préjugé environnementaliste,
qui est à la fois anti-scientifique et anti-humaniste,
comme nous l'avons montré dans La Politique du vivant,
le conduit à nier la nature humaine. Cette négation,
qui apparaît déjà dans ses ouvrages sur
l'école, devient une obsession dans La Domination masculine.
D'après lui, la différence des deux sexes est
tout entière un produit de l'"arbitraire social",
et, pour reprendre une célèbre formule de Simone
de Beauvoir, "on ne naît pas femme, on le devient".
Le mécanisme de reproduction des rapports de domination
ne fonctionne bien que parce qu'il fait passer pour naturel
ce qui est, en réalité, culturel et donc arbitraire.
L'aliénation des femmes et, en général,
des "dominés", est fondée sur cette
illusion du naturel. "Les dominés appliquent des
catégories construites du point de vue des dominants
aux relations de domination, les faisant ainsi apparaître
comme naturelles."
Les mensonges les plus réussis sont ceux
qui contiennent une part de vérité. C'est bien
le cas en l'occurrence. Quel que soit l'importance du patrimoine
génétique, constitué au moment où
l'ovule est fécondé par le spermatozoïde,
il est certain que tout, dans l'homme, est le produit d'une
interaction entre l'hérédité et l'environnement.
Il est certain aussi que l'être humain est, à
l'origine, un chaos d'instincts, et qu'il a un besoin vital
des disciplines de la culture pour se forger une volonté
d'homme libre. "L'homme est par nature un être
de culture", a dit Arnold Gehlen. P. Bourdieu a raison
d'estimer que les coutumes considérées comme
les plus "naturelles" sont contingentes. Il n'est
évidemment pas le premier à le dire ; on se
souvient, par exemple, du mot de Pascal : "Vérité
en deçà des Pyrénées, erreur au
delà." Depuis que les voyages au long cours ont
révélé la variété des cultures
à travers le monde, on en a tiré argument pour
dénoncer le caractère relatif des valeurs et
pour en attaquer l'autorité. Mais, en réalité,
ce qui différencie les cultures, ce n'est pas tellement
la liste des valeurs auxquelles elles se réfèrent
que la manière dont elles les hiérarchisent
et résolvent les conflits de valeurs, qui définit
leur identité. Et ce que l'on n'a jamais trouvé,
c'est une société qui pourrait subsister sans
se référer à des valeurs. Il est raisonnable,
en outre, de penser que la culture n'est pas sans rapport
avec la nature biologique des hommes qui la portent et qu'ils
forment un système bioculturel, où nature et
culture interagissent, comme le veut la formule de Gehlen.
Le président Giscard d'Estaing pouvait ainsi déclarer,
en 1974 : "Le patrimoine spirituel d'une civilisation
vécu collectivement répond au patrimoine génétique
d'une descendance biologique." L'erreur de Pierre Bourdieu
est d'établir une opposition dichotomique entre nature
et culture ? attribuant le physique à la nature et
le mental à la culture ?, alors qu'elles sont inséparables.
Selon lui, les hommes seraient façonnés
par les déterminations sociales, sans avoir d'identité
propre, et la "culture" ne serait que l'empreinte
de la société sur l'individu, qui serait purement
passif dans le processus, objet et non sujet. Mais la culture
est constituée de normes, et donc de disciplines, qui
entrent en résonance avec les dispositions de chacun,
lorsque sa personnalité s'est formée. Etant
un être d'action et de choix, l'homme vit dans un univers
hiérarchisé. La culture n'est pas "horizontale",
comme le croient les anthropologues relativistes, et Pierre
Bourdieu avec eux, mais "verticale", étant
ordonnée selon des échelles de valeur qui appellent
l'homme au dépassement et l'invitent à faire
effort sur lui-même. A côté de l'acception
la plus large du mot culture, il est indispensable de conserver
la notion de "haute culture", culture de l'homme
cultivé, définie comme un idéal vers
lequel il faut tendre. C'est ce qu'exprime fortement Jean-Louis
Harouel dans Culture et contre-cultures : "Une idéologie
sociologique comme celle de Pierre Bourdieu refuse la culture
aux classes populaires en délégitimant le système
d'enseignement, seul en mesure de leur permettre d'y accéder,
et en postulant une égale valeur des "cultures",
négatrice de l'idée d'une distance à
parcourir, d'un effort à accomplir pour s'élever
vers un modèle supérieur. C'est-à-dire
vers la culture. (...)" "Dans les années
1960, dit encore Jean-Louis Harouel, (...) la culture fut
la victime d'un véritable procès de sorcellerie,
destiné à la diaboliser. Mise au ban des accusés,
la culture se voyait reprocher d'être un instrument
d'oppression de la classe dominante, un facteur de différenciation
et un moyen de perpétuation des inégalités
sociales grâce à la complicité du système
d'enseignement. (...) (Selon Pierre Bourdieu), le patrimoine
culturel n'était qu'un instrument de sélection
sociale permettant à l'école de reproduire à
la génération suivante la hiérarchie
sociale existant à la précédente."
"Pour Bourdieu, pas de culture au sens noble - lieu de
la vie et de l'enrichissement de l'esprit ?, mais une simple
"culture", au sens anthropologico-sociologique,
exprimant les mentalités et les murs des couches
supérieures de la société."
Ce parti-pris à la fois anti-naturel et
anti-culturel conduit notre lauréat à mépriser
les enseignements de la biologie, qu'il ne prend jamais en
considération. Partant du principe que toutes les inégalités
de résultats sont à rapporter à l'environnement
social, il dénonce ce qu'il appelle l'"idéologie
du don". Dans la note en bas de page des Héritiers
que nous avons déjà citée, il tentait
de se prémunir d'une objection évidente, en
écrivant : "Il n'est pas dans notre intention,
en soulignant la fonction idéologique que remplit dans
certaines conditions le recours à l'idée de
l'inégalité des dons, de contester l'inégalité
naturelle des aptitudes humaines, étant entendu qu'on
ne voit pas de raison pour que les hasards de la génétique
ne distribuent pas également ces dons inégaux
entre les différentes classes sociales." Le procédé
est admirable, puisqu'il se débarrasse aussitôt
de l'inégalité génétique qu'il
a acceptée en théorie, sous prétexte
qu'elle n'a pas à intervenir dans le modèle.
Or, il n'y a pas la moindre raison de croire a priori que
les hasards de la génétique, comme il dit, auraient
le bon goût de répartir les dons à égalité
entre les groupes sociaux. Il y a même de sérieux
motifs pour penser que l'inverse est plus probable. Richard
Herrnstein et Charles Murray l'expliquent par un syllogisme
: "Puisque le Q.I. est fortement héritable, puisque
la réussite économique dépend en partie
des talents mesurés par les tests de Q.I., et puisque
la position sociale dépend en partie de la réussite
économique, il s'ensuit que la position sociale doit
être fondée, dans une certaine mesure, sur des
différences héritées." Leur livre
de 1994, "La Courbe en cloche. Intelligence et structure
de classes dans la société américaine",
vérifie systématiquement cette hypothèse,
dans le cas des États-Unis. Un sociologue comme Pierre
Bourdieu qui prétend découvrir l'origine des
inégalités sociales sans référence
aux inégalités génétiques ne doit
pas être pris au sérieux. Et il est incroyable
qu'il se passe complètement des tests de quotient intellectuel
(Q.I.), dont la valeur prédictive n'est pourtant plus
à démontrer.
La négation de la biologie est encore plus
caricaturale quand il étudie les différences
sexuelles, dans La Domination masculine. Il veut à
toute force faire accroire que les différences sociales
entre les deux sexes n'ont strictement rien à voir
avec la biologie, et il entend "démonter les processus
qui sont responsables de la transformation de l'histoire en
nature, de l'arbitraire culturel en naturel" . Ecrit
dans un langage moins abscons que d'habitude, ce livre révèle
plus crûment la légèreté de sa
dialectique. Alors qu'il affirme traiter de la "domination
masculine" en général, il ne s'intéresse
qu'à deux types de sociétés contemporaines,
la société kabyle et la société
occidentale (française, anglaise ou américaine),
et néglige toutes les autres. Il aurait pourtant été
utile de faire une recension de la littérature ethnographique
sur le sujet. Ensuite, il estime, sans la moindre preuve,
que la société kabyle, qui est musulmane et
archaïque, marquée par une très forte subordination
de la femme, a une valeur paradigmatique et qu'elle peut servir
à comprendre la nôtre. Il croit y découvrir
une opposition générale des éléments
de la société et du cosmos entre les deux principes
masculin et féminin, analogue au yin et au yang des
Chinois (qu'il ne cite pas, cependant), et la transpose sans
précaution à la France, en l'appliquant, notamment,
à l'organisation administrative, ce qui l'amène
à soutenir, sans craindre le ridicule, que le ministère
des finances est "masculin", tandis que les ministères
dépensiers sont "féminins". Il veut
absolument que la division sociale des deux sexes soit un
produit de l'histoire, mais il ne se rend pas compte que,
si c'était le cas, elle n'aurait pas l'universalité
qui la caractérise.
Son délire environnementaliste l'amène
aux pires absurdités. Il consacre de longues pages
à ce qu'il appelle "la construction sociale des
corps", ce qui signifie que les données de la
biologie n'ont aucune importance. Et il aboutit à cette
admirable formule, qui a été remarquée
aussi bien par Valeurs actuelles que par Le Canard Enchaîné
, selon laquelle "les différences visibles entre
les organes sexuels masculin et féminin sont une construction
sociale" (la phrase complète fait onze lignes,
mais nous avons extrait la pépite de sa gangue) .
Ces divagations nous emmènent dans un monde
fantasmatique qui n'a rien à voir avec la science.
Homo sapiens appartient à une espèce sexuée,
et les différences sociales entre les sexes sont évidemment
ancrées dans les différences biologiques, ce
qui ne veut pas dire qu'elles s'y réduisent. Yves Christen
a étudié dans un beau livre les fondements biologiques
des différences entre les deux sexes . Il est exact
que les parents ont tendance à donner plutôt
des poupées aux filles et des soldats de plomb aux
garçons, et que cet "étiquetage" doit
jouer un rôle dans la formation de leurs dispositions
respectives (ce que Bourdieu appelle des habitus). Mais le
poids des déterminations biologiques est incontestable.
C'est ainsi que l'on a examiné le cas d'hommes victimes
d'une maladie particulière : leur système hormonal
ne leur permet pas de former les organes génitaux masculins
à la naissance, et c'est seulement à la puberté
qu'ils prennent l'apparence de garçons, après
avoir été considérés auparavant
comme des filles, et éduqués comme tels. Or,
ils adoptent sans difficulté l'identité masculine,
exactement comme si l'éducation féminine n'avait
pas laissé de traces . Il ne faut donc pas exagérer
l'influence de l'étiquetage.
En outre, il faut bien comprendre qu'il est inévitable,
dans toute société, de diviser les individus
en catégories, auxquelles on applique des règles
différentes. C'est une conséquence de la limite
de notre information sur les hommes qui nous entourent. Cela
ne signifie pas que toute discrimination soit bonne, bien
entendu, mais seulement que la société la plus
égalitaire est obligée d'établir un minimum
de distinction entre certaines catégories : le problème
de la justice, dans la philosophie politique, se ramène
à définir quelles sont les distinctions et les
catégories légitimes. Même si l'idéal
démocratique contemporain pose que les individus des
deux sexes ont en principe les mêmes droits et les mêmes
devoirs au regard de l'Etat, cela n'implique pas que les parents
aient tort de traiter différemment les garçons
et les filles (ni, en sens inverse, qu'ils aient toujours
raison de le faire). En la matière, il faut certes
tenir compte des traditions, mais comprendre qu'elles sont
profondément modifiées par des circonstances
nouvelles. Si P. Bourdieu avait reconnu la nature biologique
des différences sexuelles, il aurait pu examiner, par
exemple, les conséquences sur le statut de la femme
de la réduction parallèle de la mortalité
et de la natalité. Dans une société archaïque,
il fallait que les femmes eussent en moyenne dix enfants pour
assurer le renouvellement des générations ;
il leur était donc très difficile de mener une
carrière comparable à celle des hommes. Aujourd'hui,
délivrées en partie de la nécessité
de procréer, elles peuvent s'émanciper et ne
manquent pas de le faire. Ce genre de considérations
est absent de l'analyse de P. Bourdieu.
On pourrait répéter à propos
de l'économie ce que nous avons dit de la biologie.
L'homme est, aussi, un être rationnel, un homo conomicus,
et la science qui l'étudie sous cet angle s'appelle
l'économie. L'approche holiste de la théorie
bourdieusienne ignore l'individualisme méthodologique
qui est au principe de la science économique bien comprise.
Nous avons remarqué qu'il laissait de côté,
par force, les enseignements discrédités de
Karl Marx dans ce domaine. Mais il prétend rendre compte
de l'"exploitation" de la femme par l'homme, que
ce soit dans la société kabyle ou dans la société
occidentale, en ignorant que la famille est une cellule économique.
On ne trouve pas trace, dans La Domination masculine, des
études de Gary Becker ou de Bertrand Lemennicier sur
le sujet.
Nous avons vu les limites insignes de la sociologie
de Pierre Bourdieu. Tout ce qu'il dit n'est pas faux, mais
il n'y a rien de nouveau dans ce qu'il dit de vrai. Surtout,
sa vision manichéenne de la société,
qu'il divise en dominants et dominés, le conduit à
développer un schéma sommaire de la "reproduction"
qui prend pour cible des valeurs essentielles de la nation
et de la république : la famille, la culture, l'élitisme
républicain. A ce titre, il a amplement mérité
le prix Lyssenko.
Post-scriptum. Interrogé sur P. Bourdieu,
Raymond Boudon s'est exprimé avec vigueur, dans Le
Figaro-Magazine du 2 avril 1999 : "Pour ce qui concerne
ses travaux, certains y découvrent des révélations
; pour ma part, j'ai tendance à y voir surtout un tissu
de platitudes, voire parfois d'inepties ! (...) Tout cela
marche parce que ses idées sont exprimées dans
un langage si obscur et opaque qu'on ne le lit pas et que
ceux qui le critiquent se trouvent immédiatement accusés
de ne pas l'avoir compris, ce qui est une objection en forme
de tournevis universel."
BOURDIEU OU LA METHODE
DU DISCOURS
par Didier Maupas
Les travaux de Pierre Bourdieu sur la "reproduction"
sont exemplaires du caractère avant tout idéologique
de sa démarche.
On examinera les études qui l'ont rendu
célèbre sur ce thème : Les Héritiers
(1964), La Reproduction (1970) et sa publication dans les
Actes de la recherche en sciences sociales de 1975 ("Les
catégories de l'entendement professoral") en collaboration
avec J.-C. Passeron et Monique de Saint-Martin.
I. La reproduction ou l'invention du mouvement
perpétuel.
Les travaux de Pierre Bourdieu
sur la "reproduction" se présentent sous
la forme "d'éléments pour une théorie
du système d'enseignement". La référence
aux "éléments" est bien choisie, car
la reproduction ne fait pas l'objet d'une théorisation
systématique de sa part, mais se trouve abordée
sous différents angles à différents endroits
de ses travaux : elle est finalement plus souvent suggérée
et présentée sous forme allusive que démontrée
formellement, y compris dans l'ouvrage La Reproduction.
Sa théorie du système d'enseignement s'articule
autour des affirmations suivantes :
1 - Le système d'enseignement
exerce une "violence symbolique" sur ceux qui y
sont soumis et qui consiste à reproduire le modèle
social dominant : c'est "l'effet d'inculcation"
("la productivité spécifique du travail
pédagogique se mesure objectivement au degré
auquel il produit son effet propre d'inculcation : c'est-à-dire
son effet de reproduction", p. 48 ). Cette inculcation
consiste à légitimer en fait certaines valeurs
qui renvoient à certains intérêts de classe
(selon lui, le conservatisme pédagogique renvoit au
conservatisme social).
2 - Les individus sont
porteurs d'un capital culturel (en particulier linguistique)
acquis en dehors du système d'enseignement, reflet
de leur classe sociale, et qui est le véritable moteur
de la réussite scolaire ("habitus de classe").
Les enseignants ne sélectionnent pas en effet en fonction
du "niveau" objectif, mais en fonction du capital
culturel que véhicule chaque élève, donc
en fonction de l'origine de classe de chacun. Car, ce qui
compte, c'est "le rapport à la culture autant
que la culture". Cette sélection peut être
consciente ou inconsciente.
3 - La sélection opérée
par le système d'enseignement a pour fonction : d'éliminer
(exclure) les élèves issus des milieux populaires
; de légitimer cette exclusion au nom de l'"idéologie"
du don ou du niveau, pour faire en sorte que les classes populaires
admettent leur domination par les classes privilégiées
comme "naturelle" (l'examen dissimule "l'élimination
sans examen"). Le système d'enseignement est ainsi,
selon Bourdieu, une institution de "police symbolique"
vouée "à décevoir chez certains
les aspirations qu'elle encourage chez tous" (p. 252),
les différents paliers de sélection ayant pour
fonction d'étaler dans le temps l'"élimination"
des classes populaires.
4 - Le processus de sélection/élimination
est particulièrement efficace, car : a) il est intériorisé
par les élèves issus des milieux populaires
qui s'excluent eux-mêmes de certaines filières
; b) il produit des effets irréversibles ; c) il est
masqué par le mythe de l'objectivité pédagogique
(et par "l'idéologie charismatique du don",
p. 222).
5 - Le système d'enseignement
a donc pour fonction de reproduire et de légitimer
"l'inégale répartition entre les classes
du capital culturel", reflet de la société
de classes, ou d'assurer "la transmission héréditaire
du capital culturel" (p.246). Il reproduit donc les rapports
de classes et légitime le monopole de ceux qui possèdent
"l'habitus" des classes dirigeantes.
6 - Il n'y a pas de véritable
démocratisation de l'enseignement, mais seulement un
changement de niveau de la sélection sociale (avec
notamment la création de filières qui permettent
la relégation des classes populaires). Si certains
réussissent à franchir les paliers sélectifs,
cela ne remet pas en cause le fonctionnement du système
et le légitime en quelque sorte (promotion prétexte).
Bourdieu affirme ainsi que le
système d'enseignement fonctionne selon un processus
de reproduction perpétuelle :
- on réussit dans le système d'enseignement
parce que l'on possède le bon capital culturel, acquis
dans le milieu social ;
- l'école valorise et légitime un certain "habitus
de classe" (celui des classes dirigeantes) : elle n'a
de fait aucune autonomie par rapport à l'ordre social,
qu'elle se borne à reproduire ;
- l'enseignement favorise les élèves issus des
classes dirigeantes et élimine les autres, les élèves
favorisés conserveront leur statut social privilégié
grâce à l'école et le transmettront à
leur tour à leurs enfants, qui seront alors favorisés
au plan de la réussite scolaire.
C'est l'"effet de système" que
Pierre Bourdieu théorise notamment en première
partie de La Reproduction ("Fondements d'une théorie
de la violence symbolique").
II. Les faiblesses de la méthode.
En premier lieu, on peut que constater
que Pierre Bourdieu se donne beaucoup de mal pour démontrer
un certain nombre d'évidences, comme, par exemple :
- dans une société normale, le système
d'enseignement a effectivement pour fonction de diffuser les
valeurs, la culture et une certaine représentation
de l'idéal social ; de fait, il sélectionne
certains comportements et certains résultats jugés
préférables à d'autres ;
- l'enseignement implique la communication ; celle-ci est
d'autant plus facile que l'émetteur et le récepteur
partagent le même langage ;
- le milieu familial exerce une influence sur la réussite
scolaire ;
- les élèves obtiennent des résultats
et une orientation différents ;
- le système d'enseignement possède une structure
particulière et une organisation hiérarchisée.
En disant cela, on résume environ les trois
quarts d'un ouvrage comme La Reproduction. Mais Pierre Bourdieu
affirme, il est vrai, ces évidences dans un langage
pour le moins difficile à décoder et qui l'a
rendu célèbre. Par exemple :
|
"Plus profondément, seule
une théorie adéquate de l'habitus comme
lieu de l'intériorisation de l'extériorité
et de l'extériorisation de l'intériorité,
permet de mettre complètement au jour les conditions
sociales de l'exercice de la fonction de légitimation
de l'ordre social qui, de toutes les fonctions idéologiques
de l'Ecole, est sans doute la mieux dissimulée."
(p. 246)
"Les conditions d'une application
féconde de la méthode comparative ne
sont remplies que si l'on met systématiquement
en relation les variations de la structure hiérarchique
des fonctions du système d'enseignement (c'est-à-dire
les variations du poids fonctionnel de chacune des
fonctions dans le système complet des fonctions)
avec les variations concomitantes de l'organisation
du système scolaire." (p. 211)
"Tout système scolaire s'acquitte,
à des degrés divers et selon des formes
déterminées en chaque cas par la structure
des rapports de classe, de l'ensemble des fonctions
correspondant à l'ensemble des relations possibles
avec les autres systèmes, en sorte que sa structure
et son fonctionnement sont toujours ordonnés
par rapport à une structure déterminée
des fonctions possibles. La construction du système
des configurations possibles du système des
fonctions ne serait qu'un exercice d'école
si elle ne permettait de traiter chaque combinaison
historique comme un cas particulier de l'ensemble
idéal des combinaisons possibles de fonctions
et de faire surgir par là toutes les relations
entre le système d'enseignement et les autres
sous-systèmes, à commencer évidemment
par les relations nulles ou négatives qui sont
par définition les mieux cachées."
(p. 234)
|
Comme l'a souligné Antoine
Prost, l'auteur ne cherche pas à être compris
: "on dirait plutôt qu'il se protège contre
la compréhension éventuelle en recourant à
divers artifices : style allusif parfois, souvent paradoxal
dans le jeu de mots sans cesse retournés, ailleurs
gravement ésotériques" ("Une sociologie
stérile : la reproduction", Esprit, 1970).
Si Pierre Bourdieu déploie une grande énergie
pour présenter en termes abscons et sous forme d'une
"théorie générale des actions de
violence symbolique" ce que personne ne conteste vraiment,
il est en revanche beaucoup moins prolixe, finalement, quand
il s'agit de démontrer en quoi consiste exactement
cette fameuse "reproduction". Son style et son langage
ne visent-ils pas justement à masquer ses réelles
faiblesses, en intimidant le lecteur et en donnant l'apparence
de la science à ce qui n'en est pas ?
Sa démonstration présente en
effet de nombreuses et graves faiblesses.
1 - D'abord, Pierre Bourdieu
construit sa "théorie du système d'enseignement"
à partir de constatations extrêmement limitées
et ce qu'il appelle des "travaux empiriques". Il
procède en fait par généralisations systématiques,
sans jamais s'interroger sur la pertinence et la représentativité
des exemples qu'il cite.
Par exemple, il déduit d'un diagramme portant
sur l'appréciation portée par un professeur
de khâgne sur 37 élèves, d'une part la
preuve de l'adéquation systématique entre les
appréciations professorales positives et l'origine
sociale des élèves, d'autre part que ses conclusions
valent pour l'ensemble du système d'enseignement :
"Tout semble garantir la généralité
des principes de classement utilisés", affirme-t-il
dans "Les catégories de l'entendement professoral",
sans apporter néanmoins la preuve de ce que recouvre
ce "tout".
Comme le souligne Philippe Bénéton
(Le Fléau du bien, Laffont, 1983, p. 53), "on
pourrait soutenir que cet article est une pièce dans
un ensemble et qu'il faut se reporter aux autres travaux.
Mais il conviendrait alors de les utiliser, de relier entre
elles les données empiriques, de s'interroger sur la
généralité des conclusions que l'on peut
en tirer... Démarche prudente, mais qui manifestement
répugne à P. Bourdieu, lequel lui préfère
les formules massives et clinquantes."
En fait, les travaux de P. Bourdieu sur la reproduction
reposent justement sur une série d'exemples limites
et de réductions successives, à partir desquels
il s'autorise des généralisations abusives :
réduction du système d'enseignement aux constatations
faites dans l'enseignement supérieur, lui-même
réduit à celui des Lettres pour l'essentiel
; réduction des aptitudes scolaires et universitaires
à la seule "compétence linguistique"
; réduction de l'individu à sa seule origine
sociale, en faisant abstraction de toute autre considération.
L'étude sur la reproduction abonde ainsi
en formules du genre : "Tout incline à supposer
que", "les exemples suggèrent que",
"à la limite que", "il suffit de composer
ces valeurs pour", "tout semble garantir la généralité
de", qui traduisent justement cette propension à
la généralisation imprudente.
La Reproduction ne comprend d'ailleurs que relativement
peu de références statistiques précises
(une dizaine de tableaux et graphiques, auxquels il faut ajouter
quelques notes en bas de page, sur un ouvrage de 279 pages)
; l'essentiel de l'ouvrage est constitué non de données,
mais de commentaires et d'extrapolations : les conclusions
ne découlent pas de données présentées
systématiquement et rigoureusement, mais celles-ci
servent plutôt à illustrer, de temps et temps
et de façon allusive et aléatoire, le corps
des développements. En d'autres termes, Pierre Bourdieu
n'illustre ses développements que lorsqu'il dispose
de données qui vont dans son sens.
2 - D'une façon générale,
Pierre Bourdieu affirme plus qu'il ne démontre.
Il avertit d'ailleurs qu'étant "donné
la complexité du réseau de légitimation
de l'ordre social, il serait vain... de prétendre en
localiser l'exercice dans un mécanisme ou dans un secteur
du système d'enseignement" (p. 247, soit presque
en fin de son essai sur la reproduction...) : cette constatation,
loin de l'inciter à la prudence dans ses conclusions,
lui sert au contraire de protection en quelque sorte contre
les objections qu'on pourrait lui adresser. Cela ne le gêne
pas au demeurant d'affirmer l'existence d'une fonction dont
il se déclare incapable de localiser "l'exercice",
c'est-à-dire en termes plus clairs, qu'il est tout
simplement incapable d'en démontrer l'existence...
Dans son essai sur la reproduction, Pierre Bourdieu
fonde ainsi souvent ses développements sur des "explications"
peu convaincantes et de fréquentes affirmations sans
preuves ni références. Ainsi, par exemple :
la notion de "probabilité objective" ou d'"espérance
subjective", qui explique selon lui que les élèves
issus des milieux défavorisés s'excluent eux-mêmes
de la compétition scolaire. Selon P. Bourdieu, cette
probabilité est "un des principes les plus puissants
de l'explication" des inégalités dans l'enseignement
(p. 190). Malheureusement, il n'explique justement pas comment
les individus en auraient connaissance et d'une façon
générale comment cela fonctionnerait : il se
borne à affirmer qu'elle serait "le produit de
l'intériorisation des conditions objectives s'opérant
selon un processus commandé par tout le système
des relations objectives dans lesquelles elle s'effectue",
ce qui est proprement tautologique et n'explique rien du tout.
C'est fâcheux pour un processus qui serait selon l'auteur
justement "l'un des plus puissants"...
Il en va de même pour le processus "d'auto-élimination
anticipée" (p. 187) ou pour la détermination
"à leur insu" (p. 191) des élèves
issus des classes populaires qui seraient relégués
"dans une filière de second ordre comme élimination
différée" (p. 187) : Pierre Bourdieu n'explicite
pas comment on pourrait se déterminer à son
insu, ce qui constitue une contradiction dans les termes.
Selon P. Bourdieu, "le taux de réussite
scolaire et le taux d'entrée en 6e dépendent
étroitement de la classe sociale" ; mais il n'en
dit pas plus et cette mention ne figure que dans une note
en bas de page (p. 186) qui sert à illustrer le concept
de "probabilités de réussite". On
admire en outre la généralisation ambitieuse
consistant à passer de l'entrée en 6e à
la "réussite scolaire" dans son ensemble...
L'évolution des taux de féminisation
dans certaines filières ne sont "souvent qu'une
variante plus coûteuse et plus luxueuse de l'éducation
traditionnelle... une réinterprétation des études
féminines en fonction du modèle traditionnel
de la division du travail entre les sexes, comme en témoignent
toute l'attitude des étudiantes envers leurs études
et plus visiblement encore le choix de la discipline ou le
taux d'utilisation professionnelle du diplôme, qui sont
à la fois cause et effet de cette attitude" (pp.
214 et 215). Mais P. Bourdieu se garde de fournir de plus
amples données : ni sur ce qui conduit à cette
"réinterprétation", ni sur ces fameux
"taux d'utilisation professionnelle du diplôme",
qui dès lors ne "témoignent" rien
du tout.
3 - La méthode imprécise
suivie par P. Bourdieu dans ses développements le conduit
ainsi à interpréter les faits et les données
à sa convenance. Objecte-t-on que les élèves
issus de milieux défavorisés accèdent
bien à l'enseignement supérieur ? C'est qu'il
ne s'agit que d'une "sélection contrôlée"
qui, "loin d'être incompatible avec la reproduction
de la structure des rapports de classe... peut concourir à
la conservation de ces rapports en garantissant la stabilité
sociale par la sélection contrôlée d'un
nombre limité d'individus" (p. 206). Mais Pierre
Bourdieu n'explicite pas qui contrôle cette sélection
ni comment on s'assure que la promotion d'un "nombre
limité d'individus" ne modifie pas la structure
des rapports de classe. On admirera au passage l'emploi du
verbe pouvoir, moyen habile de transformer en preuve ce qui
n'est qu'hypothèse et utilisé fréquemment
par l'auteur...
Objecte-t-on que des femmes ou des enfants d'ouvriers
ne sont pas "exclus" de l'enseignement supérieur
? C'est qu'ils n'accèdent qu'à des filières
selon lui mineures ou en cul-de-sac. Mais il ne nous dit pas
comment on définit une filière mineure ni pourquoi
des individus censés par ailleurs se déterminer
en fonction des "probabilités objectives"
de leur réussite se dirigeraient justement dans des
filières cul-de-sac. C'est d'ailleurs sans doute pour
répondre à cette contradiction qu'il affirme
que l'on peut se déterminer "à son insu".
En réalité, Pierre Bourdieu ne cite
ses sources que lorsqu'elles vont dans son sens et réinterprète
les faits contraires de façon à les présenter
comme la confirmation paradoxale de ses thèses, cela,
sous la forme de pures affirmations qu'aucune référence
concrète ne vient vraiment étayer.
Il s'agit en fait d'un simple jeu intellectuel, un exercice
de virtuosité littéraire, mais non d'une démarche
scientifique.
4 - Dans ses travaux sur
la reproduction, P. Bourdieu fait ainsi une lecture idéologique
et non scientifique de la réalité.
Son analyse de la reproduction consiste à
plaquer, comme le souligne Philippe Bénéton,
une vision "animiste" et "néo-marxiste"
(Le Fléau du bien, p. 63) sur l'enseignement, lui-même
érigé en "système" homogène
et omnipotent, mystérieusement apte à produire
des effets à tout moment conformes aux "intérêts"
des classes dominantes.
Selon P. Bourdieu, le "système d'enseignement"
renvoie toujours aux concepts-clés de l'analyse marxiste
: "Aucune des fonctions du système d'enseignement
ne peut être définie indépendamment d'un
état donné des rapports de classe", écrit-il
d'ailleurs (p. 217). Son essai est ainsi truffé d'expressions
comme "structure de classe sociale", "ethos
de classe", "intérêts objectifs",
ou "fonction de classe", jamais définies,
comme si elles allaient de soi, alors que justement elles
ne vont pas de soi et qu'elles servent de justification permanente
au système élaboré par Pierre Bourdieu.
Pierre Bourdieu invente ainsi avec la reproduction
un système à causalité diabolique : la
volonté perverse et permanente d'exclure les enfants
issus des milieux populaires et de les priver "des bénéfices
matériels et symboliques de l'éducation"
(p. 69).
La reproduction n'a de sens en effet que par rapport
à l'"exclusion", concept dont Pierre Bourdieu
est l'un des premiers inventeurs : comme il l'affirme, "le
principal ressort de l'imposition de la reconnaissance de
la culture dominante comme culture légitime et de la
reconnaissance corrélative de l'illégitimité
de l'arbitraire culturel des groupes ou classes dominées,
réside dans l'exclusion" (p. 57) .
P. Bourdieu affirme ainsi en permanence que le
système d'enseignement a pour fonction d'"exclure",
de "reléguer", voire d'"éliminer"
les enfants d'origine populaire, tous termes qui postulent
l'existence d'une volonté perverse dans et par le "système".
Mais à aucun moment Pierre Bourdieu ne
définit la finalité de cette prétendue
"exclusion" (en particulier il serait de l'"intérêt
objectif" des classes dirigeantes d'"exclure"
les enfants issus des milieux défavorisés),
ni son contenu. Il définit encore moins ce qu'il entend
exactement par "milieux favorisés" ou "défavorisés",
sinon d'une façon tautologique (les favorisés
possèdent le bon "ethos de classe", celui...
des classes dirigeantes, et inversement pour les défavorisés).
Cette sociologie est totalement animiste, qui
postule que tous les effets d'un système résultent
d'une volonté, elle-même "prouvée"
par la lecture biaisée qui est faite de ces mêmes
effets au nom de la prétendue finalité du système.
Dans ce raisonnement circulaire, qui permet de disserter,
mais pas de comprendre grand-chose, Pierre Bourdieu semble
ignorer que tout système complexe génère
des effets imprévus ou des "faits émergents"
que personne n'a voulu ni prévu.
P. Bourdieu suit une démarche idéologique
qui le conduit à tout analyser au travers de son prisme
idéologique, ce qui offre en outre un moyen commode
de se débarrasser des objections gênantes.
Selon un démarche typiquement lyssenkiste,
il affirme d'ailleurs que les questions "comme celle
de la démocratisation du recrutement de la population
scolarisée" sont "si étroitement intégrées
à une problématique idéologique prédéterminante"
que l'on hésite à intervenir "même
avec des raisons scientifiques dans un débat où
la raison scientifique tient si peu de place" (p. 256).
Comme la démocratisation de l'enseignement constitue
justement l'une des objections que l'on peut faire au système
de P. Bourdieu, il est en effet très commode d'affirmer
qu'il n'y a pas de faits contraires, mais seulement une idéologie
(c'est-à-dire une lecture des faits) contraire.
Il en va de même avec la seconde objection
fondamentale que l'on doit faire à l'analyse de la
reproduction par Pierre Bourdieu : son système exclut
totalement la prise en compte de la diversité des aptitudes
naturelles de chacun comme facteur explicatif des performances
scolaires (même s'il ne peut pas être le seul
facteur explicatif). Non seulement, pour Pierre Bourdieu,
la nature est réductible au social, mais le don et
l'inégale distribution des aptitudes ne sont qu'idéologie.
Au tout début de son essai sur la reproduction,
Pierre Bourdieu feint de prendre en compte la dimension naturelle
des aptitudes, mais c'est pour immédiatement la dissoudre
dans le social : "S'il n'est pas question d'ignorer la
dimension proprement biologique de la relation d'imposition
pédagogique... il reste qu'on ne peut faire abstraction
des déterminations sociales qui spécifient dans
tous les cas la relation entre les adultes et les enfants,
y compris lorsque les éducateurs ne sont autres que
les parents biologiques" (p. 21). Cette double négation
permet par un tour de passe-passe d'ignorer justement "la
dimension proprement biologique" des questions qu'il
aborde tout au long de son essai, et de réduire la
famille à sa dimension sociale.
Et non seulement la théorie de la reproduction
passe sous silence la question de la diversité naturelle
des aptitudes, mais Pierre Bourdieu s'en tient à la
théorie de "l'effet Pygmalion" qui prétend
démonter qu'il suffit que les enseignants croient que
leurs élèves ont un bon niveau, pour que ceux-ci
l'obtiennent effectivement. Pierre Bourdieu reprend ainsi
à son compte les travaux controversés de Rosenthal
et Jacobson (Pygmalion à l'école, 1968), parce
qu'ils paraissent aller dans son sens (la reconnaissance de
l'"ethos de classe" de chaque élève
par les professeurs). Malheureusement pour lui, ces analyses
sont contestées par d'autres chercheurs et ne font
pas l'unanimité (cf. notamment les travaux de Rutter,
Maugham, Mortimore et Ouston, 1500 heures, 1979).
D'une façon définitive, Pierre Bourdieu
affirme d'ailleurs que l'explication par les inégalités
naturelles est "fictive et tautologique" (p. 97),
sans toutefois expliquer pourquoi.
III. La reproduction ou comment se mettre le
doigt dans l'il.
Malgré leurs faiblesses
méthodologiques patentes, les travaux de Pierre Bourdieu
sur la reproduction ont acquis une grande notoriété,
car ils ont servi de caution "intellectuelle" et
savante au courant libertaire et néo-marxiste qui,
à partir de la fin des années soixante, commence
à faire la loi dans le domaine pédagogique.
Le mythe de la reproduction a contribué
à délégitimer tout ce qui restait de
l'école républicaine, en particulier la "sélection",
chargée de tous les maux, puisque censée assurer
la domination des classes dirigeantes et l'exclusion des milieux
populaires.
A partir des travaux de Pierre Bourdieu et de
son équipe, on va notamment prendre l'habitude de juger
le système français d'enseignement au travers
du prisme "sociologique" : c'est-à-dire de
juger ses performances non plus en fonction des qualifications
effectivement obtenues par les élèves et objectivement
mesurées, mais en fonction principalement de l'origine
sociale de ceux qui accèdent aux différents
niveaux d'enseignement. On va alors considérer qu'un
système d'enseignement est d'autant plus "démocratique"
qu'il sélectionne moins, c'est-à-dire qu'il
diminue son niveau d'exigences, et prendre l'habitude de lui
fixer des objectifs avant tout quantitatifs (faire accéder
80 % d'une classe d'âge au baccalauréat, par
exemple).
Cette évolution s'est trouvée renforcée
par le fait que ces travaux délégitimaient aussi
toute prise en compte de la diversité des aptitudes
des élèves (puisque le don n'était perçu
que comme une "idéologie" au service des
classes dirigeantes).
Le thème de la reproduction a ainsi constitué
en quelque sorte l'"idéologie" pédagogique
des années 70, qui ont justement vu, à partir
de mai 68, l'augmentation continue de la population scolaire
et universitaire.
On ne doit cependant pas perdre de vue que, ce
faisant, Pierre Bourdieu s'est totalement trompé dans
beaucoup de ses conclusions relatives à la "reproduction".
D'abord, P. Bourdieu n'a pas vu
que sa vision d'un "système d'enseignement"
entièrement asservi aux forces économiques et
sociales et reproduisant fidèlement et perpétuellement
la "culture dominante", était justement en
train d'imploser sous l'effet de la poussée démographique
et des réformes pédagogiques. Les "savants"
discours de Pierre Bourdieu sur la reproduction ne rendent
absolument pas compte de ce qu'est justement devenu l'enseignement
: une énorme machine à déraciner, à
rompre la transmission de la culture (en particulier la maîtrise
de la langue et des humanités, dont Pierre Bourdieu
faisait l'élément central de son système),
incapable de répondre aux besoins du système
économique et une coûteuse bureaucratie fonctionnant
en circuit fermé (et non le reflet de la société
et des forces économiques).
Pierre Bourdieu s'est aussi entêté
à démontrer que la démocratisation de
l'enseignement n'existait pas ou qu'elle n'était que
résiduelle et ne remettait pas en cause l'essentiel
de ses conclusions sur la reproduction/exclusion. Il va d'ailleurs
en 1973, avec son essai sur les "stratégies de
reconversion", tenter d'expliquer que l'explosion scolaire,
désormais évidente, continuait de répondre
aux "intérêts objectifs" de la bourgeoisie
et que, par conséquent, ses analyses demeuraient valides.
Ce faisant, il n'a pas vu que le principal défi
de notre système d'enseignement résidait non
dans la persistance de l'exclusion des classes populaires,
mais au contraire dans l'augmentation continue de la population
scolaire et universitaire et les bouleversements du système
méritocratique traditionnel qui en découlaient.
Enfin, sa vision fixiste d'une
"reproduction" où les fils restent prisonniers
de l'héritage social de leurs pères et où
le système d'enseignement joue un rôle central
dans la perpétuation de l'ordre économique et
social a volé en éclats.
Elle ne correspondait déjà pas à
la réalité au moment où Pierre Bourdieu
l'affirmait (comme l'illustre d'ailleurs son acharnement à
"démontrer", dans son essai sur la reproduction,
combien l'ouverture de l'enseignement supérieur aux
classes populaires n'est selon lui qu'apparence).
Elle prend encore moins en compte les profonds
bouleversements économiques et sociaux intervenus au
cours des trente dernières années, en particulier
la progression du salariat, la marginalisation de l'emploi
non qualifié, la diffusion de la propriété
et le développement du chômage.
Pierre Bourdieu n'a pas vu que la mobilité
sociale pouvait fonctionner dans les deux sens, que les "privilèges"
pouvaient ne pas durer ou ne pas se transmettre, et que tous
les "privilégiés" ne seraient pas
nécessairement des "héritiers".
Il n'a pas non plus prévu que la dégradation
du système d'enseignement et sa perte constante de
légitimité dans l'opinion le rendraient de moins
en moins apte à jouer un rôle social central.
Il a encore moins compris que ce que le "mandarin"
dénonçait avec un mépris mal dissimulé
comme une tare du système reproductif - à savoir
que l'enseignement soit en phase avec les exigences de l'économie
- serait au contraire considéré comme un objectif
souhaitable, et hélas hors d'atteinte, par la majorité
des familles.
Pierre Bourdieu s'est en définitive
trompé avec assurance sur beaucoup de choses. Sa construction
résultant avant tout d'une démarche idéologique,
elle devait en effet se trouver nécessairement contredite
tant par l'épreuve des faits que par la nature de l'homme
et des choses.
Accueil - Retour
- Haut de page
|