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7 décembre 2000
MARTIN
BERNAL, PRIX LYSSENKO EN 2000,
pour son analyse des origines de la civilisation occidentale
par Bernard Lugan
En 1995, le public français a découvert Martin
Bernal, dont le livre, au titre provocateur, Black Athena
- Les racines afro-asiatiques de la civilisation classique,
avait, en 1987, provoqué un séisme lors de sa
publication en langue anglaise, à Londres, sous le
titre Black Athena - The Afro-Asiatic Roots of Classical Civilization.
Il laissait en effet entendre par là qu'Athéna,
fille de Zeus et divinité tutélaire d'Athènes,
était la déesse égyptienne Néit
que les Grecs auraient empruntée aux Egyptiens, donc
aux noirs.
La pensée de Bernal repose sur le syllogisme suivant
:
1- L'Egypte a influencé la Grèce ;
2 - Or les Egyptiens étaient noirs ;
3 - Donc notre civilisation doit tout à l'Afrique.
La première proposition est une affirmation, la seconde
est fausse et la troisième insolite.
Qui est Martin Bernal ? A-t-il autorité pour remettre
ainsi totalement en question tout ce que l'on sait de la Grèce
et de l'Egypte ?
Le lauréat du prix Lyssenko 2000 est né en
1937, en Grande-Bretagne. Il est issu d'une famille d'intellectuels.
Son père, Desmond Bernal, était un marxiste
convaincu, auteur de plusieurs ouvrages sur l'histoire des
sciences. Sa mère, Margaret Gardiner, fille d'un célèbre
professeur d'égyptologie à Oxford, était
une anthropologue distinguée.
Martin Bernal n'est en rien spécialiste de la Méditerranée
orientale et de la Grèce, puisqu'il est sinologue.
Sa thèse porte, en effet, sur les échanges intellectuels
entre l'Occident et la Chine dans les années 1900 et
ses articles scientifiques sont consacrés à
l'Extrême-Orient. Militant contre l'intervention américaine
au Vietnam, il publie sur la question. En 1972, il est recruté
par le département d'"Etudes Politiques"
de la Cornell University. En 1980, il commence à réorienter
sa carrière en devenant professeur adjoint d'"Etudes
du Proche-Orient".
L'impact du livre de Bernal fut considérable, en raison
du poids politique du lobby afro-américain et de l'école
"historique" dite "afro-centriste", qui
le relaie. C'est eux qui firent une énorme publicité
à l'ouvrage, dont les premiers tirages furent rapidement
épuisés.
L'afro-centrisme est une doctrine "politiquement correcte"
née aux Etats-Unis, parallèlement au développement
du mouvement des droits civiques. Elle postule que les noirs
ont tout inventé. Le premier homme était noir
ainsi que l'ancienne Egypte. Or, toutes les inventions primordiales
ont été faites par les Egyptiens, donc par les
noirs. La civilisation égyptienne fut même à
l'origine de toutes les évolutions intellectuelles
qui se firent dans le bassin méditerranéen,
et notamment en Grèce. Or, par racisme, les blancs
ont maquillé cette vérité, afin de persuader
les noirs de leur infériorité, et cela pour
mieux les asservir... Les premiers faussaires furent d'ailleurs
les Grecs, qui s'approprièrent sans vergogne la science,
la philosophie, et même la mythologie égyptienne.
Plus encore, l'afro-centrisme postule que le fonds culturel
africain qui a donné naissance à l'Egypte repose
sur la créativité, sur l'harmonie et l'équilibre,
tandis que les valeurs européennes sont fondamentalement
agressives et destructrices.
L'afro-centrisme est enseigné aujourd'hui dans les
universités noires américaines, comme étant
l'histoire officielle. Il s'apparente à une religion
ayant ses grands-prêtres, qui sont ces universitaires
noirs qui enseignent à leurs étudiants que l'Amérique
a été découverte par les noirs.
La preuve ? Abu Bakr II, empereur du Mali, s'est embarqué
à la tête d'une flotte de deux mille pirogues
et il est arrivé aux Amériques. Les statues
des Mayas n'ont-elles d'ailleurs pas des traits négroïdes
? De plus, la momification a été enseignée
aux habitants des Andes par des Egyptiens, ce qui établit
que des navigations régulières avaient bien
lieu entre l'Afrique et l'Amérique.
En dehors du haussement d'épaules, attitude naturelle
devant de telles inepties, que l'on pourrait qualifier d'"abracadabrantesques",
toute critique est considérée comme raciste
par les afro-centristes.
A commencer par celle qui met en avant le fait que les Africains
de l'ouest ignoraient l'usage de la voile et qu'il leur aurait
fallu ramer près de 1.000 km à bord de pirogues
sans quilles et non pontées, avant de rencontrer le
courant des Canaries qui aurait pu leur permettre de dériver
vers l'ouest.
De même, comment seraient-ils rentrés en Afrique,
puisqu'il est postulé que cette flotte aurait rapporté
le maïs depuis l'Amérique centrale ? Comment,
en effet, de telles embarcations auraient-elles pu dériver
dans le sens contraire des courants pour faire la route du
retour ? En effet, le seul courant ouest est le Gulf Stream,
mais, dans ce cas, les 2.000 pirogues d'Abu Bakr auraient
dérivé jusqu'en Irlande ou au Pays de Galles,
ce qui se saurait...
Quant aux momies, le seul fait de rappeler que la plus ancienne
momie découverte dans les Andes a été
datée de 5.050 +- 255 av. J.-C., soit 2.000 ans avant
les débuts de l'Egypte, qui, de plus, ne commence la
momification que sous l'Ancien Empire, c'est-à-dire
encore un millénaire plus tard, puisque cette période
va de 2.700 à 2.200 av. J.-C., devrait suffire à
persuader les afro-centristes de leur erreur. Mais ils ne
sont pas gens raisonnables et leur secte continue à
parler de racisme.
L'afro-centrisme a également ses "saints".
Parmi eux, celui qui lui a donné la plupart de ses
arguments, le Sénégalais Cheikh Anta Diop.
Ce n'est, en effet, pas Bernal qui a inventé que les
Egyptiens anciens étaient des noirs, mais Cheikh Anta
Diop. Pour fonder ce postulat, ce dernier utilise la statuaire,
prenant grand soin de ne retenir que certaines représentations,
éliminant les morphotypes "européens"
et ne mettant en avant que les pharaons de la dynastie nubienne.
Or, cette XXVe dynastie ne régna en Egypte qu'à
partir de 715 av. J.-C., donc à l'extrême fin
de l'histoire de l'Egypte, pour disparaître moins d'un
demi-siècle plus tard, en 662 av. J.-C..
Pour les Egyptiens, le "pays des noirs" commençait
en amont de la 4e Cataracte, région qu'ils appelaient
le "pays de Koush". Ce ne fut que sous le Nouvel
Empire, entre 1550 et 1069 av. J.-C., qu'ils atteignirent
la région. C'est d'ailleurs à partir de cette
époque que les représentations des noirs deviennent
courantes dans les peintures égyptiennes.
Nous disposons de centaines de peintures ou de gravures qui
montrent comment les Egyptiens se représentaient et
comment ils représentaient sous des traits et des couleurs
très particuliers les peuples qui les entouraient,
dont les noirs du sud. Enfin, les peintures du Fayoum, qui
datent d'une période plus récente et qui, sur
les cercueils, représentent les traits des défunts,
montrent à l'évidence que les Egyptiens n'étaient
pas des noirs.
En bon "lyssenkiste", Cheikh Anta Diop parlait de
la falsification des égyptologues, qui auraient détruit
les momies "négroïdes" pour ne garder
que celles des "leucodermes". Il refuse de tenir
compte de l'énorme documentation disponible. En définitive,
sa thèse ne repose que sur des apparentements ou des
duplications de toponymes, comme si un historien, tirant argument
de l'existence d'un lac Kasba au Canada, postulait que la
découverte de l'Amérique aurait été
faite par des Arabes. Or, c'est chez Cheikh Anta Diop que
Bernal puise l'essentiel de ses affirmations.
Dans le cas de Bernal, la caution qu'il donnait aux idées
afro-centristes était considérable, car ce n'était
plus un noir, traduire un "Afro-Américain",
mais un blanc qui attribuait à l'Afrique, donc aux
noirs, la naissance de l'hellénisme, lequel est à
l'origine de la civilisation européenne classique.
Le boomerang de l'histoire revenait ainsi à toute vitesse
dans la figure des anciens esclavagistes, colonisateurs et
exploiteurs de l'Afrique et des noirs. Quelle revanche et
quelle vengeance tout à la fois !...
Que dit exactement Martin Bernal ?
1. Il avance l'idée que sans l'apport humain et culturel
des Sémites et des noirs, jamais la civilisation grecque,
donc notre civilisation, n'aurait pu voir le jour. Comme cette
évidence choquait les Grecs, puis les historiens blancs
de la Grèce, tous l'auraient maquillée, interprétant
les Mythes dans un sens qui exclut toute influence extérieure.
Il y aurait donc un complot contre la vérité,
que Bernal entreprend de dénoncer.
2. Pour lui, la culture hellénique est autant redevable
aux influences du monde sémitique et de l'Egypte qu'à
celles héritées des Indo-Européens.
3. Contrairement à nous, les Grecs anciens savaient
que leur civilisation avait été créée
par des Egyptiens et des Phéniciens, qui avaient introduit
en Grèce leurs dieux et leur alphabet.
4. Au XIXe siècle, avec l'impérialisme européen
triomphant, il ne fut plus possible aux blancs d'accepter
qu'ils devaient tout aux "nègres", qu'ils
se justifiaient précisément de coloniser en
prétendant leur apporter la civilisation.
Deux éléments doivent être immédiatement
mis en évidence :
1. Cette thèse n'a rien de nouveau. Bien au contraire,
puisqu'elle fut même dominante jusqu'aux XVIIe-XVIIIe
siècles, comme le fut, à la même époque,
celle des origines troyennes de la France, par exemple. Toutes
les deux apparurent pour ce qu'elles étaient, c'est-à-dire
des légendes, dès que l'histoire moderne, avec
ses méthodes scientifiques, s'imposa.
2. A aucun moment, Martin Bernal n'emporte la conviction.
Il ne démontre en effet aucune de ses propositions
et cela en dépit d'une avalanche de citations et de
références, qui peuvent impressionner le profane
frappé d'indigestion, mais qui font sourire les universitaires.
A l'origine, le livre de Bernal était une thèse.
Une thèse provocante sans doute, mais bien documentée,
se proposant, en deux tomes, de réexaminer (Bernal
écrit "réviser") l'historiographie
de l'Egypte et de la Grèce.
Le premier tome est entièrement consacré à
la manière dont les historiens des deux derniers siècles
ont développé, dans ces deux cas, le paradigme
indo-européen. Refaisant l'histoire de l'histoire de
l'Egypte, Bernal critique ainsi la vision historique d'une
Egypte uniquement méditerranéenne, c'est-à-dire
blanche et coupée du sud, c'est-à-dire de la
Nubie, vue, elle, comme le pays des noirs.
Ce faisant, il enfonce avec détermination une porte
largement ouverte depuis plusieurs décennies déjà.
Les égyptologues n'ont en effet pas attendu le sinologue
Bernal pour constater que l'Egypte ancienne ne fut pas une
création orientale, mais un creuset ayant reçu
des influences locales parfaitement identifiées à
la basse et à la moyenne vallée du Nil, et d'autres
indubitablement sahariennes ou nubiennes.
Le second volume de Bernal parut en 1991 dans un climat tendu,
car l'afro-centrisme, qui était alors au sommet de
sa vague, en retirait des arguments de poids. La polémique
fut telle aux Etats-Unis que le magazine Newsweek, dans sa
livraison du 23 septembre 1991, fit même sa "une"
de l'ouvrage, en posant la question suivante : "Cléopâtre
était-elle noire ?". A l'intérieur de la
revue, des questions aussi surréalistes que "Beethoven
était-il noir ?", ou bien "La civilisation
occidentale est-elle née en Afrique ?" étaient
posées.
Le second tome de la thèse de Martin Bernal croule
sous une avalanche de références. Il replace
la Grèce à la périphérie du monde
méditerranéen oriental, donc à la confluence
de courants que l'historiographie ancienne a eu parfois tendance
à oublier, mais que les historiens des périodes
anciennes de la Grèce ne nient pas. Que dit exactement
Bernal ? Qu'Athènes est indo-européenne à
50 %, asiatique - traduire sémite - à 25 % et
égyptienne - traduire noire - à 25 %.
Ces pourcentages peuvent être discutés, car aucun
hellénisant ne soutient que la Grèce serait
née en vase clos et n'aurait subi aucune influence
extérieure. Le problème est que les pourcentages
que donne Bernal sont des postulats fondés sur les
traits culturels, aux dépens de l'archéologie,
dont l'auteur ignore superbement les découvertes, ce
qui paraît pour le moins insolite chez un universitaire.
Pour combler cette lacune, Bernal a donc recours à
un procédé authentiquement lyssenkiste, dans
la mesure où il accuse de racisme les spécialistes
de la Grèce classique qui auraient écarté
tout ce qui, lors de leurs découvertes, serait venu
en contradiction du schéma des origines indo-européennes
de la Grèce.
Avant d'être publiée, cette thèse aurait
dû être discutée entre spécialistes
des mythes, de la linguistique, de l'écriture, des
religions, de la numismatique, de la philologie, de l'épigraphie
et de l'archéologie, non seulement de la Grèce,
mais encore de toute la Méditerranée orientale
et de l'Afrique. Toutes spécialités et disciplines
qu'ignore Martin Bernal et qu'il balaie de l'anathème
"raciste".
Et pourtant, la nouveauté du tome II par rapport au
tome I est que Bernal s'y engage sur le terrain de l'histoire
de la Méditerranée orientale et qu'il s'y enlise
lamentablement. Ses rapprochements étymologiques sont
en effet erronés, comme, d'ailleurs, ses interprétations
historiques.
Tous les arguments de Bernal ont été réfutés
point par point dans un livre publié en 1996 par deux
spécialistes de l'Antiquité, Mary Lefkowitz
et Guy MacLean Rogers. Cet ouvrage essentiel, qui a pour titre
Black Athena Revisited, contient les contributions des spécialistes
de toutes les disciplines concernées. Il s'agit d'un
véritable état de la question, réduisant
à néant les affirmations de Bernal. Mais ce
livre n'a pas été traduit et il a peu de chances
de trouver un éditeur en langue française.
A court d'arguments et pris au piège, Bernal a choisi
de manier l'insulte, le dénigrement, les récriminations,
se posant en victime du complot raciste. L'imposture scientifique
de Bernal se double, dans le cas présent, d'une "tromperie
sur la marchandise". Si son livre avait été
publié sous le titre "Apports critiques à
l'historiographie comparée de l'Egypte dynastique et
de la Grèce classique", les ventes n'auraient
pas dépassé quelques dizaines d'exemplaires.
C'est donc uniquement par argument commercial que le titre
Black Athena fut trouvé.
Martin Bernal a d'ailleurs reconnu que le titre du livre n'était
pas de sa responsabilité, mais de celle de l'éditeur,
qui n'a pris le risque de le publier que parce qu'il existe
aux Etats-Unis un public afro-américain frustré,
bourré de complexes et disposé à chevaucher
n'importe quelle chimère.
Grâce à Martin Bernal, les étudiants noirs
contestent désormais les cours de leurs professeurs
blancs, les accusant de racisme lorsqu'ils contredisent ses
thèses. L'égyptologie, discipline savante, est
ainsi devenue l'objet de polémiques surréalistes.
Toutes ces raisons font que le jury a, au premier tour et
à l'unanimité, décidé de proposer
l'attribution du Prix Lyssenko 2000 à Martin Bernal
pour ses manquements graves aux exigences élémentaires
de toute recherche historique, pour son approche idéologique
du problème des origines du peuplement de la Méditerranée
orientale, et pour le constant recul par rapport à
l'état scientifique de la question que constitue sa
thèse des origines africaines noires de la civilisation
grecque.
LES DIVAGATIONS LINGUISTIQUES DE MARTIN BERNAL
par Jean Haudry
C'est un grand honneur que de recevoir le prix Lyssenko du
Club de l'Horloge : cette récompense n'est accordée
qu'à ceux qui se sont tout particulièrement
distingués dans le domaine de la désinformation
scientifique.
La désinformation est une pratique très diverse.
Elle va du simple bourrage de crâne, qui est universel,
aux techniques savantes qu'emploient, outre les barbouzes
de tout poil, ceux qui fondent leur pouvoir ou leur autorité
morale sur le mensonge. Ces pratiques sont condamnables, mais
elles ne sont pas absurdes. La désinformation scientifique
semble en revanche absurde, puisque le but de la science est
la recherche désintéressée de la vérité.
Une démarche scientifique orientée perd du même
coup toute crédibilité, même si elle comporte
des apports valables, comme c'est le cas pour le travail de
notre récipiendaire. Comment expliquer que des savants
s'y adonnent au risque de se déconsidérer sans
profit ? En fait, le risque est bien réel, mais l'entreprise
peut être profitable quand elle est bien menée,
et ce pour une raison toute simple : quel que soit le domaine
concerné, le nombre de ceux qui n'y connaissent rien
est toujours infiniment supérieur au nombre de ceux
qui y connaissent quelque chose. C'est à la première
catégorie que s'adresse la désinformation en
général, et la désinformation scientifique
en particulier. L'une des particularités les plus singulières
de la désinformation scientifique est de n'être
pas nécessairement consciente : il peut s'agir d'auto-intoxication
par la passion idéologique. Mais l'intellectuel auto-intoxiqué
? l'intellectuel est souvent naïf - se laisse généralement
récupérer par des gens qui ne le sont pas.
La désinformation scientifique est une pratique typiquement
marxiste. Le marxisme se proclame le socialisme scientifique.
Que peut donc faire un marxiste quand les données de
la science infirment ses options ? Rien d'autre que de modifier
les données pour les conformer aux options qu'elles
sont censées fonder. Il n'est donc pas surprenant que,
dans nos sociétés occidentales profondément
imprégnées par le marxisme, et dont certaines
sont même gouvernées par des marxistes des diverses
obédiences, la désinformation scientifique soit
très largement pratiquée. La concurrence y est
rude. Peut-on, dans ces conditions, estimer que Martin Bernal
se situe dans le peloton de tête ? Je me suis posé
la question en lisant Black Athena ; j'ai trouvé un
début de confirmation dans sa préface ; et la
présentation de sa traduction française, en
quatrième de couverture, m'a apporté une certitude
définitive. Ces trois textes, de volume inégal,
mais dont les plus brefs sont les plus parlants, constituent
la base des trois points principaux de la deuxième
partie de mon exposé ; la première sera consacrée
à une évaluation scientifique centrée
sur le domaine linguistique.
I- Black Athena au regard de la science
La thèse du livre qui vaut à Bernal l'insigne
honneur du prix Lyssenko tient en deux points : le premier
est que la Grèce archaïque doit beaucoup plus
à des influences qu'elle aurait subies de l'Egypte
et du Proche-Orient qu'à ses origines indo-européennes
; le second, que la civilisation égyptienne est non
seulement "africaine", ce que nul ne conteste, mais
"négro-africaine", ce qui paraît moins
évident. Je m'en tiendrai au premier de ces deux points.
Le projet de Bernal, qui est de mettre en évidence
un apport phénicien et un apport égyptien à
la langue et à la culture de la Grèce archaïque,
n'a en lui-même rien de choquant, d'autant qu'il reconnaît
que la Grèce est, par sa population comme par sa langue,
d'origine indo-européenne (I, p. 400) : "J'accepte
tout à fait l'idée d'invasions ou d'infiltrations
de locuteurs indo-européens dans le bassin égéen
qui se seraient produites avant les colonisations dues aux
Egyptiens et aux Sémites occidentaux." Comme toute
langue, le grec ancien comporte, à côté
des formes et des structures héritées, à
la fois des innovations et des emprunts. La culture grecque
présente aussi sa part de conservations, sa part d'inventions,
sa part d'apports extérieurs. Il en va ainsi de toute
langue et de toute culture, mis à part quelques isolats.
Quand un indo-européaniste se penche sur le domaine
grec, comme il m'est arrivé de le faire, c'est sur
la part héritée qu'il travaille. La part empruntée
échappe totalement à son contrôle : peu
lui importe qu'elle provienne d'Egypte, de Phénicie,
ou de substrats indéterminés dits égéens
ou asianiques. C'est dire si, a priori, je suis particulièrement
ouvert à une approche comme celle de Bernal, contrairement
à certains hellénistes, et surtout aux philhellènes
; contrairement aussi à certains philosophes qui font
de la Grèce une entité, un principe, un symbole.
La proportion de l'héritage indo-européen avoisine
les 100 % dans la grammaire : les formes grammaticales sont
soit héritées, soit bâties sur le modèle
de formes héritées. Elle est moindre, encore
que difficilement quantifiable, dans le vocabulaire, où
l'on relève des emprunts identifiables et des formes
d'origine inconnue qui ont chance d'être empruntées.
De toute évidence, le monde grec n'a pas vécu
replié sur lui-même, ce qui surprendrait pour
un peuple tourné vers la mer, et pratiquant, comme
plus tard les Vikings scandinaves, à la fois le commerce
et la piraterie. Par là s'expliquent les emprunts au
sémitique étudiés par Emilia Masson (1967).
Ces emprunts se situent essentiellement dans le vocabulaire
des échanges commerciaux : noms de tissus et de vêtements,
comme le nom d'une étoffe grossière, qui survit
dans celui du sac ; noms de moyens et modalités de
paiement : arrhes, mine (unité monétaire et
pondérale) ; nom de l'or, khrusós ; noms de
récipients ; dans le vocabulaire des plantes méditerranéennes
: canne, cumin, myrrhe, nard, sésame ainsi que le nom
du safran krokós ; un nom d'animal, celui du chameau.
Mais aussi dans le domaine culturel avec le nom de la tablette
déltos, qui montre que les Grecs n'ont pas seulement
emprunté l'alphabet aux Phéniciens, mais aussi
la technique et le pratique de l'écriture. Quelques
formes ont été ajoutées depuis par Oswald
Szemerényi (1974) et Walter Burkert (1984). Mais on
reste très loin des 25 % revendiquées pour le
sémitique par Bernal. Quant à l'égyptien,
qui lui aussi aurait contribué au vocabulaire grec
à la hauteur de 25 %, la seule forme ancienne qui lui
soit attribuable de façon certaine est le nom de l'Egypte,
attesté dès le mycénien. Les quelques
autres emprunts reconnus comme le nom du papyrus, de l'ibis,
de l'ébène, de la gomme, du natron ("soude"),
apparaissent tardivement et s'expliquent aisément par
les contacts historiques entre la Grèce et l'Egypte.
Il est plus difficile d'apprécier ce que la Grèce
doit aux influences extérieures dans le domaine culturel,
où la situation est moins simple que dans le domaine
linguistique : les innovations peuvent se situer dans le prolongement
de la tradition, ou au contraire lui tourner le dos. C'est
le cas pour l'écriture : les Grecs l'ont connue et
utilisée dès le milieu du IIe millénaire
et ne l'ont retrouvée qu'au VIIIe siècle, après
l'avoir perdue ou abandonnée volontairement, avec la
disparition de la civilisation mycénienne. La tradition
indo-européenne est purement orale : le passage à
l'écrit, quand il s'étend au domaine culturel,
représente une véritable révolution.
Mais tel n'est pas le cas lorsque l'écrit reste confiné
au domaine pratique. Culturels ou linguistiques, les emprunts
peuvent s'intégrer au point de devenir indiscernables,
ou demeurer apparents. S'il est évident que la cité
grecque ne s'est pas constituée sur le modèle
des empires orientaux ou égyptien, et que la démocratie
athénienne ne doit rien au despotisme théocratique
qui les caractérise, il est difficile de déterminer
ce que la pensée, la littérature, et les diverses
innovations techniques leur doivent. Dans une étude
fondamentale parue dans les comptes rendus des séances
de l'Académie des sciences de Heidelberg, Walter Burkert
(1984) a montré qu'"au VIIIe siècle une
continuité culturelle incluant la pratique de l'écriture
s'est constituée en liaison avec une expansion militaire
et des activités économiques croissantes sur
l'ensemble du bassin méditerranéen à
partir du Proche-Orient. Cette continuité culturelle
englobait des groupes de Grecs entrés en contact avec
les hautes cultures des Sémites orientaux. La prédominance
culturelle appartint pour un temps à l'Orient ; mais
les Grecs commencèrent immédiatement à
développer leurs propres formes de culture, par une
aptitude surprenante à la fois à adopter et
à transformer ce qu'ils recevaient." Qu'en ce
domaine Bernal ait exagéré la part de l'Egypte
et de la Phénicie ne lui vaudrait assurément
pas le prix Lyssenko. Nul n'aurait songé à l'attribuer
à la regrettée Jacqueline Duchemin, qui avait
tendance à tirer la culture grecque vers Sumer et le
Proche-Orient ; et il arrive aux indo-européanistes
de tirer la couverture à eux. Chacun tente d'interpréter
les données à partir de ce qu'il connaît
le mieux ; il n'y a là rien de répréhensible,
tant que les hypothèses proposées respectent
les procédures normalement utilisées dans le
domaine concerné, et ne se fondent que sur des considérations
scientifiques. Or, tel n'est pas le cas dans les travaux de
Bernal, et notamment dans Black Athena : c'est ce qu'on peut
aisément constater, en ce qui concerne la méthode,
à partir des arguments linguistiques dont il fait état
dans les deux premiers volumes, en attendant de les développer
dans un troisième volume à paraître. Ces
arguments ont été étudiés par
Jay Jasanoff et Alan Nussbaum dans un article du volume collectif
Black Athena Revisited (Lefkowitz et MacLean Rogers,1996).
Les premières lignes de leur conclusion méritent
d'être traduites : "A notre avis, la prétention
qu'a émise Bernal d'avoir découvert des centaines
d'étymologies gréco-égyptiennes et gréco-sémitiques
est parfaitement infondée. Nous doutons qu'il en ait
même trouvé une seule qui soit totalement neuve.
Il y a assurément des emprunts sémitiques et
égyptiens en grec, mais ils sont à la fois,
comme on l'admet communément, relativement peu nombreux
et, avec quelques notables exceptions du côté
sémitique, de date tardive. De fait, le seul résultat
positif qu'on puisse attribuer à Black Athena est d'avoir
montré que la plupart des emprunts sémitiques
et égyptiens en grec ont déjà été
identifiés, puisque sa quête obstinée
de nouveaux exemples s'est révélée aussi
vaine. Tout cela aboutit à opposer un argument très
fort au "Modèle ancien révisé"
qui postule des contacts étroits et prolongés,
contacts qui justement auraient dû être reflétés
par un vaste ensemble d'emprunts transparents remontant au
IIe millénaire. Pour le projet d'ensemble de Bernal,
les arguments linguistiques sont pires qu'inutiles."
Il serait vain de refaire ce travail, de bout en bout irréprochable.
On se contentera de donner un aperçu de la méthode
de Bernal à partir de quelques exemples.
A. Est-il possible d'éliminer la notion de "substrat
préhellénique" du grec ?
Attribuant, on l'a vu, 50 % à l'héritage indo-européen,
25 % au sémitique et autant à l'égyptien,
Bernal exclut explicitement tout substrat préhellénique
de la préhistoire du grec. Cette élimination
est absurde en ce qui concerne les langues locales non indo-européennes
: le linéaire A ne se laisse interpréter ni
par le grec, ni par le sémitique, ni par l'égyptien.
Il atteste donc, de façon incontestable, la présence
d'au moins une langue autre que les précédentes
en Grèce avant l'arrivée des Hellènes.
L'existence de langues préhelléniques d'origine
indo-européenne est moins évidente, mais elle
est inférable de quelques exemples. Le grec a deux
noms du porc, hûs et sûs. Le premier est régulièrement
issu du nom indo-européen du porc, *sû-s : un
*s initial devant une voyelle devient h dans l'ensemble des
parlers grecs ; mais comme il est impossible de séparer
l'autre forme de l'étymon indo-européen qui
lui est identique, il doit s'agir d'une forme préhellénique.
Un emprunt ultérieur à une autre langue est
moins probable, puisque le grec possédait déjà
une désignation du porc. Enfin le grec a emprunté
à des langues indo-européennes aujourd'hui disparues,
sans qu'on puisse toujours déterminer s'il s'agit de
substrat ("préhellénique"), d'adstrat
ou de superstrat. C'est le cas pour le nom de la "tour"
púrgos, apparenté d'une façon ou d'une
autre au groupe de l'allemand Burg et au nom de la citadelle
de Pergame.
B. L'emprunt peut-il passer inaperçu ?
Il est a priori impensable que des emprunts aussi massifs
que ceux que suppose Bernal ? 25 % au sémitique, 25
% à l'égyptien, en face des 50 % qu'il accorde
à l'héritage indo-européen ? soient pendant
si longtemps passés inaperçus. Car l'emprunt
massif dû à une implantation durable, une colonisation,
dit Bernal, et à des contacts étroits et prolongés
entre les deux communautés aboutit normalement à
un "double vocabulaire" dans un certain nombre de
secteurs du lexique. C'est ce qu'on observe, par exemple,
en anglais après la conquête normande. De tels
emprunts ne peuvent pas passer inaperçus, tant ils
sont évidents. Contrairement aux mots voyageurs, parfois
déformés de façon imprévisible,
ils présentent, face à la forme dont ils proviennent,
un certain degré de régularité dans les
concordances phonétiques, et ils conservent généralement
le sens qu'ils avaient dans la langue qui les a fournis. En
ce qui concerne les moyens de la preuve, l'emprunt ne diffère
donc pas essentiellement de l'héritage. Dans les deux
cas, le critère est la concordance régulière,
phonème à phonème. Concordance constante
(totalement régulière) dans le cas de l'héritage,
fréquente dans le cas de l'emprunt. Quand, par exemple,
une séquence consonantique ntr de l'égyptien
se trouve associée au sens de "soude" en
hébreu, en arabe, en hittite et en grec (nítron),
il n'y a guère de chances que ce soit par un effet
du hasard. En vertu du principe fondamental de l'"arbitraire
du signe linguistique", une telle concordance, si elle
n'est pas fortuite, est significative. Dans un premier temps
de la recherche, formes empruntées et formes héritées
sont indiscernables ; on les traite de la même façon,
comme de simples "concordances". C'est seulement
dans un deuxième temps qu'on les distingue : quand
il apparaît que les correspondances sont très
fréquentes entre arabe et hébreu, mais plus
rares entre ces deux langues et les autres, et que par suite
on aboutit à l'hypothèse d'une famille de langues
dites sémitiques, et à celle d'une famille indo-européenne,
à laquelle appartiennent grec et hittite. A leur tour,
ces familles peuvent être plus lointainement apparentées
: c'est ce que certains supposent pour le sémitique
et l'égyptien. Plus lointainement apparenté,
cela veut dire que la langue commune originelle (ce qu'est
le latin par rapport aux langues romanes) est plus ancienne.
C'est pourquoi la preuve de la parenté est plus difficile
à établir, en raison de la déperdition
croissante dans la transmission des formes. La raison de la
régularité des correspondances entre formes,
totale (au moins en théorie) dans le cas de l'héritage,
partielle dans le cas de l'emprunt, est de nature statistique
: ce qui change dans l'évolution d'une langue ou le
passage d'une langue à l'autre, ce n'est pas la séquence
des phonèmes d'un vocable, c'est chacun des phonèmes
du système, c'est-à-dire l'ensemble de leurs
représentants. Quand cet ensemble est innombrable,
comme c'est le cas pour les états successifs d'une
même langue, la régularité de leur évolution
est totale, sauf accident particulier. Le nombre de leurs
représentants est plus ou moins important dans le cas
de langues en contact et, en conséquence, le degré
de régularité varie avec la proportion des emprunts
dans le vocabulaire : plus ils sont nombreux, plus les correspondances
entre leurs phonèmes ont de chances d'être régulières.
Les emprunts dans lesquels les chances de régularité
sont moindres sont les mots voyageurs, qui passent de langue
en langue, comme le nom du thé, ou comme celui, précédemment
évoqué, de la soude : si le français
natron présente un vocalisme a en face du i du grec
nítron, qu'on retrouve dans les emprunts savants nitrate,
nitrique, c'est parce qu'il est passé par l'arabe.
Le degré de régularité est ici moindre,
parce que chaque mot a sa propre histoire, et son itinéraire
propre ; son évolution varie selon les langues par
lesquelles il passe. Et pourtant, même dans ce cas,
l'emprunt est généralement reconnaissable. Le
cas le plus défavorable est celui de l'étymologie
populaire, c'est-à-dire de la réinterprétation
de formes entières à partir de formes plus ou
moins proches de la langue emprunteuse. C'est ce qui est arrivé
à l'allemand Sauerkraut passé en français
sous la forme choucroute. Mais ces cas sont détectables,
car le mot résultant apparaît mal formé
: si la choucroute est bien du chou aigre, comme l'indique
la forme allemande, elle ne comporte pas de croûte,
comme semble l'indiquer la forme française. Le linguiste
n'est donc pas désarmé devant le phénomène
de l'emprunt. Il existe d'ailleurs un grand nombre de travaux
sur la question ; il suffit de se conformer à la pratique
de ceux qui les ont effectués. Or Bernal opère
comme s'il n'y avait aucune règle à observer
en la matière. Jasanoff et Nussbaum (p. 187) relèvent
un exemple significatif de sa pratique. Bernal ne se contente
pas de la correspondance admise entre l'égyptien ntr
et le grec nítron : il prétend retrouver la
forme égyptienne à la base du nom grec de la
"pousse" et de la "fleur", ánthos,
du nom du "scarabée" kántharos, du
nom du satyre, du nom du peuple thrace des Satrai et même
"dans certains cas" du suffixe -nthos. Ce qui suppose
cinq traitements différents pour une même séquence
! Et si trois de ces formes sont isolées et d'origine
indéterminée, deux se rattachent en grec même
à un ensemble dont on ne peut les dissocier : ánthos
aux formes verbales comme anênothen ("il jaillissait")
et les différents représentants du suffixe -nthos
constituent un ensemble manifestement unitaire.
C. Noms propres empruntés
Parmi les formes censées empruntées au sémitique
ou à l'égyptien figurent beaucoup de noms propres
et en particulier de toponymes. Etant donné qu'à
la différence des autres vocables les noms propres
n'ont pas de signifié, même quand ils sont transparents
par leur formation, leur traitement est plus délicat,
même quand il s'agit de formes héritées.
La seule possibilité est d'opérer sur des ensembles,
qui permettent de déceler à la fois des séries
suffixales et des séries radicales, comme on le fait,
par exemple, dans l'étude de l'hydronymie indo-européenne
d'Europe : on y trouve un grand nombre de rivières
"aux castors", ce qui permet de rapprocher les diverses
formes correspondantes, Bèbre, Bièvre, etc..
Bernal opère, au contraire, sur des toponymes isolés,
dont il propose une lecture égyptienne ou phénicienne
purement arbitraire, et tout aussi fantaisiste dans les correspondances
phonétiques que pour les autres formes. Jasanoff et
Nussbaum (p. 191) observent que, pour lui, un b de l'égyptien
donne p dans le nom du lac Kopaïs, ph dans Telphoûsa,
mais reste b dans le nom de la ville de Thèbes. Pis
encore, comme le nom de cette ville est attesté en
mycénien (te-qa-de, "vers Thèbes")
avec une labio-vélaire, la correspondance entre le
b de la forme du grec alphabétique et celui de la forme
égyptienne est sans aucune valeur.
D. L'hypothèse d'un emprunt contre l'évidence
d'un héritage
Dans tous les cas précédents, si gratuite soit
elle, l'hypothèse a au moins l'excuse de s'appliquer
à une forme sans étymologie ou sans correspondants
assurés. Mais il y a pis. Bernal ne craint pas d'opposer
ses conjectures aventurées à des étymologies
indo-européennes solidement étayées.
C'est ce qu'il fait pour le nom de l'"obscurité"
(et du "monde des morts") érebos, qu'il fait
venir d'une forme akkadienne erebu ("coucher du soleil"),
alors que les emprunts proviennent normalement du sémitique
occidental, et que la forme grecque appartient à une
flexion résiduelle en -os- : dans ces conditions, l'étymologie
admise (gotique riqiz, etc.) s'impose. De même, on ne
saurait valablement opposer pour le grec hárma "attelage"
l'hypothèse d'un emprunt au sémitique hrm "filet"
(I, p. 60) à son étymologie habituelle par un
dérivé en *-smn- de la racine *ar- "ajuster,
adapter" : l'étymologie indo-européenne
est irréprochable, tant pour la forme que pour le sens,
et la flexion, d'un type résiduel, exclut l'hypothèse
de l'emprunt. Même remarque pour deilos "lâche",
dont la dérivation à partir de deídó
("je crains") et l'étymologie à partir
de la racine *dwey ("craindre") est parfaitement
satisfaisante ; pour le nom de la "force magique"
kûdos, identique au nom slave du "miracle",
pour ceux du "serpent", ékhis et óphis,
reflets probables d'un paradigme alternant correspondant au
nom indo-européen du "serpent", vieil-indien
áhi-, etc.. On reste confondu face à de telles
aberrations : s'agit-il d'ignorance, ou d'aveuglement volontaire
?
II - Black Athena : Idéologie et politique
A. Le texte
Dans le livre de Bernal, trois indices donnent à penser
qu'il ne s'agit pas d'une option guidée par des motifs
scientifiques, mais bel et bien d'une entreprise idéologique
et politique.
Le premier consiste dans l'opposition systématique
faite entre ce qu'il nomme le "Modèle ancien (révisé)",
auquel il donne la préférence, et le "Modèle
aryen". Il paraît pourtant évident qu'en
ce qui concerne leurs origines, et notamment celles de leur
langue et de leur tradition, les anciens ne disposaient pas
des moyens d'investigation que s'est donnés la recherche
actuelle, grâce à la linguistique comparée,
à l'archéologie préhistorique, et plus
encore à la coopération entre ces deux disciplines.
Ce que Bernal nomme le "Modèle ancien" repose
sur l'ignorance des données essentielles comme l'héritage
linguistique, la tradition indo-européenne, et même
les migrations, mis à part la plus récente,
celle des Doriens. Il en va de même pour toutes les
cultures de tradition orale : faute d'archives, elles se constituent
un ensemble de mythes fondateurs à partir de leur situation
présente. Les relations commerciales qu'ils entretenaient
avec les pays voisins ont suggéré aux Grecs
une explication vraisemblable pour l'origine de leur culture
et de leur civilisation, mais non pour leur population, qu'ils
croyaient autochtone (en particulier à Athènes).
Or l'idée singulière de préférer
les illusions des anciens aux découvertes de modernes
a un parallèle dans l'Inde actuelle, avec la théorie
de la "non-invasion". Comme les Athéniens,
les Indiens se croyaient autochtones ; mais, contrairement
aux Grecs, ils n'avaient guère de rapports avec leurs
voisins, et n'avaient pour eux aucune considération.
C'est pourquoi ils n'ont jamais imaginé que la culture
indienne leur devait quoi que ce soit. Toute leur culture
était censée non seulement héritée
(smrti), mais révélée (çruti).
La science moderne a montré la fausseté de cette
théorie de l'autochtonie des Indo-Aryens : la parenté
des langues indo-européennes, de l'Inde à l'Irlande,
ne peut s'expliquer autrement que par des mouvements de population
; les langues ne se déplacent pas d'elles-mêmes.
Or, pour des raisons conjoncturelles liées à
la situation politique de l'Inde actuelle, un certain nombre
d'Indiens, et quelques Occidentaux dans leur sillage, ont
repris à leur compte la thèse insoutenable de
l'autochtonie des Indo-Aryens, de la "non-invasion"
aryenne. Ce qui, pour l'Inde ancienne, était une illusion
due à l'absence de données devient aujourd'hui
une imposture. Il en va de même pour la préférence
donnée systématiquement par Bernal au "Modèle
ancien". Mais, si l'on comprend aisément les motivations
nationalistes des Indiens partisans de la "non-invasion",
qu'en est-il de celles de Bernal ? Elles sont manifestement
étrangères à la science. C'est ce que
suggère - deuxième indice - l'emploi systématique
du terme "aryen" pour désigner ce qu'on nomme
depuis longtemps, et depuis l'origine chez les linguistes,
"indo-européen", en réservant le terme
"aryen" pour l'une des branches de la famille, dite
aussi indo-iranienne. Pourquoi l'auteur parle-t-il du "modèle
aryen" pour désigner la filiation indo-européenne
de la langue grecque et de ses locuteurs, que nul ne conteste,
pas même lui ? C'est tout simplement pour jeter l'opprobre
sur cette évidence qu'il n'ose nier, en raison des
connotations national-socialistes du terme aryen, au sens
d'indo-européen.
La confirmation vient avec les pages consacrées aux
Phéniciens : l'exposé de la controverse sur
l'importance de l'apport phénicien à la Grèce
antique, dont l'auteur juge - à tort ou à raison
- qu'il a été sous-estimé, s'intitule
- troisième indice - "la solution finale du problème
phénicien". On ne saurait être plus clair
: il s'agit bien ici d'un pamphlet idéologique et non
d'un discours scientifique. Si l'auteur nous expliquait simplement
que les anciens Grecs savaient mieux que nous quels peuples
ils avaient côtoyés et ce qu'ils en avaient reçu,
son argumentation, même contestable, devrait être
prise en considération, d'autant que, contrairement
à ses homologues indiens, il ne nie pas la réalité
des invasions, ou infiltrations, indo-européennes en
Grèce. Mais, comme son discours se réfère
constamment au racisme et à l'antisémitisme
de tous ceux qui ont soutenu cette évidence, et qui
en ont tiré les conséquences, il apparaît
même au profane que l'auteur se livre au terrorisme
intellectuel. C'est pourquoi le livre donne l'impression d'une
entreprise de désinformation scientifique. Mais avant
de porter un tel jugement sur un auteur, il faut en réunir
les preuves, et se garder de lui faire un procès d'intention.
Par chance, c'est l'auteur lui-même qui nous les fournit
dans sa préface.
B. La préface
La préface nous rappelle que l'auteur est un sinologue,
spécialiste des relations entre le Chine et l'Occident
au XXe siècle et de la politique chinoise contemporaine.
Après avoir consacré vingt années à
ce domaine, il se tourne vers le Vietnam à partir de
1962, afin, précise-t-il, d'"apporter sa propre
contribution au mouvement de résistance contre l'oppression
qu'exerçait alors l'Amérique dans cette région
du monde." Puis, en 1975, il juge qu'avec la fin de la
guerre d'Indochine et le déclin du maoïsme "ce
n'était plus l'Asie orientale, mais l'est du bassin
méditerranéen qui constituait désormais
le lieu de tous les dangers et le point de mire du monde entier".
C'est alors, dit-il, qu'il s'intéresse à ses
"racines juives", apprend l'hébreu, et, ce
faisant, observe de nombreuses similitudes entre l'hébreu
et le grec. Ce qui le conduit, de fil en aiguille, à
se convaincre qu'à côté de la part héritée
du vocabulaire grec, qu'il estime à 50 %, "un
quart vient du sémitique" ; et pour le quart restant,
après avoir éliminé diverses possibilités,
dont celle du substrat préhellénique, la lecture
du Coptic Etymological Dictionary lui apporte la solution
: l'emprunt à l'égyptien.
Ceux qui, comme lui, se sentent portés par l'idéologie
dominante ne se gênent pas pour avouer leurs motivations
les moins avouables. On ne risque donc pas de leur faire un
procès d'intention. Voilà donc un sinologue
qui avoue avoir porté intérêt au Vietminh
en guerre contre son pays, puis aux rapports entre la Grèce,
l'Egypte et la Phénicie en raison de son ascendance
juive ! Imaginez un instant qu'un indo-européaniste
de fraîche date explique dans sa préface qu'il
s'est consacré aux études indo-européennes
depuis qu'il s'est trouvé des ancêtres aryens
(au sens que Bernal donne à ce terme) ! Notre lauréat
se vante de tout ce qu'il reproche à ses devanciers
: "Je découvris, stupéfait, que ce que
je commençai dès lors à appeler le "Modèle
ancien" n'avait en fait été rejeté
par les historiens qu'au début du XIXe siècle,
et que l'histoire grecque telle qu'on me l'avait enseignée,
loin de remonter aux Grecs eux-mêmes, avait été
élaborée vers 1840-1850. Astour m'avait appris
que l'antisémitisme avait profondément marqué
la représentation des Phéniciens dans l'historiographie
; je n'eus aucun mal à mon tour à faire le lien
entre le rejet de l'Egypte et l'explosion du racisme en Europe
du nord au XIXe siècle. Il me fallut beaucoup plus
de temps pour démêler les rapports avec le romantisme
et les tensions entre religion égyptienne et christianisme."
Mais l'histoire romaine telle qu'on l'enseigne aujourd'hui
n'est plus celle des anciens ; elle est née avec les
travaux de Niebuhr, d'Ambrosch, de Mommsen, au XIXe siècle.
Il est curieux qu'on ait à rappeler à Bernal
que le travail de l'historien ne consiste pas à suivre
une tradition indigène plus que bimillénaire,
mais à en faire une lecture critique, comme disent
les marxistes. Car Bernal, admirateur déclaré
du Vietminh, est, si l'on peut dire, un marxiste de naissance
: comme le rappelle la rédaction de la revue Krisis
en introduction à l'article de Mary R. Lefkowitz (Krisis
23, 2000, p. 43), "Black Athena est par ailleurs dédié
à la mémoire de son père, John Desmond
Bernal (1901-1971), célèbre écrivain
marxiste (Marx and Science, International Publ., New York,
1952), qui publia de nombreux ouvrages sur l'histoire des
sciences et fut en son temps un défenseur résolu
de Staline et de Lyssenko." Nous y voilà.
C. La notice de présentation des PUF
Un auteur, il ne faut pas l'oublier, n'est rien par lui-même.
A moins de s'auto-éditer et de s'auto-diffuser, il
n'existe que par son éditeur et son diffuseur. Rappelons
à ce propos la réponse que fit Georges Marchais
à celui qui lui demandait si, dans une France communiste,
Soljénitsyne pourrait être publié : il
pourrait l'être, à condition de trouver un éditeur.
Qui tient l'éditeur et le diffuseur tient l'auteur
et peut le réduire au silence, ou au samizdat, s'il
regimbe. Bernal n'a pas seulement trouvé à se
faire éditer et à se faire diffuser. Il s'est
fait également traduire, et la notice qui figure sur
la quatrième de couverture de la traduction vaut la
peine d'être lue de près. "Peu de livres
auront suscité des réactions aussi passionnées
que Black Athena, dont le premier volume a paru en 1987. La
somme des comptes-rendus atteint plusieurs centaines de pages.
Une réfutation signée de grands noms de l'hellénisme
et de l'égyptologie a été publiée.
Mais, par delà la vivacité des polémiques,
chacun s'accorde à considérer que la réflexion
sur les origines de la civilisation grecque a été
durablement relancée." Il est difficile de se
moquer plus violemment des lecteurs que ne le fait le porte-plume
des PUF. Car si l'ouvrage a été réfuté,
et ce, par "de grands noms de l'hellénisme et
de l'égyptologie", la réflexion sur les
origines de la civilisation grecque n'a pas été
relancée : à moins d'admettre que lesdits "grands
noms" ne connaissent rien à leur affaire, la question
est revenue à son point de départ. Et s'il faut
faire la part égale entre un sinologue reconverti et
les spécialistes du domaine concerné, pourquoi
ne pas publier une traduction française du recueil
d'articles édités par Mary L. Lefkowitz et Guy
MacLean Rogers, "Black Athena" Revisited, Chapel
Hill, University of North Carolina Press, 1996. "L'édition
française", poursuit la notice, après avoir
donné un résumé de l'ouvrage, "permettra
à un large public savant et cultivé de prendre
connaissance du dossier." Non : elle ne donne la parole
qu'à l'une des parties en présence. Si les quelques
rares spécialistes savent à quoi s'en tenir,
le grand public cultivé croira que tout ce qu'il avait
appris sur les origines de la culture et de la civilisation
de la Grèce antique est une invention de falsificateurs
racistes et antisémites. Le texte indique clairement
l'enjeu de cette manipulation : "(Bernal) propose de
donner définitivement congé à l'interprétation
indo-européaniste extrême inventée au
XIXe siècle (le "Modèle Aryen"), et
d'adopter un "Modèle Ancien Révisé",
qui actualise la conscience que les Grecs de l'Antiquité
ont eu des origines cosmopolites de leur propre civilisation."
Les cités grecques, qui, comme toute culture traditionnelle,
avaient une forte conscience de leur identité, établissaient
une frontière nette entre nationaux et "métèques",
et pratiquaient tout naturellement la préférence
nationale, vivaient en fait sur une illusion : elles étaient
cosmopolites sans le savoir ! C'est donc les cosmopolites,
isolés et marginaux en leur temps, qui avaient raison
contre l'immense majorité de leurs concitoyens. D'où
l'espoir exprimé à la fin du texte - in cauda
venenum : "On peut ainsi espérer que le pays de
Victor Bérard et de Paul Foucart, et toute la francophonie,
viendront se faire entendre dans une "dispute" scientifique
dont les enjeux vont du statut des disciplines classiques
jusqu'à l'image de l'Europe dans l'histoire des civilisations."
Ces derniers mots visent ceux qui, à tort ou à
raison, invoquent la Grèce antique dans les débats
actuels : attention, n'invoquez pas l'exemple grec en faveur
de la nation, la Grèce était en fait cosmopolite,
comme les nations d'Europe sont en train de le devenir, et
doivent continuer dans cette voie. Mais l'essentiel n'est
pas là. L'essentiel est qu'on invoque, outre l'autorité
de Paul Foucart et celle, bien ébranlée, de
Victor Bérard, "toute la francophonie". Toute
la francophonie, c'est pour l'essentiel à l'Afrique
francophone que pense l'auteur de ces lignes. On peut supposer
que la Wallonie, les cantons francophones de Suisse et le
Québec ne se sentiront pas spécialement concernés.
Mais l'Afrique noire, francophone ou non, l'est au premier
chef. Non pas, bien sûr, l'"Afrique réelle",
mais le petit lobby dit "afrocentriste" qui soutient
que la civilisation est née en Afrique et que l'Europe,
loin de l'avoir créée, s'en est seulement approprié
le mérite et les bénéfices. Bernal nous
apprend qu'il n'a découvert l'existence de ce courant
qu'assez longtemps après avoir entrepris son travail,
et avoir modifié l'intitulé de son livre, African
Athena, en Black Athena sur la suggestion de son éditeur.
Ces deux indications sont extrêmement intéressantes.
Elles montrent qu'aujourd'hui l'entreprise dépasse
de loin les motivations personnelles exposées dans
la préface. Celles-ci suffiraient à discréditer
le livre. Mais elles ne suffiraient pas à valoir à
son auteur l'honneur du prix Lyssenko. Le prix ne récompense
pas les rêveries d'un isolé, mais la contribution,
pleinement consciente ou non, du porte-parole d'un groupe
à un projet qui le dépasse. Ce groupe n'est
pas le réseau de collègues et d'amis qu'il remercie
dans sa préface ; ce projet n'est pas celui que traduisait
le titre initialement choisi. Le projet était alors
ouvertement politique : "L'objectif politique de Black
Athena est naturellement d'amener la culture européenne
à en rabattre un peu de son arrogance." (I, p.
97). Avec le changement d'intitulé, clin d'il
plutôt que ralliement aux délires afrocentristes,
le débat se trouve déplacé au plan racial.
Il est dès lors plus facile d'y voir clair. Quand l'auteur
propose de ramener le nom de la déesse Athéna
et de la ville d'Athènes à l'égyptien
Ht Nt "temple ou maison de Neith", l'indo-européaniste
n'a guère à objecter, puisqu'il n'a rien à
proposer. Des objections fondées, comme celles que
formulent Jasanoff et Nussbaum dans leur article du recueil
précité (Lefkowitz et MacLean Rogers, 1996)
ont peu d'impact sur le grand public cultivé. Mais
quand de la "blonde Athéna aux yeux bleu clair"
on prétend faire une noire, le moins averti s'aperçoit
qu'on se paie sa tête. Et il lui revient en mémoire
que nous savons fort bien à quoi ressemblaient les
anciens Grecs. Nous le savons par la statuaire, par une foule
de documents figurés, de témoignages littéraires,
et notamment les traités de physiognomonie. A supposer
que les Proto-Grecs du IIe millénaire aient été
colonisés par des Phéniciens et des Egyptiens,
il n'en est rien résulté de ce point de vue.
Qu'ils aient le fin visage de Platon ou celui, plus grossier,
de Socrate, les Grecs ne ressemblaient pas plus à des
Egyptiens que leurs temples à des pyramides, ou leurs
cités aux monarchies théocratiques d'Egypte
ou du Proche-Orient.
BIBLIOGRAPHIE
Bernal (Martin), Black Athena - Les racines afro-asiatiques
de la civilisation classique, I-II, traduit de l'américain
par Nicole Genaille, Paris, PUF, 1996-1999.
Burkert (Walter), Die orientalisiezende Epoche in der griechischen
Religion und Literatur, Heidelberg : Winter (Sitzungsberichte
der Heidelberger Akademie der Wissenschaften, phil.-hist.
Klasse, 1), 1984.
Jasanoff (Jay H.), Nussbaum (Alan), Word Games - The linguistic
évidence in Black Athena, in Lefkowitz and MacLean
Rogers (p. 177-205).
Lefkowitz (Mary R.), MacLean Rogers (Guy), Black Athena revisited,
Chapel Hill and London, The University of North Carolina Press,
1996.
Masson (Emilia), Recherches sur les plus anciens emprunts
sémitiques en grec, Paris, Klincksieck, 1967.
Szemerényi (Oswald), "The Origins of the Greek
Lexicon - Ex oriente lux", in Journal of Hellenic Studies,
1994, p.144-157.
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