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6 février 2003
Daniel Cohn-Bendit, Olivier Duhamel et Thierry Vissol,
prix Lyssenko en 2002
pour leur contribution exemplaire à la campagne en faveur de l’€uro
« Dans son principe même, l’euro constitue
une erreur économique, car l’Europe n’est
pas une “zone monétaire optimale”, c’est-à-dire une zone géographique dans
laquelle il est avantageux pour les
économies nationales de fixer les changes,
ou encore, en allant jusqu’au bout de la
logique des changes fixes, de remplacer
plusieurs monnaies nationales par une
monnaie unique. »
Jean-Jacques Rosa, L’Erreur européenne,
Grasset, 1998.
Le débat sur la monnaie unique européenne est biaisé depuis l’origine, dans
la mesure où les considérations politiques l’ont emporté de plus en plus sur les
arguments des économistes. On n’a vraiment commencé à en entendre parler dans
le grand public qu’au moment de la campagne sur le traité de Maëstricht, en 1992.
A cette époque, cependant, la question était reléguée au second plan, et même le
manifeste des vingt-huit professeurs d’économie et de gestion pour le “non” à
Maëstricht
, publié le 14 septembre 1992, demeure étonnamment discret sur le
sujet de la monnaie unique (que nous appellerons désormais l’euro pour simplifier,
non sans anachronisme). Ces économistes libéraux craignaient par dessous tout la
naissance d’un “super-Etat” européen, plus que la monnaie unique elle-même. De
leur côté, les européistes, qui monopolisaient les media, se sont surtout employés
à faire passer les adversaires du traité comme des ennemis de toute forme de
“construction européenne” (ce qui était faux en général), sans mettre l’accent sur le
projet de monnaie unique. Pour ne pas affoler les populations, on nous expliquait
benoîtement que la disparition du franc n’était encore qu’une hypothèse et qu’il
serait toujours temps de prendre une décision définitive après des études plus
approfondies. Jacques Chirac nous promettait même un nouveau référendum avant
le passage à la monnaie unique... En contrepartie, on avait encore le droit, à
l’époque, de se prononcer contre l’euro et, de fait, la presse a montré alors une
certaine ouverture en publiant des articles d’économistes qui énonçaient les
principaux éléments de la controverse.
Ainsi Maurice Allais, prix Nobel de sciences économiques, pouvait-il écrire,
dans Le Figaro du 18 mai 1992 : “En tout état de cause, la suppression du franc
français, et son remplacement par l’écu européen [devenu depuis l’euro], est un acte
hautement politique qui serait déraisonnable tant qu’une Communauté politique
européenne réelle n’aurait pas été réellement constituée.” Le professeur Bernard
Lassudrie-Duchêne, spécialiste du commerce international, contestait, dans
Le Figaro du 26 juin 1992, le slogan “A marché unique, monnaie unique”, expliquant
que la monnaie unique était susceptible d’être “un carcan pour l’Europe et une
pomme de discorde”, et même de “provoquer des effets pervers de désintégration”. Et
le professeur Patrick Minford rappelait, dans Libération, le 15 avril 1992, que le
rapport McDougall de 1977 (commandé par la Commission de Bruxelles !) avait déjà
démontré que les pays du Marché commun ne constituaient nullement ce que l’on
appelle, dans le langage des économistes, une “zone monétaire optimale” et que ce
rapport avait rejeté, en conséquence, une “union économique et monétaire” (U.E.M.)
qui ne serait pas dotée d’un énorme budget communautaire.
Mais, une fois acquis le vote populaire, tout a changé. Ce qui pouvait, hier,
être remis en cause était devenu tout à coup une décision définitive dont il ne
restait plus qu’à déterminer les modalités. Georges Berthu a décrit dans ses
ouvrages l’ascension de cette pensée unique et la diabolisation progressive des
adversaires de l’euro
.. Ceux-ci ont été quasiment muselés après 1992, à quelques
brillantes exceptions près, parmi lesquelles il faut citer le professeur
Jean-Jacques Rosa, qui a publié en 1998 L’Erreur européenne, où l’on trouve la forte
phrase que nous avons placée en exergue de ce rapport.
Comme on sait, la disparition du franc a été programmée en deux étapes. Le
1er janvier 1999, l’euro est devenu la monnaie officielle de la France, comme des
onze autres pays qui ont fait le même choix, mais on a laissé un répit aux citoyens,
qui ont pu continuer pendant trois ans à payer en francs, sans prêter attention au
fait que le franc n’était déjà plus qu’une unité de compte. Et, le 1er janvier 2002, les
billets et pièces en euros ont été mises en circulation, jusqu’à la disparition complète
du franc, le 17 février 2002. Nous avons choisi de décerner notre “prix Lyssenko” à
quelques jours de l’anniversaire de cette date symbolique.
Pour imposer l’euro et vaincre les résistances, tous les moyens de la
propagande ont été employés pendant toutes ces années, après 1992. Pendant cette
période, il n’a plus été sérieusement permis de contester les bienfaits de l’euro, non
seulement sur le plan politique, mais même sur le plan de l’analyse économique. La
notion de zone monétaire optimale, qui est au centre de la question, n’a pour
ainsi dire jamais été abordée.
Le prix Lyssenko est attribué chaque année, depuis 1990, à un ou plusieurs
auteurs ou personnalités qui ont “apporté une contribution exemplaire à la
désinformation en matière scientifique ou historique, avec des méthodes et arguments
idéologiques”. Pour 2002, le choix du sujet s’imposait, car le bourrage de crânes,le
terrorisme intellectuel, les pressions de toute nature ont dépassé la mesure. Le jury
a hésité davantage, avouons-le, sur le nom des lauréats eux-mêmes, pour deux
raisons bien distinctes. La première, c’est tout simplement le bas niveau de la
discussion, en général, au cours des années récentes, car les nombreux économistes
qui ont écrit sur le sujet ont le plus souvent péché par abstention, en se gardant de
révéler ce que la science économique leur enseignait à propos de l’euro, et en se
bornant, par conséquent, à discuter des modalités de la mise en place de la nouvelle
monnaie. La seconde raison, c’est que de très nombreux auteurs ont pris leur part
à la campagne de désinformation sur l’euro et que l’on avait donc l’embarras du
choix.
Les trois candidats qui ont été finalement retenus se sont signalés à
l’attention du jury par l’ardeur qu’ils ont mis, chacun de son côté, à promouvoir la
cause de l’euro, et par le fait qu’ils se sont associés pour écrire un Petit Dictionnaire
de l’euro, publié en 1998 aux éditions du Seuil. Le premier (par ordre alphabétique),
Daniel Cohn-Bendit, est un homme politique pur, plus connu, depuis les
événements de mai 1968, comme agitateur que comme théoricien. Le deuxième,
Olivier Duhamel, est un universitaire, spécialiste du droit public, qui a fait une
seconde carrière dans la politique. Le troisième, Thierry Vissol, haut fonctionnaire
à la Commission européenne, est, lui, un économiste. Ce triumvirat hétérogène est
emblématique de la manière dont les politiques ont confisqué le débat sur l’euro, en
lui donnant une allure partisane et en lui retirant, au fond, toutes les conditions
d’une sérieuse disputatio. Vous consulterez en vain l’index de ce “dictionnaire” de
300 pages consacré à l’euro : vous n’y trouverez pas la moindre mention de la notion
de zone monétaire optimale. Et si l’on y trouve un long article, de plus de dix pages,
sur les “avantages” réels ou supposés de l’euro, nulle part vous ne verrez énoncer
ses inconvénients éventuels, si ce n’est au travers d’une discussion simpliste qui vise
à ridiculiser quelques objections, soigneusement sélectionnées, qui sont attribuées
aux adversaires de la monnaie unique. Comment peut-on être persan ? disait-on du
temps de Montesquieu. Comment peut-on être contre l’euro ? conclura le lecteur de
nos trois lauréats, s’il n’a pas d’autres sources d’information, puisqu’il pourra lire,
notamment : “Le passage à l’euro est d’abord la conséquence, tirée par les économistes
et les politiques, de l’interdépendance des économies, de la mondialisation et des
progrès technologiques.”
Nous ne ferons pas l’injure à nos lauréats d’imaginer qu’ils n’avaient jamais
entendu parler de la zone monétaire optimale. Il faut donc admettre qu’ils ont
délibérément choisi de désinformer leurs lecteurs en occultant cette notion centrale.
Ils ont pris part à cette conspiration du silence à laquelle ont souscrit la grande
majorité des économistes, le plus souvent par faiblesse, quelquefois par idéologie.
Certes, ils ne sont pas les seuls. Nous concéderons bien volontiers que la
responsabilité de la désinformation est partagée. Mais, incontestablement, les trois
lauréats de 2002 ont fait partie des meneurs, et méritaient donc le prix plus que
quiconque, non seulement pour l’ouvrage qu’ils ont commis ensemble, mais aussi
pour la part qu’ils ont prise séparément, comme hommes politiques pour
MM. Cohn-Bendit et Duhamel, et comme économiste pour M. Vissol, à la campagne
en faveur de l’euro, dans de nombreux articles ou déclarations.
Entendons-nous bien. Nous ne disons pas que tout partisan, réel ou résigné,
de la monnaie unique européenne est ipso facto un “lyssenkiste”. Nous dénonçons
seulement la langue de bois européiste, qui déforme les arguments et les critiques
des adversaires de l’euro, et qui va jusqu’à les évacuer complètement, en les passant
sous silence. Nous ne disons pas non plus que l’euro n’a aucun avantage, ce qui
serait absurde, nous disons seulement qu’il a plus d’inconvénients que d’avantages,
et que le bilan est lourdement négatif.
Les promoteurs de l’euro sont, au fond, partis d’une idée simple : considérant
qu’il était souhaitable de construire un Etat européen supranational, ils ont estimé
que la monnaie était un attribut de la souveraineté qu’il fallait ôter aux vieux Etats
nationaux pour le transférer au nouvel Etat européen. Ils ont fait leur, à leur
manière, la devise de Maurras : “Politique d’abord !”, considérant, pour évoquer un
autre personnage célèbre, que “l’intendance suivrait”. Nos trois lauréats se réfèrent
à Fernand Braudel, qui a dit : “La monnaie du roi a fait le roi.”, pour conclure,
quant à eux : “L’euro fait l’Europe.”
Autant dire que, dans cette perspective
étroitement politique, les économistes n’avaient pas vraiment leur mot à dire, ou
plutôt, qu’ils étaient invités à chanter les vertus de la monnaie unique, en laissant
de côté toutes les préventions que de longues et pénibles études pouvaient leur avoir
inspirées à son sujet. Les eurolâtres n’ont pas seulement estimé que la monnaie était
un sujet trop sérieux pour être laissée aux spécialistes de la question, ce qui
pourrait à la rigueur se défendre, ils ont osé se substituer à ceux-ci et proclamer
sans vergogne que la discussion était close.
On est ici en pleine confusion des genres. Certes, la décision politique ne
relève pas de la connaissance scientifique ; mais celle-ci doit l’éclairer, si l’on veut
éviter les catastrophes. Or, en laissant de côté, pour l’instant, la question politique,
un minimum de réflexion objective, fondée sur les propositions les moins
contestables de l’analyse économique, montre que la disparition des monnaies
nationales ne va pas de soi. On trouvera dans l’excellent ouvrage de Jean-Jacques
Rosa, déjà cité, L’Erreur européenne, qui consacre toute une partie à la monnaie
unique, une discussion serrée et quasi exhaustive des éléments du débat, du strict
point de vue de la science économique, et indépendamment de tout jugement de
valeur et de toute considération politique. Nous nous référerons cependant d’abord
à un article du professeur américain Paul Krugman, intitulé “Les leçons du
Massachusetts pour l’U.E.M.”
, qui illustre fort bien notre problématique.
Paul Krugman expose que l’économie de l’Etat du Massachusetts
, qui
produisait beaucoup de matériels d’armement, a été affectée par la réduction subite
du budget de la défense des Etats-Unis, au début des années 1990, après
l’effondrement de l’U.R.S.S. et la disparition de la menace que celle-ci représentait.
C’était typiquement ce que les économistes appellent un “choc asymétrique”, puisque
les autres Etats américains étaient beaucoup moins concernés. Le chômage est donc
monté en flèche au Massachusetts. Que s’est-il alors passé ? S’il y avait eu un
“dollar du Massachusetts” flottant librement par rapport aux monnaies des autres
Etats américains comme la Pennsylvanie ou la Californie, l’équilibre aurait été
rétabli très rapidement par la baisse du cours de la monnaie de l’Etat qui se
trouvait en difficulté. Mais, comme il y avait un dollar américain unique, ce type
d’ajustement ne pouvait se produire. Le retour à l’équilibre, donc au plein emploi,
s’est réalisé quand même assez vite, grâce à deux mécanismes qui ont joué
simultanément. D’une part, la mobilité des facteurs de production est forte à
l’intérieur des Etats-Unis : les capitaux, qui circulent librement, ont afflué vers le
Massachusetts pour utiliser la main-d’œuvre qui s’y trouvait tout à coup disponible,
et les travailleurs qui n’ont quand même pas trouvé d’emploi sur place ont eu la
ressource d’“émigrer” vers un autre Etat en meilleure posture, et cela d’autant plus
facilement que la langue et les modes de vie sont à peu près les mêmes dans tous
les Etats de la Fédération
.. D’autre part, le budget de l’Etat fédéral ponctionne et
redistribue une fraction non négligeable du P.I.B. américain
, ce qui a aussi
fortement contribué à rétablir la situation : les contribuables du Massachusetts ont
payé moins d’impôts à l’Etat fédéral, et celui-ci a versé davantage d’allocations-chômage et autre aides aux habitants de l’Etat fédéré.
Cet exemple montre bien les principales conditions que doit vérifier une zone
monétaire optimale. La première d’entre elles, c’est la mobilité des facteurs de
production, et notamment des hommes, qui doivent pouvoir se déplacer assez
facilement à l’intérieur de la zone pour aller s’installer là où il y a des emplois, si le
lieu où ils habitent est victime d’un “choc asymétrique”, qui n’affecte pas avec la
même intensité les divers pays ou régions. La seconde condition, c’est que la
péréquation budgétaire au sein de la zone doit être suffisante pour compenser
l’inévitable imperfection de la mobilité des facteurs de production.
Or, à l’évidence, souligne P. Krugman, les Etats européens ne sont pas, sur
ce plan, dans une situation aussi favorable que l’est le Massachusetts, qui peut
renoncer sans trop de souci à avoir une monnaie propre. En effet, si les capitaux
circulent assez librement à l’intérieur du Marché commun - moins aisément, sans
doute, qu’à l’intérieur des Etats-Unis -, il n’en reste pas moins que les hommes n’ont
aucune envie, en général, de quitter leur patrie pour aller vivre dans un pays
étranger où les mœurs sont différentes et où l’on parle une langue qu’ils ne
comprennent pas. La mobilité des facteurs de production est donc limitée, à
l’intérieur de l’Europe. De plus, la compensation budgétaire n’y est pas du tout à la
hauteur de l’enjeu. Le budget de l’Union européenne dépasse à peine 1 % du P.I.B.
des Etats membres
, soit, en proportion, environ quinze fois moins que celui de
l’Etat fédéral américain. Or, du fait de l’insuffisance de la mobilité des facteurs de
production, le besoin de réaliser des transferts budgétaires entre les divers pays ou
régions qui utilisent la même monnaie est, en réalité, bien plus important au sein
de l’Europe qu’il ne l’est aux Etats-Unis.
Dans un régime de changes flottants, les ajustements se font rapidement, par
une simple modification du cours des changes. Mais, si les cours sont fixés une fois
pour toutes, ne varietur, ce qui est le cas, par définition, dans l’hypothèse d’une
monnaie unique, les ajustements sont beaucoup plus pénibles à obtenir, puisqu’il
faut baisser les salaires et les prix, par rapport à ceux des autres régions de la zone
monétaire unifiée. Il faut donc, pour définir en termes économiques l’étendue d’une
zone monétaire optimale, se demander si les avantages économiques incontestables
qui résultent de l’unification monétaire, laquelle facilite les transactions dans une
certaine mesure, l’emportent sur les rigidités qu’elle implique, en termes de
processus d’ajustement.
Jean-Jacques Rosa souligne, à cet égard, que le flottement du yen ou du
Deutschemark, aujourd’hui de l’euro, par rapport au dollar, n’a nullement entravé
l’essor du commerce international et que l’intérêt des changes fixes, donc de la
monnaie unique, en matière de coûts de transaction, est en général surestimé. Il
commente des études qui tendent à démontrer que les Etats-Unis eux-mêmes sont
trop grands et hétérogènes pour constituer une zone monétaire optimale, d’autant
que les critères de celles-ci sont en réalité plus nombreux que les deux seuls que
nous avons indiqués. “Dans le cas le plus simple, dit Jean-Jacques Rosa, celui de
deux pays, il est facile de montrer que la fixité du change, et donc sa version extrême,
la création d’une monnaie commune, qui exclut par définition toute modification
ultérieure de la parité, est d’autant plus souhaitable que le commerce extérieur de
chacun des deux pays est plus important et massivement orienté vers l’autre plutôt
que vers les pays tiers, que la mobilité des hommes, des biens et des capitaux y est
plus grande, que les structures de production y sont semblables, que les taux
d’inflation habituels y sont voisins, et que les dimensions des économies sont
différentes, l’une étant beaucoup plus petite que l’autre. Ce qui signifie, en somme,
que les deux économies ne font en réalité qu’une entité économique, la plus petite
n’étant qu’un appendice de la plus grande.”
Quand on applique ces critères aux
Etats-Unis, on arrive à la conclusion qu’en pure analyse économique ce pays devrait
être découpé en au moins cinq “zones monétaires optimales”, dotée chacune de son
propre dollar, et qu’il serait alors (encore) plus prospère. Le fait que ce soit une
hypothèse d’école n’ôte rien à la pertinence du raisonnement, sur le plan de la
théorie économique.
Nous avons, au demeurant, deux exemples plus proches. Avant la création
de l’euro, l’Italie et l’Allemagne avaient chacune sa monnaie nationale, unique sur
l’ensemble de son territoire. Pourtant, il est vraisemblable que ni l’une ni l’autre ne
formait alors une zone monétaire optimale.
L’unité italienne n’a jamais résorbé le fossé qui sépare le nord de la
péninsule, beaucoup plus riche et dynamique, du pauvre Mezzogiorno, qui n’a
jamais comblé son retard. Il en résulte que l’Etat national italien exerce
massivement une fonction de péréquation : il prélève les impôts au nord pour les
redistribuer au sud.
Une difficulté de même nature est apparu pour l’Allemagne, au moment de
la réunification, en 1990, d’autant que le chancelier Kohl a choisi de convertir le
mark est-allemand en mark de l’ouest sur la base de 1 pour 1
.. Quelle que fût
l’opportunité politique de la décision, elle a été désastreuse économiquement, et
l’Allemagne de l’ouest continue, plus de dix ans après, à traîner les Länder de l’est
comme un boulet, ce qui ne compte pas pour rien dans le marasme actuel de
l’économie allemande.
Il est probable que l’Allemagne se serait mieux portée si elle avait maintenu
un mark de l’est distinct, qui aurait pu flotter par rapport à celui de l’ouest, de
même que l’Italie aurait eu avantage, si l’on se limite au point de vue économique,
à créer une lire du sud, dont le cours aurait varié par rapport à celle du nord.
Ce n’est pas parce que l’hypothèse ici évoquée, pour les Etats-Unis, comme
pour l’Allemagne ou l’Italie, peut sembler blasphématoire aux yeux d’un citoyen
attaché à l’unité de la nation, qui voit dans l’uniformité de la monnaie sur
l’ensemble du territoire national l’une des marques fondamentales de cette unité,
qu’elle ne vaut pas la peine d’être analysée. D’ailleurs, l’émergence de la Ligue du
nord d’Umberto Bossi, en Italie, témoigne des difficultés que ce genre de situation
peut créer, au sein même d’un Etat national. Ici, l’économique saisit le politique. La
théorie de la zone monétaire optimale montre que ceux qui estimaient, comme
Maurice Allais, que l’on ne devait pas faire la monnaie unique tant qu’un Etat
fédéral n’avait pas été constitué, avaient parfaitement raison.
Bien entendu, la question de l’avenir de l’Europe, et la forme que l’on doit
donner à ses institutions, est essentiellement politique, et non pas économique. Il
est inutile de rappeler, sur ce point, les positions constantes du Club de l’Horloge,
qui, pour sa part, est attaché à la souveraineté de la France et à l’Europe des
nations, et qui est donc totalement opposé au modèle de l’Etat supranational. Mais
nous voudrions ici faire valoir que les eurofédéralistes eux-mêmes, s’ils avaient
mieux compris l’économie, auraient dû différer la création de la monnaie unique, qui
ne pourrait, dans leur propre perspective, que couronner la création des Etats-Unis
d’Europe, et non pas la précéder.
En effet, nous l’avons vu, l’unification monétaire implique des transferts
budgétaires massifs au sein de la zone euro. Les fonds structurels qui existent
actuellement ont beau être richement dotés, ils sont dérisoires au regard du besoin
de péréquation entre les régions riches et les régions pauvres, entre les régions
dynamiques et celles qui connaissent des difficultés à s’adapter à des circonstances
économiques perpétuellement changeantes, même en l’absence de “chocs
asymétriques” caractérisés. Or, les transferts massifs que les citoyens acceptent, sans
trop rechigner, à l’intérieur de la nation, au nom de la solidarité nationale, ils les
refusent quand l’argent s’en va à l’étranger. Ainsi, non sans un étrange paradoxe, la
création de l’euro, qui a été voulue par les fédéralistes, implique un accroissement
massif des transferts budgétaires entre les pays de l’Union et va donc soumettre
celle-ci, au cours des prochaines années, à des tensions croissantes qui sont
susceptibles de la faire éclater.
Lorsque les régimes communistes se sont effondrés, à l’est de notre continent,
après la chute du mur de Berlin en 1989, la dislocation de l’empire soviétique et des
Etats multinationaux comme la Yougoslavie et la Tchécoslovaquie s’est imposée,
non seulement pour des raisons d’identité nationale, mais aussi parce que les
citoyens refusaient que leur argent leur soit confisqué au profit des étrangers : les
Slovènes ou les Croates ne voulaient plus payer pour les Serbes ou les Macédoniens,
pas plus que les Estoniens pour les Russes. Et, dès lors qu’il n’y avait plus de budget
commun, il ne pouvait pas y avoir non plus de monnaie commune. On a donc assisté
à la naissance ou à la renaissance de nombreuses monnaies nationales.
Le meilleur exemple est celui de la Tchécoslovaquie, qui est décrit dans le
dernier livre de Philippe de Villiers
.. Les Tchèques et les Slovaques ont divorcé
pacifiquement, le 1er janvier 1993, pour former deux nouveaux Etats indépendants,
qui conservaient, cependant, à cette date, la même monnaie. Mais cette monnaie
unique a tenu à peine plus d’un mois... Les deux gouvernements ont annoncé le
2 février 1993 leur décision de créer deux monnaies séparées et, six jours après, dès
le 8 février, il n’y avait plus de couronne tchécoslovaque ! Les comptes en banque
avaient été transférés très simplement, dans chaque pays, dans la nouvelle monnaie
nationale, au taux de 1 pour 1, et l’on avait marqué les billets de banque pour les
identifier comme tchèques ou slovaques. Seules les petites coupures et les pièces
sont restées provisoirement les mêmes.
La preuve est ainsi faite qu’un Etat peut sortir en huit jours d’une monnaie
unique, alors qu’il faut des années pour effectuer l’opération inverse. En effet, quand
la conversion se fait au taux de 1 pour 1, l’homme de la rue n’est pas désorienté ; il
ne voit, en réalité, aucun changement ; et les banques, quant à elles, n’ont pas à
gérer de sombres problèmes d’arrondis. Il en va tout autrement lorsque la nouvelle
unité monétaire vaut 6,55957 fois l’ancienne... Comme le disent Jan Fidrmuc et ses
collaborateurs, “finalement, l’effondrement rapide de l’union monétaire
tchèque-slovaque montre que, tandis que la constitution d’une union monétaire est
une œuvre laborieuse qui prend bien des années, sa dissolution peut se produire
rapidement et qu’elle n’est pas nécessairement coûteuse. (...) La facilité avec laquelle
la République tchèque et la Slovaquie ont introduit de nouvelles monnaies
nationales, cinq semaines à peine après la suppression de leur union politique,
prouve que les coûts techniques de la séparation monétaire ne doivent pas être très
élevés.”
Evidemment, si la situation politique permettait de rétablir une monnaie
nationale dès 2003, il y aurait avantage à revenir au franc, sur la base de l’ancienne
parité de 1 euro pour 6,55957 francs, puisque c’est encore le franc qui nous sert de
référence et qui définit les échelles de prix que chacun a dans la tête. Mais si,
comme il est malheureusement plus probable, l’effondrement final de l’euro - qui
est, selon nous, inéluctable -, se produit dans cinq, dix ou quinze ans, il vaudra
beaucoup mieux alors réaliser la conversion au taux de 1 pour 1 et donner une
nouvelle dénomination à la monnaie nationale, qui pourrait s’appeler l’écu, par
exemple... La seule certitude que nous ayons, quant à nous, c’est que l’euro ne peut
pas subsister indéfiniment, parce qu’il est par trop contraire aux réalités
économiques.
Nous sommes loin, direz-vous peut-être, de cette chute finale de l’euro que le Club de l'Horloge
croit pouvoir pronostiquer. Et il est vrai, que, pour l’heure, les hommes qui
nous gouvernent, qu’ils soient de gauche ou de droite, sont susceptibles de
témoigner d’un acharnement obstiné pour imposer leur vision idéologique de
l’avenir de l’Europe, en dépit du coût que leurs politiques nous infligent. Dès avant
l’institution de la monnaie unique, le gouvernement français avait choisi de
maintenir, coûte que coûte, la parité du franc par rapport au mark, au prix d’une
politique économique restrictive dont les conséquences ont été désastreuses. C’était,
pourrait-on dire, encore pire que la situation actuelle, car nous avions la parité fixe,
sans les avantages que la monnaie unique apporte en matière de coûts de
transaction. Il est vrai que la réalisation de la future monnaie unique servait alors
d’alibi à cette politique suicidaire... Aujourd’hui que l’objectif est atteint, il est
inévitable que les citoyens finissent par demander des comptes aux dirigeants.
A cet égard, passés les premiers enthousiasmes, assez artificiels, qu’a suscités
la naissance de l’euro, qui était aussi la mort du franc, il apparaît que l’évolution
des esprits est déjà en marche. C’est ce qui ressort nettement de la lecture de la
presse. Le 7 décembre 2002, le journal Le Monde, qui n’avait pas ménagé cependant
ses efforts, en son temps, pour persuader ses lecteurs des mérites de la monnaie
unique, pouvait titrer un article : “Une politique monétaire à taille unique qui sied
mal à des pays différents” ; on pouvait y lire, notamment, que “les décisions de la
Banque centrale européenne (BCE), analysées individuellement pour chacun des
douze pays de la zone euro, créent des déséquilibres économiques sans forcément les
corriger.” Et Jean-Pierre Robin, dans Le Figaro du 7 novembre 2002, commentait
des déclarations du ministre des finances, Francis Mer, déclarations qu’il jugeait
“iconoclastes”, concluant : “En mettant l’accent sur les spécificités nationales,
historiques ou économiques, Francis Mer pose une question de fond : la zone euro est-elle suffisamment homogène pour vivre sous le même drapeau, avec la même
monnaie ?”
Les thuriféraires de l’euro nous vantaient la future monnaie européenne, qui
devait tenir tête au dollar. On a d’ailleurs poussé assez loin l’imitation, puisque le
symbole de l’euro est un “E” percé d’un second trait (€), de même que celui du dollar
est un “S” percé d’un trait ($), que la division de l’euro, le cent, porte officiellement
le même nom que celle de la monnaie américaine, et surtout que le panier des
monnaies nationales qui a été défini à l’origine pour l’euro a été calculé pour que
celui-ci se cale sur la parité avec la monnaie américaine. Cependant, comme l’a écrit
encore Le Monde, “La devise européenne a du mal à contester la suprématie du
dollar.”
Jean-Pierre Robin l’a dit plus cruellement dans Le Figaro : “L’euro reste
une monnaie régionale face au dollar.”
Si, en Europe de l’est, l’euro a remplacé le
Deutschemark, dans le reste du monde, rien ou presque n’a vraiment changé. C’est
toujours le dollar, et non l’euro, qui reste la référence et la monnaie de réserve et de
transaction. Au demeurant, si l’on en croit Paul Krugman, le fait que les étrangers
détiennent une telle quantité de dollars ne présenterait qu’un intérêt tout à fait
secondaire pour les Etats-Unis, du moins en termes économiques, contrairement
aux allégations fréquemment entendues
..
L’euro n’a donc pas supplanté le dollar. Mais il y a mieux : La Lettre de
l’Expansion nous apprend que la couronne norvégienne est en train de concurrencer
le franc suisse en tant que monnaie refuge, au détriment, toujours, de la zone euro
(28 janvier 2003). On remarquera, au passage que les deux pays en cause, la
Norvège et la Suisse, sont les plus riches d’Europe (mis à part le minuscule
Luxembourg) et qu’ils ne sont même pas membres de l’Union européenne...
Les eurolâtres n’ont qu’une consolation : la Corée du nord a suspendu
l’utilisation du dollar sur son territoire depuis le 1er décembre 2002, et elle a choisi
l’euro pour ses transactions en devises... Merci, M. Kim Jong-il !
Plus grave encore, sans doute, quatre ans après la création de l’euro, et un
an après l’introduction des billets, “les Français ont du mal à s’y faire”, comme le
titrait Le Parisien en première page, le 12 décembre 2002, et 62 % sont des
nostalgiques du franc, qu’ils ont gardé plus ou moins comme unité de compte, pour
les petites comme pour les grosses sommes. D’où cet aveu de Nicole Fontaine, ex-présidente du Parlement européen, devenue ministre délégué à l’Industrie, qui
déclarait, un an après l’introduction de l’euro : “Il est sage de maintenir un double
affichage des prix.”
Philippe Manière estime que l’échec retentissant de Lionel Jospin à l’élection
présidentielle, le 21 avril 2002, est dû en partie au fait que les Français n’avaient
pas davantage digéré la suppression du franc que l’instauration des 35 heures, deux
réformes réalisées par son gouvernement dont il était pourtant très fier
..
C’est sans doute parce qu’il est bien placé pour connaître toutes ces difficultés
que le président de la Banque centrale européenne, Wim Duisenberg, s’est prononcé
le 13 décembre 2002 contre une adhésion rapide à la zone euro des dix nouveaux
Etats qui vont entrer dans l’Union européenne, affirmant : “Il n’est pas non plus
dans l’intérêt de ces pays d’en faire partie rapidement.”
A vrai dire, la question que l’on a envie de poser à Wim Duisenberg est
plutôt : “Est-il dans l’intérêt de notre pays d’en faire partie encore longtemps ?” Et
nous ne sommes pas les seuls à la poser. François Lenglet, dans son éditorial d'
Enjeux-Les Echos de janvier 2003, s’interrogeait aussi : “L’euro, qui tient du
politique et de l’économique, peut-il subsister dans une collectivité qui ne souhaite pas
de souveraineté partagée ?”
Dès juin 2002, Jean-Jacques Rosa pouvait tirer un premier bilan, dans un
article intitulé : “Les promesses de l’euro : tout était faux.”
Il y affirmait
notamment : “Les campagnes de publicité massives qui ont accompagné la mise en
place de l’euro reposaient toutes sur des argumentations mensongères et fallacieuses.
Chacun est désormais en mesure de constater qu’aucune des promesses faites au
départ n’a été tenue. Il est encore trop tôt pour que l’opinion dans son ensemble
conçoive l’erreur de politique économique qui vient d’être commise ou comprenne la
nécessité d’un retour à une gestion monétaire nationale indépendante. Mais aucune
réforme n’est inscrite dans le marbre (...). Le passage de l’euro au franc fait donc
partie des retournements auxquels il faut réfléchir dès à présent. (...) Le débat n’est
pas clos. Il commence.”
Oui, le débat commence, et il n’est pas près de se terminer, tant que la France
n’aura pas recouvré sa monnaie nationale. Puisse le prix Lyssenko 2002 contribuer
à ouvrir les yeux des Français !
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