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22 mars 2006
Olivier Le Cour Grandmaison,
prix Lyssenko en 2005
pour sa contribution à l’histoire de la colonisation française
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Trophime Denissovitch Lyssenko (1898-1976) est un généticien soviétique. Il s’est fait
connaître par des travaux sur la théorie de la vernalisation montrant le rôle des
températures basses dans la renaissance de certaines plantes. Il en déduit une
conception discutable de la génétique, s’opposant systématiquement et brutalement
à ceux de ses collègues qui critiquent ses travaux : pour lui, il y a une science
prolétarienne fondée sur le matérialisme dialectique, c’est la seule valable, face à la
science bourgeoise liée à l’essor du capitalisme. Appuyé par Staline, il brise la carrière
de ses adversaires et son influence perdure même quand il s’avère qu’il va trop loin
dans les critiques portées à ses collègues. Il ne sera écarté de la direction des
recherches sur l’hérédité qu’en 1965 ; il est le symbole du “scientifiquement correct”,
proche parent du politiquement correct.
L’ouvrage de M. Le Cour Grandmaison, Coloniser. Exterminer (Fayard), sous-titré “sur
la guerre et l’Etat colonial”, analyse pour l’essentiel ce que fut la conquête de l’Algérie
après l’expédition de 1830, conquête qu’il attribue à la volonté de Charles X et du
gouvernement du Prince de Polignac de chercher un dérivatif à leurs difficultés
politiques intérieures. La conquête s’effectue différemment selon les périodes, ce que
M. Le Cour Grandmaison - qui n’est pas historien, mais philosophe et politologue - ne
met pas en avant.
Son livre est divisé en cinq chapitres centrés sur le problème racial, les violences de
la guerre, les violences de la colonisation, enfin sur une étude curieuse intitulée la
“coloniale” contre la “sociale”. Non historien, il se refuse à l’enfermement
chronologique”, comme il le dit lui-même dans son introduction, ce qui l’entraîne à toute
une série d’anachronismes.
M. Le Cour Grandmaison, en étudiant la conquête, met d’abord en avant le problème
racial. Il en oublie l’aspect essentiel, la lutte contre la course barbaresque, qui, par le
rapt de populations chrétiennes revendues comme esclaves, fait la fortune de la
régence d’Alger. Au XVIIe siècle, quand, après une course, il y a trop d’esclaves, on les
rejette à la mer... (Selon B. Bennassar, au milieu du XVIIIe siècle, il a près de 25.000
esclaves chrétiens dans la régence d’Alger.) Il néglige, d’ailleurs, à cet égard, un
élément : à partir de la seconde moitié du XVIIIe siècle, pour éviter le plus possible la
chasse algérienne aux esclaves, les Etats de Méditerranée occidentale, Espagne,
France, Piémont-Sardaigne et Royaume des Deux-Siciles, paient tribut à Alger ; mais
cela ne fait que freiner la course. Quoi que puisse penser M. Le Cour Grandmaison, les
“accusations” de Cyrano de Bergerac, Molière, Furetière, plus tard de Buffon, ne sont
malheureusement pas inexactes. C’est ainsi qu’au lendemain du traité d’Amiens (1802)
le Premier Consul envisage une expédition franco-britannique contre les Barbaresques.
Il précise ainsi sa pensée
:
“L’insolence des puissances barbaresques a excité le courroux de l’Angleterre, en
même temps que celui de la France. Une escadre partie de Toulon et une autre
d’Angleterre vont d’abord humilier, en attendant mieux, le dey d’Alger et ses féroces
satellites. Mais c’est surtout à la France qu’il appartient de les régenter : qu’elle
apprenne à ces barbares... qu’il est des droits sacrés qu’ils doivent respecter...”
Bonaparte ajoute : “Tout le peuple libre et fier qui habite les montagnes de l’Atlas (les
Berbères) attend avec impatience qu’on les délivre du joug des Maures. Les juifs et les
étrangers nombreux qui habitent les cités attendent de même de secouer le joug.”
De 1830 à 1835, la Monarchie de Juillet se contente d’occuper quelques ports, outre
Alger, Oran, Bougie et Bône. Les émirs qui contrôlent l’arrière-pays acceptent mal cette
présence française ; habitués à une large autonomie du temps de la régence turque,
ils craignent une administration plus stricte. De 1835 à 1840, on cherche surtout à
négocier avec eux, quitte à élargir la zone française (prise de Constantine en 1837). Ce
sera le traité de la Tafna signé avec Abd El-Kader cette même année. Celui-ci est alors
en train de constituer un embryon d’Etat algérien indépendant de Constantinople. Mais
un conflit s’engage très vite, en raison des ambitions opposées de la France et d’Abd
El-Kader.
A juste titre, M. Le Cour Grandmaison souligne combien cette guerre, qui s’engage
et va durer dix ans, a été terrible. M. Le Cour Grandmaison accuse l’armée d’utiliser
des méthodes barbares ; c’est une guerre de conquête, mais ce n’est pas une guerre
traditionnelle opposant face à face deux armées sur le champ de bataille. L’auteur nous
présente à l’envi les exactions françaises : elles sont incontestables et les discours de
Lamartine devant la Chambre des députés (que l’auteur ne cesse d’appeler Assemblée
nationale !) sont malheureusement d’une clarté limpide. Mais il y a aussi les exactions
des indigènes, dont il n’est jamais parlé, et qui expliquent, sans les excuser, le
comportement de l’armée française. Il suffit de penser au sort des victimes arabes de
Melouza en 1955, aux horreurs algéro-algériennes depuis 1991. La conquête de
l’Algérie, c’est une guerre de partisans
. Or, où qu’elles se déroulent, les guerres des
partisans sont des guerres cruelles.
De plus, c’est, comme le répète Benjamin Stora, une guerre sainte, ce qui explique
la barbarie arabe et la férocité des représailles. Guerre sainte, cela n’apparaît pas à
notre auteur, qui préfère parler de guerre raciale. Conflit racial, dit M. Le Cour
Grandmaison ; il s’appuie sur toute une série de témoignages d’époque où transpire
un racisme incontestable : “L’Arabe, une bête féroce” ; c’est un “mauvais nègre”, dit un
général de Lacretelle ! Soit, mais qui donc écrit, après la victoire de Bugeaud à l’Isly,
en 1847, qu’il faut “forcer les beys de Tunis et de Tripoli, ainsi que l’empereur du Maroc,
à s’engager sur le chemin de la civilisation” ? Et le même auteur ajoute : “Nous ne
devons pas oublier que ces... Bédouins sont un peuple de voleurs dont les principaux
moyens d’existence consistaient à faire des incursions chez les uns et les autres...
prenant ce qu’ils trouvaient, massacrant tous ceux qui résistaient et vendant le reste
des prisonniers comme esclaves.” Eh bien ! c’est un certain Friedrich Engels (ds. The
Northern Star du 22 janvier 1848). Un peu plus tard, le même Engels soulignera que
les Arabes “ont conservé des habitudes de cruauté” et conclut : “Sur le plan moral, ils
se situent très bas.” Notons que, face aux Arabes, Engels fait l’éloge des Kabyles
, qui
sont “supérieurs au Arabes”
. Marx, en 1882, décrira en termes peu amènes les noirs
et les Maures.
Pour Marx, comme pour Engels, “les massacres coloniaux sont assez secondaires,
car ils mettent en pièces des formes politiques figées et mortes”. Pour les deux
fondateurs du marxisme, l’Arabe n’apparaît ni opprimé, ni persécuté. Dès lors, on
comprend que Tocqueville, député dès 1840, soutienne à fond la conquête de l’Algérie
et les méthodes employées par l’armée.
Mais, explication du racisme français aux dires de M. Le Cour Grandmaison, l’Arabe
est paresseux. C’est ce que pense, à la fin du XIXe siècle, l’intelligentsia française.
Témoin Guy de Maupassant : “Le sillon arabe n’est point ce beau sillon... du laboureur
européen, mais une sorte de feston qui se promène capricieusement. Jamais ce
nonchalant cultivateur ne s’abaisse pour arracher une plante parasite.” C’est ce que,
quarante ans auparavant, écrivait Tocqueville : “Je suis, en général, ennemi des
mesures violentes... aussi inefficaces qu’injustes. Mais, ici, il faut bien reconnaître qu’on
ne peut arriver à tirer parti du sol qui environne Alger qu’à l’aide d’une série de mesures
semblables.” Dès lors, il faut frapper “les tribus de la Mitidja qui se sont révoltées contre
la France... puis s’en prendre aux “Maures” et aux “Arabes” des campagnes.”
De ce fait, la Mitidja deviendra “une sorte de modèle agricole, avec un système
cohérent de drainage, en assainissant les marécages, en établissant autour de gros
villages un système agricole intensif”. Le Grand Larousse Encyclopédique souligne à
la fin de son article que la Mitidja a été profondément transformée [avec] la création de
centres d’autogestion.
L’accusation de paresse et d’incompétence choque terriblement M. Le Cour
Grandmaison. Mais, à la lecture des statistiques des Nations-Unies regroupées par A.
Maddison dans ses tableaux de L’économie mondiale (OCDE, 2001
), on peut se
poser des questions en étudiant le PIB par habitant dans les régions peuplées
d’Arabes, comparées à l’Etat d’Israël.
Le PIB par habitant des Etats arabes et d’Israël
|
|
Algérie
|
Tunisie
|
Egypte
|
Syrie
|
Cis- jordanie
|
Irak
|
Israël
|
1950
|
1.365
|
1.100
|
720
|
2.400
|
950
|
1.300
|
2.800
|
1955
|
1.450
|
1.170
|
700
|
3.040
|
1.100
|
2.300
|
3.700
|
1960
|
2.100
|
1.340
|
780
|
3.020
|
1.400
|
2.700
|
4.650
|
1965
|
1.870
|
1.650
|
960
|
3.500
|
1.650
|
3.300
|
6.280
|
1970
|
2.250
|
1.980
|
990
|
3.550
|
2.000
|
3.500
|
8.100
|
1975
|
2.500
|
2.570
|
1.100
|
5.570
|
2.400
|
4.300
|
10.150
|
1980
|
3.150
|
3.000
|
1.600
|
6.500
|
2.900
|
6.380
|
11.000
|
1985
|
3.400
|
3.000
|
1.970
|
6.300
|
3.500
|
3.400
|
11.600
|
1990
|
2.910
|
3.400
|
2.000
|
5.600
|
4.200
|
2.500
|
13.000
|
1995
|
2.600
|
3.700
|
1.940
|
5.800
|
5.200
|
-
|
14.700
|
2000
|
2.900
|
4.200
|
2.200
|
5.900
|
5.600
|
-
|
15.300
|
On peut immédiatement constater les médiocres performances des Etats arabes, à
l’exception de la Tunisie : en cinquante ans, l’indice de croissance de son PIB est de
380 (indice 100 en 1950), et de la Cisjordanie, où l’indice atteint 580, mais la
croissance est largement liée à celle de l’Etat d’Israël (indice 548), alors que, pour
l’Egypte, l’indice est de 305, qu’il est de 265 pour la Syrie et 212 pour l’Algérie.
Paresse, fatalisme, inadaptation à l’économie moderne. A cet égard, le cas de l’Iran est
significatif. De 1950 à 1975, le PIB par habitant croît de 1.720 dollars à 6.670 (indice
387), mais, en 2000, il est seulement à 4.270 (indice 248). Malgré sa richesse
pétrolière, l’Iran, sous le poids de l’administration des ayatollahs, a vu son niveau de
vie baisser d’un tiers. Cela ne ferait que confirmer les remarques de notre collègue
Couplet (Religions et Développement, Economica, 1998), très sévère face au
catholicisme et à l’islam, dont il considère que leurs conceptions économiques sont un
frein à la croissance : il note que, de 1985 à 1995, “l’aire musulmane n’a connu qu’une
croissance de 9 %, contre 15 à 25 % dans les autres aires religieuses, malgré sa rente
pétrolière”.
Quoi que puisse penser notre lauréat, on comprend que C. Duvernois ait écrit en
1858, dans un livre consacré à l’Algérie : “Les Arabes détiennent encore la presque
totalité du sol algérien et ils en tirent un mauvais parti.” Et il ajoute : “L’administration
aurait dû substituer l’Européen à l’Arabe.” Il aurait été plus humain de promouvoir une
agriculture modernisée à l’indigène ; Duvernois ne le propose pas et nul n’y songera,
même après 1945 : la politique agronomique des juifs des kibboutz de Palestine, puis
de l’Etat d’Israël, aurait pu inciter le gouvernement général à s’engager dans une
grande politique de renouveau agricole : on ne le fera pas, mais M. Le Cour
Grandmaison ne s’intéresse nullement à cet aspect des choses.
“Il est vrai que ces Arabes sont immoraux.” Cela nous vaut un long développement
sur la sexualité des Arabes. Nombre de journalistes, de voyageurs, d’écrivains, de
politiques décrivent méchamment les mœurs des Arabes. On souligne la dépravation
masculine : on souligne que l’Arabe n’est pas voué au travail, mais au plaisir. Ces
auteurs font d’abondantes remarques sur l’homosexualité des Arabes et la place de la
pédophilie : on exagère peut-être, mais M. Le Cour Grandmaison semble oublier qu’à
la suite de Gide nombre de jeunes intellectuels iront en Algérie visiter les petits Arabes
! Maupassant souligne cette immoralité dans Au soleil, puis dans Bel ami. Pour lui,
l’Algérie c’est Gomorrhe, et cette amoralité empêche l’Arabe de progresser. Remarque
de bourgeois colonialiste, peut-être !
Notre
lauréat a l’honnêteté de citer le témoignage
d’un certain A. Girault, qui décrit
une nuit dans une auberge d’Alger, où la saleté et la
promiscuité se confondent. Cette
“sous-humanité ravalée au rang de déchet...
souille une cité livrée à la prostitution,
à
l’alcoolisme, au fanatisme, à l’ignorance... C’est Sodome sur un
tas de fumier.”
Seulement, A. Girault est un anarchiste lié à Louise
Michel, avec qui il a voyagé en
Algérie ; il adhère au PCF et sera membre de la
commission exécutive du Secours
rouge. A cela, s’ajoute une débauche féminine liée
à la polygamie, qui est à l’origine
d’une forte homosexualité féminine. Tout cela est
développé par un ancien maire de
Philippeville, le Dr Ricoux. L’amoralité arabe entraîne,
selon certains auteurs, une
disparition de la population arabe et cela permettra
d’accélérer la colonisation.
Ce mépris de l’indigène va plus loin qu’on ne croit, mais notre lauréat n’y prête pas
attention. Il y a en Algérie, vers 1860, environ 25.000 indigènes de religion israëlite. Le
judaïsme algérien, si l’on en croit L’Encyclopédie du judaïsme, compte d’éminents
talmudistes et a déjà un embryon de bourgeoisie en voie d’assimilation. Or, en 1861,
les trois grands rabbins d’Algérie sont des métropolitains et, sur les dix rabbins
consistoriaux, quatre sont également métropolitains. Bien plus, le tiers des membres
laïcs des consistoires viennent de France.
Sous la IIIe
République, en 1881, la situation est encore plus
défavorable. Dans le
département d’Alger, les deux rabbins sont
métropolitains, ainsi que les grands rabbins
d’Oran et de Constantine et les présidents des consistoires
départementaux. Bien plus,
il y a dans chaque consistoire départemental un
représentant du consistoire central.
Notons, au passage, qu’au consistoire central, en 1860, ne siège
aucun israëlite
algérien et un seul sur dix en 1885. Est-ce du racisme ou
n’est-ce pas lié à ce que la
société algérienne juive manque alors
d’élite formée à l’occidentale ? Or,
- et c’est la
raison du fameux décret Crémieux, sur lequel,
malgré les problèmes qu’il pose, notre
auteur ne s’appesantit pas, sauf pour parler du statut des juifs de
Vichy ! - la
communauté israëlite est-elle aussi en avance sur la
communauté arabe qu’on veut
bien le dire ? Cela reste à démontrer.
En Algérie, ce n’est pas de guerre de races - comme le croit M. Le Cour
Grandmaison - qu’il s’agit, mais de conflit de cultures et de civilisations. D’un côté, une
société qui est une des plus développées du monde occidental (selon Maddison, le PIB
par habitant des Français, entre 1840 et 1890, est le troisième du monde, après celui
des Britanniques et des Américains), et, de l’autre, une région encore très peu
développée. A titre de comparaison, le PIB égyptien par habitant est de 500 dollars en
1913, celui de l’Inde varie entre 500 et 680 dollars
. En 1950, le PIB par habitant de
l’Inde est de 641, celui de l’Algérie est de 1.365 et celui de l’Egypte de 517. Il faut aussi
se rappeler qu’en 1950 - toujours selon Maddison - les territoires sous administration
française ont en Afrique presque tous un PIB par habitant de 1.000 dollars ou supérieur
: font exception la future République centre-africaine, le Niger, le Mali, le Cameroun et
le Togo. Le PIB de Taïwan est alors de 940... Conflit de civilisations, mais surtout conflit
de cultures : d’un côté, la culture occidentale fondée sur le christianisme, de l’autre, la
culture arabe fondée sur l’islam. Cet aspect religieux, qui explique bien des conflits
(rappelons que, pour B. Stora, le conflit de 1840-1847 est une “guerre sainte”), est
quasiment ignoré de l’auteur : il apparaît peu dans ses sources, étant donné la
philosophie positiviste et scientiste qui fonde les modes de pensée de l’intelligentsia
française et des colonisateurs (militaires et civils) du XIXe siècle, dont une large majorité
est liée à la franc-maçonnerie. Cela explique le refus opposé à Mgr Lavigerie, fondateur
des Pères blancs, qui veut évangéliser les populations algériennes, en particulier les
Kabyles, que le monde catholique considère peu islamisés en profondeur. Faire des
Kabyles (un tiers de la population algérienne), dont la société est bien structurée, des
chrétiens apparaît comme très délicat aux organes dirigeants de l’Algérie.
Ce scientisme des administrateurs et des officiers explique aussi leur adhésion au
darwinisme, qui contribue largement à favoriser une vision raciste de la société.
N’oublions pas que sir Francis Galton, cousin et disciple de Darwin, a publié en 1883
un ouvrage intitulé Enquêtes sur les facultés humaines et leur développement. Il est le
père de l’eugénisme ; très proche de lui, le co-inventeur du darwinisme, A.R. Wallace,
développe une vision raciste du développement humain avec son ouvrage La société
pure, traduit en français dès 1872. C’est le temps de la biopolitique, où un G. Le Bon
publie Lois psychologiques de l’évolution des peuples et distingue quatre races, les
primitives (Australiens et Fuégiens), les inférieures (les Nègres) les moyennes (Chinois
et Arabes) et les supérieures (les Indo-Européens). Cette race arabe est une race
inférieure et il n’y a pas de raison de gaspiller de l’argent à l’instruire. La lecture de
L’Almanach national de 1886 est significative : il y a des écoles normales, mais,
visiblement, on n’applique les récentes lois Ferry qu’aux Européens. On n’a pas rendu
l’enseignement primaire obligatoire aux jeunes autochtones, ce qui aurait sans doute
contribué à les désislamiser et on a maintenu des medersas à Alger, Oran et
Constantine. Au surplus, l’enseignement
à Alger, Oran et Constantine est donné dans
les écoles normales par des israëlites.
L’Algérie a été conquise et cette “guerre coloniale” est l’occasion pour notre lauréat
de souligner qu’il s’est agi essentiellement de massacrer, ruiner, terroriser. Le titre de
ce paragraphe rappelle un ordre du jour du général Sherman, lors de la conquête de
la Géorgie (1864-1865), durant la guerre de Sécession : il faut “viser à la destruction
sur une grande échelle des routes, des habitations et des populations... De la sorte, on
brisera la Géorgie.” Ici, il ne s’agit pas de guerre raciale, c’est WASP contre WASP.
Selon Cl. Fohlen, sur les 500 km d’Atlanta à Savannah, il détruit tout dans un rayon de
80 km... C’est en s’attaquant au moral des populations du Sud que les armées
fédérales ont dû de remporter une victoire aussi complète”
.
Si Pélissier, Soult, Saint-Arnaud, Bugeaud font de belles carrières, c’est qu’on est au
XIXe siècle... Seulement, on se rappellera que l’un des meilleurs chars américains de
la Seconde guerre mondiale a été baptisé “Sherman”. Au reste, à Paris, Soult et
Bugeaud ont donné leurs patronymes à de belles avenues... La guerre d’Algérie n’a
rien d’exceptionnel, on retrouvera des élément analogues durant la conquête des Indes
et tout au long de la guerre des Boers qui oppose Britanniques et Boers afrikander ;
c’est à cette occasion que l’on installera les premiers camps de concentration, pour
enfermer les paysans boers rebelles à l’offensive britannique.
De 1890 à 1881, c’est effectivement la plupart du temps les militaires qui gouvernent
en Algérie, mais c’est au grand dam des colons, qui trouvent les militaires trop
favorables aux Arabes, trop accommodants avec eux. On retrouvera cela après 1954 ;
c’est l’armée qui met en place, dès 1955, dans l’Aurès, ces S.A.S. (sections
administratives spécialisées) qui prennent en charge, dans une petite circonscription,
les divers aspects de l’administration : créées d’abord dans l’Aurès, elles se
généralisent et couvrent une bonne partie des régions des Hauts Plateaux, jusque-là
plus ou moins délaissés ; elles comportent des écoles, un poste médical, un petit
service agricole et transforment profondément, entre 1957 et 1959, le visage de
l’Algérie du sud, avant les territoires sahariens. Une SAS est commandée par un officier
qui dispose d’une milice locale et de harkis : le général Faivre souligne, dans ses
travaux sur la politique algérienne entre 1954 et 1962, qu’il y eut sous les armes
infiniment plus de harkis que de “fellaghas”. Rien n’empêchait l’administration civile
d’agir ainsi. Il y avait eu les Bureaux arabes, créés dès 1833, et dont le rôle dans les
premières années, remarquablement étudié par Jacques Fremeaux, fut bénéfique. Ils
furent dissous en 1857, sous la pression des colons. Il est regrettable que les
conséquences de cette décision ne soient guère analysées et que l’auteur se soit
contenté de citer un texte hostile très tardif de Ferhat Abbas, en totale contradiction
avec ses déclarations jusqu’en 1956. Les bureaux arabes seront remplacés par le
service des affaires indigènes, qui disparaîtra en 1945, et plus rien de sérieux ne se
substituera à eux pour aider à la mise en valeur des régions du Sud, au nord du
Sahara.
Il semble que, chez certains dirigeants français, on ait voulu faire de l’Algérie une
colonie de peuplement. C’est une idée sur laquelle notre lauréat s’étend longuement.
Mais, si la population française croît encore assez rapidement jusqu’en 1850, ce n’est
plus le cas à partir de cette date
. De toute manière, la France n’a jamais été un pays
d’émigration. En 1756, les colonies britanniques d’Amérique ont environ 2.150.000
habitants anglo-saxons, alors qu’il n’y a pas 75.000 Français en Nouvelle France. Si,
sous la Monarchie de Juillet et le Second Empire, arrivent en Algérie environ 150.000
colons, en 1911, on compte moins de 800.000 Européens pour 4.768.000 indigènes.
En tout, il y a 5.069.000 habitants, les Européens étant alors 15,6 % de la population
totale. Avec 5 millions d’habitants, l’Algérie, c’est 12,5 % de la population française.
Pour ces 5 millions d’habitants, il y a trois divisions d’infanterie (pour 41 en métropole),
plus 9 régiments de tirailleurs algériens et les régiments étrangers. En tout (sans
compter les compagnies sahariennes), cela ne fait pas 70.000 hommes pour les
207.000 km² de l’Algérie des trois départements. C’est l’équivalent des forces
britanniques aux Indes, en intégrant les troupes “indigènes” des Indes, quatre fois plus
importantes que les forces européennes.
Le grand problème de l’Algérie, c’est son administration. Les Britanniques ont utilisé
systématiquement le principe du self-government, usant le plus souvent possible du
régime de protectorat ; aux Indes, les Etats tributaires représentent 40 % de la
superficie de l’empire et 25 % de la population : la France a répugné à ce système,
contraire aux fondements de l’Etat post-révolutionnaire, jacobin et centralisé. En
Tunisie, le protectorat est, dans une large mesure, une fiction. La situation sera
différente au Maroc, au moins du temps de Lyautey ; car, en 1938, le résident général
Noguès soulignait qu’il y avait dans le royaume plus de facteurs français que de
marocains ! Le Maroc, en 1938, a autant de fonctionnaires français que l’Indian Civil
Service des Britanniques !
Dès lors, comme il faut gérer directement les populations indigènes, on les dote d’un
code de l’indigénat. Il scandalise notre lauréat, qui le voit avec l’œil d’un homme du XXIe
siècle. Il ne scandalise pas grand monde à la fin du XIXe ou dans la première moitié du
XXe siècle. On retrouve des systèmes analogues pour la gestion des Territoires indiens
aux Etats-Unis et dans de nombreux Etats sud-américains. Au reste, le code est très
proche des textes qui régissent le statut des territoires occupés en vertu des
conventions internationales.
Le code de l’indigénat se fonde sur la pratique administrative qu’a connue l’Algérie
depuis 1840. Si la constitution de 1848 fait de l’Algérie une région intégrée dans le
territoire de la République (art. 109) et le sénatus-consulte du 14 juillet 1865 considère
les indigènes comme des Français, reconnaissons que le sénatus-consulte ne sera pas
appliqué avant 1958,date à laquelle le deuxième collège est supprimé.
Pourquoi cette situation ? Cela permet d’expliquer, ce que n’a point fait M. Le Cour
Grandmaison, les raisons de la promulgation du code. Etre citoyen français, c’est
accepter toutes les lois de la nation. C’est ce qu’avait fort bien compris la Convention
nationale, qui, dès le 20 septembre 1792, oblige les israëlites français à franciser leurs
noms et leurs prénoms.
C’est ce qu’a également compris Napoléon Ier, qui convoque un grand sanhédrin pour
obliger les fidèles de la communauté israëlite à renoncer à un certain nombre de
mesures que permettait le Talmud et qui étaient contraires aux lois françaises, en
particulier sur le mariage, le divorce, de manière à “soumettre [les juifs] aux lois civiles...
Ainsi, ils sortiront de cet état où la religion est la seule loi civile, ainsi que cela existe
chez les musulmans”
. De cela, sortiront les décrets sur l’organisation du culte israëlite
de 1808.
Or, les musulmans refusaient de renoncer à leur statut. Cela explique que seuls les
israëlites aient pu être naturalisés (décret Crémieux). On oublie que les musulmans
pouvaient être également naturalisés, à condition de renoncer à leur statut. Ils furent
peu nombreux à profiter de cette situation ; le problème se serait sans doute posé
autrement si on avait imposé l’application des lois Ferry.
Le code de l’indigénat date de juin 1881. Quel est le chef du gouvernement
réactionnaire, auteur de ce texte “monstrueux”, comme le dira le doyen Arthur Girault,
spécialiste mondialement reconnu du droit colonial ? C’est tout simplement Jules Ferry ;
le garde des Sceaux est Théodore Cazot, ancien membre du gouvernement de
Défense nationale, auteur d’un projet de loi tendant à républicaniser la magistrature,
à l’origine des décrets de 1880 contre les jésuites. C’est un républicain de gauche
anticlérical. Le compère de Cazot est Ernest Constans ; c’est lui qui a préparé la loi sur
le nouveau statut de l’Algérie, enlevant son autorité unique sur les trois départements
d’outre-Méditerranée au ministre de l’Intérieur, pour rendre leur autonomie aux divers
services. C’est lui qui, avec Cazot, fait voter la loi portant code de l’indigénat
.
Jules Ferry
avait senti en Algérie, face à ses projets de
réforme de l’enseignement
primaire, (même si la loi sur l’obligation est de 1882) une
double opposition : celle des
colons, très réticents de voir les petits musulmans aller
à l’école et devenir plus à même
de résister à la prégnance des milieux
européens. Mais, surtout, ce qui fait fléchir Ferry,
c’est l’hostilité des oulémas et des religieux de
l’Islam. Le décret Crémieux avait
entraîné, huit ans auparavant, une véritable
révolte dans quelques régions d’Algérie,
en particulier en Kabylie. Ferry, ne voulant pas avoir un
problème de régence au
moment où il engage ses réformes, n’insistera pas. Au
reste, le code est largement
défendu, car il ne faut pas que triomphent “les aspirations
musulmanes et
antimodernes”
. Il est vrai qu’à bien des égards le code est rude, mais, comme le
remarque le juriste L. Rinn, il assure la sécurité, face à des populations parfois
turbulentes ; il est vrai que, de 1890 à 1945, il n’y aura guère de grands mouvements
à caractère insurrectionnel en Algérie. Ce sont des mesures analogues que prendra le
gouvernement algérien après 1991 contre le FIS.
Notons aussi que ce statut imposé à l’indigène algérien ne le conduit pas à rechercher
la naturalisation. Notons encore qu’il n’est pas très différent de celui du fellah face à
l’employé ou au fonctionnaire d’un Etat musulman.
Au reste, ce
qui domine dans la France d’alors, c’est la formule chère
à Augustin
Bernard, professeur à la Sorbonne et membre de l’Institut : “Il
faut se préoccuper des
colons d’abord”, rejoignant Tocqueville, qui estimait, en bon
observateur, qu’il y avait
en Algérie deux sociétés séparées,
et qu’il fallait donc légiférer de manière
différente.
En définitive, selon M. Le Cour Grandmaison, la colonisation en général, celle de
l’Algérie en particulier, se résume en une formule, exterminer et asservir. C’est une
formulation un peu simpliste. Même si ce n’est pas à la mode aujourd’hui, disons-le
clairement, le bilan de la colonisation est, en Algérie, globalement positif.
Certes, il y a eu conquête et la résistance est d’autant plus grande que les populations
que l’on veut conquérir craignent pour l’avenir de leur statut religieux (“C’est une guerre
sainte”, dit Benjamin Stora) et pour leur autonomie, car, sous le régime turc, à condition
de payer le tribut demandé par la régence, ils étaient libres de s’organiser comme bon
leur semblait. Et, depuis des millénaires, la guerre tue, ce que notre lauréat n’a pas
compris.
Pendant une vingtaine d’années après la prise de la smalah, il y aura des actes
d’insoumission, mais une seule vraie rébellion, celle qui fait suite à la promulgation du
décret Crémieux : la population kabyle, qui s’estime aussi avancée que la population
israëlite, se soulève à l’appel du bachagha Mokrani. Il réunit 150.000 hommes autour
de lui, mais il est défait ; les Kabyles se voient confisquer 400.000 ha de terres et
imposer une amende de 20 millions de francs-or. Il est significatif que le nom de
Mokrani soit ignoré par notre lauréat ; en arrière-plan, se pose, en effet, une question :
dans l’intérêt de la colonie, ne valait-il pas mieux soutenir et s’appuyer sur les Kabyles,
plutôt que sur la communauté israëlite ? En tout cas, la répression brutale de la révolte
laissera longtemps des traces en Kabylie.
Une autre erreur grave fut - au nom de l’individualisme égalitariste - le partage des
terres collectives des douars : elle aboutit, non à la constitution de moyennes propriétés
indigènes, mais au rachat par de grands propriétaires des meilleures terres
musulmanes et limite fortement le développement de la petite propriété rurale
européenne.
Mais,
à partir de 1896 - date du rattachement définitif du
gouvernement général au
ministère de l’Intérieur -, l’Algérie
connaît un essor certain : mise en place
d’infrastructures de qualité (routes et voies ferrées),
d’une industrie minière (Ouenza),
d’une agriculture développée. En 1912, l’Algérie
produit 1,5 million de tonnes de
céréales (qui ne sont pas destinées à
l’exportation, à peine 51 millions de francs-or,
4 % du commerce extérieur), 2,5 millions de tonnes en 1938
(davantage exportées),
1,5 millions en 1946, mais près de 3 millions en 1956. En
moyenne, les années 1990-1999 donnent une production de 1,5
million de tonnes de céréales ; et les vignobles,
qui, en 1938, fournissaient 17 millions d’hl, et 18 en 1956, n’en
fournissent plus que
500.000 hl. La politique économique menée par la
France jusqu’en 1940 est cependant
d’une médiocrité rare
, mais l’essor agricole et industriel après 1950 et certain : ce
n’est pas la cause de la révolte de 1954, qui, jusqu’en 1960, ne gêne nullement la
croissance de la production, qui sera accélérée par divers projets tendant à favoriser
l’intégration des populations musulmanes d’Algérie. Le plan Violette visant à favoriser
la naturalisation des élites algériennes (il s’agit d’environ 25.000 personnes) se heurte
à une telle opposition des pieds-noirs que le Parlement issu du Front populaire refuse
de l’examiner.
On aurait pu aussi étudier le rôle que la parti radical et la SFIO jouèrent dans la
création d’un second collège électoral pour les musulmans d’Algérie et les raisons
mises en avant par Guy Mollet et le comité directeur de la SFIO pour empêcher la
nomination de Ferhat Abbas comme gouverneur général, en 1947.
Tout cela souligne combien les points de vue développés par M. Le Cour
Grandmaison sont manichéens. Il met en avant les erreurs de la colonisation, mais ce
juge d’instruction n’instruit qu’à charge. Il est manichéen et manque de perspicacité, car
il juge sans nuance, en homme du XXIe siècle, la société du XIXe. Cela le conduit à faire
de multiples anachronismes.
En définitive, coloniser, c’est exterminer, dit M. Le Cour Grandmaison. C’est
totalement inexact. Les conquêtes ont été sanglantes ; elles ont, en Algérie, c’est vrai,
aux Indes, en Indochine, entraîné des milliers de morts. Mais la conquête faite, la
colonisation est infiniment moins maléfique que ne le dit notre auteur. Au cours du XIXe
siècle, les estimations des Nations Unies chiffrent la population de l’Afrique entre 74 et
100 millions d’habitants, elle est aujourd’hui de 750 millions d’habitants. Curieuse
extermination qui multiplie par dix la population d’un continent presque totalement
colonisé de 1890 à 1950.
Il est vrai que les colonisateurs (français, britanniques et allemands, de 1900 à 1960)
avaient mis en place une médecine de brousse qui sera, ou même est, critiquée avec
virulence, le Dr Schweitzer passant, au mieux pour un démagogue, au pire pour un
vulgaire colonisateur. Notons toutefois que son effigie, aujourd’hui, orne les timbres
d’un certain nombre d’Etats africains, dont la Guinée. Les médecins de brousse surent
lutter contre toute une série de maladies graves, ils ont disparu et l’Afrique
indépendante laisse le sida faire des ravages. Non, la colonisation, ce n’est pas
l’extermination, c’est la mise en valeur, plus ou moins réussie, je l’admets volontiers,
des territoires colonisés ; honnêtement - même s’il y a en Namibie le massacre des
Hereros, au moment de la conquête -, la plus brillante réussite est celle de l’Allemagne
(Togo, Cameroun, Tanzanie, Namibie), la plus médiocre est celle de la France : entre
1890 et 1940, l’AOF construit moins de voies ferrées que le seul Nigéria.
La colonisation, ce n’est pas l’extermination ; par contre, on peut se demander si la
décolonisation n’a pas entraîné, elle, une extermination.
Quel que soit le désir d’indépendance des peuples colonisés il fallait, en effet,
rappeler que politiquement, économiquement et humanitairement, le bilan de la
décolonisation est négatif.
Sur le plan humain, combien ces nouveaux pays ont-ils connu de coups d’Etat, de
guerres civiles, de conflits inter-étatiques ? La partition entre l’Inde, le Pakistan et le
Bangladesh a entraîné plusieurs centaines de milliers de morts, environ douze fois plus
que de victimes de la colonisation britannique entre 1763 et 1947. Au Sri Lanka, le
conflit avec les Tamouls dure depuis près de vingt ans. Le Cambodge indépendant a
perdu, du fait des Khmers rouges, près de la moitié de sa population. En Afrique, en
dehors de l’Union sud-africaine, du Sénégal, du Maroc et de la Tunisie, les conflits ont
été innombrables, les pertes humaines dépassent les cinq à six millions de personnes.
Pensez au Rwanda.
Instabilité politique : en effet, à côté des multiples coups d’Etats, qui causent chaque
fois des milliers de victimes, il y a eu les terribles guerres civiles au Zaïre, en Angola,
au Mozambique, généralement soutenues de l’extérieur. A cela, s’ajoute le drame au
Darfour, les conflits ethniques et les crises économiques, aggravées par des famines
survenant de manière infiniment plus intense, ces dernières décennies. Sans doute, la
sécheresse s’est aggravée, mais il ne faut pas oublier que, après quarante ans
d’indépendance, les techniques agricoles n’ont pas évolué, dans la plupart de ces pays.
Bien plus, au Zimbabwé, mais aussi dans quelques autres Etats sud-sahariens, en
expropriant les domaines appartenant aux colons occidentaux, on a contribué à une
chute dramatique de la production agricole, les fermiers autochtones s’avérant
incapables de pratiquer une agriculture moderne aux rendements équivalents à ceux
de leurs prédécesseurs. Dès lors, les famines et leurs victimes sont de plus en plus
nombreuses.
L’instabilité politique entraîne des conséquences souvent dramatiques. Le pouvoir
devient centre de corruption. Il y a d’abord la volonté personnelle d’enrichissement des
divers responsables, depuis le chef d’Etat et les membres de son entourage, jusqu’à
l’ensemble des dirigeants locaux des diverses ethnies qui soutiennent le gouvernement.
Cette
situation est, dans une large mesure, il est vrai, la
conséquence de la
colonisation. Le congrès et le traité de Berlin de 1885
ont délimité les frontières à coup
de règles et de crayon sur une carte où les “blancs”
signifiaient les régions inconnues.
Dès lors, la plupart de ces Etats ont des frontières
totalement artificielles.
Naturellement, on n’a pas tenu compte des territoires de telle ou telle
ethnie.
Les éditions de la Découverte, quand elles faisaient convenablement leur travail,
publiaient dans L’Etat du Monde de ces années 1980 les cartes de chaque pays du
monde en faisant figurer les diverses ethnies constituant cet Etat. En quelques instants,
celui qui a quelque idée des traditions africaines se rendait compte que coexistaient,
au Zaïre, en Angola ou au Mozambique, cinq grandes ethnies : les guerres civiles qui
ont ensanglanté ces régions avaient, à côté de causes idéologiques et politiques, de
simples raisons ethniques. En Guinée, il y a quatre ethnies différentes, dont les
Malinkés (que l’on retrouve à l’ouest du Mali, autour de Bamako), les Susus et les
Peuls. Ceux-ci et les Malinkés, éleveurs, sont en perpétuelle bisbille avec les Susus,
plutôt cultivateurs. Or, le pouvoir central est confisqué par les Susus, qui font sentir leur
poids aux autres groupes. Il en est de même en Côte d’Ivoire, où les Baoulés au sud,
chrétiens, sont aujourd’hui en conflit avec les peuples du nord, musulmans. On retrouve
une situation analogue au Nigeria. Elle est pire dans l’ancien Zaïre.
Du temps où le pouvoir était celui du colonisateur, il dirigeait seul, et
vraisemblablement autoritairement, mais en ayant pour seul but l’amélioration des
conditions d’existence de ses administrés. Quand il y avait une école ou un centre
médical, c’était gratuit et l’on n’avait pas besoin de graisser la patte de l’instituteur ou
du médecin.
Au plan économique, la dégradation de la situation est analogue. En 1950, le PIB par
habitant était analogue (autour de 1.000 dollars) à Madagascar, en Côte d’Ivoire, en
Thaïlande, à Taïwan, en Corée du Sud. En 2004, selon l’ONU, les PIB par habitant
sont, respectivement, de 800 dollars à Madagascar, de 1.400 dollars en Côte d’Ivoire,
de 7.450 en Thaïlande, de 20.000 à Taïwan et de 18.000 en Corée du sud ! Les
Philippines, colonie des Etats-Unis en 1939, étaient le plus riche Etat du sud-est
asiatique, avec 640 dollars ; ce n’est plus le cas.
Au reste, il suffit de comparer la situation en Haïti et dans les Antilles françaises. Des
gouvernements, sûrement autoritaires, ont permis au XIXe et au cours du XXe siècle,
un certain décollage de la Guadeloupe et de la Martinique. Leur PIB par habitant a
presque triplé de 1950 à 2000, passant de 1.900 à 6.000 dollars ; celui de Haïti a
plongé de 1.000 à 800 dollars. En 1790, ce qui va devenir Haïti est la plus riche des
Caraïbes et Maddison estime le PIB de cette région entre 750 et 800 dollars. En
d’autres termes, Haïti a aujourd’hui un PIB proche de ce qu’elle connaissait au début
du XIXe siècle. C’est un élément que l’on semble totalement négliger quand on parle
de Haïti. Le cas de l’Algérie depuis 1962 est presque analogue.
En définitive, sacrifiant aux nécessités de l’historiquement et du politiquement correct,
M. Le Cour Grandmaison nous offre un livre manichéen et empli d’anachronismes, qui
peut conduire nombre de lecteurs à penser que la France, durant la période qu’il
analyse, a été une marâtre abominable. La politique algérienne de la France, au XIXe
siècle et au XXe siècle, a buté sur une fausse vision de la société, développée sous
l’influence d’une certaine intelligentsia largement positiviste, de Tocqueville à
Maupassant, en passant par Flaubert et Zola, par des hommes politiques de gauche,
généralement francs-maçons. En effet, notre auteur semble oublier que, de 1879 à
1919, de 1924 à 1940, sauf entre 1928 et 1932, le pouvoir est à gauche. Ce sont les
hommes politiques de cette tendance qui ont soutenu cette politique coloniale que
l’auteur qualifie - à tort - d’exterminatrice, et d’asservissement, fondée sur une vision
raciste des sociétés de leur temps.
A tous ces titres, M. Olivier Le Cour Grandmaison mérite incontestablement le prix
Lyssenko.
François-Georges Dreyfus
professeur émérite d’histoire contemporaine
à la Sorbonne (Paris IV)
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