En 1945, quand
on a mis en place la sécurité sociale, on a
réalisé un recul technologique d'un siècle
et un recul éthique de quatorze siècles. Un
recul technologique d'un siècle, parce qu'on a fait
disparaître, pour couvrir le risque maladie et le risque
vieillesse, une technique extraordinaire, qui est celle de
l'assurance, pour la remplacer par une technique primaire,
qui est celle de la redistribution. C'est exactement comme
si, dans une économie forestière qui vivait
de l'abattage des arbres, on avait découvert il y a
un siècle le moteur à pistons et les tracteurs
pour abattre ces arbres, pour les tirer, et qu'on avait dit
en 1945 : "Il est tout à fait inadmissible qu'on
gagne de l'argent à tirer des arbres, alors que toute
l'économie vit de cela ; nous allons faire beaucoup
mieux en France, nous allons casser tous ces moteurs, tous
ces tracteurs, et tout le monde, solidaire, va tirer ensemble,
les riches et les pauvres, les forts et les faibles, les bien
portants et les malades". Résultat : en se privant
de cette technique, qui est celle de l'assurance, il y a une
dépense d'énergie considérable et il
faut aujourd'hui des prélèvements sociaux qui
sont ce que nous connaissons pour arriver au résultat
que nous avons.
C'est un recul éthique de quatorze siècles
où l'on revient à l'époque des Mérovingiens,
où on ne fait plus la différence entre la
poche des citoyens et la poche publique. Les préoccupations
de protection sociale, qui sont profondément individuelles,
ont été transférées sur le marché
politique chaque année. Comment marche ce mécanisme
du marché politique, aussi bien pour la maladie que
pour la vieillesse ?
La maladie. La sécurité sociale
fonctionne un peu comme les républiques bananières,
avec les caisses de péréquations. Dans les
républiques bananières, une caisse achète
la protection du corps social pour une valeur de 100 et
la redistribue pour une valeur de 15, en finançant
la différence par des prélèvements
sur l'ensemble de la collectivité ou par des dettes.
La sécurité sociale en France, en matière
de maladie, fonctionne comme une caisse de péréquation
qui, chaque année, achète pour 402 milliards
de francs la production de l'industrie pharmaceutique, la
production des médecins et la production hospitalière,
et la revend à des consommateurs de santé
pour environ 65 milliards de francs. Entre les deux, il
y a le "déficit" (en réalité,
la sécurité sociale n'est jamais en déficit)
de 340 milliards de francs, qui doit être financé
d'une manière ou d'une autre. La caisse de péréquation,
chaque année, a un problème de déficit,
car elle achète quelque chose plus cher qu'elle ne
le revend. Elle va essayer d'abord de vendre plus cher ce
qu'elle vend, et va pour cela obliger les consommateurs
de santé à payer un ticket modérateur
sur le médicament, à payer un forfait hospitalier
; elle va laisser se creuser un décalage entre le
prix des honoraires des médecins et le prix du remboursement,
de façon à limiter la demande de santé
; la machine a donc pour objectif premier de limiter la
demande de santé et l'on aboutit à ce résultat
extraordinaire que les politiciens vous présentent
comme un résultat magnifique la réduction
des dépenses de santé. Or, tout système
économique est fait pour créer l'abondance
; c'est une bonne chose que les Français dépensent
pour leur santé et utilisent des médecins
; que les équipements hospitaliers soient nombreux,
que les gens vivent vieux. Or, l'on entend dire tous les
jours: "il y a trop de médecins, on consomme
trop de soins médicaux, il y a trop d'équipements
hospitaliers, il faut les rentabiliser". Le drame est
que les Français vivent de plus en plus vieux et
par là coûtent de plus en plus cher pour leurs
maladies...
Ainsi la caisse de péréquation
a-t-elle comme premier objectif de diminuer chaque année
la demande de santé. Mais, comme nous sommes dans
un régime dit libéral, elle a peu de moyens
d'action sur la demande. Ainsi, rien n'empêche ma
femme d'aller voir tous les jours son médecin parce
qu'elle a mal aux reins ; là elle rencontre une amie
qui lui conseille d'aller voir un homéopathe qui
se trouve au bout de la rue ; et ainsi de suite. Sa demande
de santé se satisfait d'autant mieux qu'elle ne paye
que 15 % environ de ce que devraient lui coûter ses
dépenses. Donc, la caisse commence par réduire
les dépenses, mais a peu de maîtrise sur la
consommation. Ainsi la caisse de péréquation
va-t-elle limiter le volume de l'offre et ensuite le prix
de celle-ci. Limiter le volume de l'offre veut dire que,
pour le médicament, on va retarder au maximum la
mise sur le marché de nouveaux produits, que l'on
va interdire la publicité pour les médicaments,
que l'on va maintenir un système de distribution
archaïque, de façon à limiter l'offre.
On va limiter le prix du médicament et arriver à
un prix qui est, en France, 30 à 40 % plus bas que
la moyenne des prix internationaux, quitte à asphyxier
complètement, à terme, l'offre du médicament.
On va limiter l'offre des médecins, et on va mettre
en place, avec l'appui des corporations, des "numerus
clausus". On va essayer de limiter le prix des honoraires.
On va, en matière hospitalière, limiter les
équipements hospitaliers pour limiter l'offre de
scanners, de lithotriteurs mobiles, et de cliniques. Donc,
l'objectif est de limiter l'offre et, par là-même,
de créer la pénurie.
Mais, quels que soient les résultats
de la caisse de péréquation, il restera toujours
un trou. Elle est là pour cela. Un autre problème
se pose : comment financer ce trou ? Il y a plusieurs manières.
On va faire payer les salariés avec ce que l'on appelle
des cotisations salariales ; les entreprises, avec ce que
l'on appelle les cotisations patronales ; le contribuable,
par l'impôt ; et le contribuable de demain par l'endettement.
La méthode est choisie en fonction des règles
du marché politique et des résistances des
catégories données. Depuis 1945 jusqu'à
il y a deux ou trois ans, cela a marché sans problème,
parce que l'inflation permettait d'augmenter régulièrement
les cotisations dîtes salariales, en augmentant le
mois suivant les salaires nominaux. On pouvait augmenter
les salaires nominaux et les charges patronales, parce qu'on
était dans une économie protégée
et que les entreprises pouvaient augmenter leurs prix. On
pouvait augmenter l'impôt sur le revenu, dans la mesure
où les revenus nominaux augmentaient. Aujourd'hui
où l'économie française est entrée
dans un processus d'internationalisation, dans un monde
où l'inflation est maîtrisée, cela ne
marche plus. On ne peut plus augmenter les cotisations salariales,
parce que les salariés ne le veulent ni ne l'acceptent,
parce qu'il n'y aura pas d'augmentation de leur salaire
à la fin du mois ou de l'année. On ne peut
pas augmenter les cotisations patronales, parce que les
entreprises, soumises à la compétition internationale,
ne pourront pas les répercuter sur leurs prix. Enfin,
on ne peut pas jouer sur l'inflation en général,
puisque l'économie française est entrée
dans un cycle de stabilisation de ses prix. Pour faire marcher
la machine, il n'y a plus qu'une solution, c'est de trouver
des prélèvements indolores, chers aux politiciens,
et c'est le prélèvement général
sur l'ensemble des revenus, parce qu'en prenant un peu à
chacun, cela ne fait pas mal, cela ne se voit pas. Dans
la mesure où le corps social réagit et ne
se laisse pas faire, aussi bien du côté des
producteurs de santé que de ceux qui payent, le système
ne peut aboutir qu'à une pénurie généralisée
et à l'administration de cette pénurie ; nous
sommes entrés aujourd'hui dans cet engrenage qui
fait que l'on considère comme un progrès le
fait de maîtriser les dépenses de santé.
Elles n'ont pas à être maîtrisées,
mais rendues à la responsabilité de chacun.
Qu'en est-il de la vieillesse ? La retraite
est un concept réglementaire, dans la mesure où
les hommes de l'État ont décidé, d'une
manière arbitraire, que nous n'avions pas le droit
de travailler jusqu'à l'âge de 16 ans et qu'au
delà de 60 ans, nous n'avions pas le droit de travailler
non plus. Pour que nous puissions vivre à moins de
16 ans et à plus de 60 ans, on va prélever
sur les actifs pour redistribuer les allocations familiales,
avant, et les retraites, après.
Aussi bien notre couverture du risque maladie
que notre couverture du risque vieillesse sont actuellement
prises en charge par la caisse de péréquation
et les décisions prises en fonction des critères
du marché politique. Or, le risque maladie comme
le risque vieillesse sont des risques comme les autres.
Il n'y a aucune différence, et, comme tout risque,
il doit être pris en charge par les mécanismes
soit d'assurance, soit d'épargne. La seule possibilité
de faire évoluer le système et de le sortir
du marché politique pour le réintroduire dans
le marché individuel, c'est de permettre à
chaque salarié de savoir ce qu'il gagne. Tant que
les "smicards" croieront qu'ils gagnent 4 700
F par mois et qu'on leur prélève 800 F par
mois pour leur sécurité sociale, cela ne bougera
pas. En revanche, le jour où tous les "smicards"
recevront tous les mois un chèque de 6 700 F, et
où on leur prélèvera aussitôt
2 800 F pour la sécurité sociale, les choses
pourront changer, parce que, autorisées ou non, les
compagnies d'assurances, et en particulier les compagnies
étrangères dans le cadre du grand marché
unique de 1993, viendront dire : "Moi, compagnie d'assurance,
pour couvrir le même risque que le risque sécurité
sociale, je vous propose une prime de 400 F au lieu de 954
F." La première étape de toute évolution
du système, de façon à rendre à
chacun la liberté de disposer de ce qui est le fruit
de son travail et de son épargne, qui est son revenu,
c'est la feuille de paye vérité. C'est la
clé de tout.
Ce que nous gagnons est à nous. Il n'y
a de droits que des droits individuels et l'argent gagné
par le travail et par l'épargne appartient à
celui qui a travaillé et à celui qui a épargné.
C'est à lui, et c'est sa vocation d'homme libre,
de décider ce qu'il fait du fruit de son travail
et de son épargne.
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