Le roman du XIXe
siècle a rendu familière la figure du petit
rentier, mais les évolutions survenues depuis 1914
ont fait oublier l'importance économique et sociale
de cette large catégorie de Français, qui, en
constituant, au sens le plus vrai du terme, une société
de capitalisme populaire, ont contribué à la
stabilité et à la prospérité étonnante
dont notre pays a joui pendant un siècle. Il convient
de se pencher sur les causes qui ont contribué à
la naissance et à l'essor de cette institution originale
dont il est également utile de relever les particularités,
qui contribuent à la différencier des systèmes
de retraites contemporains.
Les conditions économiques et démographiques
qui prévalaient avant la seconde guerre mondiale
(statistiquement, peu d'ouvriers atteignaient l'âge
de la retraite) ont eu pour effet de pousser les classes
moyennes à se constituer volontairement une épargne
leur permettant de vivre de leurs revenus pendant une partie
de leur vie.
Au contraire, les systèmes de retraite
en vigueur se fondent sur le postulat de l'interventionnisme
d'État. Dans le but de créer un régime
de retraite s'appliquant à l'ensemble de la population,
la puissance publique a mis en place un système intermédiaire,
dans lequel les individus détiennent sur la collectivité
des créances dont la nature, et même la solidité,
sont sujettes à caution. Les "droits acquis"
par les cotisants à des régimes de retraite
par répartition sont en fait soumis à de nombreuses
contraintes et peuvent à peine être considérés
comme un élément de patrimoine. En premier
lieu, le régime juridique des droits à retraite
ne permet pas de les assimiler à des créances.
Ils ne sont en effet ni matérialisés, ni transmissibles,
ce qui a pour effet d'en interdire pratiquement tout usage
dans les opérations financières de diverses
natures. Ils peuvent, tout au plus, être considérés
comme une espérance de revenu futur, ce qui leur
confère le rôle de garantie à l'occasion
d'un contrat de prêt, mais il ne saurait être
question, par exemple, de les céder ou de les nantir
au profit de tiers. Il en va, bien évidemment, tout
à fait autrement en ce qui concerne tant les valeurs
mobilières que les contrats de rente en cours de
constitution, qui peuvent être - selon des règles
stipulées - rachetés ou transférés
et sur la base desquels des prêts sont accordés.
Les pouvoirs publics ont tiré la conclusion
logique de cette nature juridique particulière en
évitant toute inscription des droits à la
retraite comme dettes, tant de l'État, au titre des
régimes dont il assume la charge, que des organismes
sociaux (Caisse d'assurance vieillesse et régimes
de retraite complémentaires). Aucune évaluation
de cet endettement latent n'a été effectuée,
en raison sans doute du caractère provocateur des
chiffres qui apparaîtraient, sans oublier qu'il est
difficile d'imaginer quels actifs pourraient figurer en
contrepartie. Par ailleurs, ces droits acquis au sein des
régimes fonctionnant en répartition n'ont
pas été retenus dans l'assiette patrimoniale
du défunt impôt sur les grandes fortunes, alors
que les provisions mathématiques des contrats d'assurance
vie y figuraient bien.
En second lieu, la valeur des droits de retraite
est fixée de manière unilatérale par
l'État, soit à travers la loi, pour les régimes
directement administrés par lui, soit au moyen de
la détermination actuelle de la valeur des points
de retraite. L'absence évidente de concurrence a
ainsi pour résultat de soumettre les adhérents
(cotisants et retraités) à une forme particulièrement
autoritaire d'épargne forcée, puisque tant
les versements effectués que le "rendement"
des sommes placées ne peuvent faire l'objet d'aucune
négociation. Par ailleurs, les conditions financières
de cette épargne forcée sont essentiellement
déterminées à partir de considérations
non économiques : évolution démographique
des régimes, mais aussi impact des négociations
sociales ou choix politiques délibérés.
La baisse probable de rendement des régimes
de répartition au début du siècle prochain
aurait pour effet, dans un système libre, de provoquer
rapidement la mort du régime, puisque personne n'accepterait
de cotiser volontairement pour obtenir, dans le futur, un
revenu décroissant. La gestion administrative ou
quasi administrative a ainsi pour effet d'assurer la survie
d'un système qui risque de fabriquer les pauvres
de demain. Sans condamner a priori une telle attitude, il
convient de regretter l'existence de tabous qui interdisent
une réflexion sur d'autres solutions, dont il sera
question plus loin.
*
* *
Il va de soi que la mise en place du système
actuel, qui a eu lieu, pour l'essentiel, au lendemain de
la seconde guerre mondiale, répondait à plusieurs
motivations, dont certaines étaient des plus honorables.
Au premier rang de celles-ci, figurait le désir de
servir immédiatement des retraites à des personnes
n'ayant jamais cotisé. Seul le système de
répartition permettait d'octroyer une telle largesse
renvoyant, ce qui est fort confortable pour un pouvoir politique
normalement constitué, le financement à un
avenir non caractérisé.
En fait, grâce à la conjonction
d'une activité économique très soutenue
et d'une démographie beaucoup plus favorable que
prévue, la facture à payer a été
repoussée dans le temps jusqu'aux années 1980.
Entre temps, il a même été possible
de satisfaire la démagogie naturelle des gouvernants
en assurant aux retraites une croissance supérieure
à ce qu'aurait permis une analyse rigoureuse de l'équilibre
à long terme. Depuis quelques années, dans
une conjoncture plus difficile, s'est produite une prise
de conscience progressive de la véritable "bombe
à retardement" que les gestionnaires des régimes
de 1950 à 1975 ont préparée pour leurs
successeurs. Mais, sans nier les erreurs passées,
l'ensemble des parties intéressées (partenaires
sociaux, hommes politiques, "sages"...) exprime
unanimement l'avis que le système doit être
préservé et insiste sur le fait que, quelque
inquiétantes que soient ces perspectives, il est
matériellement et politiquement impossible d'en sortir.
On exclut évidemment l'hypothèse sacrilège
selon laquelle une génération en viendrait
un jour à ne plus vouloir honorer une obligation
contractée en son nom, des décennies auparavant.
Les autres motivations plus ou moins conscientes
des législateurs sociaux de l'après-guerre
étaient de réaliser, en faisant disparaître
les rentiers, un des objectifs du programme keynésien.
"L'évolution du capitalisme" devait faire
disparaître une catégorie d'individus qui,
en pouvant librement choisir entre les divers emplois de
leur épargne, étaient à même
de priver de moyens financiers l'investisseur privilégié
qu'est l'État. Les effets pervers - mais sont-ils
pervers dans l'optique des économistes keynésiens
? Les sociaux-démocrates sont en faveur d'un cartel
de l'épargne - sont largement apparus depuis 1945.
Le système de retraites est, à quelques modalités
marginales près, fondé sur le principe de
non-transmissibilité aux héritiers, exception
faite des réversions partielles consenties en faveur
du conjoint survivant. En utilisant pour les versements
de cotisations une grande partie de l'épargne potentielle
dont disposeraient autrement les particuliers, le système
supprime le second objectif du rentier traditionnel, qui
était le désir de léguer à ses
enfants un patrimoine.
*
* *
Il convient, en formulant des propositions pour
réformer le système actuel, de dépasser
la polémique de nature presque théologique
qui s'est engagée entre la capitalisation et la répartition.
Le choix même de ces deux mots n'est pas neutre et
il est de nature à induire, selon la sensibilité
de chacun, des réactions presque affectives. En fait,
et par le biais de divers mécanismes techniques sur
lesquels il est inutile de s'étendre, telles que
les participations obligatoires aux bénéfices,
même les régimes de capitalisation les plus
purs font partiellement appel à des éléments
de répartition, dans le but tout à fait louable
de réduire l'aléa financier et notamment l'inflation,
qui sévit de manière irrégulière
dans le temps. Inversement, les actuels régimes en
répartition disposent de réserves financières
encore considérables et utilisent donc, en partie,
la technique de la capitalisation pour faire face à
leurs dépenses.
Cependant, et cette considération est
par elle-même de nature à rendre critiquable
le système actuel, la technique de répartition
utilisée par le présent monopole génère
beaucoup moins d'épargne que la capitalisation, puisque,
pour l'essentiel, les cotisations sont utilisées
pour payer immédiatement des prestations. On constate
a contrario que la puissance de l'économie japonaise,
et dans une moindre mesure de l'économie allemande,
repose sur la formidable capacité d'investissement
contenue dans les institutions privées gérant
les retraites par capitalisation.
Les projets de réforme doivent donc éviter
de trop se concentrer sur des questions techniques, qui
se verraient érigées, par la volonté
plus ou moins sectaire des experts, en points de principe.
Le but est de mieux responsabiliser chaque personne active
pour la gestion de son patrimoine. Il va de soi que cette
reconquête de la liberté passe par une réduction
des prélèvements obligatoires en matière
de retraite ; lorsque ces derniers atteignent, comme c'est
le cas actuellement, quelque 16 % des revenus salariaux,
la possibilité d'épargne supplémentaire
devient, pour les particuliers, très aléatoire.
La tendance naturelle, hors de toute intervention
perverse de l'État, irait dans le sens souhaité.
Dans la mesure où, à cotisations inchangées,
la retraite de type actuel est appelée à représenter
dans l'avenir une proportion sans cesse décroissante
des revenus d'activité, les personnes actives dont
l'information n'est pas scandaleusement insuffisante tendent
tout naturellement à privilégier d'autres
canaux de constitution de la retraite. Dans ces conditions,
se forme, contre cette saine tendance naturelle, la coalition
habituelle des bien-pensants, représentants de l'administration
et des organisations professionnelles, pour qui, accessoirement,
la gestion des organismes de retraite constitue un facteur
traditionnel de pouvoir.
La difficulté de récuser les
positions officielles est paradoxalement accrue par l'analyse
globalement exacte que font leurs partisans des perspectives
d'avenir. Le récent rapport des sages sur la protection
sociale ne nie, en aucune façon, que les régimes
de répartition verront dans un avenir assez proche
leur rendement diminuer de manière sensible. Comme
il est, pour des raisons d'opportunité politique
évidentes, peu indiqué d'évoquer le
relèvement des cotisations, ce rapport ne propose
aucune solution pour pallier la baisse des revenus des retraités.
Il se garde également d'évoquer l'hypothèse
iconoclaste d'une révolte des actifs du début
du prochain siècle contre un système qui leur
apparaîtra comme imposé et dont le poids sera
alors de moins en moins tolérable.
Face aux positions globalement immobilistes
de presque toutes les parties officielles (y compris la
plupart des hommes politiques), il est possible de développer
un projet cohérent d'essence libérale qui
prend en compte les réalités présentes.
Un tel programme s'appuie sur deux types de propositions.
En premier lieu, dans le but de restaurer l'état
d'esprit favorable à l'éclosion d'une catégorie
de nouveaux rentiers, il convient de réduire les
freins qui entravent la constitution, la jouissance et la
transmission de l'épargne privée. Diverses
mesures peuvent y contribuer, parmi lesquelles une forte
augmentation de la déductibilité fiscale des
sommes affectées à l'épargne-retraite.
En ce domaine, un progrès a été réalisé
avec la création, en 1987, du plan d'épargne-retraite,
dont les plafonds et les modalités de fonctionnement
limitent cependant considérablement les possibilités
de développement.
Par ailleurs, une des conditions indispensables
à la réhabilitation du rôle du rentier
est la possibilité pour l'épargnant de se
protéger contre l'inflation, tout en pouvant bénéficier
d'une sécurité pour ses placements. Au cours
des soixante-dix dernières années, les emprunteurs
publics, toujours à la recherche de ressources peu
coûteuses, n'ont rien fait pour permettre un maintien
du pouvoir d'achat de l'épargne, alors que tout était
mis en uvre pour protéger les salariés.
Les dispositions restreignant les possibilités d'indexation
des revenus obligataires devraient donc être supprimées,
ainsi que l'essentiel de la réglementation qui a
abouti à une spoliation généralisée
des propriétaires immobiliers.
ll conviendra aussi de faire sauter les verrous
réglementaires qui contribuent à faire peser
automatiquement des charges sur la collectivité :
fixation obligatoire de l'âge de départ en
retraite, confusion entre aide sociale et prestations de
retraite.
Le second type de réformes est plus
ambitieux et devra être mis en uvre sur une
période sensiblement plus longue. Il s'agit, en effet,
sans provoquer la ruine des retraités et des cotisants
actuels, de permettre à l'ensemble du système
de retraites, hormis l'octroi des minima de ressources financés
par l'impôt, de fonctionner selon le principe de l'épargne
individuelle librement réalisée et gérée
par des organismes privés soumis aux lois de la concurrence,
ce qui n'exclut pas que certains prennent le risque d'utiliser
partiellement la technique de la répartition. Rien
n'interdirait aux caisses actuelles de se placer sur ce
marché en intervenants égaux et non privilégiés.
Il ne faut pas se dissimuler la difficulté
que représente la liquidation des droits actuellement
acquis au sein des régimes de retraite et qu'il conviendrait
d'ailleurs de chiffrer le plus précisément
possible, en tenant compte notamment de la baisse qu'ils
auraient naturellement subie si le système en vigueur
était laissé à lui-même. On ne
peut guère envisager qu'une sortie progressive du
système actuel, échelonnée sur une
cinquantaine d'années, ce qui est la durée
nécessaire pour que disparaissent toutes les personnes
ayant acquis des droits importants.
Seuls les nouveaux actifs seraient tenus à
l'écart du système de cotisation en vigueur,
qui se verrait ainsi soumis à des difficultés
de financement croissantes s'il était livré
à ses propres ressources, les difficultés
maximales devant survenir lorsque, tous les cotisants d'aujourd'hui
ayant atteint l'âge de la retraite, aucune ressource
propre ne subsistera. Sur la base des chiffres actuels,
et en tenant compte de l'évolution démographique,
le besoin de financement pourrait atteindre dans les années
de pointe 12 à 15 % du P.N.B. vers les années
2015. Il ne pourra pas être couvert par des prélèvements
fiscaux, sauf à escompter des conditions économiques
particulièrement favorables, que rien aujourd'hui
ne permet d'envisager. Il convient donc de prévoir,
dès le commencement de la liquidation, la constitution
des énormes ressources à dégager pendant
environ deux décennies. Elles ne peuvent provenir
que de la constitution d'un fonds, alimenté par l'épargne
des nouveaux actifs non soumis aux cotisations obligatoires.
Il y aura bien ainsi maintien, pendant près
de deux générations, d'un lien direct entre
les cotisations des actifs et les revenus des retraités,
mais cette solidarité se traduira pour les premiers
par l'acquisition de créances véritables faisant
partie, au même titre que toute valeur, de leur patrimoine.
La sortie du système actuel de retraites
constitue une nécessité, tant pour renforcer
les richesses économiques du pays que pour promouvoir
une société où régneraient davantage
de libertés. Il convient d'emporter l'adhésion
à ce principe de tous ceux qui souhaitent une évolution
libérale, afin que le dossier soit ouvert, sans que
les bonnes solutions ne soient écartées a
priori pour des raisons dites techniques, c'est-à-dire
pour de mauvaises raisons.
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