Le passage à
la liberté est sans doute plus délicat en matière
de retraite, parce que le mal s'est accumulé depuis
des générations et qu'il faut sortir de l'impasse
à moindre coût, ce qui implique des calculs assez
serrés et des méthodes inventives ; à
l'inverse, dans le domaine de l'assurance-maladie, la liberté
est facile à mettre en uvre : le passage à
la liberté n'est bloqué que par des considérations
purement politiques, car, du point de vue technique, il est
très facile d'imaginer ce que peut être un système
libéral d'assurance-maladie, d'autant plus que ce système
existe dans certains pays. Ce n'est pas faire preuve d'une
imagination débordante que de supposer la santé
régie par la loi du marché et les choix en matière
d'assurance-maladie complètement libres. Cependant,
comme nous sommes dans un pays où la tradition dirigiste
et le service public de la santé sont anciens, il est
bon d'expliquer à nos compatriotes comment les choses
se passeront lorsqu'on en viendra à la liberté
dans le domaine de l'assurance-maladie et, d'une manière
plus générale, de la santé.
Deux préalables cependant. Le premier
est que la concurrence ne peut exister que si l'on donne
la liberté aux consommateurs. Tout commence donc
par une prise de conscience des Français. Il faut
qu'ils se transforment d'assujettis, qu'ils sont aujourd'hui,
en consommateurs, ce qui implique une certaine information.
Le deuxième préalable concerne
les Français qui ne pourraient être consommateurs,
car ils n'auraient pas les moyens de leur consommation,
et un certain nombre de protections sociales doivent être
envisagées. Ceux qui n'ont pas les moyens de se payer
une assurance-maladie doivent recevoir ces moyens dans le
domaine de la solidarité et non de l'assurance. Il
faut nettement distinguer ce qui appartient à l'assurance
et ce qui appartient à la solidarité.
Ces préalables étant réglés,
comment ce marché de la santé pourrait-il
s'organiser et que resterait-il de la sécurité
sociale qui aurait perdu son monopole ?
Quand on dit qu'on va instaurer la liberté
de l'assurance-maladie et de la santé, cela s'entend
bien sûr de la liberté du consommateur, mais
aussi de la liberté des prestataires : au niveau
de l'assurance elle-même, mais aussi des soins et
des actes de santé.
En ce qui concerne les assureurs, il faut imaginer
que le marché soit librement ouvert, c'est la définition
même de la concurrence. La concurrence n'est autre
que la liberté du commerce et de l'industrie, la
liberté d'installation pour tous ceux qui veulent
proposer de nouveaux services. Il n'y a dans ce domaine
aucune restriction à introduire, aucune réserve
à faire, peu importe le statut juridique ou la nationalité
des prestataires d'assurance.
Les problèmes sont un peu plus difficiles,
s'agissant de la concurrence entre les prestataires de soins
eux-mêmes. Tout d'abord, parce qu'il y a une première
difficulté : dans un système de liberté,
le malade gardera-t-il le libre choix complet de son médecin
ou de son hôpital ? C'est ici une question de convention
entre le malade et l'organisme dispensateur de prestations.
Nous aurions vraisemblablement deux types de contrats :
ceux dans lesquels le malade garderait la totalité
de sa liberté, et choisirait son médecin et
son hôpital ; seule cette première solution
est conforme à une conception authentique de ce que
l'on appelle une profession libérale, car la spécificité
d'une profession libérale est d'établir un
contrat de confiance mutuelle entre les deux parties. Rien
ne remplace ce tête-à-tête entre le médecin
et son client et, d'une manière plus générale,
entre celui qui exerce une profession libérale et
son client. Il fut un temps où, dans l'exercice des
professions libérales, on se faisait un honneur de
tenir compte de la fortune du client pour fixer le montant
des honoraires. En matière d'avocat, on donne toujours
en exemple Saint Yves, patron de cette profession, qui avait
pour vocation de défendre la veuve et l'orphelin,
c'est-à-dire les gens qui n'ont pas les moyens. C'est
une façon d'imaginer les relations entre le prestataire
et le client que de revenir à la déontologie
de ce que l'on appelle les professions libérales.
Mais pourquoi aussi ne pas imaginer des contrats,
moyennant une prime évidemment moins importante,
qui font perdre aux médecins et aux clients la liberté
de ce contrat direct ? Ce système existe, ce sont
tous les systèmes d'abonnement, les fameux H.M.O.
ou les réseaux de soins coordonnés, R.S.C..
Qu'il s'agisse des H.M.O. ou des R.S.C., ce sont des formules
qui sont privatives de liberté, puisque le malade
s'abonne à un réseau de soins, sans savoir
nécessairement quel est le prestataire ; mais c'est
une restriction de liberté librement consentie, un
contrat d'un autre type, qui n'est pas au même prix
qu'un contrat laissant le libre choix du médecin.
On connaît les avantages et les défauts de
ce système. Nos amis Américains ou Australiens,
pays dans lesquels ces pratiques sont courantes, font remarquer
qu'on court le risque d'une certaine médecine d'entreprise.
En effet, il semble qu'il y ait une certaine institutionnalisation
de la profession et que l'on fasse un peu de la médecine
à grande échelle. Les Américains ou
les Australiens sont assez souvent réservés
à l'égard de ces expériences. Cependant,
j'estime qu'elles ne sont pas à rejeter et qu'il
faudrait au minimum que ceux qui veulent tenter cette expérience
puissent le faire.
La deuxième difficulté concerne
la liberté d'installation. Quand nous définissons
la concurrence comme la liberté d'installation, en
disant qu'on va laisser les prestataires de soins, qu'ils
soient hospitaliers, médicaux ou paramédicaux,
proposer librement leurs services, on invoque les problèmes
de la démographie médicale. La plupart des
professions médicales et para-médicales sont
soumises, aujourd'hui, directement ou indirectement, à
un numerus clausus. La profession se ferme, en vertu des
exigences de démographie. Je m'oppose fermement à
cette idée de la démographie médicale,
parce que le nombre des gens qui peuvent proposer leurs
produits sur un marché ne peut être indiqué
que par le marché lui-même ; or, le marché
de la santé n'a jamais fonctionné, alors comment
savoir si demain il y aura trop de médecins ou pas
assez ? Pour moi, il y a le nombre de médecins que
le marché indique. Est-ce que cela sera 1 médecin
pour 50 habitants ou 1 pour 5.000 ? On ne le sait pas, car
on ne peut connaître à l'avance les résultats
sur lesquels le marché va déboucher. Prenons
un exemple : avant que la déréglementation
des transports aériens n'intervienne aux États-Unis,
il y avait un très grand nombre d'experts qui, eux
aussi, parlaient de démographie. Ici, la démographie,
c'était le nombre de compagnies aériennes,
le nombre de sièges à offrir, la capacité
des avions... Tous les experts qui avaient pronostiqué
ce qui allait se passer une fois que le marché serait
rendu à la liberté se sont trompés,
ils ont conclu à la concentration et à la
nécessité d'avoir de gros porteurs. Cela a
été l'éclatement, la création
d'un très grand nombre de compagnies, et le marché
a évolué dans un sens que personne n'avait
prévu. Il est d'ailleurs en train d'évoluer
à nouveau, il se reconcentre, mais cette respiration
du marché, il n'y a que le marché lui-même
qui puisse la sentir, et on empêche la respiration
si on impose un chiffre a priori.
Je ne crois pas que la santé soit un
marché d'excédent. Je pense qu'il y a une
pénurie d'offre de prestations, car les budgets des
ménages font une part de plus en plus grande aux
dépenses de santé. Les gens qui ont satisfait
leurs besoins d'alimentation, de vêtements, puis de
loisir, vont entrer dans la phase des consommations religieuses.
André Malraux a dit : "Le XXIe siècle
sera religieux ou ne sera pas." Il avait bien senti
que, quand on a satisfait la plupart des besoins matériels,
reste l'immensité des besoins psychologiques, spirituels
et moraux. Cela implique une reconversion de la fonction
médicale, mais l'on retrouve ici une des dimensions
de cette profession, qui est d'apporter une aide psychologique
et morale aux gens. Pour dispenser des soins et faire des
piqûres, les Bulgares et les Soviétiques réussissent
très bien, mais ce qui manque sans doute, dans leur
système de santé, ce sont des gens qui savent
écouter les autres et leur donner des conseils. Ne
nous enfermons pas dans ce problème de démographie
médicale, pharmaceutique ou hospitalière :
il faut laisser jouer le marché et le nombre de médecins,
d'hôpitaux, la qualification, l'implantation seront
indiqués par le marché. Il sait beaucoup mieux
que n'importe quel bureaucrate, ministre de la santé
ou ordre des médecins, ce qu'il faut ou non en matière
de prestations de soins.
Dernier acte de cette liberté, la liberté
des prix et des rémunérations. Il est certain
que le principe de la liberté des honoraires doit
exister avec, éventuellement, l'exception pour ceux
qui sont assujettis à la sécurité sociale.
De la même manière, liberté des prix
de clinique et d'hospitalisation. Aujourd'hui, il est extraordinaire
de voir que l'hospitalisation privée, dont les coûts
de fonctionnement sont de la moitié ou des deux tiers,
selon les actes, inférieurs à ce qu'ils sont
dans l'hospitalisation publique, souffre d'un contrôle
stérilisant des prix, de la démographie et
de l'implantation. Il faut leur rendre une complète
liberté, supprimer la carte hospitalière,
supprimer toute réglementation en matière
d'hospitalisation privée. Une liberté fondamentale
en matière de prix, c'est la liberté des prix
des médicaments et l'on ne sait pas pourquoi le médicament
a échappé à la vigilance libérale
de nos dirigeants. De tout temps, on a libéré
les prix, sauf ceux des médicaments, toujours en
invoquant le prétexte que cela agrandissait le trou
de la sécurité sociale, ce qui est ridicule
quand on sait quelle est la part des médicaments
dans les dépenses de santé et la part des
dépenses de santé dans l'ensemble du déficit
de la sécurité sociale.
Donc, il faut que la liberté la plus
grande puisse régner, liberté du choix du
consommateur, liberté de l'assureur, liberté
des prestataires de soins, liberté des prix et des
laboratoires. Mais, dira-t-on, avec cette liberté,
vous allez balayer la sécurité sociale ; vous
donnez aux gens la possibilité de rester ou de sortir
du système de sécurité sociale, mais,
pratiquement, vous privez la sécurité sociale
des moyens de faire son travail ; quand on laisse aux Français
la liberté de rester ou de partir, si tout le monde
part, ceux qui restent n'auront plus rien. Quel va être
le sort de ceux qui restent et quel va être celui
de la sécurité sociale, une fois qu'elle aura
perdu son monopole ? Son sort changera. On a toujours vu
que, passant du monopole à la concurrence, les entreprises
devaient agir pour s'adapter ; c'est justement cette adaptation
que nous voulons et je suis un de ceux qui ne pensent pas
que l'on puisse modifier le système de l'intérieur.
Il en est de la sécurité sociale
comme de l'éducation nationale : ce n'est pas en
faisant appel à la conscience, ce n'est pas en multipliant
les contrôles que l'on va modifier quoi que se soit.
D'ailleurs, les gens consciencieux sont toujours perdants
dans un système de monopole public. Le médecin
qui se dispense de remplir sa feuille de maladie parce qu'il
va ruiner la sécurité sociale perd ses clients,
qui vont faire signer la même feuille chez le médecin
voisin ; l'appel à la conscience est une subvention
pour les moins consciencieux, c'est donner raison à
ceux qui abusent. Je suis contre l'appel à la conscience,
parce que tout le monde n'a pas la même conscience.
On ne fait pas fonctionner le système en spéculant
sur la bonne tenue des gens, on fait fonctionner les systèmes
en mettant de la responsabilité partout. Le monopole,
c'est toujours l'irresponsabilité ; la concurrence,
c'est toujours la responsabilité. Si vous voulez
que les caisses aient une gestion responsable - les coûts
de traitement d'un dossier peuvent varier de 1 à
9 en fonction des caisses -, ce n'est pas en faisant appel
à des réformes de structure de la sécurité
sociale, c'est en mettant en place la réforme fondamentale
qui est la suppression du monopole, c'est en mettant la
sécurité sociale, elle-même, en concurrence
; à ce moment-là, on fera la part des abus
et la part des gaspillages.
La critique la plus fréquente chez les
gestionnaires actuels de la sécurité sociale,
c'est : "Vous allez écrémer le marché,
garder tous les clients intéressants et nous repasser
ceux qui sont trop coûteux : vous nous laissez la
liberté de nous ruiner." A cela, il y a plusieurs
réponses. Je ne sais pas ce qu'est un bon ou un mauvais
assuré, car le bon assuré d'aujourd'hui pourra
devenir le mauvais plus tard et inversement. "Un homme
bien portant est un malade qui s'ignore", disait le
docteur Knock, et un jouvenceau est un octogénaire
en puissance. Les systèmes d'assurance sont conçus
pour que l'on mélange les biens portants et les mal
portants, les jeunes et les vieux, et il n'y aurait pas
d'assurance s'il n'y avait pas de capitalisation, s'il n'y
avait pas la possibilité d'étaler dans le
temps la venue d'un certain nombre de risques. Tous les
problèmes d'assurance doivent être vus en termes
dynamiques, et on ne sait pas alors ce qu'est un bon ou
un mauvais assuré.
Deuxième remarque : dans les cas où
des assurances privées ont été en concurrence
avec le secteur public, elles n'ont pas pratiqué
l'écrémage et, aujourd'hui, vous voyez de
la publicité sur le thème : "Nous prenons
tout le monde, nous prenons des gens sans examens médicaux."
Qu'on laisse faire les assureurs et, parce qu'ils voudront
fidéliser une certaine clientèle, ils accepteront
tout le monde dans le système. Ainsi, on peut avoir
quelqu'un de malade dans la famille, et, si on accepte cette
personne comme client, on peut avoir toute la famille ;
c'est un problème de répartition des risques,
car toute assurance est à la fois une capitalisation
et une répartition.
Enfin, s'il advenait que la sécurité
sociale ait finalement un handicap très lourd, c'est-à-dire
que le spectre de ses assurés soit radicalement différent
du spectre d'une autre compagnie concurrente, on ne serait
pas, pour autant, dépourvu de moyens et il y en a
un qui a été pratiqué très souvent
à l'étranger, c'est la péréquation
entre les assureurs. Il ne faut pas aller trop loin dans
la péréquation, sinon les assureurs ne prendront
pas toutes les mesures de médecine préventive
qui sont en l'état de faire diminuer le risque de
leur clientèle.
Cette péréquation peut se faire
avec le système du bonus-malus : ce n'est pas très
facile en matière de santé, parce que le risque
moral est moins important dans le domaine de la santé
que dans celui de l'automobile. Un automobiliste peut se
corriger, un malade peut difficilement s'empêcher
d'être malade. Le bonus-malus n'est donc pas la formule
idéale en matière de santé, mais il
n'est pas à exclure. Un autre système est
celui d'une caisse de péréquation entre les
assureurs eux-mêmes : ceux qui ont eu des excédents
parce que leur clientèle a été moins
risquée peuvent reverser à ceux qui ont eu
des risques supérieurs aux prévisions, à
charge de revanche dans un exercice qui serait plus favorable
aux uns et plus défavorable aux autres. Ce système
a été appliqué en Suisse, entre les
différents cantons, qui ont d'ailleurs entre eux
des systèmes d'assurance-maladie assez différents.
Cela n'est pas non plus un système très agréable,
parce que les assureurs ne sont pas tellement incités
à la bonne gestion et se disent que, s'ils ont des
"pépins", cela sera couvert par la caisse
de péréquation. On a trouvé, en effet,
que c'était toujours les mêmes qui étaient
en situation débitrice, et toujours les mêmes
qui alimentaient.
Il reste une dernière formule, celle
de la réassurance, qui permet toujours de répartir
les risques des assureurs. Il existe certainement des compagnies
privées qui pourraient réassurer les risques
au-delà de la moyenne des différents assureurs,
y compris de la sécurité sociale. Il suffit
de trouver un réassureur qui accepte de couvrir les
risques au-delà de la normale. Nous pouvons toujours
imaginer dans quelle direction irait le marché, mais
personne ne peut connaître à l'avance les formules
concrètes qui seront finalement retenues. C'est justement
la liberté qui va trouver les formules. Notre problème
n'est donc pas de trouver des formules, mais de favoriser
la liberté, qui fera le reste.
C'est vrai qu'en dépit de la force du
marché il restera sans doute des gens qui ne seront
pas correctement couverts. C'est vrai que, quel que soit
le système social de protection, il y a des gens
qui passent au travers ; les nouveaux pauvres sont là
pour attester que l'État-providence crée aussi
de la pauvreté dans des sociétés surassistées,
surprotégées : il y a des gens qui manquent
de tout et qui sont dans une détresse financière
et souvent morale considérable. Aucun système
social, aucun système public ne peut apporter de
remède. C'est le sens du libéralisme à
la française que de laisser une large place à
l'initiative privée et de se dire que ce que les
systèmes publics peuvent faire, les particuliers
sont là pour le prendre en charge. Ceux qui auront
eu l'infortune de ne pas être suffisamment couverts
par leur système d'assurance privée ou publique
doivent pouvoir compter sur l'entraide. Seulement, nous
sommes tellement habitués à ce que l'État
ait nationalisé non seulement l'industrie, non seulement
la finance, mais aussi les bons sentiments, la charité,
la solidarité, que nous avons souvent perdu jusqu'au
sens de cette solidarité privée. Je suis un
des plus fermes partisans de ce qu'on peut appeler la privatisation
de la protection, il faut passer bien souvent de la protection
sociale à la protection privée, à celle
qui s'exerce entre individus. Elle n'est pas seulement financière,
c'est la main tendue, c'est le geste que l'on a vis-à-vis
de l'autre et elle a un caractère autrement humain
que les droits acquis, que la préposée au
guichet de la sécurité sociale ; c'est autrement
chaleureux que la feuille de maladie que l'on va remplir.
Si nous voulons une société libérale,
ce n'est pas seulement parce qu'elle est la plus efficace,
c'est aussi parce qu'elle permet aux hommes d'exercer leur
liberté et que cet exercice de la liberté
doit aussi pouvoir se faire au service des autres.
Accueil - Retour
- Haut de page - Précédent
- Suivant