1992 est l'aboutissement
du Traité de Rome. Si on interroge les Français
sur ce traité, on sera surpris. Ils sauront peut-être
qu'on a voté une ou deux fois pour des parlementaires
qui siègent à Strasbourg, à Bruxelles
ou au Luxembourg, mais ils n'en savent pas davantage. Pourtant
il s'est passé un événement important
en 1985 : le fameux Acte unique européen qui défie
la compétence de la plupart, car, en dehors du débat
qui a eu lieu à l'Assemblée nationale, l'explication
de cet Acte européen a été particulièrement
négligée en France.
Depuis 1985, au lieu d'avoir besoin de voter
à l'unanimité, il existe un vote à
la majorité relative. En effet, l'Europe des six
devenant l'Europe des douze, ce qui était possible
à six devient bien difficile à douze, et il
s'agissait de débloquer le système. On comprend
le vertige des politiques et des économistes voyant
arriver l'échéance de 1992, c'est-à-dire
l'ouverture de ce vaste marché de 320 millions d'individus.
Comment se situe l'industrie du médicament
dans cette perspective ? C'est une industrie en général
peu connue et, lorsqu'on la connaît, on la connaît
mal, si ce n'est pour dire qu'elle est responsable de tous
les maux. Mais n'oublions pas qu'elle est le quatrième
producteur mondial, troisième exportateur, et que
l'Europe nous apparaît comme une chance, à
moins que les conditions de sa faiblesse ne se révèlent
brutalement, ce qui serait une remise en question de l'avenir
industriel du médicament français. Est-il
possible de réussir 92 ? Dans le cadre du livre blanc,
Pour réussir 92, on a jugé qu'il fallait arrêter
environ 300 directives. Sur ces 300 directives, à
peine un tiers le sont à ce jour. Pour le médicament,
il y en a eu treize : six sont rédigées, trois
sont en discussion et les autres sont encore à l'étude.
En revanche il y a trois points dont nous devons
évoquer les difficultés. Il y a un problème
technico-réglementaire, un problème économique
et un troisième, plus social.
Le domaine technico-réglementaire. L'industrie
du médicament est peut-être une des rares industries
qui soient bien préparées à affronter
les contraintes technico-réglementaires qui peuvent
se développer ou, tout du moins, être mises
en place d'ici 92. En effet, dès 1965, une première
directive donnait les grandes orientations qui devaient
être celles de l'industrie pharmaceutique en Europe.
Depuis, un certain nombre de directives importantes ont
été votées et sont en application :
par exemple, concernant la qualité, la sécurité
et l'efficacité des médicaments ; les procédures
de fabrication et de contrôle, la reconnaissance des
études conduites dans les différents pays,
les règles d'étiquetage, les notices et les
colorants. Tout cela est déjà en place, selon
deux orientations qui me paraissent très positives.
D'abord, l'assurance pour le malade d'avoir
un produit de qualité et, ensuite, d'avoir un produit
dont l'efficacité soit prouvée. Il demeure
néanmoins quelques incertitudes, mais je n'insisterai
que sur l'une d'entre elles : il s'agit de l'autorisation
de mise sur le marché (l'A.M.M), qui est une décision
administrative sanctionnant 8 à 10, parfois 12 ans
de travaux, des investissements de 300 à 500 millions
de francs et parfois plus, tels que ce médicament
nouveau est l'élément capital de la vie de
l'entreprise. Avant, il fallait, pour un nouveau médicament,
que l'industriel dépose son dossier, pays par pays,
et chaque pays, après des procédures d'examens
plus ou moins longues, acceptait ou refusait l'autorisation
de mise sur le marché. Vous imaginez les coûts
de dépôt des dossiers, les délais qui
pouvaient demander plusieurs années, si bien que,
dès 1975, il y eut une première tentative
pour essayer d'alléger cette procédure. Lorsqu'un
médicament avait une autorisation dans son pays,
et dans quatre autres, on considérait qu'il y avait
accord pour l'ensemble et que ce produit était valable
pour la communauté entière. En 1983, cette
procédure a été allégée
et, pour 1986, une nouvelle procédure a été
mise en place, en particulier pour les produits de biotechnologie
et les produits de haute technologie, car il n'existe pas,
jusqu'à présent, de réglementation
nationale.
Mais, pour l'avenir, il y a un vaste débat
qui n'est pas encore clos : quel choix sera fait entre ce
qu'on appelle la reconnaissance mutuelle et la structure
de décision communautaire ? Ces deux termes renferment
un véritable défi politique. La reconnaissance
mutuelle se résume en ceci : lorsqu'une autorisation
est donnée dans un État, par son gouvernement,
elle est ipso facto reconnue par tous les autres. C'est
l'hypothèse idéale, la plus simple et celle
que soutient avec fermeté la France. A l'opposé,
d'autres préféreraient une structure communautaire
centralisée, où les eurocrates de Bruxelles
seraient rois et feraient un peu ce qu'ils veulent. On recréerait
une sorte de F.D.A. à l'américaine (Food and
Drug Administration), dont on connaît la lourdeur
et l'envahissement administratif. Sur ce premier point technico-réglementaire,
le véritable défi des cinq prochaines années
sera de savoir si l'Europe sera ou non capable d'avoir une
autorisation de mise sur le marché avec une reconnaissance
mutuelle. Si c'est oui, l'Europe sera suffisamment mûre
et cohérente ; si c'est non, la cohérence
et l'entité européenne seront remises à
plus tard.
Deuxième élément, le domaine
économique. Parler du prix du médicament est
complexe. Les disparités entre les prix des médicaments
dans les pays d'Europe sont importantes. Voici les chiffres
des consommateurs, qui ne sont pas spécialement favorables
à notre type d'industrie. Le Bureau européen
d'Union des Consommateurs, le B.E.U.C., a observé
que le prix des médicaments en Europe va de 1 à
2,5 et pour certains de 1 à 5, voire de 1 à
10. Sur la base 100 pour l'Espagne en 1986, les prix sont
de 107 au Portugal, 113 en France, 119 en Italie, 139 en
Belgique, 201 au Royaume-Uni, 230 aux Pays-Bas, 234 en Irlande
et 251 en République fédérale d'Allemagne.
Les différences sont manifestes. Dans six États
de la Communauté Européenne sur douze (la
France, la Grèce, la Belgique, l'Espagne, l'Italie
et le Portugal), les autorités administratives fixent
le prix des nouveaux médicaments. Ces deux observations
démontrent qu'il n'y a pas une Europe, à ce
jour, en matière de santé, mais deux : une
Europe anglo-saxonne et allemande de type libéral
et, au sud, un monde méditerranéen et latin,
dirigiste, dans lequel nous nous trouvons.
La France est donc dans une situation inconfortable,
en ce domaine, pour préparer 1992, et les conséquences
en sont graves à deux points de vue. D'abord, en
raison de l'insuffisance de moyens pour assurer la recherche,
bien que l'industrie pharmaceutique française y consacre
12 % de son chiffre d'affaires - c'est la troisième
industrie en France après l'aéronautique et
l'électronique. Ensuite, en raison de l'insuffisance
de moyens pour se développer et se déployer
à l'étranger, d'autant plus que l'implantation
à l'étranger, contrairement aux autres types
d'industries, demande que nous nous installions plusieurs
années à l'avance avant de commencer à
vendre. Pour préparer nos implantations, il nous
faut des sommes considérables. La France n'en a pas
les moyens, puisque, lorsque la marge nette des entreprises
françaises est entre 1 et 2 %, en face de nous se
trouvent des entreprises aux marges nettes de 8, 10 et même
12 %.
En somme, si la France a une compétence
reconnue sur le plan de l'innovation et de la découverte,
il est bien évident qu'elle n'a pas la politique
de ses moyens et, en particulier, de son expansion. Tout
le monde reconnaît, même nos instances les plus
à gauche, que le médicament français
est environ 30 % au dessous du prix moyen européen.
En 18 mois, presque deux ans, nous avons eu une augmentation
de 1 %. Ne rêvons pas : les 30 % ne sont sûrement
pas pour demain, tout au moins dans le système de
protection sociale que nous connaissons.
Dans le domaine des prix, la politique européenne
est incertaine ; cela explique que la directive de janvier
1983 sur la transparence des prix et du remboursement des
médicaments, mélange effectivement prix et
remboursement, c'est-à-dire qu'elle va tout à
fait à l'encontre de la philosophie du Traité
de Rome, qui avait précisément comme objectif
la liberté des prix, alors qu'on voit très
bien que cette directive va dans le sens du contrôle.
D'autre part, la politique européenne ne comporte
absolument aucun effet d'harmonisation, escamotant là
aussi le danger qu'il peut y avoir venant de ses principaux
concurrents, en particulier le Japon et les États-Unis,
qui ont une tout autre politique sur leur territoire. Le
Parlement européen, devant cette directive, et malgré
les efforts d'un député français, M.
Lataillade, a lui aussi choisi le régime des prix
administrés. On est obligé, dit-on, d'aller
vers les prix administrés, car les prix seraient
impossibles à gérer dans trois pays de la
Communauté : l'Espagne, le Portugal et la France.
Troisième et dernier problème,
celui de la protection sociale. Tout ce que je viens de
dire sur les problèmes technico-administratifs ou
sur le problème des prix serait vain, si le problème
de la protection sociale n'existait pas. Nous sommes encore
en période de gestation sur ce point. En effet, la
directive européenne de 1987 porte sur la transparence
des prix et des remboursements, et le Parlement européen
a donc ignoré cette incidence. Nul doute que les
pesanteurs sociales joueront un rôle déterminant
sur l'espace européen, que l'harmonisation se fera
lentement dans le domaine de la santé et, plus particulièrement,
du médicament. Quand je dis lentement, c'est presque
un euphémisme, car certains responsables politiques,
parmi les plus importants, parlent aujourd'hui d'une Europe
de la santé pour 94, peut-être pour 95, sûrement
avant l'an 2000...
Deux facteurs paraissent déterminants
pour faire l'Europe de la santé et du médicament.
D'une part, un facteur économique. Tant
que nos hommes politiques et notre administration ignoreront
que la protection sociale, non seulement en France, mais
dans l'ensemble des pays européens, est d'un poids
beaucoup trop excessif dans le cadre de la compétition
mondiale, à moins d'une révolution libérale
de la protection sociale, nos politiciens, qu'ils soient
à Bruxelles, à Strasbourg ou ailleurs, ne
prendront pas d'initiatives courageuses.
A l'inverse, le domaine social ne relève
pas des directives du Conseil de la Communauté. La
Commission ne peut donner que des avis ou des recommandations.
Autrement dit, dans le cadre du Traité de Rome et
dans celui de l'Acte unique européen, les États
n'ont pas su trancher entre la dimension économique
et la dimension sociale.
Il reste donc cinq ans qui seront jalonnés
d'incertitudes, d'espoirs et de déceptions ; cinq
ans pour que 320 millions d'individus puissent réfléchir
en toute connaissance de cause sur la contradiction suivante
: la santé n'a pas de prix, mais la maladie a un
coût.
Les industries de santé devant
l'enjeu de 1992 :
Comment affronter la concurrence ? (II)
par le Dr. Jean Raphaël Notton
Les industries de santé sont l'outil
indispensable pour soigner, rechercher et traiter l'ensemble
des maladies. C'est peut-être une lapalissade de dire
qu'une maladie ne coûte cher que dans la mesure où
on n'a pas de traitement. Mais il suffit de considérer
l'importance que peuvent avoir ces outils, dont la mise
au point repose d'une part, sur le corps médical
français, d'autre part, sur l'aspect industriel et
de recherche qui est, dans le domaine des industries de
santé, majoritairement une activité privée.
En effet, les industries de santé ont
tout d'abord un certain nombre de cadres classiques, mais
c'est également, au plein sens du terme, les nouvelles
activités économiques qui étaient,
jusqu'à présent, du ressort de la puissance
publique et qui relèvent, peu à peu, de l'initiative
privée. Je pense en particulier au système
du H.M.O. ou son équivalent français, les
réseaux de soins coordonnés.
Depuis 15 ans, le mouvement général
de revalorisation de l'entreprise a touché à
peu près à tous les secteurs, sauf un, celui
de la santé. Il semblait hérétique
de considérer qu'il pouvait y avoir une activité
rentable et libérale dans ce domaine. Il fallait
être forcément dispendieux, étatique,
sans coût ni prix et, plus encore, sans aucune responsabilité.
Il est temps que la santé, puisqu'elle est l'un des
éléments les plus importants de notre vie,
probablement le premier, puisse devenir la première
entreprise privée de France. Ces industries de santé,
dont on parle relativement peu, de quoi sont-elles constituées
?
Il y a d'abord l'industrie du médicament,
qui est le seul bloc homogène. A côté
de cela, il y a des activités que l'on appelle le
génie biologique, qui n'existait pas il y a cinq
ou dix ans. Il y a les biotechnologies, toutes ces technologies
issues de la recherche sur la vie et qui sont en train de
prendre des parts de marché considérables
dans toute l'activité industrielle. Il y a ensuite
tout ce que l'on pourrait appeler les services, car les
industries de santé ne sont pas uniquement de la
production de biens industriels, c'est également
de l'organisation et je pense notamment, dans l'hôpital,
qui est l'un des secteurs les plus dispendieux qui soit
en France, à l'ingénierie hospitalière.
Et puis nous assistons maintenant, par la loi du marché,
à la naissance d'un certain nombre d'alternatives
privées, qui ont en commun d'être partielles,
optionnelles, qui sont des activités économiques
et qui rejoignent de plain-pied les industries de santé.
Qu'ont en commun toutes ces industries
de santé ?
Un certain nombre de points négatifs.
Tout d'abord, on a longtemps cru que la pression de notre
protection sociale et, en ce qui concerne l'industrie de
santé, l'assurance-maladie, passaient, quoi qu'il
arrive, avant les contraintes industrielles. Le but était,
à court terme, d'essayer de limiter les coûts
des produits issus de nos industries, de manière
à limiter, en réponse, les coûts de
notre protection sociale. Ce type de raisonnement, injustifié
sur le long terme, a abouti à un certain nombre de
conséquences.
Le domaine du bien-être en général
représentera, en 1992, 20 % de la consommation des
ménages. Il y a un autre chiffre qui est tout aussi
important : la croissance de ce secteur industriel représente
10 points par an ; peu de secteurs connaissent un tel développement.
Il est donc important de pouvoir disposer ici, en France,
en obéissant aux règles du marché,
d'une industrie de santé forte et exportatrice. Cela
me semble un préalable indispensable aux exigences
d'indépendance nationale par rapport à l'évaluation
et au coût de la santé. Je ne citerai qu'un
exemple : le S.I.D.A. est actuellement traité par
une molécule américaine qui a subi, en situation
de monopole, une augmentation de 350 % de son prix en six
mois. Qu'a fait notre Sécurité sociale ? Notre
assurance-maladie ? Allaient-elles laisser nos malades sans
traitement ? Allaient-elles considérer que, quel
que soit le prix du traitement, il fallait le fournir aux
Français ? C'est cette dernière solution qui
a été choisie, ce qui fait que l'argument
d'économie touchant l'assurance-maladie fondait comme
neige au soleil. Il y a donc, par rapport à la possibilité
que nous avons de réduire les coûts de notre
santé, un problème d'indépendance nationale.
La santé est, désormais, un enjeu
économique considérable : 20 % du marché
des ménages, 10 % d'augmentation par an, et à
travers ces sommes, les emplois créés.
Un autre point commun entre toutes ces industries
de santé, c'est l'Europe. On peut dire, de manière
un peu schématique, "vivre ou mourir" !
Les industries de santé françaises seront
européennes ou ne seront plus. Cela ne veut pas dire
qu'il faille instituer d'urgence un certain nombre de mesures
de protectionnisme, qui, de toute manière, voleront
en éclats en 1992, mais se dire que nous avons peu
de temps pour mettre à niveau, sur le plan des économies
de marché, les industries de santé dont nous
disposons encore en France.
Les industries de santé ont cette particularité
de reposer presque entièrement sur la matière
grise. C'est vrai que n'importe quel État du monde
peut mettre dans des gélules un certain nombre de
produits pharmaceutiques. Il est vrai aussi que, pour trouver
ces produits-là, seules comptent la recherche et
les hommes qui y sont investis. Nous n'avons pas besoin
de matière première dans les industries de
santé, seule notre intelligence peut être en
mesure de nous faire développer ce secteur industriel.
Nous sommes en pleine économie de marché,
ou, du moins, nous devrions l'être. Il faut savoir
que dans ce domaine, du fait peut-être de l'intérêt
considérable qu'il représente, nous avons
une compétition terrible, en particulier vis-à-vis
de nos concurrents, qu'ils soient anglo-saxons, allemands,
voire japonais, qui ont parfaitement compris l'enjeu que
représentaient ces industries.
Ces industries ont un autre point commun :
avoir subi les premières, et probablement les plus
importantes, des contraintes qui ont été mises
en place par notre protection sociale. Cela veut dire que
c'est probablement, avec l'armement, le domaine le plus
réglementé, pour les autorisations de mise
sur le marché des médicaments, ou pour le
tarif interministériel de prestation sanitaire, qui
n'a pas été libéré non plus.
Nous avons une surréglementation, qui peut être
considérée comme un carcan complet par rapport
à la mise en place des règles concurrentielles.
La situation est inquiétante et on peut
considérer que les industries de santé luttent
plutôt pour leur survie que pour leur développement.
Sommes-nous complètement pessimistes ? Non, car un
certain nombre d'arguments nous permettent d'espérer.
Les industries du médicament sont dans
une situation un peu moins négative. Il faut savoir
que, de manière générale, les industries
de santé, en France, représentent un déficit
dans notre balance commerciale. Il faut savoir également
que, par rapport à l'ensemble des pays industrialisés,
nous sommes les seuls dans cette situation. Les autres gagnent
de l'argent. Il est donc temps de voir qu'il y a un secteur
industriel à développer et il n'est plus hérétique
de considérer que ce domaine se développera,
quelles que soient par ailleurs les contraintes de la protection
sociale.
Que faire en pratique pour favoriser cette
concurrence d'ici 1992 ? C'est un saut dans l'histoire.
En 1992, dans ce domaine comme dans d'autres, seront balayés
tous les problèmes de protectionnisme et d'étatisme
; la règle du marché jouera à plein.
Mais il faut savoir que, dès aujourd'hui, des mesures
sont à prendre. L'Europe économique est déjà
en plein mouvement.
Je citerai un exemple dans le domaine des industries
de santé : en juillet 1988, la Thomson C.G.R. était
rachetée par General Electric, principal concurrent
dans l'imagerie médicale, concurrent américain
qui, dès 1988, a pris position sur le marché
européen. Dans cette affaire, ils ont eu le bon sens
que nous n'avons pas réussi à avoir ou du
moins l'initiative que nous n'avons pas su prendre.
Première mesure : il s'agit de la volonté
politique de créer non pas une Europe de la social-démocratie
ou de la planification, mais une Europe de l'économie
de marché. Jacques Delors, qui est encore notre principal
représentant à Bruxelles, disait : "Si
par hasard mon retour aux affaires en France devait se concrétiser,
je rétablirais immédiatement le Commissariat
général au plan." C'est bien parti pour
une économie libérale !
Il faut donc, dès maintenant, une volonté
politique forte, stable, ininterrompue et non restrictive.
La protection ne s'exercera plus en 1992. Cette volonté
politique doit être transmise à l'ensemble
des rouages économiques de la vie française.
Elle doit se traduire par deux types d'actions : une action
communautaire et une action nationale. S'agissant de l'action
communautaire, il faut savoir qu'à l'heure actuelle
des dispositions réglementaires sont en train d'être
prises et il ne semble pas inutile de rappeler que la raison
d'être des ces dispositions est d'harmoniser l'ensemble
des législations européennes. Encore faut-il
y être présent, car ces dispositions favoriseront
ceux qui auront le plus influencé leur rédaction.
En d'autres termes, nous aurons l'Europe que nous méritons.
Nous avons la chance d'être en France, contrairement
à d'autres pays, assez sensibilisés à
l'arrivée de l'Europe. Mais il y a un paradoxe :
nous sommes sensibilisés à l'Europe, mais
nous ne jouons pas le jeu. Comment se fait-il en particulier
que les plus grandes entreprises françaises n'aient
pas de représentants permanents sur place, à
Bruxelles, agissant pour que les règles de concurrence
soient les plus proches possibles de nos règles nationales,
de manière à ne pas mettre en péril
nos industries françaises par le biais d'une mise
à niveau européenne qui serait trop dure ?
Il est donc nécessaire que nous prenions conscience
que l'Europe se fait et se fera telle que nous aurons mérité
qu'elle soit, avec ou sans nous.
S'agissant de l'action nationale, il y a le
rôle de l'État, mais c'est une mauvaise expression,
car il ne devrait pas y en avoir du tout, ou pratiquement
pas. Les industries de santé ont une dimension industrielle.
On considère maintenant qu'il n'existe pas d'incompatibilité
entre ce développement industriel et le coût
de notre assurance-maladie. La vision à court terme
a, semble-t-il, laissé le pas à une vision
à plus long terme et même la Commission des
Sages, sur laquelle on peut formuler un certain nombre de
critiques, reconnaissait que la liberté du prix du
médicament devenait inévitable et urgente.
Ce que demandent les industries de santé,
qui ont été les principales victimes des retombées
du carcan de la protection sociale en France, c'est un peu
plus de liberté. Ce ne sont pas des subventions -
elles n'en ont pas besoin -, ce qu'elles demandent, c'est,
qu'il s'agisse des prix, de l'A.M.M., du tarif de prestation
sanitaire, ou des règlements, qu'il y ait un vent
de liberté qui souffle sur ces industries ; elles
feront le reste. Savez-vous, par exemple, que les industries
de santé sont gérées par huit ministères
? Les délais de mise en place d'un brevet ou d'un
nouveau produit sont considérables. Or, en terme
d'économie et d'industrie, le délai équivaut
à de l'argent.
Deux mots sur la structure générale
de ces industries de santé. Tout d'abord, il s'agit
d'une activité éclectique et peut-être
a-t-elle souffert de cet éclectisme. Qu'y-a-t-il
de commun en effet entre le fil à suture et l'I.R.M.
? Rien. Et, jusqu'à présent, il n'y avait
pas de structures représentatives professionnelles
pour les défendre : c'est maintenant chose faite.
Le deuxième point, c'est que les structures
des industries de santé sont avant tout de type familiale
et P.M.E.. Cela veut dire que ces entreprises sont souvent
coupées d'une certaine capacité d'exportation
et surtout qu'elles n'ont plus les moyens nécessaires
aux frais de recherche et de développement, qui deviennent
de plus en plus lourds. Il est donc important de laisser
le marché agir de lui-même et favoriser la
formation de groupes qui atteignent un seuil critique qui
leur permette de s'exprimer, non seulement en France, en
Europe, mais également au niveau mondial. Car seul,
désormais, le marché mondial compte, pour
une raison simple : les séries sont trop faibles
pour la France, voire l'Europe. Pour avoir quelque capacité
de compétitivité, c'est donc sur les marchés
lointains que nous devons nous implanter de manière
privilégiée.
Certains disaient : "Nous avons des problèmes
de structures industrielles, faisons faire à l'État
ce que nous ne pouvons faire nous-mêmes". Hérésie
! En effet, il n'est pas du rôle de l'État
de défendre le développement industriel et,
par ailleurs, il existe des initiatives privées de
très grande qualité. Cela porte un nom : on
les appelle les ensembliers. Il s'agit de sociétés
intermédiaires de services qui prospectent, pour
l'ensemble des P.M.E. de France, des marchés lointains.
Bien sûr, la prospection de ces marchés, les
expertises, la mise en uvre d'études, et ensuite
la fourniture du matériel - ce qui est le plus important
- pérennisent la présence de nos industries,
quelle que soit leur dimension sur les marchés lointains.
Ce phénomène de l'ensemblier, qui est une
initiative privée, qui sert des entreprises privées
sans intervention de l'État, me semble, à
ce titre, tout à fait caractéristique de ce
que peuvent faire en elles-mêmes les industries de
santé.
L'essentiel repose sur l'intelligence, dans
les industries de santé. Cela se traduit par la croissance
des frais de recherche et de développement. Le grand
drame, en France, est d'avoir considéré, à
un certain moment, qu'il était plus facile de fabriquer
des produits inventés ailleurs. Il faut faire un
effort de responsabilisation et de formation sur ce point-là
et considérer que nous aurons les industries que
méritent nos chercheurs, et que nous aurons les chercheurs
que mérite notre formation.
Je passerai rapidement sur les moyens dont
disposent les industries de santé pour avoir la manne
nécessaire à leur développement d'ici
92, car le délai est court. Pas de subventions :
le capital-risque est une forme de financement qui fonctionne
très bien, et on peut d'ailleurs considérer
que c'est probablement dans le domaine de la santé
qu'elle fonctionne le mieux, parce que la santé représente
20 % des parts du marché, avec 10 % d'augmentation
par an.
On peut considérer que les alternatives
privées à la Sécurité sociale
sont des industries de santé au plein sens du terme.
Nous avons une chaîne dans laquelle la principale
victime était l'entreprise ; il faut briser cette
chaîne contraignante qui allait de l'individu à
l'entreprise, et aux organismes paritaires, qui ne sont
d'ailleurs pas responsables d'un éventuel déficit,
et puis à l'État, offrant sa garantie en cas
de déficit, mais sans prise sur la gestion. Ces alternatives
à la Sécurité sociale ont ceci de remarquables
qu'elles court-circuitent l'entreprise, qui, ainsi, n'est
plus la "vache à lait" permanente de l'État-providence.
J'ai, depuis quelques années, un texte
pratiquement en permanence sous les yeux : il traite du
débat entre les exigences économiques et les
exigences sociales au sein de l'entreprise. Je voudrais
vous en livrer la conclusion. Elle a été prononcée
par un Japonais, qui disait en 1983 :"Vos patrons sociaux,
souvent gens de bonne volonté, croient qu'ils vont
défendre l'homme dans l'entreprise. Nous, à
l'inverse, croyons qu'il faut défendre l'entreprise
par les hommes et que celle-ci rendra au centuple ce qu'ils
auront donné. Ce faisant, nous finissons par être
plus sociaux que vous." N'est-ce pas là une
belle définition du libéralisme ?
Nous avons une vision globale, selon laquelle
la protection sociale et l'assurance-maladie d'un côté,
les développements de l'entreprise de l'autre, sont
complètement liés, et ces contraintes sociales
pèsent sur le développement de l'entreprise.
C'est la loi du marché qui, en 1992, nous fera développer
nos entreprises ou nous les fera perdre. Il faut savoir
que nous ne pouvons fonder notre développement que
sur la liberté. Nous n'avons pas besoin de protection,
ni de subventions, mais simplement de la liberté
de s'exprimer et de se développer. Peu d'entreprises,
peu d'industries ont en France un message aussi clair. Et
puis, nous voulons avoir une vision à long terme.
Pour mettre au point un médicament, un nouveau produit,
il faut dix ans et on a ensuite dix ans pour le rentabiliser.
Il faut gagner du temps, chaque fois que cela est possible,
en supprimant les contraintes réglementaires.
C'est dès à présent que
nous devons lutter pour les industries de santé,
ce qui veut dire que la volonté politique de défendre
les industries de santé dans une Europe libérale
doit s'affirmer dès maintenant. Les industries de
santé sont des industries stratégiques au
plein sens du terme, car nous serons sous la dépendance
d'autres que nous pour fournir, à quelque prix que
ce soit, les médicaments, les traitements, la recherche
dont nous avons besoin. Il est donc important que, dans
des règles de liberté, ces industries soient
développées.
Je crois que la France a une double responsabilité,
celle de son développement culturel, et de son développement
économique. Les industries de santé permettent
l'un et l'autre. Notre rayonnement culturel va souvent de
pair avec le développement de nos industries de santé,
ce sont souvent parmi les premières industries françaises
qui arrivent dans les marchés lointains et elles
ont souvent cette particularité de drainer derrière
elles d'autres marchés éventuels.
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