L'examen des faits
historiques conduit à chercher un compromis entre la
définition "objective" de la nation défendue
au siècle dernier par les auteurs allemands et la définition
"subjective" qu'ont soutenue des auteurs français
comme Renan. Si la nationalité est, en effet, un
patrimoine
spirituel, celui-ci ne peut se constituer et se maintenir
qu'en présence de certaines conditions géographiques
et culturelles.
L'identité nationale de la France est
gravement compromise. Pour la défendre, nous ne pouvons
plus nous contenter de formules creuses et d'approximations
vagues. En analysant l'idée de nation, nous avons
voulu procéder avec objectivité, quitte à
bousculer les idées reçues. En politique,
comme en religion, c'est la vérité qui sauve.
1989, ISBN 2-908046-08-3
32 p., 30 FF
Sommaire
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La nation est un idéal de formation
récente. C'est en France qu'il a pris sa physionomie
définitive, et c'est à partir de la France
qu'il s'est diffusé en Europe, puis à travers
le monde. Le XXe siècle est le siècle des
nations : le droit des peuples à disposer d'eux-mêmes,
devenu la clé de voûte des relations internationales,
leur donne vocation à se constituer en nation sur
le modèle des nations européennes du XIXe
siècle. Celles-ci étaient elles-mêmes
la réplique de la nation française, qui mérite
d'être appelée la "mère des nations".
I. L'expansion de l'idée nationale
L'idée nationale s'est répandue
par vagues successives, qui se laissent présenter
en quatre périodes.
1. Première période : 1789-1815
La Déclaration des droits de l'homme
et du citoyen du 26 août 1789 est l'acte de baptême
de la nation française, qui était en gestation
depuis des siècles, mais qui n'était pas pleinement
constituée tant que l'on n'avait pas consacré
son existence en reconnaissant sa souveraineté. L'acte
n'était donc point sans portée. La Grande-Bretagne,
qui pouvait trouver dans son histoire autant de raisons
que la France de proclamer son unité nationale, n'a
jamais accompli tout à fait sa mue. Un certain flou
demeure dans ses limites géographiques et humaines,
puisque l'Ecosse et le Pays de Galles se flattent toujours
de former des nations à part et que la citoyenneté
britannique (citizenship) a été largement
accordée aux habitants du Commonwealth ; aujourd'hui
encore, la loi distingue plusieurs niveaux de citoyenneté
(1).
En France, la Déclaration du 26 août
1789 dit l'essentiel en peu de mots. C'est une déclaration
des droits de l'homme et du citoyen. Elle pose que les hommes
ont, "par nature", le droit de se rassembler en
nations, dont ils seront les citoyens ; l'emploi du mot
"citoyen" signale l'assimilation de la nation
moderne à la cité antique, et du national
au citoyen. Le citoyen se distingue de l'étranger,
qui ne doit pas faire la loi dans le pays : de là
découle le droit des peuples à disposer d'eux-mêmes.
Le citoyen n'est pas non plus un sujet : la Déclaration
stipule que la nation est souveraine à la place du
roi, l'ancien souverain. Le monarque constitutionnel ne
tient pas ses pouvoirs directement de Dieu, il est un délégué
de la nation. Pendant la Révolution, on a fait grief
au roi et à la reine des liens de parenté
qu'ils entretenaient avec les familles régnantes
des autres pays d'Europe, et l'on a dit qu'ils étaient
étrangers à la nation, comme jadis les rois
étrusques l'étaient à Rome. Cette accusation
injuste était habile, car elle exploitait la contradiction
qui existait entre le vieux principe de l'hérédité
dynastique et la nouvelle conception de la souveraineté
: celle-ci exige que le chef de l'État soit un Français
à part entière et que son autorité
"émane expressément" de la nation,
selon les termes de la Déclaration du 26 août
1789.
Evoquant "l'histoire du concept de souveraineté
nationale", le Pr. Julien Freund remarque qu'à
l'origine "elle était avant tout un moyen de
combattre l'absolutisme royal au profit d'un régime
plus ou moins démocratique, grâce au transfert
de la souveraineté d'un être physique et individuel
à une entité collective : la nation".
"Il était inévitable, ajoute-t-il, qu'elle
devienne aussi un instrument de politique extérieure.
C'est ce qui s'est passé avec les guerres de la Grande
Révolution qui ont imprimé un style nouveau
aux rapports entre les États, soit que la souveraineté
devînt un principe hégémonique justifiant
les conquêtes, soit un principe autarcique sous l'aspect
de l'autodétermination." (2)
S'inspirant de la philosophie du droit naturel,
les rédacteurs de la Déclaration de 1789 ne
paraisse pas avoir mesuré le dynamisme des réalités
historiques. Les événements révolutionnaires
vont vite prouver que la nation est une force et que son
sort est lié à la guerre, pour le meilleur
et pour le pire. Dès 1792, la France révolutionnaire
se précipite sur ses voisins, emportée dans
un tourbillon qui se terminera en catastrophe, vingt-trois
ans plus tard. Pendant cette période, à travers
la succession des régimes : Constituante, Législative,
Convention montagnarde, Convention thermidorienne, Directoire,
Consulat, Empire, la France aura définitivement forgé
son identité nationale. Elle aura aussi essaimé
l'idée nationale à travers l'Europe.
Les armées révolutionnaires sont
en général bien accueillies. Influencées
par la philosophie des "Lumières", les
élites intellectuelles reçoivent les représentants
jacobins comme des libérateurs, qui viennent abolir
l'obscurantisme en rendant à la raison ses droits.
Mais une erreur philosophique n'est jamais sans conséquence,
quand elle devient un principe de gouvernement. Allemands,
Italiens, Espagnols... ont tôt fait de s'apercevoir
que, pour être des hommes comme les Français,
ils ne sont pas absolument comme eux. Cette prise de conscience
élémentaire va déchaîner au XIXe
siècle la réaction romantique du principe
des nationalités, qui affirme le droit de chaque
ethnie à l'indépendance.
2. Deuxième période : 1815-1914
Ce fut ensuite le siècle d'or du capitalisme.
L'Europe de la Sainte-Alliance réussit à organiser
une paix durable, tandis que la tradition, à son
tour, se faisait idéologie, grâce à
Joseph de Maistre, Bonald, Donoso Cortés...
La Prusse et le Piémont, cependant, sauront
canaliser les forces nouvelles. L'aventure de l'unité
allemande, après celle de l'unité italienne,
donnèrent naissance à des nations d'un type
nouveau, qui voulaient se confondre avec une ethnie, ou,
comme on disait alors, une nationalité.
La France, de son côté, s'efforçait
d'estomper les particularités ethniques des régions
éloignées de la capitale. La révolution
avait supprimé les anciennes provinces et plaqué
sur le paysage français des entités administratives
sans histoire et sans âme, les départements.
Le recul des parlers locaux allait de pair avec la centralisation
que les rois avaient déjà poussée (3).
Croyant servir un idéal universaliste, les jacobins
mettaient en uvre une politique de francisation qui
traduisait la volonté de puissance d'une ethnie.
Malgré un pathos qui ne ressemblait pas à
celui des Allemands, les Français se rapprochaient,
dans la pratique, de l'idée que ces derniers avaient
de la nation, quand la question de l'Alsace-Lorraine est
venue tout embrouiller. L'Alsace-Lorraine a orienté
les auteurs français vers une théorie purement
subjective de la nation, tandis que les Allemands, quant
à eux, voulaient réduire la nation à
son soubassement ethnique. Tout dialogue fut dès
lors impossible. Nous en payons les conséquences
aujourd'hui encore.
3. Troisième période : 1914-1939
Dans les traités de Versailles et de
Sèvres, qui doivent beaucoup aux conceptions du président
Wilson, on trouve un curieux mélange de réalisme
ethnique et d'utopie mondialiste. L'empire austro-hongrois
et l'empire ottoman furent démembrés, conformément
au principe des nationalités, qui ne pouvait cependant
pas s'appliquer de la même manière en Europe
et en Asie. A côté de la Pologne, de la Hongrie,
de la Roumanie, de la Bulgarie, de la Grèce, de l'Albanie,
États nationaux à base ethnique, les Alliés
constituaient des entités artificielles, la Tchécoslovaquie
et la Yougoslavie, tandis que l'Autriche, pourtant d'ethnie
allemande, restait séparée, comme après
Sadowa : cette politique incohérente ne pouvait que
convaincre les Allemands qu'ils avaient été
injustement traités ; elle devait les pousser dans
les bras de Hitler, qui promettait de les venger du "diktat"
de Versailles et qui devait réaliser l'Anschluss,
avant de précipiter l'Europe une nouvelle fois dans
la guerre.
Au Proche-Orient, on traça des frontières
qui n'avaient guère de justification historique.
Les pays arabes qui émergèrent de ce découpage
ont toujours eu du mal à cerner leur identité
"nationale". Un Syrien, par exemple, s'il n'est
pas chrétien, est tiraillé entre trois appartenances
: syrien, d'abord, il est aussi arabe, enfin musulman. De
là ce roman tragi-comique de l'unité arabe.
La République arabe "unie" de 1958, formée
entre la Syrie et l'Egypte, ne l'est restée que trois
ans : dès 1961, la Syrie reprenait formellement son
indépendance. De plus, les mouvements islamiques
n'ont jamais reconnu la légitimité des États
laïques comme la Syrie, l'Iraq, etc., dans lesquels
ils voient, non sans raison, le démarcage de conceptions
occidentales étrangères à leur culture.
Le cas de la Turquie est intéressant.
Après la défaite de l'empire ottoman, l'Occident
paraît à son apogée et les Jeunes Turcs
jugent que l'islam est responsable de la déchéance
de leur patrie. Le sultan ottoman se considérait
comme le calife, successeur légitime de Mahomet après
Abou Bakr, Omar, Othman, Ali, les dynasties omeyades et
abbassides. Même si la capitale avait été
établie à Constantinople, devenue Istanbul,
au lieu de Bagdad, même si l'hégémonie
des Arabes avait été supplantée par
celle des Turcs, c'était en théorie le même
empire musulman, à vocation universelle, qui représentait
l'Oummah tout entière. Mustapha Kemal Atatürk
voulut faire table rase de ce passé islamique et
institua un État laïc sur le mode occidental.
Il réussit à modifier l'apparence de la Turquie,
en l'espace d'une génération. L'a-t-il transformée
en profondeur ? On peut en douter. Lorsque le chah voulut
suivre une voie similaire en réveillant le souvenir
glorieux des Achéménides, on put croire qu'il
parviendrait à faire de l'Iran un État occidental...
La révolution des ayatollahs a dissipé ces
illusions. Certes, le régime turc est mieux établi
et peut s'appuyer sur l'armée. Mais on assiste de
nos jours à un retour en force de l'islam en Turquie,
qui menace de faire éclater le vernis d'occidentalisation.
La révolution kémaliste n'a changé
que les formes de la civilisation, elle ne pouvait enraciner
dans l'âme d'un peuple une culture qui lui était
étrangère.
Mustapha Kemal fut l'interprète d'une
idéologie à la fois socialiste et nationaliste
qui s'est répandue dans le monde entier, et dont
Mussolini, en Italie, a donné la formulation classique
(4). D'autres États modernes détachés
de l'empire ottoman ont revêtu ou revêtent encore,
pour un observateur impartial, les caractères du
régime fasciste : Maurice Bardèche, qui est
resté après la Seconde guerre mondiale un
des rares défenseurs de l'idéal socialiste
et national du fascisme, croyait le retrouver dans l'Egypte
de Nasser (5). Ne pourrait-on pas en dire
autant de ces deux États laïcs, dirigés
par des fractions du parti Baas, que sont la Syrie de Hafez
El-Assad ou l'Iraq de Saddam Hussein ?
Le fascisme, de par ses origines socialistes,
a tendance à confondre l'État et la nation.
Sous des formes plus ou moins diffuses, il a été
le vecteur du nationalisme dans le monde, partout où
l'idéal de la nation ne trouvait pas à s'alimenter
dans les traditions d'un peuple, quand les élites
locales voulaient emprunter aux Européens leur idéologie
en même temps que leur technologie.
4. Quatrième période : depuis 1939
La défaite de l'Allemagne de Hitler et
de l'Italie de Mussolini a été aussi celle
de leur idéologie, qui, malgré des différences
importantes, se rattachait dans l'un et l'autre cas à
cette synthèse de socialisme et de nationalisme élaborée
au début du siècle par des révolutionnaires
qui voulaient sauver la révolution. L'idéal
de la nation aurait pu sombrer dans l'aventure et il a beaucoup
pâti en Europe de cet amalgame. En France, le gaullisme
a préservé l'essentiel, cette conscience que
les Français ont gardée d'être les héritiers
d'un destin exceptionnel et d'avoir vocation à la
grandeur. Et, dans les autres continents, les peuples se
sont mis à invoquer l'idée nationale à
leur tour, pour obtenir leur indépendance.
Beaucoup de ces États nouveaux, notamment
ceux d'Afrique, ont des frontières artificielles
qui ne correspondent ni à la géographie d'une
ethnie ni à l'histoire d'un peuple. Ils ne réunissent
pas les conditions culturelles et historiques nécessaires
à l'existence d'une nation. Seule l'Afrique du sud,
au temps de l'apartheid, a essayé une politique de
partition fondée sur les faits ethniques avec ses
"foyers nationaux" (homelands, curieusement appelés
aussi : bantoustans (6)). Or, ces États
n'ont pas été reconnus par la communauté
internationale...
Après la Société des nations,
l'Organisation des nations unies maintient la fiction d'une
société internationale : le monde serait divisé
en nations qui auraient toutes même consistance, indépendamment
de leur dimension (Nauru est l'égale de la Chine
à l'assemblée générale), et
de leur épaisseur historique et culturelle. Ces pseudo-nations
sont de différents types. A côté de
constructions artificielles, tel le Congo ou Zaïre,
ancienne colonie belge, certains peuples ont une longue
histoire, et n'ont pas attendu l'arrivée des Européens
pour avoir conscience de leur identité : ainsi, la
Chine et le Japon. Il serait intéressant d'examiner
si ces peuples sont des nations au sens précis du
terme et si leur occidentalisation relative les a conduits
à des conceptions voisines des nôtres en ce
qui concerne l'histoire, la souveraineté et le citoyen.
Après avoir évoqué la diffusion mondiale,
au XIXe et au XXe siècles, de l'idéologie
nationale, on peut s'interroger sur les déformations
et les malentendus qu'elle a impliqués, et sur l'avenir
de l'occidentalisation du sentiment d'appartenance que cette
idéologie représente pour des peuples si différents
du nôtre.
Que peut signifier l'idéal de la nation
dans des pays exotiques ? La question est importante. Elle
l'est moins cependant à nos yeux que celle qui se
pose à la France, "mère des nations",
à l'heure où son identité nationale
est contestée. Nous n'avons pas seulement à
défendre notre niveau de vie, nous devons aussi sauvegarder
l'existence même de notre nation. C'est pourquoi nous
avons besoin plus que jamais d'une réponse claire
à la question : qu'est-ce que la nation ? Après
la crise algérienne, les débats sur la "construction
européenne", puis ceux sur l'immigration, ont
fait apparaître à nouveau les insuffisances
des définitions habituelles. Pour venir au jour,
l'identité culturelle de l'Occident s'est investie
aux temps modernes dans des nations particulières,
qui sont autant d'expressions de son génie propre.
La grande question posée par l'union de l'Europe
est de savoir si celle-ci peut apporter à l'Europe
un supplément d'âme sans s'appuyer sur la réalité
nationale. Quant à l'immigration, il s'agit de savoir
si l'installation sur notre sol de population venues du
tiers monde, qui ne peuvent ni ne veulent assimiler notre
culture, est compatible avec l'idée que nous nous
faisons de la souveraineté et de l'identité
nationales.
La nation est, pour ceux qui en font partie,
un puissant idéal, qui les appelle à dépasser
leurs intérêts individuels pour le bien de
la communauté. Pour un observateur impartial, elle
apparaît comme un facteur de mobilisation à
nul autre pareil. Les socialistes se sont rendus compte,
en 1914, que les appels à la solidarité internationaliste,
suivant la fameuse déclaration de Marx et Engels
("Prolétaires de tous les pays, unissez-vous
!" (7)) ne pouvaient tenir en échec
les impératifs de l'union sacrée : l'idéal
de la nation était plus fort que la conscience de
classe.
La nation est une donnée de l'histoire,
constituée par une longue série d'événements
glorieux ou douloureux. En France, la formation de l'idée
nationale s'est incarnée dans la succession des "quarante
rois qui, en mille ans, ont fait la France", selon
la formule de l'Action française. Ce rôle éminent
d'une dynastie signifie-t-il que, dans le cas de notre pays
tout au moins, l'identité nationale a été
créée par des actes de volonté inconditionnés
et n'impliquerait pas des circonstances bien définies
? C'est, bien souvent, vers cette conclusion discutable
que trop d'auteurs français se sont orientés.
II. Deux expériences cruelles
pour la France
Deux expériences cruelles ont mis à
l'épreuve la théorie subjective de la nation
qui sous-tendait la politique de la France : l'annexion
de l'Alsace-Lorraine par l'Allemagne après la guerre
de 1870 ; et l'indépendance de l'Algérie,
trois ans après les événements de mai
1958. Il serait imprudent de croire que nous en avons tiré
les conséquences.
1. La perte de l'Alsace-Lorraine
Le 16 septembre 1870, Ernest Renan le reconnaissait
encore dans sa lettre à David Strauss : "Dès
que l'on a rejeté le principe de la légitimité
dynastique, il n'y a plus, pour donner une base aux délimitations
territoriales des États, que le droit des nationalités
et la volonté des populations." (8)
Cependant, il donnait déjà du patriotisme
une définition bien intellectuelle : "Je me
suis étudié toute ma vie à être
bon patriote, ainsi qu'un honnête homme doit l'être,
mais en même temps à me garder du patriotisme
exagéré comme d'une cause d'erreur. Ma philosophie,
d'ailleurs, est l'idéalisme : où je vois le
bien, le beau, le vrai, là est ma patrie. C'est au
nom des vrais intérêts éternels de l'idéal
que je serais désolé que la France n'existât
plus." (9) L'idéalisme abstrait
dont se réclamait Renan est la négation du
patriotisme authentique. Si, fort heureusement, le patriote
voit "le beau, le bien, le vrai" dans la patrie,
c'est qu'il a hérité d'un sens des valeurs
qui doit peu à des "principes éternels",
et beaucoup à l'identité culturelle de la
communauté nationale. Un bon patriote aime sa patrie
comme une personne, avec ses qualités et ses défauts,
et ne se sent pas le droit de l'abandonner pour une autre
qui lui paraîtrait plus séduisante, pas plus
qu'un honnête homme ne consentirait à quitter
sa famille.
Après la perte de l'Alsace-Lorraine, Renan insistait
davantage sur le "consentement actuel" des populations
dans une nouvelle lettre à Strauss du 15 septembre
1871 : "L'individualité de chaque nation est
constituée sans doute par la race, la langue, l'histoire,
la religion, mais aussi par quelque chose de beaucoup plus
tangible, par le consentement actuel, par la volonté
qu'ont les différentes provinces d'un État
de vivre ensemble. Avant la malheureuse annexion de Nice,
pas un canton de France ne voulait se séparer de
la France ; cela suffisait pour qu'il y eût crime
européen à démembrer la France, quoique
la France ne soit une ni de langue ni de race. Au contraire,
des parties de la Belgique et de la Suisse, et, jusqu'à
un certain point, les îles de la Manche, quoique parlant
français, ne désirent nullement appartenir
à la France ; cela suffit pour qu'il fût criminel
de chercher à les y annexer par la force. L'Alsace
est allemande de langue et de race ; mais elle ne désire
pas faire partie de l'État allemand ; cela tranche
la question." (10)
Il ajoutait : "Défiez-vous de l'ethnographie,
ou plutôt ne l'appliquez pas trop à la politique.
(...) Nation n'est pas synonyme de race - la petite Suisse,
si solidement bâtie, compte trois langues, trois ou
quatre races, deux religions. Une nation est une grande
association séculaire (non pas éternelle)
entre des provinces en partie congénères formant
noyau, et autour desquelles se groupent d'autres provinces
liées les unes aux autres par des intérêts
communs ou par d'anciens faits acceptés et devenus
des intérêts. L'Angleterre, qui est la plus
parfaite des nations, est la plus mêlée au
point de vue de l'ethnographie et de l'histoire." (11)
Dans sa fameuse conférence du 11 mars
1882 à la Sorbonne, "Qu'est-ce qu'une Nation
?", Renan donnait une forme canonique à sa théorie,
qui a reçu valeur de dogme. Il écartait tour
à tour de l'idée de nation les éléments
objectifs tels que la race (on dirait aujourd'hui l'ethnie),
la langue, la religion, la communauté des intérêts,
pour retenir une définition purement subjective :
"Une nation est une âme, un principe spirituel.
Deux choses qui, à vrai dire, n'en font qu'une, constituent
cette âme, ce principe spirituel. L'une est dans le
passé, l'autre dans le présent. L'une est
la possession en commun d'un riche legs de souvenirs ; l'autre
est le consentement actuel, le désir de vivre ensemble,
la volonté de continuer à faire valoir l'héritage
qu'on a reçu indivis. (...) Une nation est donc une
grande solidarité, constituée par le sentiment
des sacrifices qu'on a faits et de ceux qu'on est disposé
à faire encore. Elle suppose un passé ; elle
se résume pourtant dans le présent par un
fait tangible : le consentement, le désir clairement
exprimé de continuer la vie commune. L'existence
d'une nation est (pardonnez-moi cette métaphore)
un plébiscite de tous les jours, comme l'existence
de l'individu est une affirmation perpétuelle de
vie." (12)
L'Allemagne avait annexé l'Alsace et
la Lorraine sans consulter les Alsaciens et les Lorrains,
qui, dans leur majorité, entendaient rester français.
Ernest Renan avait raison d'insister sur le "consentement
actuel" des populations, car, si la nation est un idéal,
elle repose sur le désir commun de vivre ensemble.
Il n'oubliait pas non plus de souligner que la nation est
un héritage légué par les ancêtres
et qu'elle n'est rien sans la mémoire d'une histoire
vécue en commun. Mais il a eu grand tort de ne pas
analyser les conditions qui donnent au consentement actuel
la durée nécessaire à une nation. Une
nation n'est pas l'association momentanée de partenaires
consentants, elle a la dimension historique d'une aventure
vécue comme éternelle. Après avoir
montré que les facteurs objectifs n'étaient
pas des conditions suffisantes à la naissance d'une
nation, Renan ne s'est pas donné la peine d'examiner
si ce pouvaient être des conditions nécessaires.
Aussi brillant soit-il, le discours de Renan sur la nation
est donc incomplet et même superficiel. Pourtant,
il aurait été longtemps malvenu, surtout pendant
les années où se préparait la revanche,
de mettre en doute une théorie si séduisante,
fabriquée tout exprès, dans la chaleur de
la polémique avec les auteurs allemands, pour défendre
les droits de la France sur l'Alsace et la Lorraine. De
plus, cette conception subjective convenait bien à
l'esprit rationaliste des intellectuels français.
2. La guerre d'Algérie
Sans doute, en 1954, lorsque se déclencha
la guerre d'Algérie, l'immense majorité des
habitants de l'Algérie, musulmans, juifs ou chrétiens,
ne contestaient pas que la France allât "de Dunkerque
à Tamanrasset". Le critère du "consentement
actuel" était vérifié. Mais, dix
ans plus tard, après une succession d'événements
tragiques, les Algériens avaient découvert
qu'ils n'étaient pas français. En France,
de Gaulle l'avait compris parmi les premiers.
Rien ne le laissait présager. Dans ses
Mémoires de guerre, lorsqu'il évoque "une
certaine idée de la France", on pourrait croire
qu'il s'en tient à une définition toute subjective
de la nation, comme Renan : "Toute ma vie, je me suis
fait une certaine idée de la France. Le sentiment
me l'inspire aussi bien que la raison. Ce qu'il y a, en
moi, d'affectif imagine naturellement la France, telle la
princesse des contes ou la madone aux fresques des murs,
comme vouée à une destinée éminente
et exceptionnelle. J'ai, d'instinct, l'impression que la
Providence l'a créée pour des succès
achevés ou des malheurs exemplaires. S'il advient
que la médiocrité marque, pourtant, ses faits
et gestes, j'en éprouve la sensation d'une absurde
anomalie, imputable aux fautes des Français, non
au génie de la patrie. Mais aussi, le côté
positif de mon esprit me convainc que la France n'est réellement
elle-même qu'au premier rang ; que seules de vastes
entreprises sont susceptibles de compenser les ferments
de dispersion que son peuple porte en lui-même, que
notre pays, tel qu'il est, parmi les autres, tels qu'ils
sont, doit, sous peine de danger mortel, viser haut et se
tenir droit. Bref, à mon sens, la France ne peut
être la France sans la grandeur." (13)
La pensée du général de
Gaulle était complexe et son idéal de la France
ne faisait pas abstraction des réalités. Il
avait été influencé par les critiques
que Gustave Le Bon, à la fin du siècle dernier,
avait faites à la colonisation, en dénonçant
les illusions de l'assimilation. D'ailleurs, disait Le Bon,
les habitants des colonies "rêvent d'être
assimilés à la métropole pour les avantages
du système et nullement pour les charges qui en résultent"
(14).
La guerre d'Algérie a été
une dure leçon pour la France et ce sont souvent
ceux qui aimaient le plus leur pays qui ont le moins compris
que l'Algérie n'en faisait pas partie. S'ils se sont
trompés, c'était par générosité.
On s'imaginait à l'époque que les musulmans
d'Algérie étaient "assimilables",
alors qu'on s'aperçoit aujourd'hui que les immigrés
maghrébins ne le sont pas. Le cas des harkis est
le plus douloureux, car ces hommes ont choisi la France
et ont versé leur sang pour elle. Leurs enfants,
cependant, "immigrés de la seconde génération",
se sentent écartelés entre deux identités
et s'adaptent mal à la nouvelle patrie de leurs parents.
Répétons-le : en 1954, les Algériens
se croyaient français. Mais il manquait les conditions
objectives pour que ce consentement fût durable :
le territoire, la langue, la religion, la culture, et l'essentiel
de leur histoire, tout les séparait des Français.
L'idéalisme de Renan a abusé beaucoup de nos
concitoyens et n'a pas fini d'embrouiller l'analyse du fait
national. La nation, certes, est "une âme, un
principe spirituel", et Renan était un théologien
indépendant... Fallait-il pour autant qu'il versât
dans l'hérésie dualiste des cathares et qu'il
conçût l'âme comme un principe opposé
au corps (15) ?... La nation n'est pas
un idéal désincarné. Il était
juste de condamner les thèses réductionnistes
des auteurs allemands, qui ne voyaient dans la nation qu'un
phénomène ethnographique et ignoraient la
volonté des populations. Il était erroné
de tomber dans un autre excès en méconnaissant
les conditions objectives de l'existence d'une nation. Pas
de corps sans âme, pouvions-nous dire aux Allemands,
pourvu que nous ajoutassions aussitôt : pas d'âme
sans corps.
L'Algérie était à la France. Elle n'était
pas la France. L'oubli de cette modeste préposition,
"à", nous a valu de graves dissensions,
qu'une analyse vraiment scientifique aurait dû nous
épargner.
III. Le corps de la nation
Une théorie de la nation doit préciser
les éléments qui la constituent, le socle
matériel sur lequel s'élève ce principe
spirituel. Toute nation repose sur trois piliers : un territoire
continu, la possession d'une langue, une symbolique à
partager. Après en avoir examiné le rôle,
on peut éclairer les rapports de la nation d'une
part avec l'ethnie, d'autre part avec l'État.
1. La continuité du territoire
Une nation s'établit sur un sol qu'elle
considère comme le sien et qu'elle n'entend pas partager.
La revendication territoriale est le premier signe de la
volonté nationale et l'on ne peut concevoir une nation
qui ne se voudrait pas propriétaire d'une portion
de la surface du globe. Israël en fournit un exemple
éclatant. Si les juifs ont de tout temps regardé
vers Jérusalem, cet attachement passionné
à la terre qui fut promise à leurs ancêtres
participait d'une vision religieuse, il n'était pas
un sentiment national. Lorsque les juifs d'Europe furent
gagnés par l'idée de nation, à la suite
de l'émancipation, certains formèrent le projet
de fonder un Etat particulier qui exercerait la souveraineté
sur la Palestine. Le territoire de la nation n'est pas seulement
un lieu saint, symbole d'une foi religieuse : il constitue
un foyer national. De même que la famille a besoin
d'un domicile, la nation demande un territoire : seulement,
la nation, à la différence de la famille,
ne peut s'établir dans un autre lieu que celui où
ses ancêtres voyaient leur patrie. C'est pourquoi
les projets d'installation du foyer national juif ailleurs
qu'en Palestine étaient chimériques.
Une nation peut avoir des possessions éloignées,
son territoire propre est nécessairement continu.
Le principe de continuité territoriale est d'une
extrême importance et sa valeur est confirmée
par de nombreux exemples. Il est non seulement un facteur
de cohésion stratégique, mais aussi un critère
de légitimité, dont l'influence morale se
fait aussi sentir à l'intérieur d'États
non nationaux, quoique moins nettement ; c'est ainsi que
les empires coloniaux de la France, de l'Angleterre, de
l'Espagne et du Portugal se sont disloqués bien avant
celui de la Russie, qui était tout aussi colonial,
et qui a gardé de beaux restes...
Pour réclamer leur indépendance,
les treize États d'Amérique du nord coalisés
contre l'Angleterre pouvaient invoquer leur particularisme
religieux : puritains contre anglicans. Mais pourquoi le
Canada, où les francophones étaient minoritaires,
l'Australie et la Nouvelle-Zélande ont-ils pris le
large à leur tour ? Pour ce qui est de la population
(malgré une minorité de Maoris), du climat,
des dimensions, tout rapproche la Nouvelle-Zélande
de l'Angleterre. Cependant, comme elles sont géographiquement
aux antipodes l'une de l'autre, elles ne peuvent pas se
considérer comme une seule nation. En revanche, le
Pays de Galles et l'Ecosse se sont laissés absorber
dans le Royaume-Uni, et, s'il est question d'une nouvelle
séparation, elle demeure très hypothétique.
Derechef, le cas de l'Irlande fournit épreuve et
contre-épreuve, selon que l'on regarde l'Irlande
par rapport à la Grande-Bretagne, ou l'Irlande du
nord par rapport à l'Irlande du sud. Le facteur religieux
interfère en l'espèce avec la géographie,
il est vrai. C'est pourquoi la Nouvelle-Zélande est
un exemple plus topique.
D'une façon générale, les
États fragmentés ont tendance à éclater,
tandis que les États d'un seul tenant affrontent
mieux les vicissitudes de l'histoire ; de plus, un territoire
doit être continu pour être le creuset d'une
nation.
Prenons le cas du Pakistan. Après l'indépendance
de l'Inde en 1947, on n'a pas évité que les
musulmans créassent un État distinct de celui
des hindous. Ce dernier est un empire, plutôt qu'une
nation, car il englobe une extraordinaire variété
de races, de langues et de religions. Le Pakistan, quant
à lui, confirme la loi de continuité territoriale
; il n'a pas pu empêcher l'indépendance du
Bengale (Bengladesh), situé à des milliers
de kilomètres du Pendjab. En contrepartie, il a gardé
dans sa nouvelle configuration, qui est d'un seul tenant,
des populations batailleuses : les Baloutches et les Pathans.
Etat théocratique hétérogène,
le Pakistan a peut-être établi les bases d'une
nation nouvelle, qui serait susceptible de se former autour
du noyau pendjabi, s'il arrivait un jour que celui-ci imposât
sa langue propre, en lieu et place de l'ourdou..
L'Organisation de l'unité africaine (O.U.A.)
a sacralisé les frontières issues de la colonisation.
Malgré sa détermination et des appuis extérieurs,
le Biafra n'a pu gagner la guerre d'indépendance,
et l'Erythrée a eu le plus grand mal à y parvenir,
tant il est vrai que les États, aujourd'hui, s'opposent
de toutes leurs forces à la séparation d'une
région contiguë. Il n'y a pas de vraie nation
en Afrique noire, parmi les pays artificiels nés
de la décolonisation, si ce n'est à l'état
embryonnaire. Mais ces nations imaginaires ont adopté
d'emblée l'idéologie nationaliste avec le
principe des nationalités, qui apparaît comme
la clé de voûte des relations entre les États,
qualifiées justement d'internationales. Et, du même
coup, elle ont accepté le principe de continuité
territoriale qui lui est sous-jacent, sous ses deux aspects
complémentaires, l'un négatif, l'autre positif
: "Je ne revendique pas de terre qui ne soit le prolongement
de celles qui m'appartiennent déjà."
- "Je n'abandonnerai jamais de territoire dont aucun
obstacle physique ne me sépare."
Cette notion de continuité, qui est essentiellement
intellectuelle et témoigne d'une représentation
cartographique de l'espace, peut s'étendre à
des îles voisines, surtout si elles ne sont pas grandes
; mais l'insularité marque la psychologie des habitants.
Que dire alors de la Corse ? Tout en étant européenne,
et assez proche du continent, elle appartient plutôt
à l'ensemble italien géographiquement, comme
la Sardaigne voisine. Ce n'est donc pas seulement son originalité
ethnique au sein de la population française qui explique
la force du sentiment particulariste parmi les Corses et
la persistance d'un courant séparatiste. Un détail
du vocabulaire en témoigne : lorsqu'un "continental"
parle de ses compatriotes, il pense en général
à tous les Français, alors que, s'il est corse,
il n'entend par là que les autres Corses... En octobre
1988, l'assemblée régionale n'a pas craint
d'affirmer l'existence d'un peuple corse, comme si les Corses
ne faisaient pas partie du peuple français. On peut
donc penser que l'appartenance de la Corse à la France,
au demeurant incontestable, est plus fragile que celle,
disons, de la Bretagne. C'est pourquoi l'Etat a donné
au principe de continuité territoriale une valeur
administrative quand il s'agit de la Corse, en assurant
des tarifs réduits et des communications commodes
entre l'île et le continent (16).
Les possessions françaises d'outre-mer
situées hors d'Europe sont si lointaines qu'on ne
peut pas les regarder avec réalisme comme des parties
du territoire national. Bien sûr, la Terre Adélie
est à la France ; elle n'est pas la France. Cela
n'implique pas qu'il ne faille pas défendre la souveraineté
française sur ce territoire. Les Anglais ont livré
bataille à l'Argentine pour défendre les Falklands
(ou Malouines), bien que cet archipel ne fût qu'une
colonie du Royaume-Uni. Ses habitants, descendants d'immigrants
britanniques, ont une citoyenneté distincte de celle
des Britanniques de la Métropole. Pour ce qui nous
concerne, nous savons que la Nouvelle-Calédonie doit
continuer d'appartenir à la France aussi longtemps
que la majorité des habitants de l'île le voudra.
Sa situation géopolitique n'est pas du tout semblable
à celle de l'Algérie. Elle est bien plus facile
à défendre, étant donné son
isolement, ses dimensions et sa population. La France peut
conserver un territoire qui présente pour elle un
intérêt certain, sans encourir un coût
prohibitif. La métropole ne risque pas non plus d'être
submergée par des immigrants venus de Nouvelle-Calédonie.
Alors que, si elle avait gardé les départements
algériens, la France aurait été amenée
à accorder aux Algériens la libre entrée
en métropole, comme à des citoyens français.
(Il est vrai que le gouvernement français a maintenu
à peu près les mêmes facilités
aux ressortissants algériens après l'indépendance.
Cette mauvaise politique était une séquelle
de l'utopie assimilationniste qui n'a pas cessé de
miner notre identité nationale.)
La continuité du territoire présente
des avantages d'ordre géométrique : elle facilite
les communications entre les parties du pays ; de plus,
comme les frontières sont relativement moins longues
pour un État d'un seul tenant, les échanges,
les contacts et donc les menaces sont réduits. Ce
sont des considérations de poids au point de vue
militaire ; il est difficile de tenir ensemble des forces
dispersées. Jadis, en Europe, quand le pouvoir était
aux mains de princes de droit divin, les facteurs stratégiques
jouaient peut-être autant qu'aujourd'hui en faveur
de la continuité du sol, alors que celle-ci ne donnait
aucune légitimité particulière. Or,
les États étaient morcelés. Sans doute
le peuple éprouvait-il de l'attachement pour le sol
de la patrie. Mais celle-ci n'avait pas de frontières
bien définies et pouvait se rétrécir
aux bornes du village. Le sens du territoire se manifestait
à plusieurs niveaux, notamment dans la division des
terres agricoles, sans donner encore lieu à un idéal
politique. Bien que la continuité territoriale ait
toujours été un atout pour les États,
c'est l'idée nationale qui en a fait un critère
de légitimité, en tirant parti d'une tendance
inscrite dans la nature humaine. Une nation veut un territoire
pour se regrouper, assurer son homogénéité
et asseoir sa souveraineté. Lorsque la nation est
achevée, les citoyens ne peuvent concevoir qu'on
la partage à l'occasion d'une succession, comme l'empire
de Charlemagne au traité de Verdun. Le territoire
de la République est inaliénable. L'Alsace
a été française avant la Lorraine sans
que personne ne s'en offusquât. C'est que notre nation
n'était point encore parfaite avant que sa souveraineté
n'eût été solennellement proclamée
et que la monarchie de droit divin n'eût été
en conséquence abolie.
Les Capétiens ont poursuivi une politique
d'extension du pré carré qui donnait peu à
peu à la nation la forme de l'Hexagone, au fur et
à mesure de son développement, et donnait
corps à son unité en rapiéçant
son étendue. L'idée des frontières
naturelles, attribuée à Richelieu, est devenue
une mystique. Il ne suffit pas que la nation soit d'un seul
tenant. Elle veut trouver dans l'espace des repères
visibles où elle puisse arrêter sa vue, en
même temps que ses ambitions. L'Océan, la mer,
les Pyrénées, les Alpes remplissent assez
bien cet office. Au nord-est, on ne trouve guère
entre nous et les peuples germaniques de frontières
incontestables, sinon celles que l'histoire a tracées
(17). Aussi naturelles soient-elles, les
frontières sont toujours une convention, et tirent
leur existence de la volonté que nous avons de les
maintenir. La frontière, barrière imaginaire,
est la limite idéale de notre identité. Quelle
que soit la valeur de la théorie du "sanctuaire"
- qui fait trop bon marché de la "bataille de
l'avant" -, il est clair que la dissuasion vaut surtout
pour le sol de la nation et qu'elle peut difficilement jouer
pour les territoires d'outre-mer. Dans l'hypothèse
d'une agression contre l'un d'entre eux, le gouvernement
français aurait le devoir de riposter avec énergie
par tous les moyens classiques et serait probablement mal
avisé d'élever le conflit au niveau nucléaire.
La Grande-Bretagne ne l'a pas envisagé pendant la
guerre des Malouines.
On s'imagine souvent, lorsque naît une
nouvelle formation culturelle, qu'elle est indépendante
de la nature humaine, puisqu'elle n'a pas toujours existé.
C'est une profonde erreur, qui relève de la "pensée
dichotomique"stigmatisée par Konrad Lorenz (18).
"Culture" et "nature" sont indissociables
et toute communauté forme un système bioculturel
dont les éléments interagissent en permanence,
de génération en génération.
D'ailleurs, l'idéal de la nation n'était pas
entièrement nouveau, puisqu'il est la réplique
moderne de la cité antique. Dans un cas comme dans
l'autre, il s'agit d'un phénomène idéologique,
qui dresse dans l'ordre politique une nouvelle vision des
rapports sociaux, en s'appuyant sur une tendance enracinée
dans la nature humaine : l'instinct du territoire.
L'homme, en effet, est un animal territorial.
Les travaux des éthologues comme Konrad Lorenz, Irenäus
Eibl-Eibesfeldt, V. C. Wynne-Edwards, ont montré
la force de l'instinct territorial chez de nombreuses espèces,
y compris l'homme. Ces animaux, comme l'homme, s'attribuent
un territoire qu'ils défendent avec ardeur contre
leurs congénères. C'est la division du sol
qui établit des relations pacifiques à l'intérieur
d'une espèce : les conflits de frontières
sont rares (19).
La sélection naturelle a inscrit l'instinct
de territoire dans notre héritage phylogénétique.
C'est lui qui donne à la nation cette énergie
vitale si caractéristique. C'est pourquoi le territoire
est la condition prioritaire de la formation du sentiment
national. Cependant, le programme génétique
de l'homme est ouvert. C'est en ce sens, que, selon Arnold
Gehlen, "l'homme est par nature un être de culture".
L'idéal de la nation n'est pas la seule expression
de cet instinct, sans quoi, en effet, on ne comprendrait
pas qu'il n'ait pas toujours existé. On peut faire
un parallèle entre famille et nation, propriété
et souveraineté, domicile et territoire, et regarder
la nation comme une famille étendue, si l'on ne recherche
pas dans la métaphore une précision qui ne
peut s'y trouver. La famille, comme la nation, s'approprient
l'espace à leur échelle, et s'attachent à
des territoires.
2. La possession d'une langue
Après le territoire, la langue est le
deuxième signe de l'identité nationale. Toute
nation possède une langue, qu'elle regarde comme
la sienne, qu'elle cultive avec amour et qu'elle défend
contre les intrusions étrangères, tout en
cherchant éventuellement à en répandre
l'usage hors de ses frontières. Il peut se faire
que cette langue ne lui soit pas propre, et il arrive aussi
que tous les nationaux ne la parlent pas, elle reste nonobstant
un élément constitutif de l'identité
nationale.
On cite souvent la Suisse pour alléguer
qu'une nation peut exister sans langue nationale. Ainsi,
Renan : "La Suisse, si bien faite, puisqu'elle a été
faite par l'assentiment de ses différentes parties,
compte trois ou quatre langues. Il y a dans l'homme quelque
chose de supérieur à la langue : c'est la
volonté. La volonté de la Suisse d'être
unie, malgré la variété de ces idiomes,
est un fait bien plus important qu'une similitude de langage,
souvent obtenue par des vexations." (20)
Il est aisé de voir que le prétendu contre-exemple
suisse ne vaut rien : historiquement et géographiquement,
la Suisse est une nation de langue allemande, qui englobe
des minorités linguistiques. Morceau détaché
du Saint-Empire, dont elle faisait officiellement partie
jusqu'aux traités de Westphalie (1648), la Confédération
helvétique fut formée à l'origine par
des cantons purement germaniques, dont celui qui a donné
son nom à l'ensemble (Schwyz). Longtemps, elle est
restée presque exclusivement allemande. Si l'on dit
que Rousseau, citoyen de Genève, était suisse,
c'est un anachronisme : sa ville n'est entrée dans
la confédération qu'en 1822.
Aujourd'hui encore, plus des deux tiers des
Suisses ont l'allemand comme langue maternelle. La capitale,
Berne, et la ville principale, Zurich, parlent allemand.
La minorité de langue italienne est marginale (à
condition de ne compter que les nationaux) et la minorité
romanche, d'ailleurs très germanisée, est
négligeable. Seule la minorité romande, d'expression
française, a quelque importance. Mais Genève,
malgré son prestige, est excentrée et ne représente
pas la Suisse. Les Romands, sans doute, ne reconnaissent
pas la langue de Berne et de Zurich comme leur langue nationale.
Se sentent-ils suisses, ou bien genevois, vaudois, jurassiens
? A Genève, pour parler des Alémaniques, on
dit : les Confédérés...
Il s'en faut donc de beaucoup que les quatre
langues de la Suisse soient sur le même plan. Il est
vrai que sa langue nationale, l'allemand, ne lui appartient
pas en propre, pas plus que l'espagnol à l'Argentine
ou l'anglais aux États-Unis. Le fait est incontestable
: la communauté de langue ne suffit pas pour faire
une seule nation. Cependant, si des nations distinctes peuvent
parler la même langue, il est intéressant de
relever qu'il s'établit dans l'usage qu'elles en
font certaines différences, et que celles-ci ont
tendance à s'accentuer avec le temps, non seulement
à cause d'une dérive spontanée, mais
parce que chaque nation cherche à affirmer son identité
en cultivant sa différence. Les Suisses parlent des
dialectes allemands assez particuliers et l'on observe à
l'heure actuelle que le Schwytzerdütsch est de plus
en plus utilisé à la place de l'allemand officiel.
Malgré l'étroite connexion que les media tissent
entre les deux rives de l'Atlantique, l'anglais des Etats-Unis
se détache peu à peu de celui de la Grande-Bretagne.
On voit déjà des livres "traduits de
l'américain" ; la formule, pour être abusive,
n'en dénote pas moins une tendance. Il s'est produit
un phénomène assez comparable quand les Norvégiens
se sont rendus indépendants des Danois et qu'ils
se sont efforcés de retrouver dans l'idiome des paysans
ce qui pouvait constituer une langue norvégienne
à part entière. De même, quand les Boers
ont intronisé leur dialecte afrikaner à la
place du néerlandais comme langue officielle de l'Afrique
du sud.
Sans contester le rôle de la volonté
dans la vie d'une nation, nous entendons montrer que, pour
durer, celle-ci doit s'appuyer sur des facteurs objectifs,
notamment sur une langue nationale. Une nation veut une
langue nationale, et quand elle doit la partager, elle la
transforme pour se l'approprier. Il n'est pas nécessaire
que tous les nationaux la parlent. L'Irlande en fournit
une preuve extrême, puisque le gaélique n'y
est plus guère qu'un symbole et ne peut faire concurrence
à l'anglais. En France, les jacobins de toutes les
époques se sont efforcés de faire disparaître
les langues régionales et y sont presque parvenus.
Cet excès de zèle unificateur n'a fait qu'appauvrir
la France en l'uniformisant. La France était assez
forte pour tirer parti de traditions culturelles enracinées
dans nos terroirs, que des siècles de vie commune
avaient harmonisées sans les confondre. Il n'est
pas indifférent, du reste, que ces langues soient
toutes des membres de la grande famille indo-européenne,
à la seule exception du basque, d'ailleurs très
peu parlé dans notre pays. Dans l'Espagne voisine,
l'autonomie de la Catalogne, dont la langue est proche du
castillan, n'a pas soulevé les mêmes difficultés
que celle du Pays Basque, qui semble habité par la
volonté farouche de rompre avec l'Espagne.
3. Des symboles à partager
Avec le territoire et la langue, une nation
en formation doit se doter d'une symbolique ; d'abord un
nom : la France, l'Allemagne, l'Italie ; puis une devise,
un hymne, un petit nombre d'emblèmes chargés
d'une intense affectivité. Toute véritable
communauté a besoin de ces symboles qui manifestent
son identité, la permanence de ses traditions, qu'il
s'agisse d'un ordre, d'une école, d'une corporation,
d'une entreprise - ou de la nation (21).
Il n'est pas d'idéal désincarné qui
soit authentique, et l'idéal de la nation, si dynamique,
s'exprime dans ces rites parareligieux où les citoyens
réaffirment leur volonté de vivre ensemble,
de poursuivre à travers leur descendance l'aventure
commencée par les générations précédentes,
réunis dans ces "lieux de mémoire"
qui parsèment le sol où ont vécu leurs
ancêtres (22). La guerre elle-même
prend un tour cérémoniel et l'on meurt pour
son drapeau par amour de son pays.
Ici, nous sommes en présence d'objets
qui n'ont de valeur que par ce qu'ils signifient, de formes
pures que le mythe emprunte pour se révéler
à nous comme, par le son, la présence de l'esprit.
IV. La nation et l'ethnie
On peut maintenant aborder le problème
le plus difficile, celui du rapport de la nation à
l'ethnie. Ethnie est un mot nouveau ; ce n'est pas un hasard
s'il est apparu en France (23). L'Allemagne,
comme les autres peuples qui se sont réclamés
au XIXe siècle du "principe des nationalités",
a tendance à confondre ethnie et nation, car un peuple
qui voulait se constituer d'un seul coup en nation ne pouvait
le faire qu'en s'appuyant presque exclusivement sur le critère
ethnique. En France, nation forgée par une longue
histoire, la situation est plus complexe. Si la nation française
pouvait être identifiée à l'ethnie française,
il faudrait que nous revendiquions la Suisse romande, la
Wallonie, les îles anglo-normandes et le Val d'Aoste,
et nous devrions restituer l'Alsace-Lorraine à l'Allemagne,
la Corse à l'Italie, donner l'indépendance
à la Bretagne, au Languedoc, à la Provence
! Cette chirurgie ethnique a été appliquée
à l'empire austro-hongrois après la guerre
de 1914-1918. Mais, justement, la France n'est pas un empire,
elle est une nation.
Les deux concepts de nation et d'ethnie se distinguent
dans la mesure où le premier est d'ordre politique
et le second d'ordre scientifique. Il peut se faire qu'une
ethnie ait si peu conscience d'elle-même qu'elle n'ait
pas de nom propre en dehors de celui qu'il aura plu aux
savants de lui donner. Tandis qu'une nation est, par définition,
un mythe mobilisateur et ne peut exister en dehors de la
conscience du peuple. Lorsque l'idéal de la nation
s'empare d'une ethnie, c'est un phénomène
politique qui, d'une masse inerte, fait un agent de l'histoire.
L'ethnie ne disparaît pas, elle reste sous-jacente
à la nation, et celle-ci réagit sur elle pour
en modifier les traits culturels, comme la langue ou la
religion... On pourrait ici reprendre la distinction marxiste
de l'infrastructure et de la superstructure, à condition
de ne pas oublier que les influences sont réciproques.
Par conséquent, même lorsqu'une
nation est monoethnique, c'est-à-dire homogène,
elle ne se réduit pas au fait ethnique. La nation
est un être, alors que l'ethnie est une chose. Il
ne s'ensuit pas qu'il y ait, à côté
de "nations ethniques", comme l'Allemagne, une
classe de "nations non ethniques", où figurerait
la France. Qu'il s'agisse de la France, ou de l'Angleterre
(Grande-Bretagne), de la Hollande (Pays-Bas), de l'Espagne
(dont la langue est le castillan), sans oublier la Suisse,
les nations les plus anciennes se sont constituées
autour d'une ethnie prépondérante. L'ethnie
française, qui ne se confond pas avec la nation française,
est prépondérante en son sein, dans les deux
sens du terme : d'une part, elle est majoritaire, d'autre
part, elle est hégémonique. Comme les citoyens
d'une nation doivent être égaux, l'hégémonie
culturelle et politique d'une ethnie implique qu'elle soit
numériquement prépondérante, puisque,
si l'hégémonie fut d'abord imposée
par les armes, elle est ensuite librement consentie, en
vertu du poids du nombre et du prestige des élites.
Paris est au centre des pays de langue d'oïl, où
s'est formée l'ethnie française, et non au
centre de la France. Le langage traduit la prépondérance
d'une ethnie dans la nation par cette figure du discours
qu'on appelle la synecdoque, qui consiste à désigner
le tout et la partie par un même vocable. C'est ainsi
que la France n'était tout d'abord que l'Ile-de-France
et que l'on parle de l'Angleterre pour désigner la
Grande-Bretagne ou de la Hollande pour les Pays-Bas (24).
Au demeurant, les ethnies sont des ensembles
flous, qui n'ont d'existence ni légale ni politique.
Entre les membres les plus caractérisés des
diverses ethnies qui composent une nation polyethnique,
on trouve toute une gamme de cas intermédiaires,
qui rattachent au cur de la nation ses parties les
plus atypiques. Mais les liens tissés par l'idéal
de la nation entre des groupes ethniques diversifiés
ne sont solides que si la distance culturelle n'est pas
trop grande entre ces groupes. L'assimilation des Italiens
hier, ou celle des Portugais aujourd'hui, se sont faites
assez bien, quoiqu'elles aient pris du temps, alors que
celle des populations immigrées du tiers monde est
irréalisable. Si on ignore les rapports de la nation
avec une ethnie, on méconnaît son identité
réelle, au risque d'accepter des politiques qui en
sapent les fondements.
V. La nation et l'État
Nous avons cherché à dégager
les conditions nécessaires à l'existence d'une
nation. Il n'est pas évident qu'elles soient suffisantes.
Ainsi que le souligne le Pr. Raoul Girardet, "l'histoire
de la formation des nations est pleine de virtualités
non réalisées, tributaire des accidents de
la politique, étroitement dépendante de l'événement"
(25). Ne sous-estimons pas la part du
hasard en histoire. La nation française n'était
pas préformée dans l'Hexagone. Il nous semble
seulement qu'elle devait apparaître, dès lors
que l'ethnie française était constituée,
vers le milieu du moyen âge, et quoique les frontières
de la France aient encore dépendu de bien des contingences
historiques.
La nation n'a pas été construite
artificiellement par une dynastie et un Etat. Les rois,
qui ont eu un rôle éminent dans la genèse
de la France, ont incarné la volonté de puissance
de l'ethnie française de langue d'oïl. C'est
parce qu'ils étaient plus "français"
et moins "francs", donc moins germaniques, que
les Robertiens-Capétiens ont pu évincer la
dynastie carolingienne. La forte centralisation que l'on
reproche à la France n'est qu'un effet pervers de
cette pulsion d'unité qui a fait entrer des populations
assez différentes dans l'orbite de l'hégémonie
française, au sens ethnique du terme.
Il n'est pas faux de dire que c'est l'État
qui, en France, a fait la nation, à condition de
préciser que cet État était l'agent
des aspirations d'une ethnie et concrétisait un début
de conscience nationale. L'État est indispensable
à la nation, puisque c'est à travers lui qu'elle
devient souveraine. Mais il faut bien les distinguer. L'idéologie
qui confond l'État et la société est
d'essence totalitaire. C'est le socialisme qui nous fait
dire "nationaliser" pour étatiser - comme
si une entreprise était moins nationale quand elle
appartient aux citoyens. Dans une variante nationaliste,
le socialisme a donné naissance au fascisme. En France,
le néosocialiste Marcel Déat, proche du mouvement
planiste, devait fonder un parti fasciste concurrent de
celui de Doriot (26).
On peut voir maintenant comment tous ces éléments
objectifs dont nous avons parlé se combinent pour
donner corps à la nation, lorsque cet idéal
politique particulier qui la définit lui a donné
son âme en saisissant un peuple, groupé autour
d'une ethnie prépondérante, de la volonté
de s'unir. L'État, son bras séculier, est
chargé de la défense ou de l'attaque, de conserver
ou de conquérir le territoire où doit s'exercer
la souveraineté nationale, puis de maintenir dans
ce cadre l'ordre social qui reflète sa manière
d'être. Mission éminente de l'État,
justifiée par sa fin, qui est l'épanouissement
d'une civilisation.
VI. La dimension éthique de
l'idée de nation
La nation est constituée des morts,
des vivants et de ceux qui vont naître au sein de
la communauté. Elle ne se réduit pas à
une agglomération d'individus, comme le voudrait
la théorie du contrat social, parce que les hommes
ne viennent pas au monde avant la société.
Elle n'est pas non plus un simple vocable appliqué
à des réalités hétérogènes.
La nation est faite de chair et d'esprit, elle est un être
bioculturel qui demeure identique à lui-même,
tant qu'il garde la vie.
Les nations n'ont pas toujours existé.
Elles ne naissent que sous certaines conditions, qui n'ont
été vérifiées qu'assez tardivement.
Il n'y a pas de nation sans la conception du devenir historique,
qui est apparu dans l'antiquité seulement chez certains
peuples ; les Romains, les Grecs, les Juifs. Encore la cité
antique n'est-elle qu'un embryon de la nation moderne, puisqu'elle
réunit en principe des gens qui se connaissent et
qu'on peut rassembler tous en même temps sur le forum.
L'idéal de la nation, quant à lui, convient
à des sociétés étendues. En
gestation pendant le moyen âge, il achève de
se former dans la France du XVIIIe siècle après
que s'est constitué une nouvelle unité politique,
l'État moderne, susceptible d'embrasser des provinces
nombreuses et variées.
La nation est le rêve d'un peuple. Elle
est un mythe réalisé dans l'histoire. Sa fonction
principale est de faire entrer des centaines de milliers
ou des millions d'individus dans une même communauté
de destin, en dépit des intérêts et
des opinions qui les séparent a priori, pour en faire
des citoyens obéissant aux mêmes lois et respectueux
des mêmes traditions. On ne crée pas une nation
par décret. Il faut que, peu à peu, les générations
qui se succèdent finissent par former l'envie de
vivre ensemble, sous la même autorité politique,
pour agir dans l'histoire et développer une culture
commune. On sait par expérience que cela ne se produit
pas sans d'âpres luttes.
On peut résumer tout ce qui précède
en une phrase : "Une nation est une communauté
de destin historique constituée autour d'une ethnie
prépondérante sur un territoire continu."
Notez que nous ne sommes pas parvenus à cette définition
de la nation par un raisonnement déductif, en partant
d'a priori, mais par une analyse inductive du fait national,
sans faire intervenir aucun jugement de valeur. Dans ce
qui suit, en revanche, nous allons maintenant nous engager.
Pour juger l'idéal de la nation à
sa juste valeur, on doit se défaire de l'opinion
venue du rationalisme des Lumières que les mythes
sont de simples mensonges et qu'ils ne seraient bons, dans
le meilleur des cas, que pour la masse des gens vulgaires.
Un mythe est chargé d'affectivité. Il naît
en un lieu où la frontière entre jugements
de valeur et jugements de connaissance, si nette dans les
disciplines scientifiques (où elle résulte
du "postulat d'objectivité de la nature"
dont parle Jacques Monod (27)), a tendance
à s'estomper, parce que les jugements de valeur sont,
au fond, des jugements de connaissance sur nous-mêmes
ou, tout au moins, sur un certain "nous" indéterminé
qui désigne un membre quelconque de la communauté.
Deux hommes appartiennent à une même communauté
quand ils sont disposés à partager les mêmes
mythes.
Les mythes récapitulent une connaissance
diffuse, que personne n'est en mesure de se donner par lui-même,
sur les règles qui assurent la stabilité de
l'ordre social. Les règles ne sont pas énoncées
comme telles, le plus souvent. En proposant des modèles,
les mythes établissent une hiérarchie des
valeurs. Ils répondent à ce besoin d'identité
que les hommes ressentent douloureusement, surtout dans
leur jeunesse. L'accroissement des connaissances objectives
ne réduit pas le rôle des mythes, toujours
omniprésents dans une société, tout
au plus en modifie-t-il la forme ; et il fournit à
l'univers mythique de nouveaux aliments. La science elle-même
est devenue ironiquement un nouveau mythe. Les mythes, donc,
se renouvellent et, à une époque donnée,
on rencontre bien des mythes contradictoires, qui tirent
la société dans des directions différentes.
Aujourd'hui, la nation est un de ceux-là et domine
la hiérarchie des idées politiques. Le socialisme,
le "néosocialisme" actuel et le cosmopolitisme
qui s'y rattache s'appuient sur une interprétation
faussée des droits de l'homme, artificiellement opposés
aux droits du citoyen, pour lui prendre cette position (28).
Toute guerre idéologique est aussi une guerre mythologique.
VII. Les déviations de l'idée
nationale
La nation est un tout organique. En isolant
l'un des trois éléments constitutifs du "corps"
de la nation - le territoire, la langue, la symbolique -,
on a donné lieu à une déviation de
l'idée nationale.
Si, en effet, l'on ne retient de la nation que
son territoire, on en conclura que tout résident
a vocation à devenir citoyen. C'est ainsi que le
parti socialiste et le président Mitterrand ont milité
pour que le droit de vote soit accordé aux immigrés,
souhaitant, il est vrai, qu'ils ne puissent en user que
dans les élections locales. Le droit de la nationalité
aboutit au même résultat quand il admet le
jus soli à côté du jus sanguinis (29).
Si l'on ne retient de la nation que la langue,
on va noyer la France dans la francophonie, ersatz d'un
empire défunt où l'on incorpore pêle-mêle
le Tutsi du Burundi, le Wolof du Sénégal,
le "Cajun" de Louisiane et le Français
de France, sans compter les Québécois, les
Wallons, les Genevois... Rien n'est plus absurde que cette
assimilation forcée. Le phénomène créole
nous met en garde contre cette myopie qui ne voit pas qu'une
langue peut être un vêtement d'emprunt, qui
n'a guère d'influence en lui-même sur le caractère
des peuples (30).
Quant à la symbolique du nom et du drapeau,
c'est elle qui a pu nous faire penser que l'Algérie
était la France, et qui nous fait croire encore que
la Nouvelle-Calédonie, la Martinique... ou la Terre
Adélie sont la France, alors qu'elles sont à
la France et que, si nous sommes prêts à combattre
pour les défendre, nous devons aussi considérer
qu'en la matière c'est l'intérêt national
qui nous guide.
C'est une autre erreur de confondre la nation
avec l'ethnie sous-jacente. La nationalité ne relève
pas de l'ethnologie, puisqu'elle est un produit de la politique
et de l'histoire et que les limites des ethnies ne coïncident
pas nécessairement avec celles de la nation. Tout
en corrigeant Renan pour son approche trop subjective, nous
ne devons pas adopter la théorie des Allemands de
l'époque, selon laquelle l'Alsace appartenait à
l'Allemagne quelle que fût la volonté de ses
habitants. Nous devons réaliser une synthèse
théorique "franco-allemande". C'est le
seul moyen de rendre compte des faits avec impartialité.
Au demeurant, quelles que soient les faiblesses
de la définition de Renan, on ne saurait lui imputer
les interprétations réductrices qui ont cours
présentement. Pour Renan, dans sa définition
célèbre, deux choses constituent la nation
: l'héritage qui nous vient des ancêtres, d'une
part, et la volonté actuelle de continuer la vie
en commun pour léguer aux générations
futures "l'héritage que nous avons reçu
indivis", d'autre part. M. Alain Finkielkraut, quant
à lui, réduit la nationalité à
l'opinion ; pour être français, nous dit-il,
il serait nécessaire et suffisant d'adhérer
à des valeurs universelles, comme les droits de l'homme
(31) ; c'est au fond l'équivalent
de ce "patriotisme constitutionnel" que le Pr.
Jürgen Habermas considère comme le seul possible
pour l'Allemagne (32). A ce compte, Louis
XIV ou Charles Maurras, entre autres, n'étaient pas
vraiment français, tandis que tout étranger
pourrait l'être sans connaître et sans aimer
la France... Certes, les droits de l'homme font partie de
notre histoire. C'est même en les considérant
comme des traditions propres à l'Occident qu'on peut
en découvrir la véritable portée. Mais
la nationalité n'est pas une affaire intellectuelle,
et l'on peut être un excellent Français sans
professer les théories de M. Finkielkraut. La fameuse
métaphore du plébiscite ne signifiait pas
que les étrangers avaient le droit de devenir français
selon leur bon vouloir. Un plébiscite ou référendum
est une décision collective, et non individuelle.
En outre, lorsque les Savoyards ou les Niçois ont
opté pour le rattachement à la France, celle-ci
était demanderesse : ils n'ont pas imposé
leur choix à la nation française par une décision
unilatérale.
*
L'identité nationale de la France est
gravement compromise. Pour la défendre, nous ne pouvons
plus nous contenter de formules creuses et d'approximations
vagues. En analysant l'idée de nation, nous avons
voulu procéder avec objectivité, quitte à
bousculer les idées reçues. En politique,
comme en religion, c'est la vérité qui sauve.
NOTES
(1) Voir Jean-Yves Le Gallou
et le Club de l'Horloge, Albin Michel, 1985 La Préférence
nationale, réponse à l'immigration
(2) Julien Freund, L'Essence du politique,
Sirey, 1965, p. 123
(3) Cf. Alexis de Tocqueville, L'Ancien
Régime et la Révolution, Gallimard, 1967
(4) Voir Zeev Sternhell, Ni Droite, ni gauche,
Le Seuil, 1983 ; le Club de l'Horloge, Socialisme et fascisme
: une même famille ?, Albin Michel, 1984
(5) Maurice Bardèche, Qu'est-ce que
le Fascisme ?, Les Sept Couleurs, 1961
(6) C'est un souvenir de l'époque
où l'Inde appartenait à l'empire britannique.
(7) Karl Marx (et Friedrich Engels), Le
Manifeste communiste, in uvres, Economie I, Gallimard,
1965
(8) Ernest Renan, Histoire et parole (uvres
diverses), Robert Laffont, Coll. Bouquins, 1984, p. 640.
Souligné par nous.
(9) Ibid., p. 643, souligné par nous
(10) Ibid., p. 650-1, souligné par
nous
(11) Ibid., p. 652
(12) Ernest Renan, "Qu'est-ce qu'une
Nation ?", in La Réforme intellectuelle et morale
et autres écrits, Albatros-Valmonde, 1982, pp. 100-1
(13) Charles de Gaulle, Mémoires
de guerre, L'Appel, 1940-1942, Plon, 1954, p. 5
(14) Cité par Catherine Rouvier,
Les Idées politiques de Gustave Le Bon, préface
d'Edgar Faure, P.U.F., 1986, p. 149
(15) Les cathares considéraient
le corps comme la prison de l'âme et niaient la résurrection
de la chair. Voir par exemple Arno Borst, Les Cathares,
Payot, 1984, et Steven Runciman, Le Manichéisme médiéval,
Payot, 1972
(16) Ce système dit de la continuité
territoriale, en vigueur depuis 1976, est régi par
la loi du 30 juillet 1982 sur le statut particulier de la
Corse. "Il permet, dit François Grosrichard,
de faire comme si la mer n'existait pas et comme si les
marchandises et les voyageurs transportés par avion
ou par bateau empruntaient le réseau de la S.N.C.F.".
(Le Monde des 2-3 avril 1989) L'État prend en charge
la différence entre le prix de revient du transport
et le prix de vente du billet.
(17) Cf. Fernand Braudel, L'Identité
de la France, t. 1, "Espace et histoire", Arthaud-Flammarion,
1986, troisième chapitre, "La géographie
a-t-elle inventé la France ?", et Michel Foucher,
Fronts et frontières, Fayard, 1988
(18) Konrad Lorenz, L'Envers du miroir,
Flammarion, 1975
(19) Cf. Henry de Lesquen et le Club de
l'Horloge, La Politique du vivant, Albin Michel, 1979, et
les livres de Konrad Lorenz, Irenäus Eibl-Eibesfeldt,
etc., indiqués en bibliographie
(20) Ernest Renan, "Qu'est-ce qu'une
Nation ?", op. cit., p. 97
(21) Cf. Ferdinand Tönnies, Communauté
et société, Retz-C.E.P.L., 1977
(22) Cf. Pierre Nora, Les Lieux de mémoire,
Gallimard, 1985
(23) Roland Breton, Les Ethnies, P.U.F.,
Coll. "Que Sais-je ?", 1981
(24) On notera cet exemple non moins révélateur
de synecdoque inverse, qui consiste à dire l'Amérique
pour les États-Unis.
(25) Communication à l'auteur, 13
février 1989
(26) Le Club de l'Horloge, Socialisme et
fascisme, op. cit.
(27) Jacques Monod, Le Hasard et la nécessité,
Le Seuil, 1970
(28) Voir à ce sujet "Le détournement
des droits de l'homme", Lettre d'information du Club
de l'Horloge, n° 33, 1988.
(29) Cf. La Réforme du code de la
nationalité, Études et documents du Club de
l'Horloge, 1989
(30) Cf. Henry de Lesquen et le Club de
l'Horloge, La Politique du vivant, op. cit., et "Culture
et Société", Lettre d'information du
Club de l'Horloge, n° 28, 1986
(31) Alain Finkielkraut, "Sur un Vers
de Racine", Le Monde, 29 octobre 1987
(32) "Le seul patriotisme qui ne ferait
pas de nous des étrangers dans le camp occidental
est un patriotisme constitutionnel." (L'Evénement
du jeudi, 30 avril 1987) En rejetant "la figure d'une
identité conventionnelle partagée de façon
unanime et préréflexive", cet auteur
demande à ses compatriotes, somme toute, de renoncer
à leur histoire. Franz-Josef Strauss dénonçait
cette attitude dans une conférence prononcée
à Bonn le 12 juin 1985 : "On ne peut pas ignorer
non plus que des courants (...) continuent à refuser
à notre peuple le droit de vivre en Europe dans une
situation normale. (...) Une politique qui refuse au peuple
allemand ce qui appartient naturellement à tous les
peuples, à savoir l'amour de la patrie, le droit
d'avoir une identité nationale et le droit à
un véritable sentiment national porte en soi le germe
de malheurs futurs. (...) Nous ne devons pas nous laisser
enlever (...) l'histoire et l'héritage culturel de
notre peuple (...)." (Cité en annexe de l'ouvrage
du Club de l'Horloge, L'Identité de la France, Albin
Michel, 1985)