Qu'est-ce que
l'immobilisme social ?
L'immobilisme social est cette curieuse philosophie
qui domine le monde politique, et qui consiste à
laisser croire qu'en matière d'économie il
n'y a rien à changer et que l'on n'aurait pas plus
de raison d'effectuer des privatisations que des nationalisations.
L'intelligence française serait-elle défaillante?
Pourtant, s'il est un domaine où les Français
aient fait preuve ces dernières années de
perspicacité et d'imagination, c'est bien celui de
l'économie, grâce aux nouveaux économistes,
et notamment à d'éminents membres du Club
de l'Horloge, comme le Pr. Gérard Bramoullé.
Le libéralisme économique est,
sans aucun doute, admis par l'ensemble de la droite. De
l'autre côté de l'échiquier politique,
il est clair que si la "gauche-caviar" est convertie
aux bienfaits de l'économie de marché, avec
MM. Bergé, Fauroux et Rocard, en revanche, la "gauche-lentille",
avec MM. Mauroy et Marchais, en est restée au stade
des nationalisations massives et demeure fidèle aux
vieux slogans, du type : "le pouvoir aux travailleurs".
La droite, quant à elle, ne peut qu'être
favorable au libéralisme économique, parce
que celui-ci développe les libertés du citoyen,
alors que la socialisation de l'économie les restreint.
En 1986, après la victoire de la coalition R.P.R.-U.D.F.
aux législatives, la nouvelle politique économique
a utilisé les privatisations pour réorienter
l'épargne populaire vers les entreprises. Ce fut
un tournant dans la vie de notre pays. D'autres mesures
importantes, comme la libéralisation des prix, la
réduction du déficit budgétaire, le
remboursement des emprunts publics, ont corrigé les
erreurs de la période 1981-1986. En revanche, les
privatisations visaient bien, comme nous l'avions expliqué
lors de notre colloque des 12 et 13 octobre 1985, à
rompre avec 50 ans de socialisme ( ).
Comment se fait-il qu'en 1987 les prélèvements
obligatoires aient atteint 45% du produit intérieur
brut, malgré l'allégement des impôts
? C'est que, tel Pénélope, le gouvernement
- sous la forme de M. Philippe Séguin - défaisait
pendant la nuit la pelote qu'il avait constituée
pendant la journée - sous le nom de M. Edouard Balladur...
Ce n'est qu'en remettant en cause les prétendus
"acquis sociaux", c'est-à-dire les privilèges
syndicaux et les avantages sectoriels (dénoncés
par M. de Closets dans Toujours plus !), que les charges
des entreprises auraient pu être diminuées,
en même temps que les impôts des particuliers.
Si M. Balladur a mis fin à 50 années d'immobilisme
macro-économique, on n'a pas eu le courage de s'attaquer
à la "syndicratie", au monopole syndical,
à la cogestion de la Sécurité sociale
et à la gabegie qui en résulte. Le secteur
dans lequel il était essentiel d'ouvrir des espaces
de liberté n'a pratiquement pas bougé. Si
le Crédit lyonnais et la Société générale
ont bien été privatisés, les grandes
compagnies d'assurance, comme le G.A.N. et l'U.A.P., sont
restées sous la tutelle de l'État, et ne se
risquent pas à contester le monopole public de la
Sécurité sociale, alors que seules la concurrence
et la vérité des prix en matière d'assurance-maladie
pourraient arrêter l'accroissement exponentiel des
dépenses de santé. La seule tentative un peu
sérieuse de déstabiliser l'oligarchie syndicale
aura été, au cours des deux années
de cohabitation, la création du corps des maîtres-directeurs
par M. René Monory, qui visait à valoriser
la notion de hiérarchie chez les instituteurs.
Bien que la gauche ait adopté, en gros,
le langage et la politique de ses adversaires en ce qui
concerne les entreprises (la candidature de M. Bernard Tapie
aux élections législatives de juin 1988 n'avait,
à mon avis, pas d'autre objectif que de récupérer
la notion d'entrepreneur pour la faire apparaître
comme une valeur de gauche), le retour des grands féodaux
de la syndicratie, reçus par M. Michel Rocard à
Matignon dès son installation, montre bien que les
"vaches sacrées" ont la vie dure, et que
le mythe de l'ingénierie sociale est ancré
solidement au sommet de la technostructure.
Le partenariat social, tarte à la crème
du rocardisme, avec ses invocations rituelles à une
mythique "société civile", a été
théorisé par MM. Pierre Rosanvallon ou Edmond
Maire, qui ont sans doute puisé dans Gramsci les
matériaux d'un compromis boiteux entre marxisme et
libéralisme. En son nom, on va infliger à
notre économie le partage du travail, la thérapie
de groupe et la concertation permanente. Pourquoi ? Parce
que l'immobilisme social est défendu jalousement
par deux diplodocus, dont le maître-mot est "organisation"
: la technocratie et la syndicratie. Le Pr. Friedrich von
Hayek explique que "l'organisation est l'essence même
du socialisme". Or, le syndicalisme est l'aboutissement
logique de cet abus d'organisation, lui qui tente d'organiser
ce qui ne peut l'être, à savoir l'homme - qui,
comme le disait Max Scheler, "est essentiellement un
être d'action" -, dans ses rapports avec son
entreprise et son travail. L'expérience de mai 1968
devrait pourtant faire réfléchir ceux qui
s'imaginent que les explosions sociales peuvent être
déclenchées sur commande, et interrompues
de la même façon.
Le pouvoir politique est paralysé. La
lettre que M. Michel Rocard a adressée à ses
ministres, quelques jours après son installation,
était la caricature du discours d'un "énarque"
n'ayant plus de prise sur la machine étatique, et
se demandant comment il pourrait garder la maîtrise
de sa politique. L'État n'est plus un Léviathan,
mais un Gulliver, enchaîné dans le réseau
infiniment complexe des contraintes sociales. Pour s'en
dépêtrer, et recouvrer, avec sa dignité,
sa liberté d'action, le pouvoir politique doit non
seulement renoncer à gérer l'économique,
mais aussi le "social". Deux siècles après,
la révolution est à refaire, pour délivrer
notre pays des féodalités syndicales et administratives.
Et cette révolution-là sera libérale
ou ne sera pas.
Comment obtenir que la baisse des impôts
ne se traduise pas, à cause d'un déplorable
effet de vases communicants, par une augmentation des charges
sociales ? Un gouvernement libéral doit prendre pour
modèle l'exceptionnelle réussite de Mme Margaret
Thatcher en Grande-Bretagne, qui, après avoir réduit
les syndicats, s'attaque maintenant aux structures de l'État-providence.
Il y a au moins deux principes sur lesquels on ne peut plus
céder pour la prochaine alternance : la réforme
de la Sécurité sociale et la liberté
du travail.
1 - La réforme de la Sécurité
sociale
Il paraît que le monde nous envie notre
système de Sécurité sociale ; mais
personne n'est assez fou pour le copier... Indubitablement,
ce gouvernement devra planifier la régression sociale,
puisqu'il repousse les réformes indispensables, qu'il
juge incompatibles avec sa philosophie. Les années
qui viennent ne seront pas seulement celles de l'immobilisme,
mais aussi celles de la régression sociale. C'est
ainsi que la création d'un "revenu minimum d'insertion"
signifie que l'on se résigne à la montée
du chômage. Voici les grandes lignes de la théorie
implicite de la régression sociale que les socialistes
vont mettre en uvre :
A - Pour amputer le salaire indirect
(ce qui est le plus facile en apparence) et le salaire direct
(ce qui suscite le plus de résistance), on va rationner
les dépenses sociales (allocations, prestations,
remboursements) et accroître le prélèvement
sur les salaires directs, au titre de la "solidarité".
Cela se traduira par un resserrement de l'échelle
des revenus, donc par une diminution de l'épargne
et de l'investissement. Une politique dite de "solidarité"
a des effets dépressifs sur l'activité, et
accroît les coûts à l'exportation, donc
diminue la compétitivité des entreprises,
multiplie les faillites et, par suite, augmente le chômage.
Le rationnement social crée des distorsions entre
secteurs protégés de la concurrence extérieure
et secteurs exposés, secteur public et secteur privé,
ouvriers qualifiés et main-d'uvre précaire.
Il accroît les tensions à l'intérieur
de l'entreprise.
B - J'ai entendu, le 14 juin 1988, M.
Stoleru expliquer sur Antenne 2 que la relance de la planification
avait avant tout pour objet de rationaliser les transferts.
C'est donc bien la stratégie qui consiste à
déshabiller Pierre pour habiller Paul... Jusqu'où
aller dans la régression ? Les calculs doivent tenir
compte : des effets en retour (l'accroissement du chômage
minore les recettes publiques et augmente le déficit
de la Sécurité sociale) ; du vieillissement
du corps social, en raison de la prolongation de la vie
humaine ; de l'augmentation constante du coût des
interventions médicales. Puisqu'il faudra revoir
certaines prestations, comment va-t-on arbitrer entre les
indemnités de chômage, le remboursement des
dépenses de santé et les retraites ? Et quand
on en viendra à diminuer ces dernières - ce
qui sera, bien entendu, dissimulé sous une réforme
générale, visant à corriger les "inégalités"
et à améliorer les petites pensions -, l'opération
sera délicate.
On voit la difficulté de ces plans de
régression et la gravité de leurs conséquences
politiques, sociales et économiques. Plus on fera
d'amputations sur les salaires - directs ou indirects -,
et moins celles-ci auront d'effet sur l'équilibre
des comptes, en raison de l'influence négative qu'elles
exerceront sur l'épargne et l'activité. De
surcroît, la hausse des prélèvements
sur les revenus des ménages tend à diminuer
la natalité, ce qui aggrave à long terme les
difficultés des régimes de retraite (c'est
couper l'arbre pour avoir le fruit...). Ainsi, l'immobilisme
social a engagé notre pays dans une impasse. Il faudra
bien le reconnaître tôt ou tard. Il serait donc
souhaitable que les conclusions de notre colloque du 19
mars 1988 sur le thème : Pour bien sortir du socialisme,
privatiser la Sécurité sociale aient une suite
concrète. La droite ne doit pas revenir au pouvoir
sans avoir préparé une réforme de la
Sécurité sociale.
2 - La liberté du travail
La liberté du travail est au cur
d'un programme vraiment libéral. M. Patrick Simon,
dans Le Droit, arme politique, a trouvé quelques
pistes dans la jurisprudence. Sur l'usage du droit de grève,
notamment, il cite l'avocat général Picca,
qui disait en 1983 : "Peut-on d'abord concevoir une
exclusion totale de la responsabilité civile, s'agissant
des conséquences d'une grève ?... Il est des
situations de fait, quelle que soit leur nature, qui ne
doivent pas échapper à l'application de principes
juridiques qui sont, en réalité, des règles
de vie en société... Ces formes actuelles
de la grève, avec occupation des lieux de travail,
peuvent, certes, être analysées comme une étape
des luttes sociales ; le juriste ne peut, quant à
lui, négliger, pour autant, les préjudices
que ces luttes risquent de susciter. L'action des non-grévistes
s'inscrit dans cette perspective. Il est par suite du devoir
de la justice d'accueillir de telles actions, si elles sont
juridiquement fondées. (Il ne faut pas) instaurer
une véritable immunité légale au profit
des grévistes les plus entreprenants."
*
Si nous voulons, demain, un gouvernement vraiment
libéral, qui fasse une politique libérale,
il faudra changer les hommes qui occupent des positions
de pouvoir dans la technostructure. Si l'on choisit un spécialiste
des questions sociales, familier des "partenaires sociaux",
pour préparer la réforme de nos institutions
sociales, le système continuera cahin-caha à
se perpétuer. Comme le disait autrefois le président
Antoine Pinay, "c'est choisir la tisane quand il faudrait
la chirurgie". Il ne peut y avoir de nouvelle politique
sans des hommes décidés à la conduire
( ).
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