Si la gauche n'a
pas gagné les dernières élections législatives,
la droite a perdu, elle a perdu deux fois, alors qu'elle reste
majoritaire dans le pays.
Elle a perdu parce qu'elle s'est divisée.
Et elle s'est divisée parce qu'elle
n'a pas su trouver une identité, un discours et une
stratégie.
Le chemin du renouveau passe par la longue
marche de l'union et par la redécouverte de nos valeurs.
Cette union restera fragile, artificielle, si elle reste
au niveau des combinaisons d'états-majors, locaux
ou nationaux, des alliances tactiques et conjoncturelles.
Le discours de l'ouverture, qui est devenu
étourdissant dans la classe politique et médiatique,
n'est que le degré zéro de la politique, l'ultime
avatar de la soft-idéologie. Il est l'illustration
la plus claire de la dégradation de la politique
en tactique, et en mécanique (le discours sur l'ouverture,
a-t-on dit, c'est un vocabulaire de serrurerie). C'est aussi
la ruse ultime de l'immobilisme, la certitude d'un statu
quo social-démocrate.
L'union de la droite doit reposer non pas sur
des combinaisons, mais sur des valeurs communes, qui ont
vocation à rassembler une large majorité de
Français : des valeurs libérales, nationales
et démocratiques, conformes à notre tradition
républicaine.
Des valeurs libérales
Il s'est passé un événement
considérable, depuis dix ans, qui a bouleversé
le paysage idéologique, politique et économique
dans le monde entier : c'est la renaissance du libéralisme
; c'est la redécouverte des vertus de l'économie
de marché, de l'échange, de la concurrence,
de la propriété et des règles de droit.
Les pays les plus prospères, ceux qui
ont renoué avec la croissance et l'emploi, sont ceux
qui ont élargi l'espace de la concurrence, qui ont
réduit le poids du secteur public, allégé
la fiscalité, renoué avec les disciplines
du marché. La Grande-Bretagne de Mme Thatcher, les
États-Unis de M. Reagan, la France en mars 1986,
plus timidement, ont emprunté ce chemin, celui de
la nouvelle richesse des nations. Mais ce mouvement est
d'ampleur beaucoup plus large. Il touche aussi une grande
partie du tiers monde. Dans ces pays, une nouvelle génération
politique est en train de rompre avec les mirages du socialisme,
qui a apporté la bureaucratie, la pénurie
et la contrainte, là où il promettait l'égalité,
l'abondance et la liberté. Plus étonnant encore
: la vague libérale atteint les pays du camp socialiste.
Les impasses du système sont si graves que ces pays
s'efforcent aujourd'hui de résoudre la quadrature
du cercle : comment concilier les avantages de l'économie
de marché avec la collectivisation des moyens de
production, les dogmes du socialisme, et les intérêts
de la nomenklatura ? Mais la bataille idéologique,
pour le socialisme, est déjà perdue.
En France aussi, le socialisme a perdu la bataille
idéologique. Plus question, comme en 1981, de "rupture
avec le capitalisme". Plus question, aujourd'hui, de
nationaliser, d'augmenter les impôts (sauf l'I.G.F.),
de relancer la consommation par l'augmentation des salaires.
Dans la mesure où le libéralisme devenait
l'horizon incontournable de toute politique économique,
le plus petit commun dénominateur de la droite et
de la gauche (à l'exception du P.C.), la droite devait
maintenir son identité en approfondissant son libéralisme,
par un surcroît d'imagination et de courage. La droite
gouvernementale a malheureusement choisi la pause, en décembre
1986, renoué avec ses réflexes dirigistes
et ses tentations social-démocrates. On a pu entendre
dire, à droite, que le libéralisme était
dépassé - comme si on l'avait jamais atteint
! Comme si en deux ans nous avions pu parcourir le même
chemin que Ronald Reagan en huit ans, et Mme Thatcher en
dix ans ! La droite française, peut-être trop
marquée par l'"énarchie", n'a pas
encore achevé sa mutation idéologique. Cela
explique, en partie, sa défaite : pour faire une
politique social-démocrate, il est plus logique de
faire appel à des sociaux-démocrates ; les
Français ne s'y sont pas trompés.
La soft-idéologie, qui sert de prêt-à-penser
à une bonne partie de la classe politique et de la
classe médiatique, n'est que le masque de l'immobilisme,
la légitimation idéologique de la tyrannie
du statu quo, du maintien des avantages acquis par les corporations
et les lobbies de toute nature : la Sainte-Alliance d'André
Bergeron et de Harlem Désir. La droite doit s'inspirer
des valeurs libérales, non seulement parce que le
libéralisme est une garantie de liberté et
de prospérité, mais aussi parce qu'il est
la condition d'une société plus juste, plus
mobile, et plus dynamique, où les talents sont mieux
utilisés, les efforts mieux rémunérés,
où les rentes de situation engendrées par
le marché politique sont constamment remises en question.
Mais ce libéralisme doit s'enraciner dans les valeurs
nationales.
Des valeurs nationales
Pourquoi cette synthèse est-elle nécessaire
?
1. Pour des raisons de stratégie
politique, parce que le libéralisme s'adresse davantage
à la raison qu'au cur : c'est une doctrine
d'une logique rigoureuse, ce qui fait son attrait intellectuel,
sa force, mais aussi sa faiblesse. Car la politique ne s'adresse
pas seulement à la raison. La dernière élection
présidentielle a bien montré que les bases
sociologiques de l'ancienne majorité s'étaient
dangereusement réduites à un électorat
constitué de professions libérales, de chefs
d'entreprises et de cadres supérieurs, qui sont les
plus directement sensibles au discours libéral, mais
qui ne font pas une majorité, qui ne suffisent pas
à donner une assise populaire.
2. Pour des raisons idéologiques,
qui tiennent aux fondements et aux limites du libéralisme.
Le libéralisme est d'abord une conception
de l'économie et du droit. Ce n'est pas une clé
universelle, une nouvelle scolastique qui permettrait d'élaborer
une politique sur des sujets très sensibles, aux
yeux de l'opinion, comme la sécurité, la drogue
ou l'immigration.
Certes, on pourrait concevoir un libéralisme
utopique, intellectuellement séduisant, qui appliquerait
les critères de l'individualisme méthodologique
à ces problèmes, comme l'ont fait les libertariens
américains. Mais ce serait tomber, d'une certaine
façon, dans l'illusion constructiviste que dénonce
le Pr. Friedrich Hayek. Celui-ci montre, en effet, que les
normes et les valeurs d'une culture donnée, transmises
par la tradition, ont été sélectionnées
parce qu'elles sont apparues bénéfiques. Remettre
la fonction de sécurité à des agences
privées, libéraliser l'usage de la drogue,
effacer la distinction entre étranger et citoyen,
supprimer l'obligation du mariage civil pour que l'on soit
déclaré marié, supprimer l'interdiction
de la polygamie, ce sont des mesures qui sont proposées
avec beaucoup de talent par des théoriciens libéraux,
mais qui ne sont pas conformes aux normes et aux traditions
sélectionnées par notre culture.
D'autant plus que le libéralisme est
lui-même enraciné dans une culture. Bien sûr,
l'individualisme méthodologique peut s'appliquer
à d'autres cultures. Mais on ne peut oublier que
le libéralisme puise sa source dans une certaine
idée de l'homme, née en Grèce, portée
par l'élan du christianisme, puis par la dynamique
de la Renaissance, et enfin consacrée par la Déclaration
des droits de l'homme et du citoyen, à l'aube de
la Révolution française. Et contrairement
à l'homme de la nature, selon Rousseau, l'individu
tel que le libéralisme le conçoit fait partie
d'emblée, par nature, d'une société.
Les hommes naissent associés par les liens de la
famille, de la langue, des murs, des traditions ;
et ils font partie d'une nation ; une nation qui est le
creuset de ces traditions et de cette culture communes.
Le grand théoricien libéral Adam Smith était
aussi un patriote, qui disait : "Nous n'aimons pas
notre pays comme une partie de l'humanité tout entière
; nous l'aimons pour lui-même, indépendamment
de toute autre considération."
Enfin, le libéralisme, pour s'affirmer,
suppose davantage que lui-même. Comme la démocratie,
selon Montesquieu, le libéralisme implique la vertu,
au sens romain. "La vertu, disait Renan, est d'autant
plus nécessaire que l'État est moins fort."
C'est un point où la pensée libérale
rejoint la pensée traditionaliste. Le théologien
catholique Michael Novak, s'interrogeant sur les valeurs
de l'économie de marché, porte son enquête
sur la "richesse spirituelle des nations". Il
écrit : "Le capitalisme démocratique
n'est pas seulement la libre entreprise. Il ne peut prospérer
sans une culture morale qui nourrit les vertus et les valeurs,
gages de son existence." - "Pour être créateur,
pour s'aventurer dans de nouveaux domaines, pour expérimenter,
pour être pionnier, il faut être prêt
à perdre ce que l'on possède, à remplacer
la sécurité par l'insécurité.
De plus, les contrats économiques et les décisions
de dirigeants de sociétés impliquent une certaine
confiance de personne à personne. Ainsi, l'intérêt
personnel rationnel, à lui seul, n'épuise
pas la série d'attitudes morales nécessaires
au dynamisme économique. Précisément
parce qu'il ne débouche pas toujours sur des solutions
morales, des valeurs, religieuses ou autres, sont indispensables
au capitalisme démocratique."
La liberté est indissolublement liée
à l'enracinement :
- parce que l'homme est un être ouvert au monde, qui
ne peut s'épanouir qu'appuyé sur un système
de règles sélectionnées par l'évolution
culturelle ;
- parce que les processus totalitaires utilisent toujours
les déracinements comme une étape de la massification
: que ce soit en Russie dans les années trente, pendant
la Révolution culturelle chinoise, dans le Cambodge
des années soixante-dix ou l'Ethiopie des années
quatre-vingt, la collectivisation des biens suppose toujours
la déportation des personnes. Les systèmes
totalitaires, fascisme ou communisme, sont nés du
déracinement engendré par la guerre et par
la révolution industrielle.
Les deux grandes forces montantes, aujourd'hui,
dans le monde, sont la liberté et l'enracinement
: la liberté, qui transforme le paysage économique,
l'enracinement, qui se manifeste dans une revendication
identitaire. Ce sont les deux grandes forces à l'uvre
dans l'empire soviétique, à travers le mouvement
des nationalités et à travers les réformes
économiques que le régime essaie tant bien
que mal d'appliquer.
Ce sont aussi les deux systèmes de valeurs
qui ont permis le succès de M. Reagan et de Mme Thatcher.
- L'originalité de l'expérience Reagan, c'est
moins d'avoir approfondi l'expérience de déréglementation
entreprise par le président Carter que d'avoir rendu
à son pays la fierté, d'avoir su intégrer
dans un même raisonnement la morale, le social et
l'économie : America is back (l'Amérique est
de retour). Le message du président Reagan sur l'état
de l'Union, en 1985, exprime bien la synthèse libérale
et nationale, la liaison du social conservatism avec l'economic
conservatism : "Nous sommes convaincus, dit-il, que
la foi et la liberté doivent être les étoiles
qui nous guident, car elles nous montrent la vérité,
elles nous donnent courage et espoir, et elles nous confèrent
plus de sagesse que par le passé. Ces projets n'ont
pas pris naissance à Washington, mais au sein des
familles, des communautés, du monde du travail et
des groupes bénévoles qui, tous ensemble,
donnent libre cours à l'esprit invincible d'une nation
grande et unie sous le regard de Dieu."
- L'originalité de l'expérience Thatcher,
ce n'est pas seulement d'avoir donné à la
Grande-Bretagne une cure de rajeunissement libéral.
C'est aussi d'avoir réveillé la fierté
du vieux lion britannique, qu'on disait si fatigué,
d'avoir montré sa fermeté dans la politique
internationale, avec la guerre des Malouines, et vis-à-vis
du terrorisme, irlandais ou islamique.
En matière d'immigration, le libéralisme
américain et britannique n'est pas apparu incompatible
avec des politiques sensiblement plus rigoureuses que la
nôtre :
- Aux États-Unis, la récente loi sur les
immigrants vise à la fois à endiguer le flot
des nouveaux arrivants et à assimiler les anciens.
Il ne s'agit pas d'une loi laxiste, contrairement à
ce qu'on a voulu nous faire croire, puisque les immigrants
clandestins, pour régulariser leur situation, doivent
passer des tests d'anglais et d'instruction civique afin
d'obtenir le statut de résident permanent, qui est
une étape avant la citoyenneté. Et le nouveau
citoyen doit prêter un serment solennel de fidélité
à la Constitution et aux lois américaines.
- En Grande-Bretagne, la loi sur l'immigration de 1983
est beaucoup plus exigeante que la précédente
: auparavant, toute personne née sur le sol britannique
pouvait acquérir la nationalité ; désormais,
l'accès à la nationalité est soumis
à des conditions plus restrictives, et elle peut
être refusée par les pouvoirs publics.
Ces deux pays ont renoué avec la croissance,
créé des millions d'emplois ; ils ont aussi
retrouvé leur fierté et s'efforcent de préserver
leur identité.
Le libéralisme doit être national ; il doit
aussi être démocratique
La synthèse entre libéralisme
et démocratie ne va pas de soi. Un certain nombre
de libéraux, comme le Pr. Hayek, craignent l'empiétement
de la souveraineté illimitée sur la sphère
des libertés.
Et pourtant, la démocratie - et notamment
la démocratie directe - est un des seuls moyens de
briser le triangle de fer de la tyrannie du statu quo. Ce
"triangle de fer", décrit par le Pr. Milton
Friedman, relie les trois sommets tyranniques que sont les
bénéficiaires du marché politique,
la classe politique, et la bureaucratie. C'est un moyen
de contourner la "nouvelle classe" qui prospère
par la croissance de l'État, et qui ignore ou méprise
les revendications identitaires. C'est un moyen de combler
le fossé grandissant entre les peuples et les pseudo-élites
dirigeantes, de contraindre celles-ci à tenir compte
des valeurs nationales. Car le peuple est davantage soucieux
des valeurs nationales, comme l'historien républicain
Jules Michelet l'écrivait, dans Le Peuple : "Il
semble, disait-il, qu'au point de vue du sentiment national,
qui fait qu'un homme étend sa vie de toute la grande
vie de la France, plus on monte vers les classes supérieures,
moins on est vivant." Et il ajoutait : "La nationalité,
c'est tout comme en géologie, la chaleur est en bas.
Descendez, vous trouverez qu'elle augmente."
Aux États-Unis, la révolution
libérale a été rendue possible par
les procédures de la démocratie directe. Le
référendum d'initiative populaire a permis
à la révolte antifiscale de trouver une issue
en Californie, grâce à la proposition 13. Et
ce mouvement a fait tache d'huile, ouvrant la voie à
la révolution libérale lancée par le
président Reagan, et qui gagne aujourd'hui le monde
entier, car on ne peut pas attirer les hommes, les capitaux
et les entreprises par une fiscalité écrasante.
La synthèse libérale, nationale
et démocratique doit permettre à la droite
de retrouver une assise populaire, comme le gaullisme avait
su le faire. Cette synthèse doit inspirer l'union
qui ne manquera pas de se manifester à la base, sur
le terrain, non seulement dans les élections, mais
sur des thèmes précis, qui se révéleront
à mesure que la politique socialiste sera jalonnée
d'échecs et fera lever les mécontentements
au sein du peuple. Alors, il faudra être présents.
Alors, il faudra être unis, mobilisés.
Cette synthèse que nous appelons de
nos vux renoue avec les origines mêmes de la
France moderne, avec ce grand mouvement qui a créé
les nations européennes, au siècle dernier.
Or, historiquement, au début du XIXe siècle,
le mouvement des nationalités s'est inscrit dans
une perspective libérale. La France y a joué
un rôle d'avant-garde. Et cette dynamique, qui a détruit
les empires pour faire surgir les nations, est en train
de miner aujourd'hui l'empire soviétique. Cette dynamique
oriente le destin de l'Europe et de l'Occident tout entier.
La droite française doit oublier les querelles partisanes
et le choc subalterne des ambitions pour ne pas manquer
ce nouveau rendez-vous avec l'histoire. L'union de la droite,
c'est le succès de la France. Nous allons y travailler,
avec vous, je l'espère.